Le _Père Duchêne_ gronde:[73]

Ces misérables ne reculent devant aucun crime! Froidement, sans

broncher, ils assassinent sous leurs tentes nos braves fédérés

endormis, reposant tranquillement, sous la sauvegarde de la

sentinelle qui veille à l'entrée.

Ils ne se contentent pas de bombarder,

De tuer femmes et enfants.

Non! Cela ne suffit pas encore.

Ils ont l'argent!

Et avec cela ils achètent les consciences!

C'est ainsi qu'ils ont pris le Moulin-Saquet!...

[73] Le _Père Duchêne_, Nº 53, du 18 floréal 79.

Le 17 mai, un incendie éclate dans le château du marquis de la

Place, proche de l'École d'Arcueil, et siège de l'état-major du 101e

bataillon. Les moines, accusés d'avoir mis le feu, sont arrêtés le 19,

par ordre de Wroblevski. Conduits le jour même au fort de Bicêtre, ils

sont enfermés dans les casemates, d'où ils ne sortent que le jeudi 25

mai, avec les fédérés qui évacuent le fort pour rentrer dans le 13e

arrondissement.

Conduits tout d'abord à la mairie, ils sont transférés à la prison du

secteur, 38, avenue d'Italie. Dirigés sur les barricades, ils sont

ramenés à la prison. A quatre heures, ils sont fusillés par la foule.

_Serizier_

Il a suffi de quelques heures pour que les Dominicains, sortis indemnes

de leur périlleux séjour au fort, fussent étendus sanglants, le corps

troué de balles, sur les pavés de l'avenue d'Italie.

Qui a ordonné le meurtre?

Les circonstances qui ont entouré la fusillade des prisonniers sont

restées aussi mystérieuses qu'au premier jour.

Un bouc émissaire:

Serizier.

Quand on parle de l'affaire des Dominicains, c'est Serizier.

Lui seul.

Les autres, ceux qui ont été condamnés avec lui par le conseil de

guerre de février 1872, sont des comparses.

Serizier, chef du fameux 101e bataillon, puis colonel de la 13e légion,

était, sous l'Empire un militant connu. Avec Duval, Léo Melliet,

Chardon, Passedouet, Lucipia, d'autres, il menait le rude combat contre

le régime impérial. Il doit, avant le 4 Septembre, se mettre à l'abri

en Belgique. Rentré à Paris après la proclamation de la République,

il se mêle au mouvement révolutionnaire, paraît au 31 octobre. Le 22

janvier est son triomphe. On le voit, à la tête du 101e, faire le coup

de feu sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Le 18 Mars le met en pleine

lumière. Son 101e est cité comme le plus ardent des bataillons fédérés.

Il est partout où on se bat. Rossel fait de Serizier le chef de la 13e

légion.

Ouvrier corroyeur de son métier, Serizier est un homme trapu, à la

face énergique, sur laquelle brillent et roulent perpétuellement de

gros yeux. La mâchoire carrée est forte. Sur la lèvre une moustache

tombante, épaisse, que complète une impériale. Ceux qui ont connu

Serizier me l'ont dépeint comme un hâbleur qui ne manquait pas

cependant de bravoure. Orgueilleux de ses galons et de son autorité,

il se fait photographier en costume de colonel, revolver dans la

ceinture, képi sur l'oreille, le bras droit appuyé sur le sabre nu,

la pointe fichée au parquet. Il aime à parader ainsi, effrayant les

timides. Il est heureux de la terreur qu'il inspire, et qui, la défaite

arrivée, le livrera aux vengeances des dénonciateurs.

Serizier peut ne pas avoir paru sur le théâtre du meurtre. C'est lui

qu'on accusera.

La légende s'établit. Elle devait le conduire à Satory.

_protestation suprême_

Rien n'est moins sûr cependant que la participation de Serizier au

meurtre de l'avenue d'Italie.

Léo Melliet, ce même jour où, à la Chambre, je lui rappelais notre

rencontre au pont d'Arcole, m'a affirmé que Serizier n'avait été

vu nulle part pendant la lutte autour de la Butte-aux-Cailles.

Quelques-uns même, surpris de ne le point voir, disaient qu'il avait

fui vers les Versaillais.

Il fut reconnu, lors de l'instruction du procès en conseil de guerre,

par plusieurs témoins, entre autres le Père Grandcollas. Mais

quand vint l'audience, le Père Grandcollas se rétracta. Il ne le

reconnaissait plus.

Serizier ne cesse de protester contre l'accusation d'avoir ordonné la

fusillade.

Quand l'heure sonne pour lui de partir pour Satory, il adresse à sa

femme une protestation suprême.[74]

Ma chère bien aimée,

Je désire que cette lettre soit publiée après ma mort, afin qu'elle

puisse rectifier les erreurs que mon jugement pourrait laisser dans

l'opinion, et pour que l'on sache bien que je ne suis pour rien dans

l'exécution des Dominicains, et que je ne suis frappé que comme

l'homme du peuple assez intelligent et assez courageux pour lutter

contre tout ce qui opprime le travailleur. Ainsi que je l'ai dit

dans mon jugement, je n'ai su l'arrivée des Dominicains dans le

quartier que lorsque les faits étaient accomplis; je n'ai donc jamais

donné les ordres les concernant.

Dans toute cette affaire, je me suis conduit, comme toujours, avec

loyauté, et je n'ai jamais dit, ni jamais pu dire que ce que j'ai

prononcé en conseil de guerre: ignorant tout, je n'ai rien pu dire,

ni avant ni après.

Je meurs pour la cause du peuple, pour laquelle j'ai combattu. Je

lègue mon souvenir au peuple et désire que tous les hommes de cœur

fassent leur devoir jusqu'au bout comme je l'ai fait, sans haine,

sans ambition personnelle, et les mains pures de tout crime...

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 19 / 109 题