(Vendredi 26 Mai)
_si nous allions chercher Jecker_
[78] Un récit de l'exécution de Jecker a paru dans les _Droits de
l'Homme_ du 19 janvier 1877, sous la signature Z. Marcas, pseudonyme
de notre regretté ami Eugène Razoua, député démissionnaire de la
Seine à l'Assemblée de Bordeaux, commandant sous la Commune l'Ecole
militaire, mort en exil, à Genève, en 1878.
Razoua tenait son récit d'un réfugié qu'il désigne sous le nom
d'Armand, et que j'ai connu comme lui, à Genève. Cette version de la
mort de Jecker, exacte dans ses grandes lignes, Razoua l'orna d'un
cadre élégant, mais parfois inexact. Armand, de son côté, la tenait
très probablement de l'un des _cinq_ qui allèrent, le vendredi matin,
prendre Jecker à la Roquette, car lui-même ne faisait pas partie de
ce groupe.
Ces cinq sont: Clavier, commissaire de police du quartier
Picpus-Bel-Air; Liberton, commandant du 275e bataillon; G., capitaine
d'armement du 275e; B. et M., secrétaire du commissariat.
Clavier et Liberton sont morts. Les trois autres vivent et il m'est
impossible de les désigner ici autrement que par des initiales.
Le vendredi 26 mai, peu après le lever du jour, la pluie se mit à
tomber, fine et serrée. Une pluie à traverser les os.
A la barricade de la place du Trône, les fédérés attendaient.
Seuls, quelques hommes, conduits par un lieutenant, s'étaient portés en
avant, vers Mazas.
La barricade était amplement pourvue de munitions. Une vingtaine de
barils de cartouches étaient rangés à l'écart.
Trois hommes donnaient des ordres aux combattants: Liberton, commandant
du 275e; G..., capitaine d'armement au même bataillon, et Adolphe
Baudoin, lieutenant de la 1re compagnie.
Ce 275e, bien que tardivement formé, n'en prit pas moins une part
très active à la lutte. Lorsque le 9 mars 1872, le Conseil de guerre
jugea l'affaire dite de Saint-Éloi, dans laquelle Adolphe Baudoin
fut condamné à mort et son frère Théophile aux travaux forcés à
perpétuité,[79] le capitaine adjudant-major dudit 275e, un Polonais,
Mizgier de Turzina, accusé lui aussi, se présenta devant le Conseil, se
soutenant sur des béquilles. Il n'était pas encore guéri d'une terrible
blessure reçue en combattant au Trône.
[79] Adolphe Baudoin qui, au moment où éclata le 18 Mars, était
sous-officier d'artillerie de l'armée, fut fusillé à Satory le 6
juillet 1872. Théophile Baudoin mourut au bagne de l'île Nou.
Les derniers préparatifs de défense étaient terminés. On ne s'attendait
pas à l'attaque avant le soir.
Les trois hommes que nous venons de désigner se dirigèrent vers le
commissariat de police voisin, à la tête duquel était Clavier. Ils
y trouvèrent ce dernier, causant avec un membre de la Commune de
l'arrondissement, Geresme[80] et deux autres amis, B... et M...
[80] Geresme (J.-B.), membre de la Commune du 12e arrondissement.
La conversation s'engagea sur la défense du Trône.
--C'est dommage que nous n'ayons pas de canons! dit G... Ce qu'on
balayerait ça, de là-haut!
--Des canons! répondit Clavier. Mais vous n'avez qu'à descendre au
onzième. On vous donnera un ordre et vous irez les chercher au parc des
Partants.
Le parc d'artillerie des Partants était l'un des nombreux dépôts de
canons répartis un peu partout dans les points élevés des dix-huitième,
dix-neuvième et vingtième arrondissements. Le parc des Partants était
situé dans un terrain vague que l'on atteignait en montant le chemin,
aujourd'hui rue des Partants, qui part de la rue des Amandiers et finit
sur les hauteurs de Ménilmontant.[81]
[81] Pour suivre ce récit, il est indispensable de se reporter à une
carte du Paris de 1871. Ici, par exemple, le lecteur ne comprendrait
pas, sans consulter une carte, pourquoi, pour atteindre les hauteurs
de Ménilmontant, on passe par la rue des Partants. Cette rue, ce
«chemin», comme on disait alors, était la seule voie d'accès à ces
hauteurs. L'avenue Gambetta, qui longe le côté nord du Père-Lachaise,
n'a été percée que plus tard.
Les six amis, Clavier, Liberton, Geresme, G... B... et M...
descendirent le boulevard Voltaire. Adolphe Baudoin retourna place du
Trône.
Place Voltaire, Liberton et Geresme montèrent seuls à la mairie, où
siégeaient encore quelques membres de la Commune.