NOUS NE PAYERONS PAS!!!

Anxieusement, nous attendions, dès onze heures, nos deux associés. La

vente avait-elle marché? Les trente mille tirés s'étaient-ils envolés,

ou allaient-ils revenir, sous forme de bouillon, au Croissant?

Nous déjeunions tous trois au café qui fait l'angle de la rue

Montmartre--toujours là, le café du Croissant--quand notre bossu fait

irruption. Sa crinière rouge jette comme des étincelles.

--Ce que ça s'enlève! Il m'en faut dix mille. Je cours chez Vallée...

Ce n'est pas dix mille qu'il nous fallut tirer à nouveau, mais

vingt-cinq mille. Les pauvres machines plates demandaient grâce.

Le soir, vers minuit--le deuxième numéro n'était pas loin de

rouler--les camelots arrêtaient encore les rares promeneurs du

boulevard.

--Citoyen, achetez-moi le _Père Duchêne!_... Ce qu'il est en colère le

_Père Duchêne!_ Faut voir ça!

Le _Père Duchêne_ ne devait pas être longtemps en colère.

Vinoy avait l'œil sur lui--le mauvais œil.

Aussi, pourquoi le vieux bougre (l'article était d'Humbert) s'était-il

permis de demander la mise en accusation des «capitulards» de l'Hôtel

de Ville?

On n'a pas encore mis en accusation les capitulards de l'Hôtel de

Ville!

... Que faut-il donc avoir fait de plus que d'avoir enterré cinquante

ou soixante mille hommes autour de Paris, à Châtillon, à Champigny,

au Bourget, à Buzenval? Que faut-il avoir fait de plus que de trahir

pendant six mois de suite, emprisonnant au 31 octobre, fusillant

au 22 janvier les bons citoyens qui voulaient sauver la Patrie et

s'opposer à son démembrement?

... Si on ne les met pas en accusation, c'est à soulever les

réclamations de Jean Hiroux! Combien faudra-il tuer de patriotes

maintenant pour être mis en jugement?

C'est le Père Duchêne, qui vous le demande, ô nos représentants du

Peuple!

L'armée de Paris--ce qui restait de l'armée--présentait, en ces tristes

jours qui suivirent la capitulation, le plus lamentable des spectacles.

Soldats errants, la peau de mouton qui les garantissait du froid aux

avant-postes jetée sur l'épaule, l'uniforme souillé, débraillés,

sans armes, quelques-uns arrêtant les passants pour leur demander un

secours--cela m'arriva--le désordre était à son comble. Et pourtant,

cette armée pleine de rancœurs et tout près de verser dans la révolte,

on parle de la réorganiser pour la lancer contre l'insurrection dont on

note déjà les signes précurseurs...

Le _Père Duchêne_, dans son numéro 3, adresse «_ses bons avis Aux

Soldats de l'armée de Chanzy qu'on voudrait transformer en assassins

des patriotes_»:[136]

Le Père Duchêne vous souhaite la bienvenue, soldats!

Je vous vois entrer avec plaisir dans les murs de Paris, où l'on a eu

faim aussi, où l'on a eu froid comme vous avez eu faim, comme vous

avez eu froid alors que vous marchiez dans la boue et dans la neige

avec les sacrés souliers de carton et les foutus habits de camelote

que les jean-foutres de fournisseurs ont vendus à la République!

Le Père Duchêne a toujours du plaisir à voir les bons bougres qui se

sont battus pour la Nation.

Ah! il sait bien que ce n'est pas votre faute si nous avons été mis

dans le pétrin!

Vous avez fait votre devoir,

Et vos drapeaux triomphants auraient fait le tour du monde, si nous

n'avions pas été assez bêtes pour nous laisser gouverner par des

jean-foutres et des judas!

... La France a perdu son Alsace, sa brave Lorraine, qui étaient

foutre!, si patriotiques que le Père Duchêne verse toutes ses larmes

de son corps quand il songe que ces braves bougres de Strasbourg

et de Metz sont sous le sabre de de Moltke et sous la schlague de

Bismarck.

... Venez avec nous, soldats!

Fusionnez avec le peuple, et vous verrez ce que c'est que des

citoyens,...

Venez avec nous!

[136] Cet article, le numéro 3 du _Père Duchêne_ (18 ventôse 79/8

mars), est de moi. C'est par erreur que Vermersch, dans le fascicule

publié par lui à Londres en 1872, reproduisant nos cinq premiers

numéros, l'a signé de ses initiales.

Cela ne pouvait durer longtemps. Nous ne nous faisions du reste aucune

illusion à cet égard. Et chaque jour, nous attendions l'arrêté qui nous

fermerait la bouche.

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 32 / 109 题