_Rogeard_
Vingt-quatre avril. Humbert et moi avons décidé d'aller passer la
soirée rue Madame, avec notre vieil ami Rogeard. Précisément, le _Père
Duchêne_ du jour lui consacre, ainsi qu'à Pyat, sa Grande Colère. Pyat
et Rogeard viennent d'adresser leur démission de la Commune. Rogeard,
que les électeurs du sixième arrondissement ont envoyé à l'Hôtel de
Ville, refuse d'accepter son mandat. Il n'a été élu que par 2.292 voix.
Cela ne lui semble pas suffisant. La loi de 1849 exige le huitième
des électeurs inscrits. Rogeard n'a pas récolté ce huitième. Il ne se
considère pas comme élu.[151]
[151] Les élections complémentaires du 16 avril avaient donné, pour
le 6e arrondissement, les résultats suivants. Electeurs inscrits:
24.807; votants: 3.442. Courbet: 2.418 voix; Rogeard: 2.292 voix. La
commission nommée pour la validation des élections (voir _Officiel_
20 avril) décida de valider tout élu ayant obtenu la majorité absolue
des suffrages sur le nombre des votants. Courbet accepta. Rogeard
refusa, expliquant son refus dans une lettre, insérée dans le
_Vengeur_ du 22 avril.
Nous avons déjà causé de cela avec notre ami. Nous lui avons fortement
conseillé de passer outre. La Commune a besoin d'hommes de valeur.
L'auteur des _Propos de Labienus_ ne peut pas, pour une question de
légalité, se dérober à l'honneur de lutter pour le triomphe de nos
espérances à tous.
Rogeard ne s'est pas laissé convaincre. Il est parti. Nous l'avons
rencontré le jour même de sa démission.
--Prenez garde au _Père Duchêne!_ lui avons-nous dit, en riant.
Et j'ai ajouté:
--C'est moi qui ferai l'article.
J'ai fait l'article.
_La Grande Colère du Père Duchêne contre les hommes qui foutent
leur démission de membres de la Commune, et qui ne craignent pas de
laisser les patriotes dans la peine, avec sa grande motion pour que
la Commune réclame, par tous les moyens possibles, la mise en liberté
du citoyen Blanqui, détenu par les jean-foutres de Versailles_.[152]
[152] Voir le numéro 39 du _Père Duchêne_ (4 floréal 79/23 avril).
Le titre en dit déjà assez. Mais l'article!
En donnant votre démission de membres de la Commune, en désertant le
pouvoir au moment où le danger se dresse plus terrible de jour en
jour;
Quand les jean-foutres de Versailles, nom de Dieu! pour écraser la
Révolution, emplissent les poches de Guillaume, afin d'avoir le droit
et le pouvoir de nous bombarder encore plus;
Quand chaque coup de canon qui résonne à nos oreilles nous annonce
peut-être un nouveau massacre des patriotes, si ce n'est pas le
triomphe de la Révolution;
A ce moment suprême, à cette heure terrible qui sonne la vie ou la
mort d'un Peuple,
Citoyens, vous trahiriez la Révolution en ne lui offrant plus votre
concours!
Vous, sur qui le Peuple compte!
... Citoyens, les Patriotes n'ont plus qu'une chose à faire:
Vous oublier, s'ils triomphent, vous maudire, s'ils sont vaincus!
Nous poussons la porte de la crèmerie de la rue Madame. Rogeard, qui,
d'habitude, est là, lisant ses journaux, dans un angle à lui réservé,
devant une petite table de marbre blanc--nous ne le voyons pas.
--M. Rogeard ne viendra pas, nous dit la patronne. Il m'a dit de vous
remettre ceci.
Et la dame nous tend un paquet soigneusement ficelé, pesant. Je
l'ouvre. Régulièrement empilées les unes sur les autres, vingt pièces
de cinq francs...
--C'est fini, dis-je à Humbert. Le père Rogeard nous en veut pour de
bon. Jamais il n'aurait fait cela s'il n'était, c'est le moment de le
dire, bougrement en colère de mon article de ce matin.
Ces vingt pièces de cinq francs--en ce temps-là l'or et les billets
étaient rares--nous les avons données à Rogeard, il y a une quinzaine,
précisément pour les affiches de sa candidature à la Commune. Il doit
bien savoir qu'elles ne nous gênent en rien (le _Père Duchêne_ nous
rapportait à chacun une bonne somme par jour)... Non, ce n'est pas
gentil...
Nous nous en allons, navrés.
Nous avions décidément perdu encore un ami, un grand ami, un maître.
Et le souvenir me revint de l'apparition des immortels _Propos_. Je
revis devant mes yeux, passant de main en main, dans la salle du cours
d'analyse de l'École des Mines, la petite brochure. Tout près de
moi--nous étions en 1865, j'étais alors élève du cours préparatoire--un
élève étranger, Andrejewitz, Polonais, encore vêtu du dolman de cuir
soutaché, fourré à l'intérieur de mouton blanc, qu'il portait lors de
l'insurrection récente. Notre professeur, M. Haton de la Goupillière,
pendant qu'il trace à la craie sur le tableau noir ses intégrales,
regarde voltiger la brochure. Enfin, elle me revient, et je la fourre
précieusement dans ma poche. Elle était saisie de la veille. On ne la
trouvait qu'à prix d'or.
Je ne revis Rogeard qu'à la défaite, le lendemain de l'entrée des
troupes de Versailles. Le lundi 22 mai. Nous avions décidé, Humbert
et moi, de cesser la publication du _Père Duchêne_. Nous courûmes au
_Vengeur_. Rogeard était là. Il rédigeait l'Appel aux armes, qui parut
le lendemain, signé de son nom et des noms de ses collaborateurs. Dès
qu'il nous vit, il se leva, vint à nous, et nous nous serrâmes les
mains, longuement, silencieusement...