IV

_Henriette la jolie cantinière_

--Lieutenant, lieutenant!

Je n'eus pas besoin de me retourner pour m'assurer que la voix jeune

et fraîche qui m'apostrophait ainsi, en pleine rue du Croissant, était

celle de la charmante et vaillante citoyenne Henriette, cantinière à

l'une des compagnies de mon 248e, que commandait le fils de Régère.[145]

[145] Régère (Théophile), membre de la Commune (5e

arrondissement).--Son fils, Henri Régère, avait été sous le

siège capitaine adjudant-major du 248e bataillon. Il en prit le

commandement pendant la Commune.

--Eh bien, lui dis-je, lorsqu'elle m'eut familièrement pris le bras,

c'est à toi que je dois demander ce que tu fais ici. Tu as donc quitté

le bataillon...

--Quitter le bataillon! Ah! jamais. Si je suis à Paris, c'est que nous

sommes revenus avant-hier de Vanves, rapportant notre pauvre capitaine

de la 5e, tu sais, Staub. Les Versaillais nous l'ont tué, notre brave

Staub. Nous l'avons enterré à Montparnasse. Même que notre petit

commandant nous a prononcé un discours très bien. J'en avais comme la

chair de poule.

--Mais enfin, où vas-tu ainsi, et pourquoi n'es-tu pas à te reposer un

brin avant de repartir?

--Me reposer? Est-ce que j'ai besoin de cela? Nous sommes au

quartier--le quartier latin--depuis mardi soir. Le temps d'aller voir

mon homme.

--Tu as donc un homme, maintenant? dis-je en riant.

--Est-ce que je n'en ai pas toujours au moins un? reprit la belle

fille. Sûr, j'ai un homme, et c'est lui que je vais voir en ce moment à

Beaujon.

Et se rengorgeant à faire éclater son corsage aux boutons soigneusement

astiqués:

--Il est major d'un bataillon qui est là-bas avec nous. Car, je ne te

l'ai pas dit, nous partons ce soir pour Vanves, où ça chauffe. Viens

donc nous y voir un jour.

Nous nous dirigeâmes vers Beaujon. Ce jour-là, on devait procéder aux

funérailles solennelles de trente fédérés. A l'angle d'une rue, un

groupe lisait une affiche blanche fraîchement collée. L'invitation aux

obsèques publiée par la Commune.

--Citoyens! disait l'affiche, la Commune de Paris vous convie

à l'enterrement de nos frères assassinés par les ennemis de la

République. Rendez-vous à deux heures, à l'hôpital Beaujon.

L'inhumation aura lieu au Père-Lachaise.

Il n'était pas encore midi. Je rendis à Henriette sa liberté et lui

donnai rendez-vous à l'hôpital.

--J'espère bien que tu laisseras un peu ton major tranquille

aujourd'hui, et que tu suivras avec nous le convoi jusqu'au

Père-Lachaise.

La belle fille eut comme un sursaut de révolte. Comment avais-je pu

penser qu'elle manquerait à ses devoirs de cantinière fédérée et de

citoyenne!

--Tu ne vois donc pas que je suis sur mon trente et un! me cria-t-elle

avant de me quitter.

Curieux type que cette Henriette--nous ne lui connaissions pas d'autre

nom--qui s'était jetée, comme bien des femmes, et de jeunes et jolies

femmes, à corps perdu dans le combat, hardies comme des hommes, et même

davantage, braves comme des lionnes, courant à travers les balles et

les éclats d'obus avec la même désinvolture que lorsqu'elles trottaient

à travers les bosquets du père Bullier, allant verser l'eau-de-vie aux

blessés sans peur de la mitraille, avec un sourire d'une ineffable

gentillesse, ou un dernier baiser d'ami pour ceux qui allaient mourir.

Pauvres filles! Lorsqu'on en prenait quelqu'une sur le champ de

bataille, blessée ou cernée, quelle aubaine pour les aristocratiques

dames de Versailles!

-- Voyez-vous la putain! hurlaient sur son passage les habituées de la

Place d'Armes.

On l'assommait à coups d'ombrelle, on lui crachait à la figure. La

pauvrette n'avait souvent plus forme humaine, lorsqu'elle arrivait à

l'antre de salut, au noir et puant souterrain de l'Orangerie, vers

lequel on la poussait à coups de crosse.

_à Beaujon_

Avant deux heures, j'étais devant le grand portail de l'hôpital Beaujon.

Quand vous serez devant ce portail, regardez-le. Sur ce mur ont

longtemps reparu de petites taches blanches, qui étaient les traces

des balles. Il y a comme cela, dans Paris, des angles de carrefours,

des façades de monuments, des murs d'églises, qui sont criblés de ces

petites taches claires, tranchant sur la grisaille de l'édifice.

Là, on a fusillé, comme à Beaujon.

Je ne fus pas longtemps sans retrouver notre cantinière. J'entrai avec

elle dans la salle où l'on achevait de mettre en bière les cadavres.

Vingt bières étaient déjà entassées. Dix par dix.

--Dès que les chars de la Commune seront arrivés, on les sortira, me

dit le major. Nous en avons encore dix sur les dalles. Voulez-vous les

voir?

Nous entrâmes dans l'amphithéâtre. Les cadavres étaient couchés côte

à côte. La plupart avec leur chemise et leur pantalon. Quelques-uns

avaient conservé leur vareuse, dont le galon couvert de poussière

indiquait le grade. Sur la jambe droite, un carton avec le nom du mort

et le numéro du bataillon.

Une dizaine n'avaient point été reconnus.

Parmi ces morts anonymes, un vieillard à longue barbe blanche, dont la

face tranquille semblait sourire.

A deux pas, un gamin qui n'avait pas seize ans. Celui-là avait été tué

d'un coup de pointe de sabre qui lui avait traversé la poitrine.

L'heure pressait. On entendait déjà le roulement des catafalques et

le bourdonnement de la foule qui s'était rendue à l'invitation de la

Commune.

Au moment où nous allions franchir la porte de l'amphithéâtre, une

acclamation immense retentit. Nous nous mîmes à une fenêtre du

corridor. Au-dessous de nous, un spectacle à la fois poignant et

grandiose nous apparut.

Remplissant la rue, débordant dans les voies avoisinantes, gardes

fédérés, gens du peuple, bourgeois, femmes, enfants, avec ou sans

armes, ayant tous à la boutonnière la fleur d'immortelle. Toutes les

têtes étaient découvertes. De temps à autre, de cette multitude partait

un cri isolé:

--Vive la Commune!

--Nous les vengerons!

A quelques pas du portail, un groupe d'hommes en costume civil,

épinglée au revers de l'habit la rosette rouge à frange d'or, signe

distinctif des membres de la Commune. Quelques-uns portaient en sautoir

l'écharpe, dont les glands d'or scintillaient à leur côté.

_funérailles rouges_

Enfin, le cortège s'organisa. Lentement, après avoir quitté Beaujon, il

descendit vers la Madeleine, par le faubourg Saint-Honoré.

Tous se découvraient.

Seul, un homme campé sur les marches de l'église, garda sa coiffure.

Un garde se détacha du cortège, monta tranquillement les degrés, arriva

en face de l'homme et, sans mot dire, d'un solide revers de main, fit

voler le chapeau qui roula jusqu'à la chaussée.

Le cortège, avant de s'engager sur les boulevards, fit halte. Des

estafettes parcoururent les flancs de la colonne.

En tête, formant avant-garde, le bataillon des jeunes Volontaires de

la République, avec leur costume gris ardoise. Derrière eux, deux

bataillons fédérés, musique en tête, tambours voilés, drapeau rouge

entouré de crêpe.

Les tentures de deuil des trois catafalques disparaissaient sous un

amoncellement de couronnes. Aux angles, des faisceaux de drapeaux

rouges. Les chevaux caparaçonnés et recouverts d'un long voile.

Par-dessus les couronnes, couché sur le catafalque, le dernier linceul

de gloire, le drapeau dont on voit briller les franges. Ils sont morts

pour lui.

Les membres de la Commune conduisent le deuil. Ils sont une dizaine.

Félix Pyat, qui domine ses collègues de sa haute taille. Malon,

Amouroux,[146] Arthur Arnould.[147]

[146] Amouroux (Charles), membre de la Commune (4e arrondissement).

Membre de la Commission des relations extérieures (21 avril).

Secrétaire de la Commune. Les procès-verbaux manuscrits des

séances de la Commune qui sont conservés à la bibliothèque

Lepelletier-Saint-Fargeau sont presque en entier de sa main.

[147] Arnould (Arthur), membre de la Commune (4e arrondissement).

Ancien rédacteur de la _Marseillaise_ (1870).

Des bataillons suivent, et encore des bataillons. Derrière, un fleuve

humain qui s'allonge à chaque pas. De chacune des voies qui coupent les

boulevards se détachent des groupes de fédérés, qui viennent grossir le

cortège. En passant devant les chars funéraires, les officiers saluent

du sabre, les gardes se découvrent.

De cette foule silencieuse, dominant le sourd roulement des tambours ou

les notes lugubres des marches funèbres, sort comme un long sanglot.

Beaucoup versent des larmes. D'autres, qui veulent résister, essuient

furtivement leurs paupières.

Je regarde ma petite cantinière. Elle marche très fière, en tête de sa

compagnie. La pauvrette! Ses yeux, gonflés, humides de pleurs, brillent

comme une source vive.

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 37 / 109 题