_notre citoyen curé_
--Citoyen, il y a, en bas, un curé qui veut vous parler.
C'est notre bossu Aubouin qui est venu me faire cette commission.
Je m'apprête à descendre. Je coiffe mon képi de lieutenant. Et je songe
à la hâte... Un curé... Un curé!... Que diable peut-il me vouloir?...
Je suis dans la rue. Un grand gaillard, en jaquette marron, est là,
accoudé sur la table du vendeur.
--Voilà le citoyen curé, me dit, avec son rire de bon Quasimodo,
Aubouin.
Je considère le curé--puisqu'on me dit qu'il est curé. De taille
élancée, la chevelure brune frisée, le visage ouvert... Allons,
l'impression est bonne... Une curiosité instinctive me fait lever les
yeux vers la place de la tonsure... Oui, c'est un curé. Le poil est
fraîchement poussé. Je parle le premier.
--Que voulez-vous, citoyen? A quelle circonstance dois-je l'honneur de
votre visite?
--Je suis, commence mon visiteur, l'abbé Perrin, vicaire de l'église
Saint-Éloi, sise, comme vous le savez, rue de Reuilly. A vrai dire,
je ne suis plus vicaire depuis quelques jours. Mon supérieur, l'abbé
Denys, m'a signifié mon congé. La raison. Je suis républicain. Lisez,
du reste, cette lettre que je vous serais très reconnaissant de publier
dans votre journal. Le prêtre me tendait la lettre. Je l'ouvris et je
lus rapidement:
Citoyen rédacteur,
Je prends la liberté de vous écrire ces lignes afin que vous ayez
l'obligeance de leur faire l'honneur d'une modeste place dans les
colonnes de votre journal.
Je proteste, au nom du droit et de la liberté, contre l'injustice
du despotisme clérical à mon égard. Les citoyens Denys, curé de
Saint-Éloi et Cornubert, son vicaire, qui le représente, mettent tous
les obstacles imaginables à l'accomplissement des devoirs que mes
convictions religieuses m'imposent dans notre Église.
Si je suis républicain de cœur et par conviction, ce ne doit pas
être une raison de me persécuter. Il y a assez longtemps que le
clergé inférieur gémit sous un esclavage avilissant. Il est temps
de le laisser sortir des langes de l'enfance et de faire voir à nos
despotes que la raison doit nous guider et que l'appât d'un morceau
de pain ne nous fera plus sacrifier nos convictions, notre honneur et
notre indépendance.
_Un citoyen_, l'abbé PERRIN.
Pendant que je lisais la lettre, le citoyen prêtre était resté debout.
--Vous êtes bien décidé, lui dis-je, à publier cette lettre?
Et, comme il acquiesçait du geste:
--Eh bien! elle sera demain dans la _Sociale_.
La lettre parut. Elle ne fit, bien entendu, qu'accentuer la brouille de
l'abbé Perrin et de son curé Denys. L'abbé Perrin revint nous voir. Il
nous fit part de son désir de louer une des églises de Paris,[161] nous
demandant notre appui. Loua-t-il l'église, je ne puis le dire. C'est
peu probable. Le culte continua dans toutes les églises parisiennes
avec le clergé romain, pendant les deux mois d'insurrection. Pâques fut
fêté comme à l'ordinaire. Le soir seulement, les églises, quelques-unes
d'entre elles, donnaient asile à des clubistes.
[161] Le _Père Duchêne_, dans son numéro 17 (12 germinal/1er avril)
avait publié sa _grande motion pour qu'on fasse payer aux calotins le
loyer de leurs boutiques à messes_, etc.
Saint-Éloi fut toutefois assez malmenée. Le curé et ses deux vicaires
furent arrêtés. L'église servit de dépôt de munitions pendant la
Semaine de Mai, et elle courut grand risque d'être incendiée. De tout
cela, le pauvre abbé Perrin fut accusé. Certainement bien à tort.
Autant qu'il me parut, c'était un homme doux, dont le seul défaut était
de croire à l'Évangile des premiers jours.
L'abbé Perrin devait aussi professer sur le célibat des prêtres les
principes de l'Église primitive. Un jour qu'il venait nous serrer la
main rue du Croissant, il arriva accompagné d'une charmante jeune
femme. Il nous dit l'histoire touchante qui avait installé l'amour dans
son cœur de prêtre. Ce jour-là, nous déjeunâmes ensemble. Je ne le
revis plus.
Dénoncé, l'abbé Perrin fut arrêté et conduit à Versailles. Un de mes
amis, arrêté lui aussi, et qui fit huit bonnes années de séjour à l'île
Nou--le bagne fut alors l'honneur des plus braves--connut l'abbé Perrin
à la prison des Chantiers. Le curé révolté n'avait rien perdu de sa
conviction. Quand il sut qu'il était sur le point de passer devant
le troisième conseil de guerre, il résolut de paraître, revêtu de son
costume sacerdotal, devant ses juges.
Une personne amie--peut-être l'amie fidèle que j'avais vue avec lui rue
du Croissant--lui apporta sa soutane. L'autorité fut avertie. On lui
enjoignit de renoncer à son projet. Comme il persistait, on lui enleva
de force le costume ecclésiastique qu'il se proposait d'endosser le
jour venu. L'ex-vicaire de Saint-Éloi dut paraître en civil devant ses
juges.
Les anciens confrères du prêtre qui déposèrent devant le conseil de
guerre, chargèrent à l'envi le pauvre abbé Perrin. L'abbé Guébels,
vicaire à l'église, l'accusa d'avoir «fait sonner bien haut le titre de
citoyen qu'il donnait aux gardes nationaux».
--Le témoin me fait un crime d'avoir appelé citoyens les gardes
nationaux, répondit l'abbé Perrin. Mais je lui rappellerai que saint
Paul parcourut le monde en répétant: _Civis romanus sum_. Je trouve
donc étrange que le témoin me fasse un crime d'avoir prononcé le nom de
citoyen.
Le président du conseil de guerre intervint en ce moment.
--Ne faites pas de citation, dit-il à l'accusé. Avez-vous, oui ou non,
prêché le désordre?
--Je nie absolument le fait, répond l'abbé Perrin. Je crois avoir fait
mon devoir mieux que le témoin. Je ne veux point rappeler certains
détails qui lui seraient peu favorables. Je dirai seulement que ma
charité était proverbiale dans le quartier, et que j'étais le plus
assidu de mes collègues auprès des pauvres et des malades.