Clavier resta sur la place avec les trois autres.[82]

[82] Dans le récit des _Droits de l'Homme_, c'est Clavier, désigné

sous le nom de «l'homme», qui apporte de la mairie l'ordre de

fusiller Jecker. C'est une erreur. Clavier n'est pas monté à la

mairie, et il n'y a eu aucun ordre, ni de la Commune, ni de quiconque.

Jusqu'ici, soit à la barricade du Trône, soit au commissariat, soit

pendant le trajet vers la mairie, il n'a pas été question une seule

fois de Jecker, ni d'aucun autre otage.

Le nom du banquier mexicain[83] est prononcé pour la première fois par

Clavier, on ne sait à la suite de quelle association d'idées.

[83] Dans tout ce récit, nous désignons Jecker sous l'appellation de

banquier mexicain. J.-B. Jecker, dont le nom était devenu célèbre à

la suite de ses opérations financières au cours de la campagne du

Mexique, était d'origine suisse, né en 1810 à Porrentruy (canton de

Berne).

Est-ce le voisinage de la Roquette où a été fusillé l'avant-veille, le

mercredi soir, l'Archevêque?

Pourquoi Jecker plus qu'un autre?

Clavier en a-t-il conféré déjà avec quelque ami?

Est-ce une détermination prise d'avance et dont il ne parle qu'en ce

moment?

Toujours est-il qu'il se retourne brusquement vers la Roquette, et

indiquant du doigt la prison:

--Quand ils seront descendus, savez-vous ce que nous ferons? Eh bien!

nous irons chercher Jecker!

--C'est une idée! Mais, avant tout, il nous faut nos canons pour le

Trône!

--Et nous allons le fusiller, ce «crapulos», appuya Clavier avec un

geste de menace.[84]

[84] Lissagaray se trompe, lui aussi, quand dans son _Histoire de la

Commune_ (édition Dentu), il dit que Jecker fut conduit à la mort par

Genton, François, Bo... et Cl... Ces deux derniers faisaient bien

partie des cinq, mais ni François ni Genton, n'étaient là.

Liberton et Geresme étaient de retour, porteurs de l'ordre de prendre

des canons aux Partants.

Clavier leur fit part de sa proposition d'aller chercher Jecker pour le

fusiller.

Geresme protesta et quitta le groupe.

L'ordre de retirer les canons du parc des Partants fut porté au Trône

par un fédéré. Ordre bien inutile. Le parc était évacué depuis huit

jours.

_les cinq à la Roquette_

Les cinq hommes que nous désignerons encore une fois, car tout le monde

s'est jusqu'ici trompé sur leur identité--Liberton, Clavier, G..., B...

et M...--se dirigèrent vers la prison, par le chemin qu'avaient suivi

le mercredi soir Genton et Fortin, porteur de l'ordre d'exécution des

six otages.

Ce fut Clavier qui sonna à la porte.

--François est-il là? demanda-t-il aux hommes du poste.

Sur une réponse affirmative, tous cinq entrèrent dans la cour et

ensuite au greffe, où était François.

Après échange de poignées de main, tous étant de vieux camarades de

luttes politiques:

--Tu as ici Jecker? demanda Clavier.

--Oui.

--Eh bien! nous venons le prendre.

--Vous avez des ordres?

--Ne t'occupe pas de cela. C'est notre affaire.

Et comme François résistait, temporisait, Liberton et G... tirèrent

leurs revolvers, et, sans mot dire, les mirent sous le menton de

François.

--Tu n'as plus d'observation à faire? demanda ironiquement Clavier.

Allons! qu'il descende vite!

--Vous me donnerez un reçu? reprit encore François.

Clavier écrivit un reçu de la remise du prisonnier, reçu qu'il déposa

sur la table du greffe.

François donna l'ordre d'extraire Jecker de sa cellule, la cellule 28.

La figure inquiète, il tournait et retournait dans ses doigts le reçu

de Clavier.

--Une désagréable surprise pour ce pauvre Jecker! dit-il à demi-voix.

Hier encore, il me proposait un million pour le faire évader.[85]

[85] Ici, comme partout, j'enregistre purement et simplement ce qui

s'est dit. G... m'a affirmé que telles avaient été les paroles de

François, mais qu'il n'ajoutait aucune foi à son dire.

La porte de l'escalier qui conduisait au corridor du premier étage du

pavillon Ouest, où était Jecker, s'ouvrit.

Le prisonnier parut.

_interrogatoire_

La redingote serrée à la taille, boutonnée jusqu'au menton, les cheveux

coupés ras, la barbe grisonnante soigneusement taillée, correct, Jecker

avait le visage grave, avec une légère pâleur.

Il ne se faisait certainement aucune illusion sur le sort qui

l'attendait, se sachant désigné pour la mort. A l'un de ses compagnons

de captivité qui cherchait à le rassurer, il avait confié qu'il était

poursuivi par une haine violente, étrangère à la Commune, et que cette

haine ne le laisserait pas sortir vivant de la prison.

Jecker était donc tout préparé à la mort. Ce fut d'une voix ferme qu'il

répondit au semblant d'interrogatoire que lui fit subir Clavier, dès

qu'il fut entré dans la salle du greffe.

Clavier questionna le prisonnier pendant un grand quart d'heure. Il lui

reprocha «l'immense fortune» acquise dans les spéculations mexicaines.

Jecker ne répondait pas, faisant seulement de la tête quelques signes

de dédaigneuse protestation.

--Mais enfin, dit Clavier, cette fortune, vous l'avez! Où est-elle? Où

l'avez-vous cachée?

Jecker continua de protester, avec calme.

--Je n'ai rien, répétait-il. Rien. Je dois des millions à mes

créanciers, et c'est pour tenter la fortune que je voulais retourner à

Mexico.[86]

[86] Jecker fut arrêté à la Préfecture de police le 10 avril. Il

venait demander un passeport sous le nom de Ycre. Le chef du bureau

des passeports, Charles Riel, lui ayant posé quelques questions,

Jecker se troubla. On le conduisit devant Rigault, et là, il se nomma.

--Alors, reprit Clavier, comment faites-vous concorder vos déclarations

actuelles avec les offres d'argent que vous faisiez hier à François?

--Mais, répondit brusquement Jecker, je n'ai jamais fait d'offres à

personne, pas plus à M. François qu'à quiconque.

--François vient de me dire à l'instant que vous lui aviez offert un

million pour vous faire évader.

Jecker haussa les épaules.

--Je vous répète que je suis pauvre. Je n'ai rien, rien. Comment

voulez-vous que j'offre un million!

L'interrogatoire prit fin.

--Allons! En route! dit Clavier.

Les six hommes sortirent de la prison.

Jecker marchait, toujours grave, le chapeau haut de forme sur la tête,

impassible.

Le commandant Liberton, revolver au poing, précédait le groupe.

--Où allons-nous? demanda quelqu'un.

--Allons aux Partants! répondit Clavier. Comme cela, nous verrons si

nos canons ont été envoyés au Trône!

_la montée_

Après avoir suivi la rue de la Roquette jusqu'au Père-Lachaise, et

longé ensuite le boulevard de Ménilmontant, on s'engagea dans la rue

des Amandiers, étroite, bordée de maisons grises, avec des échappées

sur le Paris des faubourgs, vitrages d'ateliers pauvres, cheminées

d'usines, jardins entourés de murs galeux.

Malgré l'heure matinale, des fédérés, des femmes, des gamins, sont sur

le pas des portes, à l'entrée des allées.

On dévisage le prisonnier, dont la tenue correcte, l'attitude sévère,

augmentent la curiosité.

--Qui est-ce?

--Où allez-vous?

Et quand ils apprennent que cet homme, entouré si étroitement, est

«l'homme du Mexique», celui dont le nom a si souvent frappé leurs

oreilles, Jecker, le fameux Jecker:

--Nous en sommes!

Et ils suivent, le fusil sur l'épaule.

--Il nous fallait, me disait G..., refuser du monde!

Augmenté des hommes «de bonne volonté», le cortège arriva au coin du

chemin des Partants.

Le chemin des Partants, dont la physionomie n'a point changé, est une

sente étroite, rapide, avec des bosses et des heurts, des angles et des

courbes, tout cela bordé de terrains incultes, mystérieux.

Jecker était muet, comme absorbé.

On marchait depuis plus d'un quart d'heure.

C'est bougrement loin, dit M..., quand on arriva rue de Puebla[87]...

Si on le fusillait là...

[87] Aujourd'hui rue des Pyrénées.

Jecker ne broncha pas.

On fit halte une minute.

--Allons jusqu'au bout, dit l'un des hommes. Vous savez bien qu'il nous

faut aller au parc.

On obliqua à droite, vers la rue des Basses-Gâtines,[88] que l'on monta

jusqu'à la rue de la Chine.

[88] Il y avait alors deux rues des Gâtines, la rue des

Hautes-Gâtines (aujourd'hui rue Orfila) et la rue des Basses-Gâtines

(aujourd'hui rue des Gâtines). Le mur contre lequel fut adossé Jecker

est donc actuellement à l'angle de la rue des Gâtines et de la rue de

la Chine. L'hôpital Tenon, la mairie du vingtième et le square qui

les sépare aujourd'hui, n'existaient pas en 1871. Les terrains sur

lesquels ils sont construits étaient un ensemble de jardins et de

petites rues.

Le parc des Partants était tout près. On pouvait maintenant se

débarrasser du prisonnier.

_le mur de Jecker_

Bordant la rue de la Chine, à gauche, courait un vieux mur au bas

duquel était creusé un fossé.

Ce mur existe encore (1902). Le fossé a été comblé pour l'établissement

de la chaussée actuelle.

De l'autre côté du mur, un terrain aujourd'hui en contre-bas, où

s'élevaient de rares constructions et où campait une compagnie de

fédérés.

--Mettons-le là! dit Liberton.

On fit quelques pas. Deux ou trois.

Jecker était toujours silencieux.

Il ne chercha pas une phrase, pas un mot.

--Descendez! lui dit Clavier.

Jecker descendit au fond du fossé.

Liberton se plaça à deux pas du prisonnier, le revolver braqué sur la

tempe de Jecker.

Une quinzaine d'hommes se mirent en face, l'arme en joue.

--Feu! commanda Liberton.

Seuls, quelques-uns tirèrent.

Les autres relevèrent l'arme.

Jecker tomba.

Une bande de gamins, affreuse vermine de la rue, s'abattit sur le

cadavre.[89]

[89] Maxime du Camp (_Convulsions_, I, 8e édition, page 277) dit

que François «fouilla le cadavre, prit le portefeuille et le

porte-monnaie». Or, François n'était pas là.

--Qué qui faut en faire? demanda de sa voix traînarde un des horribles

mômes.

--Laissez-là cette «charogne»![90] dit Clavier, courroucé, chassant du

geste la horde des gamins.

[90] Nous répétons le mot tel qu'il nous a été rapporté par l'un des

acteurs du drame.

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 22 / 109 题