LA RUE HAXO

(Vendredi 26 Mai)

_préparatifs_

Jecker venait de tomber, quand deux hommes, attirés par les coups de

feu, arrivèrent en courant.

L'un de ces hommes était Émile Gois, président de la cour martiale qui

avait siégé rue Sedaine, lors du jugement du capitaine de Beaufort.

Gois était en uniforme de colonel fédéré, sabre au côté, revolver à

la ceinture. L'autre officier, C..., en vareuse de fédéré et képi de

capitaine.

--Nous étions à côté, chez un marchand de vins des Partants, en train

de manger un morceau. Nous avons entendu les détonations...

Et, fixant le cadavre:

--Qui est-ce? Un mouchard? demanda Gois.

--C'est Jecker.

--Jecker!... Où l'avez-vous été prendre?

--A la Roquette.

Gois sembla réfléchir...

--Ah! à la Roquette...

Puis brusquement:

--Mais, si nous allions en chercher d'autres, à la Roquette!... Des

curés... Des gendarmes...[91]

[91] Maxime du Camp (_Convulsions_, I, 8e édition, page 301) dit que

Gois avait reçu de la Commune un ordre vague, ne désignant personne

nominativement, «prescrivant au directeur du Dépôt des condamnés,

François, de remettre à qui de droit les gendarmes détenus à la

Grande Roquette et tous les otages que le peloton d'escorte pourrait

emmener».

Cet ordre vague n'a jamais existé que dans l'imagination de M. Maxime

du Camp. Gois avait bien reçu, le lundi 22, un ordre; mais c'était

un ordre de transfert des otages de Mazas à la Roquette, ordre

qu'il n'exécuta pas. Là aussi, comme dans ses récits de la mort de

l'archevêque et de la mort de Jecker, M. Maxime du Camp a maintes

fois faussé compagnie à la vérité. «Gois monte à cheval.» (page 307)

Ranvier dit à Gois à la mairie de Belleville: «Va me fusiller tout

cela aux remparts.» (page 310) Autant d'inventions, sans oublier la

fameuse vivandière à cheval, vêtue de rouge et le sabre à la main!

Personne ne répondit.

Gois poursuivit:

--Nous prendrions avec nous une compagnie d'Enfants Perdus... Ça y

est-il?... Et puis, j'ai aussi mon peloton d'exécution.

Ce que Gois appelait son peloton d'exécution, était une compagnie,

formée par lui, composée d'hommes choisis, triés parmi les plus

violents et destinés à exécuter les sentences de la cour martiale qu'il

présidait. Ces hommes portaient au képi une large bande rouge.

Les Enfants Perdus, placés sous les ordres d'Eudes, se reconnaissaient

à leur costume vert foncé, pantalon à la zouave du même ton, serré

au bas dans des guêtres de cuir. Comme coiffure, un chapeau mou, dit

garibaldien, et plume de coq.

--Il faut aller demander l'avis d'Eudes, dit quelqu'un. Il doit être au

secteur.

Le «secteur» était rue Haxo, au numéro 81, en face de la rue des

Tourelles, à quelques cents mètres des fortifications, tout en haut de

Belleville. Pendant les six mois du siège, un petit pavillon y avait

servi de bureau au général Callier.[92]

[92] L'enceinte de Paris avait été, au commencement du siège, divisée

en neuf secteurs. Le 2e secteur (Belleville), comprenant les bastions

12 à 24, était commandé par le général Callier.

Nombre d'officiers fédérés, C..., entre autres, étaient venus au

rapport dans la salle basse de cette bicoque grise, sur le bord d'un

grand jardin tout en arbres et en friche.[93]

[93] C'était ce qu'on appelait la Cité de Vincennes. Aujourd'hui,

une Société civile a acquis le terrain, et, au-dessus de la porte

d'entrée, on voit resplendir, en lettres dorées, ce titre: _Villa des

Otages_. (1898)

A ce secteur, s'étaient donné rendez-vous, ce vendredi 26 mai, divers

membres de la Commune et du Comité central.

Rue Haxo, Eudes écouta ce que lui dirent Gois et G..., l'un des cinq

de Jecker, qui l'avait accompagné. Mais quand Gois demanda à Eudes ses

Enfants Perdus, ce dernier eut une hésitation:

--Vois s'ils veulent venir avec toi! dit-il à Gois, mais, pour moi, je

ne leur donne aucun ordre.

Gois ne se découragea pas pour cela. Il quitta Eudes, racola,

avec G..., une vingtaine d'Enfants Perdus, trouva, dans la foule

des combattants en déroute, une dizaine d'hommes de son peloton

d'exécution, et, accompagné de cette escorte, une trentaine d'hommes en

tout, il redescendit avec G... vers le Père-Lachaise et la Roquette, où

l'attendaient depuis de longues heures ses compagnons.

_il m'en faut cinquante_

Ces préparatifs avaient pris toute la matinée. Il était déjà deux

heures quand les cinq exécuteurs de Jecker, Gois, C... et leur

troupe armée, se présentèrent à la prison.

La scène du matin se renouvela.

A François, qui se présenta, Gois dit brusquement:

--Nous venons chercher les otages!

--Tu as un ordre? interrogea François. Je ne te livrerai personne sans

ordre. C'est déjà assez de Jecker. Qu'en avez vous fait?

M... et G... tirèrent leurs revolvers, qu'ils mirent encore une fois

sur la gorge de François.

--Allons! dit Gois, donne les listes...

Et il ajouta, fixant François immobile:

--Et cette fois, il m'en faut cinquante!

François eut un sursaut d'épouvante.

--D'abord les curés, reprit Gois, sans lever les yeux des listes qu'on

avait apportées. Et, écrivant sur une feuille volante les noms qu'il

choisissait... les Jésuites... ceux de Picpus... Maintenant les gardes

de Paris... Et puis, avant tout, les quatre mouchards...

François avait relevé la tête.

--Oui, reprit Gois... Ah! je sais bien que tu voudrais en sauver un...

Mais, sois tranquille, j'ai l'œil dessus...

Et, ce disant, Gois tenait son regard, fixe et dur, attaché à une

table, derrière laquelle, assis, écroulé, cherchant à dissimuler son

visage, était un homme, l'un des quatre...

Cet homme s'appelait Greffe. Il était ami de François.

--Ajoute donc à la liste, dit Gois à François, les quatre noms que tu

connais bien: Largillière, Ruault, Greffe et Dereste.

--Greffe! s'exclama François. Mais pourquoi lui!

--Tu me le demandes!... Prends garde à toi!... Je sais que tu l'as déjà

fait fuir. Mais cette fois, il n'échappera plus... Assez de paroles.

Fais descendre tout cela.

--Mais, objecta encore François, où les conduis-tu?

--Que t'importe! Allons! fais vite copier la liste. Et en marche!

La liste recopiée au greffe, Gois la parcourut, la confronta avec celle

qu'il avait dressée, compta encore une fois les noms. Un quart d'heure

après, les otages voués à la mort étaient réunis dans le préau central.

Trente-six gardes de Paris, la plupart faits prisonniers au 18 Mars,

dix prêtres et réguliers, quatre civils.[94] Plusieurs tête nue.

Quelques-uns, qui croyaient à un simple changement de prison, portaient

à la main leurs hardes nouées dans un foulard.

[94] On avait, à la vérité, fait descendre trente-sept militaires,

mais l'un d'eux se cacha et fut sauvé. Presque partout, on lira qu'il

y avait onze prêtres: c'est une erreur, ils n'étaient que _dix_. Avec

les quatre civils, cela fait _cinquante_.

Un témoin et acteur du drame, que nous avons consulté, se souvient

très nettement de ce chiffre de cinquante, en premier lieu parce

qu'il a compté lui-même les otages à la Roquette, et aussi parce

qu'il a assisté, avant la fusillade, à leur partage en cinq groupes

de dix dans la cour où ils attendaient.

Un gardien fit l'appel. Les cinquante prisonniers, sur un ordre bref

de Gois, se dirigèrent vers l'entrée de la prison. Placés sur les deux

côtés de l'allée d'arbres où se trouvaient, avant leur enlèvement, les

cinq pierres de la guillotine,[95] les Enfants Perdus attendaient,

armes chargées.

[95] Les dalles, encastrées dans le pavé, sur lesquelles s'appuyaient

les bois de justice au jour des exécutions capitales, avaient été

arrachées le 6 avril 1871. François les avait fait transporter chez

lui, 17, rue de Charonne, où il avait sa boutique d'emballeur. Elles

s'y trouvaient encore à la date du 14 janvier 1872.

Le cortège, qu'avait entouré, dès la sortie, une foule menaçante, prit

la direction du Père-Lachaise.

--Où allez-vous? criait-on à ceux qui avaient pris la tête de la

colonne.

--A Belleville!

_conversation à la prison_

Il s'en était fallu de peu que la Roquette vît se renouveler la scène

tragique du mercredi.

Pendant que les gardiens faisaient l'appel des victimes, Gois et ses

compagnons discutaient dans la cour.

--Où allons-nous les conduire? dit l'un d'eux.

Personne n'y avait encore songé.

Celui qui venait de poser cette question continua:

--Je serais d'avis que l'on se débarrassât des curés tout de suite...

--Que veux-tu dire?

--Je dis qu'il faut fusiller les curés ici, ainsi que les quatre de la

police...

--Pourquoi?

--Parce qu'ils nous gêneront plutôt quand nous serons dehors... Nous

pouvons dire à la foule qui va nous entourer, que les militaires--les

gardes de Paris--que nous escortons sont des prisonniers faits à

l'armée de Versailles... Cela pourra produire quelque impression sur

les combattants, leur faire croire que nous sommes vainqueurs, ou tout

au moins que notre cause n'est point perdue... En ce moment, tout le

monde croit à la déroute... Je vous dis que l'on peut ainsi donner du

courage à ceux qui désespèrent... Si vous êtes de mon avis, vous voyez

bien qu'il ne faut pas emmener les curés, ni les mouchards... Nous

allons en finir avec eux ici même, avant de quitter la prison.

Les autres écoutaient sans mot dire.

--Bah! dit Gois, il vaut bien mieux leur régler leur compte ensemble.

Quelques minutes après, on se dirigeait vers le Père-Lachaise et

Belleville.

_les quatre otages civils_

Les quarante-six otages, prêtres et militaires, vont périr, emportés

dans la tempête révolutionnaire, victimes anonymes qu'aucune haine

personnelle ne poursuit. Il n'en est pas de même des quatre otages

civils, de trois d'entre eux du moins.

Pendant tout le trajet, de la prison au mur contre lequel ils seront

adossés, on ne les quittera pas un seul instant du regard. C'est le

revolver braqué sur la tempe qu'ils seront accompagnés. Quand les

derniers coups de feu auront éclaté, on fouillera le bloc sanglant pour

s'assurer qu'ils sont bien là et que pas un n'a échappé.

Quels étaient ces hommes? Pourquoi cette haine implacable?

Pour ceux qui les menaient à la mort, le crime des quatre otages

civils était d'appartenir à la police, avec cette circonstance,

particulièrement aggravante pour trois d'entre eux, Largillière, Ruault

et Greffe, qu'ils étaient accusés d'avoir trahi leurs compagnons de

luttes politiques en s'enrôlant parmi les agents de la police impériale.

On n'avait certes aucune trahison à reprocher à l'officier de paix

Dereste. Son crime était «d'avoir fait son devoir». Il avait été mêlé

à toutes les affaires politiques de la fin de l'Empire. Secrétaire du

fameux chef de la police secrète, Lagrange. C'est pour cela seul qu'il

avait été choisi.

Largillière, vieux combattant de 1848, avait été, pour sa participation

à l'insurrection de Juin, condamné aux travaux forcés. Il fut gracié.

Il figura parmi les accusés du procès de la Renaissance (décembre

1866-janvier 1867) à côté de cette jeunesse qui devait, pour une bonne

part, être de la Commune.

Ruault parut dans le procès dit de l'Opéra-Comique.[96] Il était lié

avec Delescluze. Un de ceux qui l'avaient connu et estimé, et qui était

bien loin de se douter de la vérité, Ranc, pleura, m'a-t-on dit, quand

il apprit la terrible accusation qui pesait sur Ruault.

[96] Les débats du procès dit de l'Opéra-Comique se déroulèrent du

7 au 16 novembre 1853, sous la présidence de Zangiacomi. Dans son

réquisitoire, le procureur général Rouland dit, à propos de Ruault:

«Ruault! Pourquoi discuter? Il est mêlé à tout. Il a tout organisé.

Conspirateur rusé, tenace, sombre, il est impassible, il oppose une

dénégation absolue aux charges qui l'écrasent. Il est l'un des plus

coupables. Qu'il soit sévèrement frappé par votre justice!»

Ruault fut condamné à la déportation.

Lorsqu'Albert Fermé publia, en 1869, son livre des _Conspirations du

second Empire_, Ranc, qui avait été un des accusés dans le complot

de l'Opéra-Comique, lui écrivait: «Après quinze ans, je vois encore

les bancs de la Cour d'assises, je vois, assis entre deux gendarmes,

Joseph Ruault, un caractère stoïque, une âme impassible...»

Quelles mystérieuses et atroces misères ont conduit ce fier

combattant aux infâmes besognes qu'il paya d'une mort, hélas méritée!

Greffe avait, dès 1861, inauguré, avec quelques jeunes, la campagne des

enterrements civils. Il était le plus ardent et il amenait chaque jour

de nouvelles recrues. Protot,[97] qui en était alors à ses premières

armes, me disait tout récemment encore ses impressions sur Greffe,

comment, sous couleur de faire des néophytes, il avait entouré, cerné

de gens suspects ses jeunes amis.

[97] Protot (Eugène), membre de la Commune (onzième arrondissement),

délégué à la Justice (17 avril), membre de la Commission exécutive

(27 avril).

Comment fut connue la trahison de ces trois hommes, comment ils furent

arrêtés et écroués à Mazas, Émile Giffault, qui joua à la Préfecture

de police, près de Raoul Rigault, un rôle de confiance, et qui fut

chargé de s'assurer de Largillière et de Ruault, me l'a raconté. Voici

son récit, dans ses curieux et poignants détails.

_Largillière, Ruault et Greffe_

Dans le courant d'avril 1871, Émile Giffault songea à examiner de

nouveau (des recherches avaient déjà été faites après le 4 Septembre)

les papiers trouvés dans le cabinet du chef de la police secrète

impériale, Lagrange.

Le cabinet de Lagrange était situé dans les vieux bâtiments, assez loin

du bureau du délégué de la Commune.

Lorsque Giffault pénétra dans le cabinet de Lagrange, le foyer de la

cheminée était encore plein de papiers presque entièrement consumés,

qui étaient les fameuses fiches au moyen desquelles il était possible

de retrouver les noms des agents. Le casier A. S. (Agents Secrets)

était entièrement vide. Lagrange avait garé son monde.

On ouvrit les autres casiers. Nombre de pièces sans importance y

étaient entassées en désordre, comme si on les eût replacées après

avoir fait un tri des plus précieuses. Le tout fut porté au cabinet de

Raoul Rigault.

Quand on les dépouilla, on trouva plusieurs lettres où l'on crut

reconnaître l'écriture de Largillière. L'une d'elles était une demande

d'argent, adressée à Lagrange.

Rigault signa immédiatement un mandat d'amener.

Mais où rencontrer Largillière? Aucune nouvelle de lui depuis le 4

Septembre. On savait seulement qu'il habitait Belleville.

On eut l'idée de chercher sur les états de la garde nationale, qui

révélèrent son inscription dans une compagnie sédentaire du 47e

bataillon. La compagnie était de garde au ministère des finances.

Lorsque Giffault, chargé d'arrêter Largillière, entra dans le poste du

ministère, il vit Largillière, qu'il connaissait pour l'avoir souvent

rencontré dans les réunions de l'Empire, étendu sur un lit de camp,

fumant tranquillement sa pipe.

Giffault fit un signe. Largillière se leva. Les deux hommes sortirent.

--Rigault te demande à la préfecture.

Largillière avait pâli.

--Pourquoi?

--Un renseignement.

Deux agents en bourgeois s'étaient approchés. Largillière comprit.

--Encore des calomnies! s'écria-t-il. Je sais que j'ai des ennemis qui

ont déjà voulu faire croire que j'étais de la police.

Giffault ne répondit pas.

Une voiture stationnait. Largillière y monta avec Giffault et un agent.

L'autre sur le siège.

Pas une parole ne fut échangée pendant le trajet.

Arrivés à la préfecture, tous quatre montèrent au cabinet de Rigault.

Rigault était assis devant son bureau, la lettre de Largillière ouverte.

--Tiens, lis, dit Rigault au prisonnier. C'est bien ton écriture...

Largillière ne trouva pas une parole. Il était livide.

Sur un geste de Rigault, quatre gardes l'entourèrent. Un secrétaire

timbra l'ordre d'écrou, tout prêt. Largillière fut conduit au Dépôt, et

ensuite à Mazas, d'où il ne sortit que pour être transféré, avec les

autres otages, le lundi 22 mai, à la Roquette.

En même temps que la lettre de Largillière, les dossiers de Lagrange

avaient livré des papiers qui semblaient tout aussi compromettants pour

Ruault.[98]

[98] Lors de sa comparution devant le conseil de guerre, Gaston

Da Costa fit la déposition suivante: «En faisant des recherches

à la Préfecture de police sous les ordres de M. de Kératry, nous

reconnûmes (Rigault, alors commissaire central, et Da Costa), que

Ruault était agent secret depuis 1857, à 200 francs par mois. Si

nous avions voulu le faire fusiller sous la Commune, nous l'aurions

dénoncé à son bataillon et il aurait été fusillé. Rigault interrogea

Ruault le 16 mai. Il lui dit que s'il ne faisait pas de révélations,

il serait fusillé le lendemain. Le lendemain, Ruault faisait des

révélations, et l'affaire n'eut pas de suite.» (_Gazette des

Tribunaux._ Procès Da Costa, 28 juin 1872)

Un mandat d'amener fut lancé contre ce dernier. Giffault fut encore

chargé de l'exécuter.

Ruault habitait Montmartre. On le retrouva comme on avait retrouvé

Largillière. Il était inscrit, malgré son âge, dans un bataillon de

marche, détaché à Clichy.

Lorsque Giffault le rejoignit, après s'être muni de nouveaux

renseignements à l'état-major de la place, Ruault était à la barricade

d'Asnières, proche de l'imprimerie Paul Dupont, le long du chemin de

fer.

Ruault était étendu derrière les pavés.

Inexplicable énigme! Cet homme, qui a trahi les siens, se bat et ne

craint pas d'exposer sa vie aux postes les plus périlleux!

A la préfecture, ce fut en présence de Regnard[99] que se trouva Ruault.

[99] Regnard (Albert), docteur en médecine, secrétaire général de la

Préfecture de police.

Regnard prit une des pièces, non signées, que l'on supposait avoir été

écrites par Ruault. Il la tendit à Ruault qui resta silencieux, se

contentant de hausser les épaules.

On mit devant Ruault une feuille de papier blanc, et on lui dit

d'écrire quelques lignes.

Ruault se mit à pleurer. Regnard abrégea la pénible scène. Da Costa

signa l'ordre d'écrou.

Greffe avait été arrêté dans une circonstance tout au moins singulière.

Il suivait l'enterrement d'un fédéré au Père-Lachaise, une pensée à

la boutonnière--la Libre Pensée--quand il fut reconnu, conduit à la

Préfecture de police et ensuite à Mazas.

Quand Greffe fut amené, le 22 mai, à la Roquette, en même temps que

Largillière et Ruault, François le prit avec lui comme employé aux

écritures, avec le projet de le faire évader. Déjà, à Mazas, il avait

pu s'échapper. Fortin, le même qui reçut de Ferré l'ordre de faire

fusiller l'archevêque, apprit que Greffe était retourné chez lui. Il

alla le reprendre et le réintégra à la prison.

Les suprêmes efforts de François pour sauver Greffe de la mort

échouèrent, comme on l'a vu, devant les injonctions menaçantes de Gois.

_jusqu'à la mairie de Belleville_

A peine les cinquante otages avaient-ils franchi la porte de la

Roquette que la foule se répandit en malédictions.

Le cortège n'avait pas fait les premiers pas dans la direction du

Père-Lachaise, qu'il fallait déjà protéger les prisonniers contre les

femmes qui leur jetaient des immondices.

Quand on tourna le coin du boulevard Ménilmontant, la rage qui couvait

dans cette masse désordonnée, combattants en uniforme, femmes affolées,

gamins effrayants, dégénéra en furie.

--A mort! A mort! criait-on de toutes parts. A mort les calotins!

Des hommes se faufilent à travers les rangs, cherchant à atteindre les

otages et à les frapper.

Ceux qui conduisent les prisonniers s'efforcent en vain de les

soustraire aux fureurs de la foule. G... reçoit un coup de trique. M...

est frappé d'un coup de crosse de fusil.

Au carrefour Oberkampf, au moment de s'engager dans la chaussée

Ménilmontant, le cortège n'est plus qu'une effroyable mêlée, qui roule,

emportée dans une clameur de cris et dans un cliquetis d'armes.

Une barricade ferme la route. Elle arrête la foule.

Les quelques Enfants Perdus d'Eudes, une trentaine avec les hommes du

peloton de Gois, pris le matin au secteur, cherchent en vain à apaiser

les fureurs.

--J'ai bien cru qu'on allait les tuer tous là! me disait l'un de ceux

qui les accompagnaient.

Les hommes de la barricade, une compagnie du 74e bataillon, sous les

ordres du capitaine Dalivous,[100] s'étaient rangés contre les pavés.

[100] Dalivous (Louis), capitaine de la 3e compagnie du 74e fédéré.

Condamné à mort, affaire Haxo. Fusillé à Satory, le 24 juillet 1872.

--Peux-tu nous donner des hommes de renfort? demanda Gois au capitaine.

--Je viens avec vous, répond Dalivous.

Grossi d'une vingtaine de gardes et de l'officier, le cortège s'engagea

sur la chaussée. Sur toutes les portes, à toutes les fenêtres, des

groupes, menaçants ou curieux. De toutes les rues qui s'ouvrent sur la

vaste voie, des flots d'hommes, de femmes, d'enfants, viennent allonger

la file.

Les clairons qui sont en tête commencent à sonner.

Couvrant les vociférations, ils sonnent à plein cuivre la marche

populaire du siège:

Y a la goutte à boire là-bas...

Y a la goutte à boire!...

En tête, marche Gois, en costume de colonel fédéré, à pied. Ceux qui

l'ont accompagné à la Roquette sont en simples gardes, quelques-uns

avec des képis galonnés de capitaine ou de lieutenant.

Clavier, le commissaire du douzième, est en vareuse de fédéré, la

taille ceinturée de rouge, un képi sans galons sur la tête.

A côté de lui, marche une cantinière, toute jeune, brune.

Viennent ensuite les gardes de Paris, en veston d'uniforme, pantalon de

treillis gris et képi. Quelques-uns en casquette.

Les dix prêtres suivent, jésuites ou picpussiens, en soutane.

A la queue, les quatre otages civils. Largillière, gros, de taille

moyenne, en capote verte de garde national, celle qu'il portait quand

il a été arrêté au poste du ministère des finances. Ruault, petit,

trapu, en pantalon de velours bleu clair, blouse bleue, gilet de laine

rouge, son costume de tailleur de pierre. L'officier de paix Dereste,

droit, correct, pantalon et paletot noirs.

Près d'eux, surveillant leurs moindres mouvements, l'un de ceux qui les

ont pris à la prison, C..., le revolver chargé en main, prêt à faire

feu sur celui des quatre qui tenterait de fuir.

--A la mairie! crie une voix en tête.

On était au coin de la rue de Puebla, défoncée par les travaux

d'ouverture de la nouvelle rue des Pyrénées.

Une foule épaisse, avertie par les rumeurs et les cris, s'était

entassée là.

--A mort! Qu'on les fusille!

Les femmes étaient féroces.

--Cochons! criait l'une d'elles en fixant le groupe des prêtres.

Cochons! vous ne séduirez plus nos filles![101]

[101] Textuellement: «Vous ne b... plus nos filles!»

Par la rue des Rigoles, on arriva à la mairie, alors en face de

l'église.

Ranvier[102] était sur le seuil, le fusil sur l'épaule.

[102] Ranvier (Gabriel), membre de la Commune, 20e arrondissement.

Membre du Comité de Salut public (2 mai).

Il vit venir de loin le cortège.

--Où les conduisez-vous? dit-il à ceux qui marchaient en tête, dès

qu'ils furent arrivés près de lui.

--Au secteur!

Le cortège s'arrêta quelques minutes à peine. Il traversa la place et

s'engagea dans la rue de Paris, aujourd'hui la rue de Belleville.

_rue de Paris_

J'ai retrouvé, dans cette rue de Paris qui vit passer les cinquante

otages, un témoin de ces heures farouches.

Une après-midi, je parcourais ces quartiers, à la recherche des

souvenirs des inoubliables jours, quand j'avisai une pauvre boutique de

brocanteur, s'ouvrant sur le trottoir étroit, à mi-chemin environ de la

rue Haxo.

Dans cette humble boutique, dont la porte grande ouverte laissait voir

un amoncellement de vieilles choses, datant peut-être d'un demi-siècle,

il me sembla que devait flotter encore, au milieu des paperasses et des

détritus, le souffle des terribles jours de la semaine de Mai.

Une femme était sur le seuil.

Qui sait? Jeune, déjà là, avait-elle peut-être vu passer les otages!

--Vous n'avez rien sur le Siège? dis-je, sur la Commune? Des gravures,

des insignes...

Et, comme elle m'offrait, dans un carton, des caricatures de l'époque...

--Vous étiez à Paris... du temps de la guerre?

--Ah! oui, monsieur. Et je m'en souviens comme d'hier.

--Et sous la Commune?

--Oui, c'est sous la Commune que je veux dire.

--Alors, vous avez dû voir bien des choses ici. C'est dans cette rue

que sont passés les otages fusillés rue Haxo...

La langue de la boutiquière se délia. Je la guidais dans ses souvenirs,

l'interrogeant sur un fait douteux, une légende, un racontar, que

j'avais l'occasion d'éclaircir.

--Je n'oublierai jamais ce jour, me dit la femme. J'avais en ce

temps-là une quinzaine d'années. Je vivais seule ici avec ma mère,

veuve... Il était sur les cinq heures du soir quand les otages

passèrent devant chez nous. Tout le monde avait fermé portes et volets.

On avait, vous le pensez, été averti par des voisins, qui savaient

déjà leur arrivée à la mairie... Bientôt, nous entendons une musique

infernale. Des clairons, des tambours. Puis de grands cris, et un

piétinement comme si un régiment défilait en courant... Déjà, au coin

de la rue, on criait: à mort!... Nous entendions, tremblantes, collées

derrière nos volets... Et les clairons sonnaient, sonnaient à casser

les vitres... Je hasardai un regard en dérangeant les volets. Je les

vis à une vingtaine de pas... Ah! monsieur...

La dame s'était tue, sous l'impression du souvenir terrible.

--Il y avait une cantinière, en tête, lui demandai-je, une cantinière

à cheval, avec un filet blanc sur sa coiffure? Vous savez... C'est ce

qu'on raconte.

La dame reprit, sans répondre à ma question:

--Je vois encore défiler cette troupe, comme si elle était là, devant

moi. Les gendarmes étaient en tête. Je voyais les larmes sur leurs

joues... Un tout vieux curé. Puis, toute sorte de gens. Des officiers

de la Commune. Des hommes avec des costumes que je n'avais jamais vus.

Des femmes avec des fusils. Des enfants armés eux aussi. Des femmes qui

étaient habillées en hommes, en costume de gardes nationaux...

Je crus le moment propice pour reparler de ma cantinière, la fameuse

cantinière à cheval, habillée en zouave, dont parlent tous les récits.

La dame rassembla ses souvenirs.

--Non. Je ne me rappelle pas... Je ne vois personne à cheval... Non...

Mais je vois encore, comme je vous vois, un grand diable qui criait:

«Rentrez vos têtes ou je tire dessus...» Vous pensez si je fermai le

volet que j'avais entr'ouvert... Pendant un quart d'heure j'entendis

encore des cris, des sonneries de trompettes... Des gens passaient,

courant après le cortège... Le soir, on nous dit qu'ils avaient tous

été fusillés à la Cité de Vincennes.

_rue Haxo_

Quand on arriva rue Haxo, il était six heures.

--En ligne! cria Gois.

Obéissant comme à la parade, les gardes de Paris s'alignèrent en

silence. Le premier, dominant les autres de sa haute taille, un

brigadier, la médaille militaire épinglée sur la poitrine.

Les otages étaient rangés sur la chaussée, à l'endroit où la rue Haxo,

montante depuis la rue de Paris, commence à redescendre vers la rue du

Borrégo.

A l'une des fenêtres d'une petite maison, en face de l'entrée du

secteur, un groupe d'une demi-douzaine d'hommes, dont deux membres de

la Commune, l'écharpe rouge sur leur costume civil.

Piétinant dans la boue, combattants en uniformes, fédérés ou corps

francs, des femmes, des enfants grimpés sur les murs, des gardes assis

à la porte des cabarets, le fusil entre les jambes. Au milieu, serré

dans la foule, un cavalier galonné...

Les otages attendaient.

Un des officiers qui avaient pris, depuis la prison, la tête du

cortège, se tourna vers la fenêtre où se tenaient les deux membres de

la Commune, et, du sabre nu, fit signe qu'il voulait parler.

A peine avait-il levé son arme, que dans cette foule désordonnée et

hurlante, un silence se fit.

Tous les regards se dirigèrent vers la fenêtre.

L'officier parlait.

Il s'adressait à Eudes, qui était là, coiffé du chapeau mou de ses

Enfants Perdus.

--Ce sont là, dit l'officier, en se tournant vers la file des

prisonniers, les otages que nous sommes allés prendre à la Roquette...

Où faut-il les conduire?

--C'est toi qui les as amenés ici, répondit sèchement Eudes, déclinant,

comme le matin, l'effroyable responsabilité. Je n'ai aucun ordre à te

donner.

--Alors, file à droite. En avant! cria l'officier.

File à droite! C'était l'entrée au secteur.

Un homme alla ouvrir une grille qui donnait accès à une étroite et

longue allée.

Une soixantaine de pas et les otages se trouvèrent rassemblés dans un

terrain vague, bordé par un bâtiment à un seul étage surmonté d'un

clocheton. Au-dessous, un balcon en bois.

A quelques pas, les frondaisons vertes du jardin, et, à travers les

feuilles, un haut mur noir.

Cette entrée au secteur ne s'était pas faite sans incidents. Adossé

à la grille, un homme d'une taille athlétique se tenait, injuriant,

frappant les prisonniers. Le fait m'a été confirmé par Avrial, qui

était là.

En même temps que les otages entraient au secteur par l'allée, la foule

envahissait le jardin.[103]

[103] On pénètre aujourd'hui dans le jardin par une porte située au

numéro 79 de la rue; l'allée est au numéro 85, en face de la rue des

Tourelles.

Quelque chose lui disait-il, à cette foule exaspérée par la déroute,

qu'une vengeance terrible allait lui être offerte, et qu'au pied de ce

mur qu'elle regardait depuis l'arrivée du cortège, les otages allaient

être massacrés?

_le mur_

Un quart d'heure avant la fusillade, trois hommes, dont un membre de

la Commune, Avrial, et deux journalistes, Lissagaray[104] et Alphonse

Humbert[105] se trouvaient dans la salle du premier étage d'un petit

cabaret--le cabaret Debêne--au numéro 78 de la rue Haxo, face à l'un

des angles du jardin sinistre, le coin de la rue du Borrégo.

[104] Lissagaray (Hippolyte), journaliste, directeur, sous la

Commune, de l'_Action_ et du _Tribun du Peuple_.

[105] Humbert (Alphonse), journaliste, l'un des trois rédacteurs du

_Père Duchêne_.

L'un d'eux souleva le rideau, vit le jardin plein d'hommes armés.

Dans la rue, les femmes, féroces, hurlaient.

--Taisez-vous, tas de garces--leur criait Édouard Roullier[106], un

vieux de Juin et de Décembre--vous nous en ferez peut-être autant

demain!

[106] Roullier (Edouard), cordonnier, membre de la Commission du

travail et de l'échange (5 avril).

Dès l'arrivée du cortège, les quelques membres de la Commune qui se

trouvaient rue Haxo avaient tenté de s'opposer au massacre.

Cournet[107] ceint son écharpe rouge, veut parler. On couvre sa voix.

On le menace.

[107] Cournet (Frédéric), député démissionnaire, membre de la Commune

(15e arrondissement), délégué à la Sûreté générale (25 avril).

Varlin[108] fait des efforts surhumains. Il propose à ses collègues et

à quelques amis de se rendre au milieu de la foule, dans le jardin.

[108] Varlin (Eugène), membre de la Commune (6e arrondissement),

membre de la Commission des finances (30 mars), adjoint à la

Commission de la guerre (6 mai).

--Non, objecte Roullier. Il ne faut pas que l'on puisse dire un jour

que les membres de la Commune étaient là.

Appuyé au mur du jardin, Vallès parle dans un groupe. Près de lui,

Henry Fortuné,[109] en civil, Alavoine,[110] Arnold.[111]

[109] Fortuné (Henry), membre de la Commune (10e arrondissement).

[110] Alavoine (André), membre du Comité central, administrateur de

l'Imprimerie Nationale.

[111] Arnold (G.), membre de la Commune (18e arrondissement).

--Hein! dit Arnold à Alavoine, ce n'est pas pour cela que nous faisions

le Comité central!

A ce moment, les otages étaient poussés contre la grille du secteur.

Alavoine se précipite pour barrer l'entrée. Il se heurte à un fédéré à

barbe blanche qui, se plaçant devant lui, lui ferme le chemin.

--Voilà huit jours qu'on fusille les nôtres en tas! crie le vieux

combattant. Et vous voulez qu'on épargne ces gens-là!

Et, sortant son revolver, il le braque sur Alavoine.

Le spectacle que présente la rue Haxo est terrifiant. Quand les

hurlements de la foule s'apaisent, on entend les détonations de la

bataille toute proche. Tout près, les fuyards se ruent à la porte de

l'enceinte pour tenter de franchir les lignes prussiennes.

Mêlés au sifflement des balles et au déchirement des obus, on

distingue--ô dérision--les airs de valse que jouent, à quelque cents

mètres du glacis de l'enceinte, les musiques allemandes.

Les otages sont entrés au secteur. Tout effort pour les arracher à la

mort serait désormais vain. Il n'y a plus, pour ceux que révolte cette

inutile hécatombe, qu'à se rejeter dans la bataille, et à fuir loin du

forfait.

Alavoine, qui a reconnu dans les groupes de la rue quelques hommes de

son arrondissement, le quatrième, trace à la craie sur le volet d'une

boutique les mots: «Quatrième Légion».

Quelques hommes en armes, appartenant aux bataillons du quartier,

s'y réunissent et se dirigent vers les barricades qui entourent les

Buttes-Chaumont.

Varlin s'était remis à signer des ordres, à délivrer des bons et de

l'argent pour les réquisitions, calme en apparence.

Soudain, les coups de feu éclatent.

--Je n'oublierai jamais cette minute poignante, me disait Alphonse

Humbert, l'un des trois amis nommés tout à l'heure. Pas un de nous

n'osait se lever pour aller à la fenêtre... La patronne du cabaret

entra, tenant à la main le plat que nous lui avions commandé pour notre

repas, un plat de lapin sauté. Elle s'arrêta, pâle comme une morte. Les

larmes mouillaient ses yeux. Elle posa vivement sur la table le plat

que ses mains tremblantes ne soutenaient plus. Elle se cacha la figure

et se mit à sangloter... Les coups de feu continuaient. Nous restions

là, muets, atterrés... Enfin, nous n'entendîmes plus qu'un bruit

confus, comme la fuite d'un régiment en déroute... Quand nous sortîmes,

la porte du jardin était ouverte. Je m'appuyai contre la clôture en

barreaux qui longeait la rue du Borrégo. Les arbustes brisés, le sol

piétiné, semblaient avoir été ravagés par un ouragan... Au pied du mur,

une masse effrayante, déjà à demi noyée dans l'ombre, qui était le tas

de cadavres.

_le massacre_

Je sus plus tard comment s'était consommé le massacre.

L'un des acteurs du drame, l'un de ceux qui conduisaient le cortège, me

détailla, devant le mur même, la scène sanglante.

Debout, à gauche, sur un petit mur bas, à quelques mètres de la haute

muraille du fond, le capitaine Dalivous, sabre au clair, interpelle la

foule.

Les fusils sont déjà abaissés.

--Attendez! crie Dalivous. Ne tirez pas encore! Attendez mon

commandement!

A droite du mur, dans le passage qui relie le jardin à la cour du

secteur, on voit, à travers les branches, les pantalons des gardes de

Paris et les soutanes des prêtres.

Les militaires sont à quelques pas.

Ils sont dix.

C..., l'un de ceux qui ont dirigé le cortège, est là. Il montre du

doigt le mur.

Sans prononcer une parole, les gardes s'avancent, se placent face à la

foule, en ligne.

--Face au mur! crie Gois.

--Jamais! crie un maréchal des logis.

Mais la foule a déjà trop attendu. Les fusils sont mis en joue.

Cent coups de feu partent ensemble. Les dix prisonniers s'abaissent.

A peine sont-ils tombés, que dix autres, appelés, poussés, se

présentent.

On tire de tous les coins du jardin, au hasard, sans aucun commandement.

La fusillade est si désordonnée que les tireurs sont eux-mêmes blessés.

Près de G..., un homme a l'oreille entamée, un autre le pouce emporté.

Un otage, blessé seulement, se relève. Une fusillade l'abat.

--On les tirait comme des lapins! me disait, en face du mur, en me

désignant le coin sinistre d'où défilaient les otages, l'un des

exécuteurs.

Les prêtres tombèrent après les militaires.

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 23 / 109 题