Les quatre civils furent tués les derniers.[112]

[112] Ruault fut tué l'avant-dernier. Cela ressort de la déposition

d'un témoin devant le sixième conseil de guerre. Grimpé sur le mur de

la rue du Borrégo, ce témoin vit, jusqu'au dernier moment, Ruault,

qu'on appelait dans son quartier «le père Joseph».

Quand tout fut fini, quand le tas ne remua plus, les Enfants Perdus,

qui s'étaient placés au premier rang, remirent leurs fusils en

bandoulière et quittèrent le jardin.

La besogne était terminée.

La foule redescendit vers la mairie, silencieuse, comme poursuivie déjà

par le remords ou la responsabilité de l'effroyable hécatombe.

--J'étais resté l'un des derniers, me dit l'ami qui m'accompagnait,

toujours debout sur le petit mur, tout près de Dalivous. J'étais comme

cloué sur place. Tout d'un coup, je sautai à bas et ne m'arrêtai que

dans la rue... Je jetai un coup d'œil sur mon uniforme. Il était plein

de sang, avec des éclats de cervelle.

Je regardai l'ancien combattant.

--Vous n'y pensez pas, parfois? lui dis-je.

--Pourquoi!... Ce n'est pas un crime... Un acte de justice

révolutionnaire, comme à l'Abbaye...

_le compte des morts_

Deux hommes étaient restés dans l'enclos désert, Gois et l'autre

officier, C...

Le jour commençait à s'assombrir. Le ciel était pluvieux.

--Plus personne! dit Gois. Ah! ils ont peur, maintenant, les lâches!

Pas un n'oserait rentrer ici.

Le spectacle était bien fait pour terrifier.

Ce tas de morts, au bas du mur, dans la terre rougie!

Gois sortit de sa poche un papier plié qu'il ouvrit lentement, et qu'il

déposa sur le rebord du petit mur.

C'était la liste des cinquante otages qu'il avait pris à la

Roquette.[113]

[113] Encore une fois, les otages pris à la Roquette étaient bien au

nombre de _cinquante_. G..., qui les a comptés à l'entrée du secteur,

me l'a affirmé de la façon la plus formelle. Ceci pour rectifier les

listes fantaisistes, toutes différentes, données jusqu'ici.

Les deux officiers s'approchèrent du tas des morts, les soulevèrent,

comme s'ils cherchaient à les reconnaître, à les identifier.

--Nous cherchions les trois mouchards, me disait C... Ils étaient bien

là! Nous reconnûmes aussi le grand brigadier, mutilé, l'œil sorti

de l'orbite... Ma parole, il avait été brave, et c'est le seul que

j'aurais voulu voir s'échapper!

Lorsque les morts furent étendus, ils les comptèrent.

--Cinquante et un!... Tu as bien compté, toi aussi?

--Oui, cinquante et un.

--Mais alors?... Ma liste n'en porte que cinquante.

Et ils recomptèrent, un à un, craignant de se tromper encore.

--Voilà bien, dit Gois, dix curés... quatre de la police... trente-six

militaires... Cela ne fait pourtant que cinquante...

Gois reprit sa liste, compta encore.

--Décidément, il y en a un de trop!

_celui qui est de trop_

Les deux hommes se regardèrent.

Soudain, C... se souvint.

Pendant la fusillade, lorsque, du coin du pavillon, à droite du mur,

il assistait à l'exécution, à quelques pas seulement des otages qui

tombaient, un homme de haute taille, spectateur venu là, on ne sait

pourquoi et on ne savait d'où, avait crié:

--C'est ignoble!

Il n'avait pas fermé la bouche qu'un canon de fusil, s'abattant sur

l'épaule de C..., visait l'homme à bout portant et lui fracassait la

tête.

Deux pas séparaient cette nouvelle victime du tas des morts.

On l'y poussa du pied.

Le cinquante et unième, l'inconnu, c'était cet homme.

--Il était revêtu, me dit C..., d'un complet couleur «merdoie», alors

à la mode, une couleur tenant du vert et du jaune. Il avait l'allure

militaire. On aurait dit un gendarme déguisé.

Ce cinquante et unième, dont la fin tragique allongea la liste des

massacrés, devait avoir un compagnon.

Au milieu du jardin, près de la vasque, alors pleine de gravats, gisait

un autre cadavre, vêtu d'une vareuse de fédéré.

Comment avait-il trouvé la mort?

Par un coup de feu tiré au hasard, quand on visait les otages, «comme

des lapins dans une clairière», ou dans des circonstances identiques à

celle qui coûta la vie à l'homme au complet verdâtre?

Quand le compte des morts fut bien établi, Gois et C... quittèrent le

jardin lugubre.

Ils passèrent la nuit dans un garni voisin.

C..., blessé au pied depuis deux jours, pouvait à peine marcher.

Au petit jour, Gois vint le chercher dans sa chambre.

--Si nous retournions à la Roquette? lui dit-il.

Mais C... montra son pied impotent.

Ils redescendirent vers la mairie de Belleville.

Ce jour de samedi, pris de terreur à l'approche de l'armée

envahissante, redoutant des représailles terribles, si les vainqueurs

butaient, dès l'arrivée, contre cette montagne de cadavres, des

habitants du quartier résolurent de cacher le crime, au moins pour

quelques jours.

C'est ainsi que les morts furent précipités dans une fosse creusée au

pied du mur[114].

[114] Cette fosse n'était pas, comme on l'a écrit, une fosse

d'aisances. Elle avait été creusée pour servir plus tard de fosse

d'aisances. Les travaux, interrompus par le siège, l'avaient laissée

inachevée.

On recouvrit de planches et de terre l'horrible trou.

L'odeur épouvantable qui s'échappait de ce charnier fit seule découvrir

les morts.

_devant les juges_

Sept condamnations à mort furent prononcées par le sixième conseil de

guerre qui jugea l'affaire de la rue Haxo:

François, qui avait refusé de livrer les otages; Dalivous, un de ceux

qui avaient commandé le feu; Bénot,[115] qui n'avait même point assisté

au massacre, et que perdit la déposition d'un de ses anciens officiers,

Victor-Clément Thomas, le propre neveu du général fusillé à Montmartre;

Saint-Omer, qui y avait assisté, mais sans y prendre d'autre part; et

trois petits soldats de vingt ans, Aubry, Trouvé et Racine, dont le

grand crime était d'avoir déserté le 18 Mars et d'être entrés dans les

rangs des fédérés.

[115] Bénot (Victor), colonel du 1er régiment Bergeret. Condamné à

mort, affaire Haxo, fusillé à Satory le 22 janvier 1873.

Aucun de ceux qui avaient pris l'initiative du massacre ne fut

poursuivi.

Leurs noms ne furent même pas prononcés au procès, sauf celui de Gois,

dans la dernière audience.[116]

[116] A l'audience du 21 mars 1872 (la dernière), François se lève et

fait la déclaration suivante:

«Pendant tous ces débats, on m'a souvent interrogé pour que je dise

le nom de l'officier qui commandait le peloton venu à la Roquette

pour qu'on lui livrât les otages. Ni moi, ni ceux qui sont accusés

avec moi ne l'avons dit. Si j'ai cru devoir me taire pendant le

procès, je crois que je n'ai plus de raison de le faire, maintenant

que le conseil va prononcer sa sentence. Voici donc la vérité:

l'officier qui dirigeait le peloton était le commandant Gois.»

Quand, la vérité connue, on relit les débats, on ne peut se défendre

d'une sensation de véritable effroi.

Quoi! Tant de dépositions, d'enquêtes et de témoins, et pas une lueur

de vérité!

Et les condamnations pleuvent quand même, frappant innocents et

comparses, quand les vrais acteurs restent ignorés!

François fut fusillé à Satory, le 24 juillet 1872, en même temps que

Dalivous, Aubry et Saint-Omer. Bénot devait attendre encore six mois

avant de s'adosser, le 23 janvier 1873, au poteau d'exécution.

Trouvé et Racine, plus heureux que leur camarade Aubry, virent la peine

de mort, à laquelle les avait condamnés le conseil de guerre, commuée

en celle des travaux forcés à perpétuité. Un de nos amis les connut au

bagne calédonien de l'île Nou.

Gois, Clavier, Liberton sont morts. Ceux que nous n'avons pu désigner

que par une initiale vivent.

_Saint-Omer_

Le pauvre Saint-Omer mérite une mention spéciale.

Saint-Omer n'était coupable que d'avoir assisté au massacre, comme tant

d'autres.

Il fut dénoncé, arrêté et mis à la prison des Chantiers de Versailles,

où un de nos camarades, accusé d'usurpation de fonctions--ce qui lui

valut cinq ans de prison, peine enviable en ces temps où le bagne

guettait tout le monde--l'a connu.

«Saint-Omer, nous raconta son ancien compagnon, était un homme

d'environ quarante-cinq ans, à l'allure de Don Quichotte. Il était

le propre fils du fameux Saint-Omer, professeur, avec Brard, de

calligraphie. Henri Monnier rendit illustres les deux associés. Il

avait été négociant à Cuba, et il était arrivé en France aux premiers

jours de la guerre. Garde national, Saint-Omer s'était battu à

Champigny et à Buzenval, où il fut porté à l'ordre du jour de son

bataillon.

«Lorsqu'il fut compris dans le procès de la rue Haxo, où il avait

accompagné ses hommes--il était capitaine--il devint inquiet. Nous

croyions tous, au fond, qu'il serait acquitté, aucune preuve ne

pouvant être invoquée contre lui. Aussi, ne lui ménagions-nous pas les

frayeurs, ne pensant guère à l'issue fatale de sa comparution.

«--Omer, lui disais-je souvent, en supprimant le Saint, par

plaisanterie--Omer, tu mourras au plateau de Satory!

«La figure d'Omer s'éclairait d'un gros rire.

«--Moi fusillé? clamait-il. Mais comment pourrait-on me condamner. Je

n'avais que ma canne à la main!»

Pauvre Omer!

_Émile Gois_

Dans ce récit du massacre, une silhouette se détache, d'une allure

brutale, celle d'Émile Gois.

Le président de la cour martiale de la Commune, l'organisateur de la

terrible exécution de la rue Haxo, était l'un des fidèles de Blanqui.

D'une énergie farouche, d'une conviction déjà maintes fois éprouvée,

Gois avait été, après le 2 Décembre, transporté à Lambessa. Il était

l'ami de Benjamin Flotte, dont nous avons prononcé le nom à propos des

pourparlers entamés par la Commune pour échanger les otages contre

Blanqui. Ce fut chez Gois que se fabriquèrent en partie les fameux

poignards dont furent armés les blanquistes qui collaborèrent à

l'échauffourée de La Villette, le 13 août 1870.

Quand l'heure de l'amnistie eut sonné, Gois, qui s'était réfugié

à Londres, revint à Paris, où il se mêla de nouveau au mouvement

révolutionnaire. Il était alors comptable chez un marchand de vins

en gros de la place des Vosges. Quelques années après son retour, la

maladie le terrassait. Son intelligence s'était éteinte. Un de ses

amis, Ledrux, qui commandait sous la Commune, avec le grade de colonel,

le fort de Vanves, lui donnait ses soins. Il l'accompagnait dans les

courtes promenades que le pauvre Gois pouvait faire encore. Parfois,

le malade, entêté, se refusait à regagner le logis. La promenade,

toujours la même, comprenait une rue où se trouvait un poste de

gardiens de la paix.

--Vois-tu--disait au malade l'ami qui le conduisait, en désignant les

deux ou trois agents qui causaient à la porte du poste--vois-tu, si

tu ne veux pas rentrer, je vais le dire à ces messieurs, qui vont te

prendre et t'emmener en prison...

Et le pauvre Gois--le farouche exécuteur de la rue Haxo--baissait la

tête, apeuré, et se laissait doucement conduire à la maison, comme un

enfant.

_aujourd'hui_

Le terrain vague, bossué de cailloux, qui vit le grand drame du 26 mai

1871, est aujourd'hui semé de gazon, coupé d'allées bien entretenues.

La vasque du milieu est ornée d'un jet d'eau, sur lequel se jouent les

arcs-en-ciel, et où s'ébattent, en secouant leurs plumes, de graves

canards.[117]

[117] Écrit en 1898. Voir, pour la disposition du jardin en 1871, à

défaut de photographie de l'époque, une gravure de l'_Illustration_

du 13 avril 1872.

Les grilles en bois qui fermaient l'enclos ont été remplacées par

des murs en maçonnerie. Les arbres ont grandi. Le site est plein de

fraîcheur et de vie.

Sur l'emplacement du jardin où furent parqués les prisonniers, on a

bâti un patronage d'enfants. La bande joyeuse des gamins danse et rit,

à cette même place où les cinquante otages attendirent la mort.

Le grand bâtiment à un étage, surmonté d'un clocheton, est toujours là,

avec son balcon, d'où regardaient les officiers fédérés.

Le mur sinistre est tout noir. Le temps a effacé les marques blanches

qui étaient les éclaboussures des balles.

Le jour où nous visitions, l'officier fédéré C... et moi, les lieux

témoins du grand massacre, le jardin était désert.

A peine la gardienne avait-elle ouvert la porte, que nos regards à tous

deux se portèrent sur le mur.

J'entrais là pour la première fois. L'officier revoyait, lui aussi,

pour la première fois depuis 1871, ce jardin qui devait lui rappeler de

si poignants souvenirs.

Je regardai le visage de mon compagnon. Pas un pli ne ridait son front.

Brusquement, au détour d'une allée, apparurent trois prêtres, très

vieux. Ils marchèrent lentement vers le mur, au pied duquel nous les

vîmes s'agenouiller.

Nous nous dissimulâmes, attendant, pour poursuivre notre visite, qu'ils

se fussent éloignés.

Quand les trois prêtres furent partis, nous nous approchâmes.

A un mètre du mur, l'ouverture d'une fosse entourée d'une grille,

autour de laquelle court un lierre, et que fleurissent des géraniums

rouges.

Je jette un regard au fond de la fosse.

C'est là qu'ils furent entassés, tout sanglants.

Sur la haute muraille, nous cherchons la trace des balles.

L'officier fédéré me retrace la scène.

--J'étais là... les otages arrivaient de ce côté...

Il parlait haut. Sa voix éclatait dans le silence.

J'entendis des pas sur le sable de l'allée...

Les trois vieux prêtres, que nous avaient cachés les arbres, étaient

derrière nous.

Avaient-ils entendu? Avaient-ils compris qu'ils se trouvaient en face

de l'un des exécuteurs de la terrible journée?

_comparaison_

Lorsque nous quittâmes le jardin de la rue Haxo, dévasté au jour du

drame, aujourd'hui ombragé et fleuri comme une nécropole italienne,

avant que la porte se refermât sur nous, je me retournai une dernière

fois vers le mur.

Et, par la pensée, il me sembla revoir le tas des fusillés, les

uniformes et les soutanes, les faces sanglantes et les membres hachés.

Je sentis mon cœur se serrer, une tristesse m'envahir. Et il me sembla

aussi que d'autres morts se levaient,--les nôtres,--ceux des infâmes

cours martiales, ceux du Luxembourg, ceux de la caserne Lobau, ceux du

square Saint-Jacques, ceux de Satory, qui marchaient, en longues files,

venant par centaines, par milliers, se coucher au pied du mur, emplir

le jardin, former une terrifiante montagne dont j'avais peine à voir le

faîte, et sous laquelle disparaissaient les cinquante victimes du 26

mai 1871.

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 24 / 109 题