_le canon du Père Duchêne_
--Citoyen, vint nous dire un jour un de ces artilleurs de la Commune
qui furent autant d'obscurs héros, nous vous attendons demain. Pas à la
Porte Maillot. A celle des Ternes, où nous avons couché aujourd'hui sur
le bastion une pièce toute neuve. Nous l'avons baptisée. Elle s'appelle
le _Père Duchêne_, et je vous jure qu'elle gueulera ferme!
En route donc le lendemain matin pour la porte des Ternes!
A mi-chemin de la place de la Concorde et de l'Arc de Triomphe, nous
croisons le 85e, qui vient du Champ de Mars. Il va remplacer aux
barricades de Neuilly le 141e, qui se bat depuis une huitaine.
Il y a là environ deux cent cinquante hommes, qui marchent d'un air
résolu.
J'aborde le commandant. L'allure martiale révèle l'ancien militaire. Je
lui exprime mon admiration pour l'excellente allure de ses hommes.
--Hum! Hum! me dit-il, ils n'ont pas encore vu le feu. Et ça chauffe
là-bas! Mais enfin, ils m'ont l'air décidés. Et puis, ceux qui voudront
filer, ma foi, je fermerai les yeux. Pour ce qu'ils nous seraient
utiles!
Nous sommes à l'Arc de Triomphe. De gros nuages de poussière montent,
comme soulevés par les sabots d'un escadron.
--Les obus! me dit le commandant. Ah! dame, cela va être dur à passer,
la première fois. Allons, mes enfants, la _Marseillaise!_
Et les hommes d'entonner la _Marseillaise_. La place est traversée
sans encombre. Nous sommes à l'avenue des Ternes, où pleuvent les
projectiles.
--Vous vous arrêtez au bastion? me demande le commandant.
Je lui explique ma visite.
--Vous voyez, lui dis-je, je vais à un baptême...
L'ancien officier tordit sa moustache.
--Vous aurez de la musique! dit-il en riant.
Et, de fait, pourquoi ne pas l'avouer, je commençais à me sentir le
cœur serré. Comment! j'aurais peur! Quelle piètre figure vais-je faire
devant ces braves qui passent là leurs jours et leurs nuits! Ah! le
blanc-bec que l'odeur de la poudre saoule, au lieu de lui donner la
brillante ivresse du courage.
Je pensais à cela, pendant que les obus faisaient au-dessus de nos
têtes comme un bruit de voiture qui roule sur les pavés, et que, de
temps à autre, nous entendions s'écrouler sur le trottoir les pans de
murailles.
Une civière passe, emportant un blessé.
En face de nous, un réverbère oscille et dégringole avec un bruit de
ferraille.
Tout autour, les maisons sont criblées, les magasins clos, les rues
désertes. Deux ou trois boutiques éventrées.
--Rue des Acacias--nous raconte un des rares passants, un obus est
tombé dans la boutique du boulanger. Le garçon a été tué raide. La
femme a eu la jambe arrachée. Le patron est grièvement atteint. Ils
sont tous deux, mari et femme, à Beaujon... Boulevard Pereire, au
bureau de tabac, le gamin du buraliste a été écharpé...
Et après un silence, en nous serrant la main:
--Oh! la canaille! la canaille! qui nous bombarde comme les Prussiens.
Et pourtant, nous, nous ne nous battons pas. Qu'est-ce que ça peut me
foutre, à moi, la Commune!
Nous sommes arrivés au chemin de ronde. Le commandant du 85e fait
reposer ses hommes, qui se distribuent, par groupes, dans les cabarets
des petites rues, où ils sont relativement à l'abri.
--Vous savez, dans un quart d'heure! leur dit le chef d'un ton
paternel. Et du courage! Buvez un coup, cela met du cœur au ventre.
Dix minutes après on sonne au ralliement. Deux seulement ont disparu.
--Allons, mes enfants, en avant! Et vous, au revoir, me dit l'excellent
homme en me tendant la main.
Et mon baptême?
_des héros_
J'étais à une centaine de mètres de la porte des Ternes, que
j'entrevoyais, ruinée et flamboyante, comme dans une perpétuelle
tempête.
--Marche! marche! me disais-je. Qu'as-tu à hésiter?
Et je marchai, très tranquille, jusqu'au chemin de ronde, où je sentis
une main s'abattre sur mon épaule.
--Ah! vous êtes bien gentil d'être venu! Vous allez l'entendre gueuler,
le vieux bougre! Le voyez-vous là-bas? Il n'a pas à se plaindre. Nous
lui avons fait une place à part, là où il y a encore de l'herbe.
L'énorme pièce était couchée sur le bastion, la gueule pointée sur
Courbevoie.
--Nom de Dieu! continua l'artilleur. Nous ne voulons pas être en reste
avec nos voisins de Maillot. L'autre jour, ils ont foutu un obus en
plein sur le milieu du rond-point. Si le vieux Badinguet avait encore
été là, ce qu'il aurait écopé!
Et l'artilleur éclata d'un rire sonore.
--Aussi, reprit-il, Dombrowski leur a rendu visite l'autre après-midi,
quand j'y étais. Ce qu'il est crâne, ce petit homme-là! Nous l'avons vu
venir au galop par l'avenue, avec trois de ses officiers. Arrivé près
de nous, il a sauté à bas de son petit cheval blanc, et, sans seulement
dire un mot, il a grimpé sur le glacis et s'est mis tranquillement à
lorgner avec sa lunette.
Et puis, toujours debout, il nous a dit, avec un sacré accent:
--Il ne faut plus tirer sur le Mont-Valérien. Battez sur le rond-point.
L'artilleur ajouta:
--Du premier coup, ils ont crevé le tas de pierres. Moi, je regardais
le général. Il a bien l'air d'un Polonais, avec sa petite barbiche
blonde, ses yeux bleus et ses pommettes en dehors. Il nous a serré à
tous la main, et il est reparti au grand galop par le chemin de ronde.
A l'instant même où mon artilleur achevait son récit, une formidable
détonation retentissait. Je crus qu'un obus venait d'éclater à mes
pieds. Involontairement je pliai le genou.
--Mais, tonnerre! me dit mon artilleur, c'est notre _Père Duchêne!_ Ah!
le vieux bougre!
La fumée dissipée, il me sembla qu'un nouveau sang circulait dans
mes veines. L'émotion avait disparu. Je montai sur le glacis, et je
regardai, moi aussi, d'un œil tranquille, les lourds nuages blancs
qui s'estompaient à l'horizon, et qui étaient les décharges des pièces
versaillaises.
Eux, les braves gens, noirs de poudre, déchirés, saignants, le feu dans
les yeux, chargeaient et rechargeaient sans relâche, sans souci de la
mort qu'ils côtoyaient.
Quand je descendis, je les aurais tous embrassés.