_tristesses_
Avril. Nous avons, à l'Imprimerie Vallée de la rue du Croissant
(aujourd'hui l'Imprimerie de la Presse), pour composer nos deux
journaux,--le _Père Duchêne_ et la _Sociale_--deux belles équipes de
typos.
De vrais citoyens. Tous d'un bataillon, cela va sans dire.
Mais il y a bataillon et bataillon. Il y a les bataillons qui font un
service quelconque dans les innombrables administrations, ministères,
mairies, casernes, directions de ci ou de ça. Ces bataillons sont les
heureux bataillons. L'uniforme toujours astiqué, les vivres assurés,
les trente sous. Il n'y a pas à se faire de bile. Pour tout dire, dans
ces bataillons-là, on ne risque pas de se faire trouer la peau.
Il y a, à côté de ces bataillons privilégiés, les bataillons qui se
battent. Un beau matin, le rappel bat dans le quartier. On s'habille à
la hâte. On prend son flingot d'une main, sa cartouchière de l'autre.
On embrasse la femme. Et, vite, au ralliement.
Drapeau déployé, un petit tour d'abord à l'Hôtel de Ville, histoire de
saluer la Commune, avant d'aller se battre.
Puis, leste aux avant-postes.
Les typos du _Père Duchêne_ et de la _Sociale_ sont de ces
bataillons-là.
Quand nous allons à la composition, il nous arrive, d'un jour à
l'autre, de n'y plus trouver les mêmes figures.
Les absents, ceux qui se sont fait remplacer, sont quelque part.
Là-bas. Ce sont eux, peut-être, qui tirent les coups de canon que nous
entendons, entre deux phrases de la conversation, du côté de Vanves et
d'Issy.
--Quand reviennent-ils?
--Dans huit jours--ou plus tard.
Au nombre de nos typos, figure un brave garçon, un colosse au cou
musclé, aux biceps bombant comme deux boulets. Il a des épaules faites
pour soulever une charrette à lui tout seul. Chaque soir, quand le
_Père Duchêne_ est serré, sa coquetterie consiste à prendre une forme
sous chaque bras et à se promener autour de l'atelier avant d'aller
les déposer sur la machine--les vieilles machines plates que l'on ne
connaît plus aujourd'hui--avec la même désinvolture que s'il portait un
couple de litres à seize.
Ses hauts faits ont fait donner à notre bon colosse le surnom de
«l'Hercule».
Depuis qu'il est avec nous, l'Hercule n'est pas allé au feu.
Non pas qu'il renâcle. Oh! non.
--Nom de Dieu! quand je serai là-bas, ce que je vais en démolir.
Un soir, nous ne voyons pas l'Hercule devant sa casse. C'est son tour.
Il est parti le matin avec son bataillon pour la barricade de la rue
Perronet, à Neuilly.
Huit ou dix jours se passent. Ceux qui sont partis sont de retour à
l'équipe.
--Et l'Hercule?
--L'Hercule, citoyen... Vous ne savez pas... Eh bien, il est à
Beaujon...
--Blessé?
--Mort... On l'enterre demain... Hier, deux heures avant de boucler
notre ceinturon pour rentrer, il a reçu un éclat d'obus dans les
reins... On l'a ramené dans la voiture du cantinier... Pauvre Hercule!
Il ne portera plus ses formes... Heureusement qu'il ne laisse personne
derrière lui. Il nous avait raconté un jour qu'il n'avait ni père ni
mère... Un enfant trouvé, quoi... Nous l'aimions bien, avec ça... Fort
comme il l'était, il n'aurait pas fait de mal à une mouche...