LÉO MELLIET.

[68] Je joins à la lettre de Léo Melliet un plan détaillé sur lequel

peuvent être suivis les différents incidents du drame, depuis

l'arrestation des Pères jusqu'à leur sortie de Bicêtre le jeudi 25

mai. Ce plan a été dressé par Lucipia, lorsqu'il attendait, dans la

prison, l'heure de comparaître devant le conseil de guerre.

[69] Lucipia faisait partie de la rédaction du _Cri du Peuple_ de

Vallès. Sa présence au fort de Bicêtre et à Arcueil le jour de

l'arrestation des Dominicains le fit comprendre dans les poursuites.

Le conseil de guerre le condamna à la peine de mort, qui fut commuée

en travaux forcés à perpétuité.

[70] Edmond Turquet, député, arrêté le 19 mars avec les généraux

Chanzy et de Langourian. (Voir plus loin la note de M. Gaudin de

Villaine.)

_le Moulin-Saquet_

Moulin à Moutard et Moulin-Saquet. Les trahisons dont parle Léo Melliet

se renouvellent, en mai, tous les jours. Celle du Moulin-Saquet est la

première. Depuis ce jour, ou plutôt cette nuit, le soupçon envahit les

esprits.

Trahis! Nous sommes trahis! Par qui? Comment?

Il faut avoir vécu ces temps, pleins d'enthousiasmes et d'angoisses,

où chaque heure du jour ou de la nuit apporte à la ville insurgée la

nouvelle d'un triomphe, vrai ou inventé, ou d'une défaite, pour se

représenter la colère qui nous étreignit quand nous sûmes le désastre

du Moulin-Saquet.

Le Moulin-Saquet était une puissante redoute, construite du temps

du siège, un vrai fortin situé à l'extrémité sud-est du plateau de

Villejuif, à mille mètres environ de la barricade qui fermait la grande

rue du village.

A la même distance à peu près, mais à droite, était une seconde

redoute, les Hautes-Bruyères.

Hautes-Bruyères et Moulin-Saquet, gardées toutes deux par des

bataillons d'élite.[71]

[71] La 13e légion, commandée par Serizier, se composait des 42e,

101e, 102e, 120e, 133e, 134e, 176e, 177e, 183e et 184e bataillons.

Le Moulin-Saquet dominait toute la plaine qui s'étend de Villejuif à la

Seine, et de Vitry à Choisy-le-Roi, couvrant ainsi le fort de Bicêtre

et les forces du général Wroblevski, casernées à Arcueil.

Le 4 mai, aux premières heures du jour, la terrifiante nouvelle se

propagea.

Le Moulin-Saquet avait été occupé, la nuit, sans coup férir, par les

Versaillais. Ses défenseurs massacrés.

On citait le nom du traître, le commandant du 55e, qui avec le 120e,

gardait la redoute.

Voici ce qui s'était passé.

Il était onze heures du soir, quand un groupe se présente aux abords

de la redoute silencieuse. Un homme se détache, s'approche de la

sentinelle.

--Qui vive!

--Vengeur.

Vengeur est le mot d'ordre.

L'homme passe. Mais à peine s'est-il avancé, que d'autres le suivent,

terrassent les sentinelles, envahissent le camp. Tout y repose. Les

hommes des 1re et 3e compagnies du 120e dorment sous la tente.

Quelques-uns même déchaussés, pour se reposer des fatigues du jour. Les

Versaillais--car les envahisseurs sont des soldats de Versailles--tuent

à coups de baïonnette et de revolver. Ils attellent les canons, qu'ils

emmènent avec leurs prisonniers. Le lendemain les canons défilent

devant la grande cour d'honneur du Château, tout fleuris de lilas.

_nous sommes trahis!_

La trahison du Moulin-Saquet, suivie d'autres semblables, aura bientôt

pour conséquence l'accusation de connivence avec Versailles portée

contre les Pères Dominicains de l'École d'Arcueil.

Le commandant Gallien a livré le mot d'ordre. Mais ces Pères qui

promenèrent leur robe jusqu'à nos tranchées, ne sont-ils pas, eux

aussi, d'intelligence avec l'ennemi?

Quelques-uns d'entre eux font des voyages à Versailles. N'est-ce pas

dans le but de renseigner les chefs de l'armée sur nos positions?

La presse parisienne dépeint l'affaire du Moulin-Saquet sous les

couleurs les plus noires.

Ce qui rend cette affaire si épouvantable--écrit le _Mot d'Ordre_[72]

journal de Rochefort--c'est la cruauté inouïe, exercée, sans

nécessité, sur de pauvres gardes nationaux accablés par la fatigue et

plongés dans le plus profond sommeil, qui certes, n'eussent pu faire

autrement que de se rendre prisonniers.

Tous ont été massacrés, égorgés, lardés à coups de baïonnette et de

sabre-poignard. Nous avons vu ces cadavres affreusement mutilés. Il y

en a très peu qui n'avaient reçu qu'une blessure. La plupart en ont

trois, quatre et jusqu'à cinq.

A côté d'un pauvre artilleur âgé de soixante-deux ans, dont la

cervelle sortait de la tête, il y avait un tout jeune homme de

dix-neuf ans, dont le ventre était transpercé de plusieurs coups

et toute la poitrine brûlée par la décharge de plusieurs coups de

revolver tirés à brûle-pourpoint. Un autre avait les deux yeux

crevés et sortis de leurs orbites. Un autre avait le cou aux trois

quarts scié et presque séparé du tronc.

Il est impossible d'imaginer un spectacle plus affreux. Mais les

scélérats ne se sont pas contentés de massacrer à la mode des

sauvages d'Afrique. Ils ont poussé leur affreux courage jusqu'à

fouiller leurs victimes. La petite caisse de la cantinière elle-même

a été défoncée et pillée...

[72] _Le Mot d'Ordre_ du 5 mai 1871.

Le _Cri du Peuple_ de Vallès, le _Vengeur_ de Félix Pyat,

l'_Avant-Garde_, la _Sociale_, tous les journaux dévoués à la Commune,

publient des récits semblables. Par toute la ville, retentissent les

cris des vendeurs:

--La trahison du Moulin-Saquet!

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 18 / 109 题