I
_Félix Pyat_
Vingt-cinq mars. Huit jours après la victoire. Le matin.
Que fait Pyat?[148] Où est Pyat? Pourquoi n'a-t-il pas encore paru?
[148] Pyat (Félix), membre de la Commune (10e arrondissement). Membre
du Comité de Salut Public (2 mai).
Nous voici à la veille des élections de la Commune. Pyat reste
invisible.
Allons à sa recherche.
Pyat est un vieux conspirateur, qui a conservé la manie des domiciles
mystérieux. Personne ne sait son adresse. Cependant, Rogeard? Si nous
interrogions Rogeard? Rue de Madame, dans une petite crèmerie, où il
prend ses repas, au coin de la rue de Fleurus, nous trouvons l'auteur
des _Propos de Labienus_.
--Nous voulons voir Pyat... Il faut qu'il nous fasse quelque chose...
Un appel aux électeurs... Vibrant comme seul il sait vibrer... Nous le
publierons dans le _Père Duchêne_... Nous le ferons afficher, s'il le
veut... Nous ferons tout. Mais il nous faut l'appel...
Rogeard n'hésite plus. Oui, il sait où est Pyat. Il est «en permanence»
chez Maurice Lachâtre, l'éditeur des _Mystères du Peuple_ d'Eugène Sue,
de l'_Histoire de la Révolution_ de Louis Blanc,--à la librairie du
boulevard Sébastopol.
Allons-y.
Me voici chez Lachâtre.[149] C'est bien autre chose. Rogeard s'est vite
laissé convaincre. Mais, ici, au seuil du mystère! Aucun des employés
ne veut, ou n'ose me répondre. Enfin. Lachâtre paraît. Je me nomme.
Je lui fais part de l'étonnement où nous sommes tous de n'avoir point
encore entendu «la voix puissante du grand proscrit». Il faut que Pyat
se prononce. Il faut que, dès ce soir, on lise, sur tous les murs de
Paris, un appel de Pyat aux électeurs....
[149] Lachâtre (Maurice), éditeur, publia le grand dictionnaire qui
porte son nom.
--Cher citoyen--me dit Lachâtre--il faut vraiment que cela soit pour le
_Père Duchêne_... Autrement, notre grand ami ne veut voir personne. Il
observe. Il attend... Venez après déjeuner. Je vais l'avertir.
Je suis là à deux heures. Lachâtre m'indique un escalier étroit,
obscur--une vraie échelle de conspirateur. Une porte s'ouvre sans
bruit. Je suis en face de Pyat, qui travaille, devant une table basse.
Tous rideaux tirés.
Sans préambule, après m'avoir serré la main, Pyat me tend un papier.
C'est notre appel. Était-il donc fait d'avance?
--Lisez cela, citoyen.
Je lis, tout haut. C'est vraiment superbe d'allure, de violence
victorieuse.[150]
... Aujourd'hui le vote! Sinon, demain le fusil!...
... Pas d'abstention!
Contre cette jeunesse dorée de 71, fils des sans-culottes de 92, je
vous dirai donc comme Desmoulins:
«Électeurs, à vos urnes!»
Ou comme Hanriot:
«Canonniers, à vos pièces.»
[150] Le texte entier dans le numéro 12 du _Père Duchêne_ (7 germinal
79/27 mars).
Vermersch et Humbert m'attendaient rue du Croissant. Nous lûmes et
relûmes, enthousiasmés, la page magnifique. Le temps de composer,
et nous faisions porter les épreuves tout humides chez Lachâtre. Le
lendemain matin, comme nous nous y étions engagés, le manifeste était
sur tous les murs--ainsi que dans le _Père Duchêne_ du jour.
Quelques jours après--le 30 mars--Pyat, nommé à la Commune, faisait
reparaître le _Vengeur_, à la même imprimerie Vallée où se faisait le
_Père Duchêne_.
Le soir, il venait corriger ses épreuves, ou, plutôt, refaire son
article. Pyat avait une curieuse méthode de travail. Il jetait sur
le papier un premier article, court, et le donnait à la composition.
L'épreuve qui lui était soumise était très interlignée. Sur ce canevas,
il brodait, entre les lignes. L'esquisse se changeait en un dessin
aux couleurs éclatantes. Quand il avait trouvé quelque flamboyante
épithète, nous le voyions relever la tête, secouer sa crinière de vieux
lion grisonnant, rouler ses yeux fulgurants, si gros et si brillants,
qu'on eût juré deux yeux de pur cristal s'efforçant à sortir de
l'orbite.
Pyat avait, en 1871, plus de soixante ans. Il était encore superbe. La
taille élevée, sans la moindre velléité de se courber. La chevelure
épaisse, le regard étonnamment vif, lumineux, prenant. La voix était
claire, le geste large. Quel geste!
Un jour que j'étais allé à l'Hôtel de Ville et que j'y avais rencontré,
causant dans une embrasure de fenêtre de la salle du Trône, Tridon et
Rigault, notre conversation fut subitement coupée par les éclats de
voix d'un orateur qui parlait sur la place, et dont le verbe sonore
montait jusqu'à nous.
La voix était celle de Pyat. Un bataillon, avant de partir pour les
avant-postes, était venu, comme c'était l'usage, saluer la Commune et
lui présenter le drapeau rouge frangé d'or. Pyat était là. Il était
descendu. Saisissant l'étendard, il s'en était drapé. Le bras droit
levé, la tête rejetée en arrière, il parlait encore, quand nos regards
s'arrêtèrent sur lui.
D'un pas majestueux, il descendit, quand il eut achevé son allocution,
les marches du perron qui lui avait servi de tribune. Et, après avoir
lentement déroulé le drapeau qui le revêtait comme d'un manteau de
pourpre et d'or, il le remit aux mains du commandant, s'inclinant
profondément.
Un «Vive la Commune!» formidable, éclata. Les tambours battirent. La
_Marseillaise_ vibra, triomphante. Le bataillon s'éloigna, après avoir
traversé la place, par la rue de Rivoli.
Pyat était remonté. Il vint vers nous.
--Nous vous regardions--dit Tridon en riant--et nous disions que,
tandis que vous parliez à ces braves, certainement, vous vous croyiez
au temps des grands ancêtres... sur les marches de quelque autel de la
Patrie en Danger.
--Leur souvenir m'est toujours présent, répondit Pyat. Je puis même
dire qu'ils ne me quittent jamais...
Et il sortit de sa poche un tout petit volume à reliure marron.
--Je les ai constamment sur moi...
C'était l'un des deux volumes de la toute petite édition, rare
aujourd'hui, de l'_Histoire de la Révolution_ de Mignet.
Romantique en diable, ne vivant que par les immortels souvenirs,
quelque peu pontife, Pyat nous avait voué, dès son installation dans
un angle de notre salle de rédaction, une affection sincère. Oh! il
n'aimait pas Hébert cependant! Il en était encore aux durs jugements de
Michelet. Cela ne l'empêchait pas toutefois de nous parler sur un ton
tout paternel. Il nous appelait «mes enfants». Je crois bien qu'il nous
eût volontiers donné, chaque soir, sa bénédiction révolutionnaire.
Parfois, il morigénait, mais si doucement.
Un jour, je lui montrais un article que j'avais écrit, au lendemain de
la capitulation, dans la _Caricature_ de Pilotell. Pyat le parcourt.
Tout à coup, il se retourne vers moi, le doigt posé sur une ligne du
texte.
--Il ne faut jamais écrire cela! me dit-il avec une pointe de
mécontentement. Il ne faut jamais écrire que la France est morte...
Je relus le passage qui éveillait les susceptibilités de notre grand
ami. J'avais écrit...
«La Patrie est bien morte. Plus de bonnet phrygien, etc...»
--Non, non, répétait Pyat. Il ne faut jamais dire cela. La France n'est
pas morte. Elle ne peut pas mourir.
Ah! c'est qu'il était patriote, le vieux Pyat. Et il ne badinait pas
sur la tradition, la grande tradition du patriotisme révolutionnaire.
Hélas! nous ne devions pas être longtemps amis. Bientôt l'attitude de
Pyat à l'Hôtel de Ville nous sembla plutôt néfaste. Sa dispute avec
Vermorel, l'âpreté avec laquelle il combattit son jeune collègue,
qui devait, aux derniers jours, payer son courage de sa vie, nous
éloignèrent de notre mentor. Le _Père Duchêne_ dut attaquer Pyat à
maintes reprises. Ce fut alors la brouille complète. Une discussion
s'éleva un soir. Le lendemain, Pyat ne revint pas s'asseoir, comme il
le faisait tous les jours, à la table où il corrigeait son article.
Nous ne nous revîmes plus. Et, faut-il l'avouer, nous en éprouvâmes,
longtemps, un vrai chagrin.