I
_si nous formions un bataillon!_
Fin avril. Promenade à la porte des Ternes. Il nous est venu, chemin
faisant, une idée mirobolante. Nous allons former un bataillon
de francs-tireurs. Il y a déjà les _Turcos de la Commune_, les
_Tirailleurs de la Commune_, les _Vengeurs de Flourens_, les
_Enfants Perdus du général Eudes_, etc., etc. Nous allons créer les
francs-tireurs du _Père Duchêne_.
Nous en causons le soir. La chose est décidée. Le bataillon s'appellera
les _Enfants du Père Duchêne_.
Un journal qui possède son bataillon, ce n'est pas banal.
Le lendemain matin nous publions en tête du journal (nº 47, 12
floréal/premier mai):
_La Grande Déclaration du Père Duchêne aux citoyens de Paris, pour
les avertir qu'il forme son bataillon de francs-tireurs, sous le nom
des «Enfants du Père Duchêne», et qu'il en confie l'organisation au
capitaine Pierre, qui est un bougre à poil, et qui foutra de sacrées
piles aux jean-foutres versailleux._
La déclaration promet des merveilles:
Le Père Duchêne ne croit pas se foutre dedans en disant que ce
bataillon-là sera un bataillon comme on n'en aura jamais vu, et qui
sera composé de gaillards, il ne vous dit que ça!
Nom de Dieu! c'est le Père Duchêne qui va rigoler quand il va voir
tous ses bons bougres avec le fourneau[165] gravé sur le képi et tout
prêts à foutre des piles aux Versailleux, qui, nom de tonnerre! ne
méritent pas de la couler douce et heureuse!
Et quand il ira boire chopine avec eux au campement, c'est là
qu'on pourra lui coller dans la main de sacrées motions bougrement
patriotiques dans l'intérêt du Peuple!...
[165] Le _Père Duchesne_ d'Hébert portait à la fin du numéro, en
guise de signature, deux fourneaux, dont l'un renversé. Avant
la Révolution, le père Duchesne, potier de terre et marchand de
fourneaux, faisait partie des types populaires.
Notre _Sociale_ du même jour[166] publiait, en tête de ses colonnes,
les plus alléchants détails sur l'organisation, le commandement,
l'uniforme, la paye, les vivres, l'admission des officiers.
[166] Voir la _Sociale_, numéro 33 du 2 mai 1871. En tête: Formation
du Bataillon des Enfants du Père Duchêne.
A bientôt la première revue!
_brillant uniforme_
L'uniforme! Ah! l'uniforme!
Ne l'ayant jamais vu,--notre bataillon, venant un peu tard, n'a pas eu
le temps de se montrer sous ses plus brillantes couleurs--je suis forcé
de copier sur la Sociale sa composition.
La tenue des simples gardes ne diffère guère de celle des fédérés.
Vareuse et képi de la garde nationale. Pantalon de velours gris à
côtes. Deux chemises de flanelle rouge, «afin, explique le _Père
Duchêne_, de ne pas pincer de foutues fluxions de poitrine pendant la
nuit» aux avant-postes.
L'uniforme des officiers eût été vraiment enviable--s'il eût existé.
Tunique noire à revers rouges croisée sur la poitrine, avec boutons
semblables à ceux du bataillon des Défenseurs de la République.[167]
Collet rouge. Képi d'officier d'infanterie. Veste rouge. Pantalon noir
à bandes rouges. Caban à capuchon. Sabre d'infanterie et revolver.
Bottes à la Souvarow!
[167] Les _Défenseurs de la République_, qui s'appelaient aussi
_Turcos de la Commune_, combattaient alors à Issy. Ils avaient pour
commandant le citoyen Naze. (Voir _Officiel_ du 2 mai).
L'état-major se composait, en dehors du commandant, du capitaine
trésorier et du capitaine adjudant-major, d'une commission de trois
membres nommés par le _Père Duchêne_.
Ces trois membres, on le devine, n'étaient autres que les trois
rédacteurs du journal. Nous trois.
Je lis dans la _Sociale_ que chacun de ces trois membres seront armés
du sabre de cavalerie, et qu'ils porteront, sous le ceinturon, une
écharpe rouge à franges d'or.
C'était superbe, tout à fait martial. Il ne nous eût manqué que le
chapeau à plumes des grands aïeux, les commissaires aux armées de la
Convention.
Il ne nous fut pas donné de réaliser ce rêve éclatant. Nous n'eûmes
pas le temps, Vermersch, Humbert et moi, d'accrocher à notre ceinture
le sabre de cavalerie, ni de rouler autour de notre échine la ceinture
rouge frangée d'or.
Je le regrette toujours, est-il besoin de le dire...
_ça ne va pas!_
Eh bien! croira-t-on qu'avec de si belles promesses, le recrutement des
_Enfants du Père Duchêne_ s'effectuait au fond assez lentement! Dame,
on était en pleine bataille. Il ne s'agissait plus de flâner dans les
rues. Et, aux avant-postes, ce n'était pas amusant.
Nous avions ouvert dans les colonnes de la _Sociale_, une souscription
patriotique. Ça ne marchait pas. Le 6 mai, nous en étions encore à la
minime somme de 724 francs. Et encore avais-je dû, la veille, après un
déjeuner à la délégation de justice, taper Protot et ses convives d'une
vingtaine de francs...
Non, ça n'allait pas!
A qui la faute?
Nous résolûmes de changer le commandement. Il avait été, au premier
jour, confié à un citoyen Pierre, qui s'intitulait capitaine
d'infanterie délégué, et qui avait été candidat[168] aux élections
complémentaires du 16 avril.
[168] Voir numéro 32 du _Père Duchêne_, 27 germinal 79/16 avril.
Candidats dans le 18e arrondissement: Dupas et A. Pierre, capitaine
d'infanterie délégué.
Notre ami Gustave Maître--il a déjà été question de lui dans mon
récit de la Cour martiale du Luxembourg--était venu nous voir. Il
arrivait d'Issy, où il avait passé quinze jours avec le bataillon qu'il
commandait, le 205e. Il nous avait manifesté le désir de voir Rossel,
à qui il voulait communiquer certains renseignements sur les positions
qu'il venait de quitter pour quelques jours... Si nous remplacions
Pierre par Maître?
Deux mots à Maître. Il accepte. Le lendemain, il prendra le
commandement des _Enfants du Père Duchêne_.
Allons voir Rossel à la guerre.
_chez Rossel_
Rossel est assis devant une table encombrée de papiers, de cartes, de
livres. En veston gris, son chapeau mou sur une chaise. Penché, il
écrit. Il lève la tête.
--Ah! bonjour. Quelles nouvelles depuis hier?
Il est venu nous voir la veille à notre petit cabaret de la place des
Victoires.
Mais il se tait. Il ne connaît pas l'officier qui m'accompagne.
Maître est en uniforme de chef du 205e bataillon. Tunique râpée,
constellée çà et là de plaques grises, la boue, mal brossée, des
glorieuses tranchées de là-bas. La face ouverte, le regard bleu clair
d'un fils des Vosges, la moustache blonde hérissée--une moustache de
chat en colère.
--Un ami, dis-je à Rossel... le commandant Maître du 205e. Il a fait
toute la campagne dans les chasseurs...
Mais, Rossel coupe la phrase.
--Le 205e... Vous êtes à Issy...
--Oui, mon général.
--Et qu'y fait-on, à Issy?
Maître donne les nouvelles... Le fort est à demi ruiné... On se bat à
quelque cent mètres de distance des Versaillais dans les tranchées...
--Et croyez-vous que le fort puisse tenir encore longtemps?