II

_la Commune proclamée_

Vingt-huit mars. Quatre heures. Je suis au beau milieu de mon article.

Je n'ignore pas qu'au même instant, la place de l'Hôtel-de-Ville est en

fête. On proclame officiellement la Commune. Mais l'article! Il faut

rester...

Boum... Un coup de canon... Je dresse l'oreille... Faut-il reprendre le

porte-plume...

Vite! Vite à la place de Grève.

C'est en courant que je descends la rue Montmartre. Rue de Rivoli,

aussi loin que porte le regard, ce ne sont qu'uniformes, drapeaux qui

flottent, baïonnettes qui scintillent.

Les musiques jouent à plein cuivre.

Dix, vingt, cent bataillons sont là, défilant, disparaissant dans la

mer multicolore qui déferle sur la place de l'Hôtel-de-Ville.

Les beaux bataillons! Les mêmes que nous avons vus revenir jadis,

pendant le siège, couverts de boue, harassés, sentant la défaite.

Comme ils sont pimpants aujourd'hui, astiqués et remis à neuf!

Les tambours luisent et résonnent. Ce n'est plus la générale, lugubre

et voilée, de la nuit de l'entrée des Prussiens. C'est un roulement

clair, sonnant aux oreilles comme un cri de victoire. Les cuivres

éclatent en notes stridentes. Et ces bouches grandes ouvertes, hurlant

la _Marseillaise!_ Ces drapeaux rouges frangés d'or, et, au bout des

fusils, comme des gerbes de fleurs, des cocardes de rubans rouges!

Les trottoirs sont envahis. En habits de fête comme en un jour de

Pâques ou de 15 Août--on n'a pas encore inventé le 14 Juillet--le

bourgeois, qui deviendra féroce plus tard, est lui-même entamé.

Bras dessus, bras dessous, il marche avec le populo, dans un de ces

irrésistibles élans d'enthousiasme que le soleil n'a point éclairés

depuis la grande Fédération.

Regardez-le, ce brave homme, au teint fleuri, qui se fera dans deux

mois dénonciateur, comme il rayonne! Il abandonnerait, comme ses aïeux

de jadis, ses privilèges, et déchirerait peut-être ses titres de rente

pour en bourrer son fusil. La fièvre l'a saisi. Il exulte. Sur la place

de l'Hôtel-de-Ville, quand il sera en face de cette Commune, coiffée

d'un bonnet phrygien et ceinte de l'écharpe rouge, il l'embrasserait,

la gueuse, s'il l'osait!

Nous approchons à tout petits pas. Nous voici à l'avenue Victoria.

La veille, je suis allé à l'Hôtel de Ville. Il paraît transfiguré.

Hier, des barricades, des canons, des sentinelles qui vous interrogent

avec défiance. Pour traverser la place, il faut suivre un à un, à

travers une étroite trouée ménagée dans les pavés, le sentier que

veillent jalousement les gardes, le fusil chargé. Une rangée de

mitrailleuses défend la façade. Aux fenêtres, des groupes de fédérés.

L'Hôtel de Ville a l'aspect d'une forteresse.

Tout est changé aujourd'hui. Plus de grands airs belliqueux. Plus de

barricades, plus de sentinelles. Couvrant la grande porte du milieu,

cachant le Henri IV de bronze--celui-là même qu'a recueilli le musée

Carnavalet--une large draperie rouge, sur laquelle se détache un buste

de la République. Au-dessous, une estrade vêtue de pourpre et d'or.

Des drapeaux à toutes les fenêtres. Des groupes suspendus à tous les

balcons. Et, là-haut, immobile, voilant le soleil qui le traverse de

flèches brillantes, le drapeau rouge, arboré dès le lendemain de la

victoire de Montmartre. Les toits sont couverts de curieux. Des gamins

ont escaladé les corniches et enfourché sans vergogne les épaules des

statues. Les réverbères ressemblent à des grappes humaines.

Dans le lointain s'agitent les étendards des bataillons, la hampe

coiffée du bonnet rouge. Drapeaux rouges et tricolores. Journée de

réconciliation. Cent mille hommes sont là, ennemis hier, alliés

aujourd'hui, dont les cœurs battent à l'unisson.

La foule crie, chante, hurle, mugit. Que chante-t-elle? La

_Marseillaise!_ Que crie-t-elle? _Vive la Commune!_ Elle hurle comme

la tempête et rugit comme la mer. Dans ses éclairs de silence, on

entend les notes des cuivres qui éclatent, vibrantes, les tambours qui

battent, les ordres jetés d'une voix sonore.

_Raoul Rigault_

C'est, à travers cette foule délirante, un incessant défilé des

bataillons, musique en tête. Drapeaux rouges et drapeaux tricolores

côte à côte. Derrière, marchent les élus des arrondissements, que leurs

électeurs conduisent à l'Hôtel de Ville.

Voici les bataillons de Montmartre. Les tambours battent aux champs.

Sur une seule file, cinq hommes. Les cinq membres élus par le 18e.

Trois sont de mes amis. Je leur fais signe. Ils me saluent d'un

sourire. Vermorel, grand, pâle, maigre, pommettes saillantes. Ferré,

petit, barbu. Tous deux revêtus de leur capote de fédéré. J.-B.

Clément, l'échine courbée, sur les épaules une vareuse à longs poils,

coiffé d'un chapeau mou de feutre gris, s'appuie sur un bâton de

cornouiller.

Je me sens frapper sur l'épaule.

Rigault!

Raoul Rigault, en costume de chef de bataillon. Je ne lui reverrai plus

ce costume que le mercredi 24 mai, quelques heures avant qu'il tombât,

le crâne troué, au pied de la barricade Royer-Collard.

--Mince que tu montes avec nous!

--Mais je ne suis pas de la Commune...

--Viens toujours...

Je le suis à travers la foule des fédérés. Nous grimpons au premier

étage. Salle du Trône, les fusils sont en faisceaux. Les guidons des

compagnies fichés dans les canons, comme des bouquets de coquelicots.

Les murs sont encore écorchés par les balles du 22 janvier.

Je pénètre avec Rigault dans le salon qui fait l'angle du quai. Sur

une console, un énorme ballot d'affiches signées Ernest Picard.

Les placards du 18 mars. Je lis les premiers mots... «Une bande de

forcenés, etc.» La bande de forcenés emplit la place...

Autour de la grande table, les élus commencent à se grouper. Arthur

Arnould, Grousset, Vallès. Sur une chaise, Delescluze, les traits

tirés, visage d'ascète... Longuet, mon ancien commandant du 248e.

Tridon, dos voûté, sourire d'ironie et de souffrance. Il marche

péniblement, appuyé sur sa canne... Je serre toutes les mains...

Il me faut regagner la place.

Devant le portail d'accès à l'Hôtel de Ville, les estafettes

caracolent. Garibaldiens drapés dans leur manteau rouge, coiffés d'un

bonnet de police empanaché d'une queue de cheval. Marins au chapeau

de cuir verni, col bleu rabattu sur la vareuse. Un turco d'un noir

de jais manœuvre avec maestria un magnifique cheval arabe. Accoudées

sur la bouche de bronze des mitrailleuses, un groupe de cantinières,

pimpantes, le petit tonneau tricolore battant sur la cuisse...

Je lève la tête...

_celui qui n'est pas là_

Sur l'estrade sont déjà groupés les membres du pouvoir d'hier et ceux

du pouvoir nouveau. Le Comité central et la Commune. La poignée de

factieux et la poignée d'inconnus.

Tout près de moi, un groupe. L'homme en costume de garde national.

La femme tient par la main un mioche de trois ou quatre ans. L'homme

explique à sa compagne ce spectacle qui l'éblouit. Il nomme ceux qu'il

reconnaît.

--Tiens, vois-tu ce grand barbu, avec ses gros yeux et son épaisse

chevelure grisonnante, c'est Félix Pyat, dont nous avons le portrait

chez nous. Cet autre, à la barbe blanche, aux traits fatigués, au

visage sévère, c'est Delescluze. Ce grand diable qui est debout,

avec un képi de commandant, c'est Protot, un bon, du onzième, le

défenseur de Mégy au procès de Blois. Cet autre, aux longues moustaches

tombantes, J.-B. Clément,[139] tu sais, celui qui a fait le _Temps des

Cerises_. Ah! ce que ça va marcher, avec ces bougres-là!

[139] Clément (J.-B.), journaliste et poète chansonnier. Auteur de la

chanson populaire, le _Temps des Cerises_. Membre de la Commune (18e

arrondissement).

Et continuant:

--Ce grand, à la moustache fine, c'est Eudes, qui allait être

fusillé pour l'affaire de la Villette, si nous n'avions pas fait le

Quatre-Septembre. Le voilà qui cause avec Raoul Rigault, celui à la

barbe, qui a un lorgnon. Le grand pâle, aux pommettes saillantes,

c'est Vermorel. Ce beau vieillard, à la longue barbe blanche, le regard

encore pétillant, c'est Miot.[140] Il a été à Lambessa. C'est un vieux

de la vieille.

[140] Miot (Jules), membre de la Commune (19e arrondissement), membre

du Comité de Salut Public. Représentant du peuple à la Législative.

Transporté à Lambessa (1851).

Il les nommait tous à la ménagère, qui l'écoutait, l'œil allumé d'une

bonne flamme.

--Hausse donc le petit, qu'il voie aussi, le mioche. Ces jours-là, ça

doit marquer dans l'existence.

Et il en nommait d'autres encore, ceux de l'Internationale, dont il

était peut-être. Malon.[141] Varlin. Avrial. Puis encore Flourens,[142]

qu'il avait entendu dans les réunions publiques du siège, Duval. Ferré.

[141] Malon (Benoist), membre de la Commune (17e arrondissement).

Adjoint à la mairie du 17e sous le siège. Un des fondateurs de

l'Internationale.

[142] Flourens (Gustave), membre de la Commune (20e arrondissement).

Suppléa son père, Pierre Flourens, dans sa chaire du Collège de

France. Mêlé activement au 31 octobre. Tué à Chatou, par le gendarme

Desmarets, le 3 avril 1871.

--Cet autre vieux à barbe blanche, c'est M. Beslay.[143] Un riche qui

s'est mis avec nous. Un vieil ami de Proudhon.

[143] Beslay (Charles), membre de la Commune, qu'il présida comme

doyen (6e arrondissement). Délégué à la Banque de France (11 avril).

Et brusquement:

--Voilà le meilleur. Tiens tu le vois, assis, avec sa figure en lame de

couteau, ses yeux profonds et ses lèvres minces... Comme il a souffert!

Toute sa vie en prison. Je te ferai lire cela. Sa femme est morte

pendant qu'il était au Mont-Saint-Michel. Un vrai martyr, le citoyen

Blanqui.

--Vous vous trompez, citoyen, dis-je en intervenant. Ce n'est pas

Blanqui que vous voyez. Il a été arrêté chez son neveu dans le Lot. Il

est en ce moment dans la prison de Figeac.

--Ils l'ont arrêté! Lui... Il ne sera pas de la Commune!

Et je vis comme un voile de tristesse éteindre subitement le visage

joyeux de tout à l'heure. Le couple s'éloigna. Sur l'estrade, un

membre de la Commune parlait en agitant son képi galonné, mais ses

paroles se perdaient dans la rumeur grandissante.

_jusqu'à la mort_

Les musiques se remirent à jouer. Le canon tonna de nouveau sur le

quai. De la foule s'éleva une clameur formidable, un «Vive la Commune!»

si puissant, qu'il en fit vibrer l'air et s'agiter les drapeaux qui

fleurissaient la façade.

Les bataillons s'ébranlèrent. A la nuit, ils défilaient encore. On

voyait confusément des mains se tendre vers l'estrade. D'autres

se rapprocher. Des bouches criaient encore et toujours: «Vive la

Commune!», jusqu'à perdre le souffle.

Enfin la place se vida. Les fenêtres de l'Hôtel de Ville

s'illuminèrent. La Commune était installée.

Je repris le chemin de la rue du Croissant. A la porte de l'imprimerie,

je croisai un groupe de fédérés au milieu duquel parlait un lieutenant

du 248e, mon bataillon du siège, le bataillon de Longuet. Il racontait

ce qu'il avait vu sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Il était tout au

bas de l'estrade. Il avait pu, plus heureux que moi, entendre les

discours.

--C'est Ranvier qui a parlé...

--Et qu'a-t-il dit? lui demandai-je.

--Il a dit... il a dit... que la Commune était proclamée... Est-ce que

ce n'est pas assez? Et puis nous avons répondu:

--Nous la défendrons jusqu'à la mort!

Et s'animant:

--Oui, jusqu'à la mort!

Je remontai à notre bureau du _Père Duchêne_.

Une lettre était arrivée à mon adresse. Je l'ouvris. C'était--ironie

du sort--l'annonce des funérailles du garde Turpin,[144] blessé

mortellement à Montmartre, le matin du 18 mars, lors de la prise des

Buttes.

[144] Voir le _Père Duchêne_, numéro 13 (8 germinal/28 mars).

L'humble citoyen qui agonisait depuis ce jour à Lariboisière mourait

au même moment où Paris acclamait le drapeau qu'il avait rougi de son

sang.

Pendant toute la soirée, ce fut une débordante allégresse. Les

boulevards regorgeaient de promeneurs. A tout moment, quelque bataillon

passait, et l'on voyait briller, par-dessus les baïonnettes, les

franges d'or de son drapeau.

De toutes les terrasses, de toutes les fenêtres éclataient des cris:

--Vive la Commune!

Des inconnus s'embrassaient, pris d'une sorte de délire.

Lorsque après neuf années d'absence, l'amnistie me rouvrit les portes

de Paris, ma première visite fut pour cet Hôtel de Ville que j'avais

entrevu une dernière fois dans la bataille, rouge et flambant comme une

forge.

Le long de ces murailles noircies par l'incendie, dans ces niches

écroulées qui avaient assisté à l'inoubliable spectacle du 28 mars

71, je cherchais du regard les grappes humaines qu'elles avaient

abritées au jour de la proclamation de la Commune. J'entendais encore

le formidable mugissement de la foule acclamant les élus, pendant que

le canon tonnait et que flottaient, au-dessus d'une mer de têtes, les

drapeaux rouges des bataillons...

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 35 / 109 题