_Rossel_
L'un des premiers amis du _Père Duchêne_.
Il était chef d'état-major de Cluseret quand je le rencontrai, dans les
premiers jours d'avril, à la délégation à la guerre.
J'avais passé les derniers jours du siège à l'atelier de fabrication
d'armes et de munitions qui avait été installé dans les locaux de la
manufacture des tabacs, quai d'Orsay. Après la capitulation, le stock
considérable de cartouches Chassepot, plusieurs millions, avait été
évacué sur le Trocadéro et déposé dans les souterrains.
Connaissait-on ce fait au ministère de la guerre? Tel était l'objet de
ma visite.
Ce fut Rossel[153] qui me reçut. Il n'était que depuis peu de jours en
fonctions, ayant commandé, après son arrivée à Paris, la 17e légion.
[153] Rossel (Nathaniel), colonel du génie au camp de Nevers
(1871). A son arrivée à Paris, chef de la 17e légion, puis chef
d'état-major de Cluseret à la guerre. Délégué à la guerre (1er mai).
Démissionnaire le 10 mai. Fusillé à Satory le 28 novembre 1871.
Quelques jours plus tard, je l'amenais au _Père Duchêne_.
De taille moyenne, veston et chapeau mou, la barbe châtain entière,
longue--j'ai une très belle photographie de lui, prise au camp de
Nevers, peu de temps avant son départ pour Paris--les yeux brillants,
enfoncés dans l'orbite, derrière le lorgnon, le front haut, la lèvre
mince, Rossel n'avait rien de l'allure militaire. Il parlait doucement,
sans éclats de voix, sans que rien sur sa figure trahît l'émotion qu'il
communiquait à ses auditeurs. Il était, au ministère, le plus parfait
contraste avec la manière bohème et la jactance débraillée de son chef
Cluseret, très brave, du reste.
Nous emmenâmes Rossel à notre restaurant habituel, un marchand de
vins qui faisait l'angle de la place des Victoires et de la rue des
Petits-Champs. Vers midi, c'était là le rendez-vous de nombreux
journalistes et membres de la Commune. Vallès, Longuet, J.-B. Clément,
Vaillant, Rogeard, Pierre Denis,[154] Casimir Bouis,[155] Henri
Brissac,[156] Lucipia, tous du _Cri du Peuple_, du _Vengeur_, du _Mot
d'Ordre_. Les membres de la Commune portaient, épinglée au revers du
veston ou de la vareuse, la rosette rouge frangée d'or. Nous prîmes
place, pour causer, dans un cabinet.
[154] Denis (Pierre), journaliste. Collaborateur de Vallès au _Cri du
Peuple_. Devint plus tard le conseiller du général Boulanger.
[155] Bouis (Casimir), rédacteur au _Cri du Peuple_. A écrit la
préface du livre où ont été recueillis les articles de Blanqui, la
_Patrie en Danger_.
[156] Brissac (Henri), rédacteur au _Vengeur_, secrétaire du Comité
de Salut public. Condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Rossel nous éblouit, dès ses premières confidences. Vermersch lui-même,
qui, avant de quitter la rue du Croissant, nous avait confié à
l'oreille «qu'il voulait le vider», était comme hypnotisé. C'est que
Rossel nous disait, d'une parole brève, avec des phrases coupantes, qui
semblaient jaillir comme des coups d'épée de ses lèvres, illuminant, à
intervalles rapides, son masque froid, toutes les misères et toutes les
hontes de Metz.
Pour lui, malgré la défaite, la capitulation, la paix, malgré ses
premières désillusions au sujet de la puissance militaire dont pouvait
disposer la Commune, rien n'était perdu encore. La Commune pouvait
triompher de Versailles, dissoudre l'Assemblée, faire appel aux
électeurs, recommencer la guerre...
Quand nous quittâmes Rossel, qui retournait au ministère, nous nous
regardâmes tous trois. Humbert et moi ne cachions pas nos craintes.
Vermersch rayonnait.
--Avant peu, voyez-vous--conclut Vermersch--ce bougre-là sera ministre
de la guerre. Et le _Père Duchêne_ sera son confident, comme l'ancien
l'était de Bouchotte.[157]
[157] Bouchotte (J.-B.), ministre de la guerre, du 4 avril 1793 à
germinal an II.--Voir pour Hébert et Bouchotte _le Vieux Cordelier_
(numéro 5), le _Père Duchesne_ (numéros 330 et 332), et _les
Hébertistes_ de G. Tridon (1864, page 22).
L'ancien, c'était Hébert!
Cela devait arriver. Rossel succéda à Cluseret. Mais il ne réussit pas
mieux que son prédécesseur. Il fut brisé comme lui, son autoritarisme
de façade ne pouvait avoir de prise sur des pouvoirs flottants et mal
définis comme l'étaient les commissions de la Commune et le Comité
central, resté dans la coulisse.
Un jour que nous étions au ministère de la guerre, dans le cabinet
de Rossel ou dans une pièce voisine, s'approchant de la fenêtre et
désignant du doigt un groupe d'officiers du Comité--au nombre desquels,
il me souvient, était Lucien Combatz,[158] un de nos amis de la
brasserie de la rue Saint-Séverin, galonné, botté, éperonné, sabre au
flanc--causant haut et gesticulant, le délégué à la guerre se retourna
vers nous, l'œil froid, et, entre ses lèvres:
--Si je les faisais fusiller là, dans la cour...
[158] Combatz (Lucien), chef de la 6e légion (14 mai). Fit partie du
Comité central.
Rossel n'en fit rien. Il n'en pouvait rien faire...
Pendant les quelques jours que dura la dictature militaire de Rossel,
ce qu'il croyait du moins être la dictature--du premier au 10
mai--Vermersch tenta de réaliser son rêve. Il y tenait. Au milieu de
ce formidable tohu-bohu, une seule idée le hantait. Le souvenir et la
gloire d'Hébert. Le _Père Duchêne_ fut alors l'organe de Rossel. Mais
cela devait durer peu de temps. L'Hôtel de Ville s'émut des attaques de
notre journal. Un soir, un ami m'avertit qu'il était tout simplement
question de nous arrêter.
--Qu'ils y viennent! clamait Vermersch. Qu'ils osent toucher au _Père
Duchêne!_
--Allons! Allons! calme-toi, lui dis-je. Que diable! La guillotine
n'est pas encore dressée sur la place de la Révolution.
Je courus à la délégation à l'enseignement, chez Vaillant, qui dicta à
son secrétaire, Constant Martin,[159] un mot pour Eudes, alors membre
du Comité de Salut public. Vaillant apostilla le mot. Je vis Eudes et
tout s'arrangea. Je possède encore ce mot de Vaillant à Eudes.
[159] Constant Martin, secrétaire de la délégation à l'enseignement.
A sa rentrée en France, se mêla activement au mouvement anarchiste.
Le _Père Duchêne_ n'avait plus qu'à seconder les efforts de Delescluze,
qui succédait à Rossel.
Brave Delescluze! J'ai encore sur la conscience l'accueil presque
insolent que nous lui fîmes, lorsqu'il vint prendre possession de la
délégation, après la fuite de Rossel de l'Hôtel de Ville. Nous étions,
Humbert et moi, dans un salon voisin du cabinet du délégué, quand
Delescluze entra, son éternel pardessus gris sur sa redingote noire,
chapeau haut-de-forme, canne à la main.
Maigre, jaune, courbé, les traits tirés, spectre en marche vers la
mort--héroïque mort--Delescluze vint au groupe auquel nous étions
mêlés. Quand nous le vîmes s'approcher, nous quittâmes brusquement nos
amis:
--Partons, dit à haute voix l'un de nous. Nous n'avons plus rien à
faire ici, puisque Rossel n'est plus là.
Delescluze leva la tête. Je vois encore le regard à la fois dédaigneux
et attristé qu'il dirigea sur nous. Je me reproche encore cette
grossièreté stupide à l'adresse de celui qui, bientôt, allait nous
laisser à tous un si magnifique exemple.