[74] Cette lettre a été publiée dans le _Radical_ (alors dirigé par
Mottu), du 27 mai 1872, quatre jours après l'exécution à Satory
(25 mai) de Serizier, Boin et Boudin. Elle avait été apportée au
_Radical_ par le fils du fusillé.
_témoignages_
Dans la lettre que Léo Melliet adressait de Glascow à l'avocat de
Lucipia, Me Renoult, il est fait allusion à l'arrestation, le 19 mars
1871, du général Chanzy et du général de Langourian.
Quand Léo Melliet mourut, en mars 1909, M. Gaudin de Villaine, sénateur
de la Manche, qui fut arrêté en même temps que les deux généraux,
prit la parole pour rappeler les faits, et rendre justice à ceux qui
les avaient sauvés de la fureur de la foule. Parmi ces sauveurs: Léo
Melliet et Serizier.
Arrêté dans la matinée du 19 mars 1871--écrit M. Gaudin de
Villaine--aux fortifications de Paris, près la gare d'Orléans,
avec le général de Langourian, traînés de là, et à travers les
faubourgs déjà en insurrection, jusqu'à la prison du secteur de
l'avenue d'Italie, nous y retrouvâmes le général Chanzy et d'autres
prisonniers...
Enfin vers quatre heures du soir--notre calvaire durant
toujours--abandonnés par la compagnie du 101e bataillon fédéré,
chargée de nous conduire à la Santé, nous étions, les généraux Chanzy
et de Langourian, le capitaine de Nagelles et moi, livrés sans
défense aux fureurs aveugles et imbéciles d'une foule en délire...
Bousculés, frappés à terre, relevés à coups de crosse, puis renversés
de nouveau, nos uniformes en lambeaux, couverts de sang, nous nous
attendions à un dénouement tragique, tandis qu'une partie de la foule
proposait de nous fusiller et que l'autre préférait nous pendre aux
réverbères voisins...
Cette scène odieuse qui avait pour théâtre la place d'Italie, durait
depuis près de deux heures, lorsque quelques hommes énergiques, se
faisant jour parmi les plus forcenés, vinrent nous dégager.
En tête, marchaient MM. Léo Melliet, maire du treizième
arrondissement; Combes, adjoint, _et Serizier_, commandant du 101e
bataillon: celui-là même qui, quelques semaines plus tard, présidait
au massacre des Dominicains d'Arcueil!
Protégés par eux, tant bien que mal, et par quelques gardes
municipaux, nous fûmes poussés jusqu'au seuil de la prison de la
Santé, et là, aussitôt incarcérés et mis au secret.[75]
[75] La note de M. Gaudin de Villaine a été publiée dans la _Libre
Parole_ du 19 mars 1909.
Quand se déroula devant le conseil de guerre, en février 1872, le
procès des accusés de l'affaire des Dominicains, le général Chanzy vint
déposer (audience du 14 février).
--J'estime--dit Chanzy--que nous devons certainement la vie aux
officiers de la garde nationale, _et surtout à Serizier_.
_Moreau le Dominicain_
Il est un homme dont on a fort peu parlé au conseil de guerre qui
condamna à mort Serizier, et, avec lui, Boin, qui avait été gardien de
la prison de l'avenue d'Italie.
Émile Moreau.
A Londres, où il vécut après avoir quitté Genève, où il s'était réfugié
tout d'abord, on l'appelait Moreau le Dominicain.
Émile Moreau, déjà militant sous l'Empire--il avait alors une trentaine
d'années--se mêla, après le 4 Septembre, au mouvement révolutionnaire.
Assidu aux clubs de la rive gauche, délégué à la Corderie, il fut de
toutes les journées insurrectionnelles. Au 31 Octobre, il entra l'un
des premiers à l'Hôtel de Ville en brisant les carreaux d'une fenêtre.
Détail curieux, ce fut le vieux père Beslay qui lui fit la courte
échelle!
De taille moyenne, le front bombé, les yeux gris, la barbe rare, la
tête enfoncée dans des épaules étroites, Moreau ne payait pas de mine.
Ceux qui l'ont connu m'ont raconté qu'il était à la fois emporté et
bon. Se mettait-il en colère, ce qui lui arrivait souvent, ses lèvres
tremblaient et les paroles ne sortaient plus de sa bouche que dans un
bégaiement confus. Commandant d'un bataillon du quartier Mouffetard, le
138e, qui comptait bon nombre de chiffonniers--Moreau était placier,
bricoleur plutôt--quand le jour de la solde venait, il mettait en
commun la paye des officiers et celle des simples gardes, et partageait
le tout au prorata des charges de famille.
Wroblevski avait pris Moreau pour chef d'état-major. Il avait en lui
toute confiance.
Moreau se vantait, dès son arrivée à Genève, d'avoir fait fusiller les
Dominicains.
Voici ce que m'a écrit à ce sujet mon vieil ami Jules Montels, qui fut
chef de la 12e légion:
Le 30 août 1871--m'écrit Montels--le lendemain de mon arrivée à
Genève, je rencontrai Moreau, qui marchait en s'aidant d'une canne,
n'étant pas encore complètement guéri de la blessure qu'il avait
reçue à la Butte-aux-Cailles (les testicules traversés par une balle).
Malgré cette blessure, Moreau, vêtu d'une blouse passée sur un
veston, eut l'énergie de venir de Paris à Genève, prenant place
parfois sur une voiture de paysan rencontrée sur la route.
Arrivé à Genève, notre ami Jules Ducrocq le soigna et le remit sur
pied.
Si mes souvenirs sont fidèles, c'est bien lui qui avait fait arrêter
les Dominicains, ses hommes les ayant surpris, racontait-il, à faire
des signaux aux Versaillais.
C'est Moreau--toujours d'après ce qu'il me raconta--qui fit fusiller
et fusilla les Dominicains, _malgré Serizier_, malgré Léo Melliet.
Il menaça même Melliet de le mettre au mur, s'il s'opposait à
la livraison des Dominicains. Et quand les prisonniers furent
transportés avenue d'Italie, Moreau racontait ceci:
--Je les faisais sortir un par un, en leur disant: «Vous réclamez le
paradis. Nous allons vous y envoyer.»
Et Montels ajoute:
N'ayant pas assisté à cette exécution, je ne puis que raconter ce qui
m'a été dit, sans pouvoir autrement préciser.
Ce qu'il y a de certain, c'est que Moreau fut l'objet d'une demande
d'extradition pour l'affaire d'Arcueil. L'affaire nous sembla
tellement grave, que nous le fîmes filer sur Neuchâtel, où, lesté par
Beslay, il partit pour Londres.
C'est à Londres que Moreau, qui avait raconté son rôle dans le meurtre
de l'avenue d'Italie, reçut le surnom de Moreau le Dominicain.
Moreau présida-t-il au meurtre?
Fut-il seulement l'un des meurtriers?
Tout ce que nous tenons à faire remarquer, c'est qu'il nie--et il doit
s'y connaître--la participation, à ce même meurtre, de Serizier.
_Lucipia_
Lucipia fut, avec Serizier, Boin, Boudaille et Pascal, condamné à mort
par le conseil de guerre.
Lucipia eut beau protester contre l'accusation, répéter ce que Léo
Melliet avait écrit à Me Renoult, démontrer qu'il s'était borné à
interroger les Dominicains amenés au fort de Bicêtre.
Il fut condamné.
Plus tard, la peine capitale qui l'avait frappé fut commuée en celle
des travaux forcés à perpétuité.
Lucipia était pour moi un vieux, très vieux camarade. Nous avions été
ensemble sur les bancs du lycée, à Nantes. Nous faisions, au quartier
latin, partie de la même bande. Sous le siège, il avait été du génie
de la garde nationale. Il en avait gardé le costume sous la Commune.
En képi de simple garde, vareuse sans galons et ceinture rouge passée
sous le gilet, il allait du _Cri du Peuple_, auquel il collaborait, à
l'Hôtel de Ville, où il remplissait je ne sais plus quelle fonction.
Secrétaire du Comité du Salut Public, je crois. L'un des secrétaires.
Un jour que j'étais à l'Hôtel de Ville, je me trouvai en face de
Lucipia, assis devant un bureau chargé de papiers, installé dans le
petit appartement bouton d'or, qui, racontait-on, avait abrité une
charmante artiste de l'Opéra-Comique, aimée du préfet Haussmann.
Quand Lucipia revint du bagne, il fut l'un des premiers collaborateurs
du _Radical_, qu'avait fondé Victor Simond, et auquel je collaborais,
moi aussi. Nous avions un bureau commun. Maintes fois, la conversation
revenait sur les Dominicains.
--Les Dominicains!--me disait un jour Lucipia--mais ils auraient
parfaitement pu se sauver,--quand on les a conduits du fort de
Bicêtre à Paris, le jeudi 25.
On les avait placés en queue de la colonne. Les fédérés, dans leur
hâte de rentrer dans leur arrondissement, fuyaient plutôt qu'ils ne
marchaient.
Personne ne faisait attention aux moines. On avait bien d'autres
soucis. La preuve, c'est qu'arrivés au Champ de Navets, l'un d'eux,
le Père Rousselin, s'attarda d'une centaine de pas, et, tranquille,
ne rejoignit pas la colonne.
Quand on se trouva, aux fortifications, devant la porte de Choisy,
les fédérés s'engouffrèrent en désordre. La porte fut de nouveau
close. Les Dominicains restaient dehors. Là encore, ils n'avaient
qu'à fuir.
Eh bien! cela, des témoins sûrs me l'ont dit en Calédonie, les Pères
cognèrent à la porte pour se faire ouvrir!
Se croyaient-ils plus en sûreté qu'à Paris?
Melliet, qui était resté à l'arrière, les aurait certainement laissé
partir. Depuis leur arrestation, il ne me cachait pas qu'il en
était fort embarrassé. Il espérait qu'une fois le fort pris, ils
seraient délivrés par les Versaillais. Mais il lui avait fallu céder
aux violents, les arracher de leurs casemates et les joindre à la
colonne... Tu sais le reste.
Un jour, je mis la conversation sur Serizier.
--Serizier! Un hâbleur! Rossel l'avait nommé colonel de la
légion sans consulter personne... On m'a toujours dit qu'il n'était
pas à l'avenue d'Italie quand on a fusillé les moines... Du reste à
ce que m'a dit là-bas (en Calédonie) Pascal, personne n'a ordonné la
fusillade... Ils ont été tués par la foule, quand on a su que les
Versaillais avançaient...
_les acteurs du drame_
Les principaux acteurs du drame des Dominicains sont tous disparus.
Ceux du moins qui furent compris dans les poursuites devant le conseil
de guerre.
Serizier, Boin, Lucipia, Boudaille et Pascal, présents, furent
condamnés à mort.
Serizier et Boin, fusillés à Satory le 25 mai 1872, tombèrent, le
cigare aux lèvres, en criant: Vive la Commune!
Lucipia, Boudaille et Pascal, commués aux travaux forcés à perpétuité,
s'en allèrent au bagne.
Pascal y mourut, tué par les Canaques, lors de l'insurrection de 1878.
Un de mes amis, Alexandre Girault[76] qui lui aussi, était au bagne
pour l'affaire de l'incendie de l'église Saint-Éloi, me conta la fin
tragique de Pascal.
Pascal--me dit Girault--était au camp de Bouloupari. La veille de
sa mort, un surveillant qui, en reconduisant les condamnés au camp,
s'était attardé dans la brousse, avait été pris et mangé.
Pascal était à biner son petit jardin, quand un groupe de Canaques,
simulant la soumission, vinrent demander du tabac. Brusquement
ils firent irruption, se jetèrent sur Pascal, qui, avec un de ses
compagnons, résista. Tous deux luttèrent désespérément. Mais ils
furent accablés sous le nombre.
Le lendemain on retrouvait leurs cadavres.
[76] Girault (Alexandre), secrétaire du commissaire de police du 12e
arrondissement, Clavier. Condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Plus tard député de Paris (Belleville).
Lucipia rentré à Paris, fut, dans la suite, nommé conseiller municipal
du quartier des Enfants-Rouges. Puis président du conseil. Il mourut en
mai 1904.
J'ignore ce qu'est devenu Boudaille.
Léo Melliet, Thaller[77] et Moreau furent condamnés à mort par
contumace.
[77] Thaller, sous-gouverneur du fort de Bicêtre (9 mai).
Léo Melliet, réfugié en Angleterre, vécut longtemps à Glascow, où il
était professeur. Il fut de 1898 à 1902, député de Marmande. Il est
mort, en mars 1909, directeur de l'asile d'aliénés de Cadillac, près
Bordeaux.
Thaller et Moreau vivent-ils? Ils n'ont plus fait parler d'eux.
Quant aux combattants anonymes, à ceux qui tirèrent sur les moines à
leur sortie de la prison de l'avenue d'Italie, leur sort, comme leurs
noms, est resté ignoré.
Périrent-ils en défendant leurs dernières barricades? Furent-ils passés
par les armes?
Le massacre, dans ce 13e qui avait été l'une des citadelles de la
révolte, et sur lequel planait encore le souvenir de Bréa en Juin, fut
épouvantable.
L'un des témoins du procès en conseil de guerre, prisonnier, dans cette
journée du 25 mai, des fédérés, l'abbé Lesmayoux, revenu, le soir même
de la défaite, à la barricade de la rue Baudricourt, y rencontra un
monceau de morts.
--Nous relevons là, écrit-il, plus de cent cadavres, parmi lesquels
nous ne trouvions qu'un seul soldat régulier.
Les quatre-vingt-dix-neuf autres étaient les fédérés massacrés.
Derrière cette seule barricade...