_mort et résurrection_
Par une belle après-midi du 10 mars, nous étions tous trois occupés à
rédiger notre numéro 6, quand, à travers la porte vitrée de notre salle
de rédaction, nous vîmes s'avancer un homme vêtu de noir. Il frappa
discrètement au carreau. Il tenait à la main une feuille de papier
bleuâtre, couverte de griffonnages, qu'il nous tendit, après avoir été
introduit.
--Ça y est, dit Sornet, notre gérant, en prenant la feuille.
C'était la notification par huissier de notre suppression, par arrêté
signé Vinoy.
Sornet piqua la feuille à la cloison.
--Nous paraîtrons quand même! A Paris ou autre part... Partons à Lyon!
Simon et Aubouin furent convoqués. Ils firent un peu la grimace quand
nous leur eûmes expliqué notre projet. Humbert et Vermersch partaient
pour Lyon. Moi, je restais à Paris, montant la garde. Le lendemain, on
ramasserait tout l'argent dû par les vendeurs. Et au large! S'il arrive
quelque chose ici, eh bien! je m'arrangerai. Du reste, nous conservons
la composition du numéro, déjà commencée. Ce sera toujours cela de fait.
Vermersch et Humbert, accompagnés de Simon, se mirent en route le
soir même. Les affiches furent posées à Lyon. Mais nul besoin de faire
paraître le journal. Le 18 mars éclata.
Le 21 au matin,[137] les crieurs gueulaient à qui mieux mieux «La
Grande Joie du Père Duchêne de pouvoir enfin causer des affaires de la
Nation avec les bons patriotes qui ont chassé tous les jean-foutres de
l'Hôtel de Ville».
[137] Notre numéro 6, le premier paru après le 18 mars, _La Grande
Joie du Père Duchêne_, etc., est daté, par erreur, du 30 ventôse an
79. La date exacte est 1er germinal an 79--mardi 21 mars 1871.
Humbert et Vermersch, à peine connue et affirmée la victoire des
Buttes, avaient sauté dans le train. Je déjeunais dans notre petit
caboulot de la rue de l'École-de-Médecine--une des vieilles maisons
à pignon disparues il y a quelques années--quand je les vis entrer,
triomphants.
Nous nous embrassâmes. C'est tout juste si nos larmes ne coulèrent pas
dans les rognons sautés qui fumaient devant moi...