IV

_Raoul Rigault_

Cependant de nos amis les plus anciens et les plus chers, Rigault ne

vint qu'une seule fois nous serrer la main à notre échoppe de la rue du

Croissant.

Il nous en voulait!

De quoi pouvait bien être fait son ressentiment?

Le motif était bien simple. Il nous en voulait de lui avoir soufflé le

_Père Duchêne_.

Dans les dernières années de l'Empire, tous les efforts de Rigault

avaient tendu à un seul but. Se mettre dans la peau du Père

Duchesne--du vieux. Un seul héros pour lui dans la Révolution, Hébert.

Une seule doctrine, l'Hébertisme. Un seul journal, le journal d'Hébert.

Parler de Robespierre devant Rigault, c'était soulever les plus

formidables tempêtes. Robespierre! Et la mort des Hébertistes!

Ranc m'a raconté une petite scène qui dépeint bien Rigault et le culte

qu'il professait pour le _Père Duchesne_.

C'était en 1870. Ranc et Rochefort montaient ensemble l'escalier

de l'imprimerie de la rue d'Aboukir, où étaient les bureaux de la

_Marseillaise_.

Ils franchissaient le seuil, quand les notes bruyantes d'une discussion

plus qu'animée arrivent jusqu'à eux.

Tout à coup deux hommes sortent en coup de vent de la salle de

rédaction. L'un deux est Rigault. L'autre est Humbert. Rigault

rajustait fiévreusement son lorgnon, quand il se trouva en face de Ranc

et de Rochefort.

Les deux arrivants croient à quelque dispute.

--Voyons, voyons, qu'y a-t-il donc?

--Il y a... Nom de Dieu! Ce qu'il y a... crie Rigault, tempêtant

toujours... Il y a que ce jean-foutre d'Humbert dit du bien de

Robespierre!

Dame! c'était ainsi, de ce temps-là...

Oui, Rigault nous en voulait.

Des mains profanes, autres que les siennes, osant toucher au _Père

Duchesne!_

Rigault connaissait par cœur son Père Duchesne. Quand je consulte, à

la Bibliothèque nationale, l'exemplaire du journal d'Hébert, je ne

l'ouvre jamais sans songer à cette adoration hébertiste de Rigault.

Ces feuillets usés, c'est certainement Rigault qui les a tournés et

retournés cent fois.

Il fallait l'entendre débiter d'un trait une de ses pages favorites:

_La Grande Joie du Père Duchesne de voir que la Convention va faire

essayer la cravate de Samson au cornard Capet._

--Hein, nom de Dieu! quand vous me foutrez un titre comme ça!

--Mais, mon vieux, nous n'en sommes pas là. Capet est mort. Samson est

dans l'autre monde, s'il y en a un. Et il n'est pour le moment question

de guillotiner personne...

--Hélas! soupirait Rigault.

La guillotine lui manquait-elle, dans ce rêve qu'il bâtissait depuis

des années de revoir les grands jours?

Quand nous causions, au Quartier, de nos espoirs, de nos plans d'avenir:

--Et toi, Rigault?

--Moi, je veux être un jour, procureur de la Commune, comme Hébert.[160]

[160] Hébert ne fut à la vérité que substitut du procureur de la

Commune, qui était Chaumette.

Et il le fut!

V

_déjeuner chez Protot_

Mai. Ce matin, nous allons déjeuner, Humbert et moi, à la délégation

de justice. Cela nous arrive souvent. Protot est un vieil ami.

Nous rencontrons là, assis autour de la grande table de la salle

à manger, dont la fenêtre donne juste au-dessus du portail de la

place Vendôme, des amis, et encore des amis. Protot préside. Voici,

attablés côte à côte: son secrétaire général, Edmond Dessesquelle,

mort il y a une dizaine d'années, avocat à Saïgon; Paul Bricon,

mort lui aussi, docteur-médecin, assistant à Bicêtre du docteur

Bourneville; Léon Sornet, qui cumulait ses fonctions d'attaché au

cabinet du délégué--j'allais dire du ministre--avec celles de gérant

de notre _Père Duchêne_; Charles Da Costa, le frère du substitut

du procureur de la Commune; Benjamin Sachs, l'un des jeunes juges

d'instruction; des magistrats--beaucoup de magistrats, la Commune nomma

même des huissiers--des officiers et des simples fédérés. Parfois,

quelque membre de la Commune, la rosette rouge à la boutonnière. Des

journalistes comme Humbert, Vermersch ou moi. Déjeuner rapide, frugal,

que chacun de nous payait bel et bien quarante sous, quand, l'heure du

café venue, le préposé à la caisse venait faire la collecte habituelle.

C'étaient là les fameuses agapes de la Commune--du moins celles du

ministère de la place Vendôme.

Le déjeuner fini, les uns descendaient faire un tour de jardin,

qu'éclairaient de magnifiques corbeilles de géraniums rouges. Au centre

de l'une de ces corbeilles, le charmant petit bronze de Bosio, l'_Henri

IV enfant_, dont le modèle en argent est au Louvre. Seulement, le gamin

royal est fiché en terre, la tête en bas. Les jambes seules émergent.

Si vous vous approchez, vous remarquez que le bronze est troué d'une

douzaine de blessures. Le fourreau du petit sabre pend lamentablement.

Explication. Quand les fédérés, le lendemain du 18 mars, occupèrent le

ministère de la justice, ils avisèrent, au bas d'un escalier, le petit

Henri IV, le chargèrent sur leurs épaules, le déposèrent au beau milieu

d'une allée, et le fusillèrent en rigolant. Dernière idée saugrenue:

ils le plantèrent, les pattes en l'air, au milieu de la touffe de

géraniums, qui, depuis, avaient fêté de leurs fleurs l'infortuné petit

blessé.

D'autres se contentent de fumer un cigare sur le balcon. Le spectacle

de la place est toujours amusant. A cette heure chaude, pas un bruit.

Tout semble dormir. Adossés aux barricades qui ferment la rue de la

Paix et la rue de Castiglione, les sentinelles fédérées ronflent. Un

tout petit grincement rompt seul la monotonie. Ce grincement sort d'une

scie que manœuvrent, lentement, deux hommes accroupis sur le piédestal

de la Colonne. Un tout petit nuage de poussière s'échappe du fût de

bronze. En regardant avec attention, on se rend compte de la façon dont

se forme le petit nuage. Les deux hommes scient la pierre, très tendre,

dont est fait le gigantesque tube, recouvert d'une lamelle de bronze,

comme un sucre de pomme de foire enfermé dans sa gaine de papier doré.

Un galop de chevaux du côté de la rue de Castiglione. Les cavaliers

mettent pied à terre de l'autre côté de la barricade, et s'engagent

sur la place. L'un deux est Dombrowski. De taille ordinaire, barbiche

blonde en pointe, pommettes saillantes, le général qui commande à

Neuilly parle en gesticulant aux officiers qui l'escortent. Le groupe

disparaît sous le portail de l'hôtel de l'état-major.

Nous quittons le balcon. A peine avons-nous mis le pied sur le parquet

de la salle qu'un bruit de dispute monte et nous ramène à notre poste

d'observation.

En bas, à quelques mètres de la grille qui encadre le piédestal de la

colonne, des gens vocifèrent. Au milieu d'eux, un homme en vêtements

civils, la face complètement rasée. Deux gardes fédérés lui ont mis

la main à l'épaule et le rudoient. Son col est arraché. On le pousse,

on le bouscule jusqu'au poste qui garde l'entrée du ministère--de la

délégation.

--Qu'est-ce qu'il y a? crions-nous de là-haut.

--Rien... C'est un calotin.

Un calotin! Nous hélons un officier, toujours du haut du balcon.

--Montez l'homme ici.

L'homme est amené. Bricon, qui est officiellement juge d'instruction,

va se charger de l'interrogatoire.

Tout d'abord il apaise ceux qui ont arrêté l'homme, et l'ont assez

fort malmené. Voyons. Qu'a-t-il fait? Il a injurié les gens qui scient

la colonne, voilà le plus clair de l'affaire. Sa face rasée l'a fait

prendre pour un curé. Pour un calotin. Ce n'est pas bien grave. Chaque

jour, on arrête ainsi des énergumènes (c'étaient alors des énergumènes,

comme aujourd'hui sont des énergumènes ceux qui ne sont pas de l'avis

du plus fort), qui viennent épancher leur ressentiment un peu trop

haut. S'ils ne crient pas trop, ils en sont quittes pour frictionner

leurs membres endoloris par les horions des patriotes. Et on les envoie

au diable.

Interrogatoire.

--Avez-vous des papiers?

L'homme ne sourcille pas.

--Allons, videz vos poches.

Eh oui! c'est un curé. Voilà son bréviaire. Bricon fronce le sourcil.

L'homme est devenu pâle. Le Dépôt n'a pas précisément une réputation de

paradis terrestre.

Fort heureusement, Bricon est de bonne humeur. Une bonne semonce au

calotin et on le renvoie à ses ouailles, après qu'il a juré de ne plus

«insulter la Colonne».

Du balcon, nous suivons du regard le curé, qui file rapidement en

rajustant son col arraché...

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 41 / 109 题