(Jeudi 25 Mai)
_conversation_
Décembre 1903. A la Chambre. Dans le Salon de la Paix. Nous causons,
Léo Melliet et moi, assis sur une des banquettes du pourtour.
Je lui rappelle notre rencontre, un des premiers jours de la Semaine,
le matin, sur le quai, tout près du pont d'Arcole. Lui, à cheval,
l'écharpe rouge de membre de la Commune sur sa vareuse d'artilleur.
Képi de simple garde sans galons. Est-ce le mardi? Le mercredi? Sort-il
de l'Hôtel de Ville pour se rendre au fort de Bicêtre, où sont enfermés
les Dominicains d'Arcueil? Il s'arrête devant la barricade. Il dit
quelques mots d'encouragement à ceux qui achèvent de l'élever. Je
m'approche de lui. Je lui serre la main.
Oui, Melliet se souvient...
Et nous causons... Nous causons...
--Les Dominicains?... Voyons... Pourquoi les a-t-on fusillés?... Qui?
Léo Melliet esquisse un geste vague... J'attends sa réponse... Je le
regarde. Ce n'est plus le Melliet d'autrefois. Court, trapu, mais
portant haut la tête, et tout droit devant lui ses yeux noirs de
méridional, vif et agissant. Melliet s'est alourdi. Les cheveux ont
grisonné. La barbe a des touffes blanches. En parlant il incline la
tête. Il roule, d'une main tremblotante, sa cigarette...
L'affaire des Dominicains, la fusillade de l'avenue d'Italie, dans
l'après-midi du jeudi 25 mai: l'un des incidents les plus obscurs, les
moins expliqués encore, de la tragique semaine. Comme pour les autres
exécutions, celle de l'Archevêque, celle de la rue Haxo, des légendes
se sont établies, qui semblent indéracinables.
Serizier.[65] Toujours Serizier. Rien que Serizier.
[65] Serizier, chef du 101e bataillon sous le siège, colonel
commandant la 13e légion sous la Commune. Fusillé à Satory le 25 mai
1872.
C'est Serizier qui a tout fait. C'est lui qui a commandé le feu à la
porte de la prison du secteur. C'est lui qui a fait arrêter les Pères à
Arcueil.
--On les a bien arrêtés--commençai-je à interroger--parce qu'ils
faisaient des signaux aux Versaillais?
Même geste vague de Melliet.
--Des signaux aux Versaillais? Je ne me suis jamais, pour mon compte,
aperçu de rien... La vérité est que l'exaspération était grande contre
eux... Une exaspération, sinon justifiée, du moins explicable...
Une quinzaine de jours avant leur arrestation, nos hommes avaient
été surpris la nuit, en plein sommeil, à la redoute voisine du
Moulin-Saquet... Un détachement de gendarmes l'avait envahie, grâce
au mot d'ordre qui leur avait été très certainement livré par quelque
traître. Une trentaine de malheureux avaient été tués à bout portant,
éventrés à coups de baïonnette... Qui avait donné le mot d'ordre?
Mystère... Ces moines qui, tranquillement, vivaient là tout près,
n'étaient-ils pas les coupables? Les traîtres, n'étaient-ce pas eux,
les Dominicains à la robe blanche et noire?... Voilà ce qui se répétait
parmi les combattants... Il n'en fallait pas plus pour concentrer sur
les Pères toutes les fureurs... Mais les preuves, il n'y en avait
aucune... J'ai écrit tout cela au conseil de guerre, quand l'affaire a
été jugée... Ma lettre doit encore être dans le dossier du défenseur de
Lucipia...
--Me Renoult?[66]
[66] Me Renoult, qui défendit Lucipia devant le conseil de guerre qui
jugea, en février 1872, les accusés de l'affaire des Dominicains, est
le père de M. René Renoult, sous-secrétaire d'Etat aux finances.
--Oui.
_la lettre de Léo Melliet_
La lettre qui suit n'a jamais été publiée.
Elle forme à elle seule un document de premier ordre. Léo Melliet fut
membre de la Commune et membre du Comité de Salut Public, commissaire
civil près du général Wroblevski[67] et gouverneur du fort de Bicêtre,
où commença le drame qui devait se terminer de si sanglante façon
avenue d'Italie.
[67] Wroblevski (Boleslas), général commandant la troisième armée
(rive gauche). Mort à Ouarville (Eure-et-Loir) le 5 août 1909.
De Glascow, où il s'est réfugié après la défaite, Léo Melliet écrit à
Me Renoult, défenseur de Lucipia:[68]
Glascow, le 11 décembre 1871.
150 Bucelench Street.
Mon cher Maître,
Vous me priez de vous dire tout ce que je sais à propos des
Dominicains d'Arcueil. Voici:
Le jour de l'arrestation des Pères Dominicains, je me suis trouvé à
Arcueil, et voici dans quelles conditions. Quelques gardes nationaux
du 142e bataillon, je crois, avaient été surpris pendant la nuit par
des gendarmes de l'armée de Versailles, dans un des postes avancés
de mon extrême droite appelé le Moulin à Moutard. La plupart des
hommes endormis avaient été dépêchés à coups de revolver, tandis que
les sentinelles, à qui les gendarmes avaient donné le mot, étaient
tuées à l'arme blanche. Or, les gendarmes qui exécutèrent cette
opération avaient trouvé le moyen de franchir nos lignes en quelque
autre endroit, car ils paraissaient venir du quartier général de
Wroblevski, à Gentilly. Il y avait donc eu trahison et livraison du
mot d'ordre. Mais où étaient les coupables? Je n'en savais rien.
Malgré les recherches les plus actives et les plus minutieuses, je
n'ai pu savoir par où la troupe ennemie avait pu passer. Toutes les
routes étant occupées par les compagnies, je ne pouvais croire à
la défection d'une compagnie entière; d'un autre côté une troupe ne
pouvait franchir les tranchées sans être aperçue par plusieurs de
ceux qui les gardaient. Grand était donc mon embarras et par suite
plus vif était mon désir d'éclairer la situation.
J'avais entendu parler depuis mon arrivée au fort de prétendues
intelligences entre les Pères d'Arcueil et l'armée de Versailles. On
parlait même de souterrains aboutissant au couvent et de mille autres
choses; aussi avais-je pratiqué dès les premiers jours une très
active surveillance de ce côté, et je dois à la vérité de dire que
rien n'était venu justifier les rumeurs dont je m'étais ému. C'est à
tel point que je ne pensai même pas à diriger mes recherches de ce
côté à propos des événements que je viens de vous dire.
Enfin, de guerre lasse, je renonçai pour ce jour-là à trouver la clef
du mystère, et me mis en mesure d'empêcher le renouvellement d'un
pareil malheur. Je priai Wroblevski de désigner un bataillon pour
remplacer le 142e qui était démoralisé par cette aventure. Il désigna
le 101e. Mais le 101e, promené successivement de Neuilly à Issy,
d'Issy à Neuilly, de Neuilly à Ivry, et de là à Cachan, était sur
les dents; il refusait de marcher et voulait une nuit de repos. Ma
présence devenait nécessaire pour le faire partir aux tranchées, car
j'avais seul assez d'ascendant sur les hommes de mon arrondissement
pour calmer leurs accès d'indiscipline. Je me rendis donc, le 19,
vers 4 heures ou 4 1/2, à Arcueil, aux quartiers du 101e.
Là je fus accueilli par des récriminations de toutes sortes. «Faites
marcher les réfractaires. Ce sont toujours les mêmes. Chacun son
tour. Nous voulons bien marcher, mais demain, etc.» Habitué que
j'étais à de pareilles réceptions, je n'en continuai pas moins à
grouper silencieusement mes compagnies, et ce n'est qu'après ce
pénible travail que je pus m'apercevoir qu'il manquait près de la
moitié de l'effectif. Il fallait bien alors me donner la raison de
l'absence du reste, et je n'appris qu'à ce moment l'occupation de
l'École d'Albert le Grand. Une compagnie et demie avait été requise
pour garder les diverses avenues.
Mais mon angoisse arriva à son comble quand j'appris que le bataillon
chargé de faire la perquisition était le 120e, celui qui avait été si
éprouvé au Moulin-Saquet, par une livraison de mot d'ordre semblable
à celle dont venait d'être victime le 142e. Je frémis à l'idée des
sentiments que pouvait éveiller dans l'esprit de ce bataillon cette
fatale coïncidence, et je me transportai immédiatement chez les
Pères, suivi de Lucipia, qui avait été mon second clerc, et qui
profitait de notre ancienne connaissance pour venir me demander des
renseignements pour son journal[69].
Je ne sais si j'arrivai à temps et je ne puis rien en dire, car, au
moment de mon arrivée, l'attitude des gardes nationaux ne me parut
nullement violente et l'hostilité de quelques-uns ne se traduisait
que par quelques plaisanteries d'un goût douteux, que je fis cesser
immédiatement.
Cependant je ne pouvais rester là toute la soirée, mes occupations
m'appelant ailleurs et quittant l'École, je ne pouvais plus répondre
de rien. Que faire? Pour apprécier à sa juste valeur la résolution
que j'ai prise alors, je vous conseillerai de prendre l'avis de M.
Turquet[70] et des généraux Chanzy et Langourian, à qui je n'ai pu
rendre service qu'en les jetant en prison et le revolver au poing.
Je rassemblai donc quelques hommes de cœur, que je chargeai à haute
voix de conduire les Pères à Bicêtre, en rendant les officiers
commandant des bataillons et compagnies responsables sur leur tête de
la non-exécution de mes ordres. Je fis partir le 101e, qui se rendit
immédiatement aux tranchées, et, prenant une voiture, je ramenai avec
moi Lucipia que je voulais charger d'une lettre pour la Commune, dans
le cas où la gravité des circonstances m'empêcherait de quitter le
fort. J'emmenai également avec moi un assistant de l'École, dont je
voulais connaître la version sur ce qui venait de se passer. Cet homme
fut mis en liberté immédiatement après m'avoir fait son récit.
Le soir, les Dominicains furent appelés au fort, et, à ce moment
l'attitude des gardes nationaux étant complètement changée, je me vis
obligé d'improviser un juge d'instruction que je chargeai d'informer
immédiatement, et dans des circonstances aussi graves, Lucipia n'hésita
pas à m'aider en acceptant ces compromettantes fonctions. Il y passa
presque toute la nuit.
[Illustration: PLAN DESSINÉ PAR LUCIPIA DANS SA PRISON
Z. Lieu de l'altercation entre Léo Melliet et les gardes des bataillons
fédérés.--A. G. Ecole d'Arcueil (Albert le Grand) où furent arrêtés
les Dominicains.--M. P. Château du Marquis de la Place, où se trouvait
l'état-major de Serizier.--C. Etat-major de Wroblevski.--B. B. B.
Casernements des bataillons fédérés.--F. F. F. Fortifications de Paris.
La ligne brisée, en haut, indique les tranchées.]
Pendant ce temps, je me rendais au quartier général de Wroblevski,
pour savoir comment un pareil acte avait pu s'exécuter à mon insu:
l'ordre était venu de la Guerre, qui prétendit l'avoir reçu du
Comité de Salut Public. Le comité n'était pas réuni quand j'arrivai
à l'Hôtel de Ville et, à mon retour au fort je trouvai un ordre qui
m'enjoignait de ne pas relâcher les Pères, recommandation bien
inutile, car les relâcher, c'était les faire fusiller.
Lucipia m'a alors rendu compte de son travail, concluant à la
complète innocence des Pères, et nous avons étudié ensemble le moyen
de les relâcher, mais sans trouver de moyen pratique.
Le 25 mai, lorsque mes officiers, profitant de deux heures de sommeil
que quatre-vingt-huit heures de veille me rendaient indispensable,
ont pris la résolution d'évacuer le fort et d'enlever le matériel,
j'ai fait ouvrir les portes à tous les prisonniers, et réussi à faire
sortir la garnison, en laissant les Pères à la garde de l'adjudant de
place chargé des prisons et à qui j'avais adjoint quelques hommes qui
se sont empressés de l'abandonner après la sortie de leurs camarades.
Quant à la façon dont les Pères sont arrivés à Paris, je n'en sais
rien; j'ai été forcé de rallier les traînards qui avaient quitté les
derniers les tranchées, et que j'attendais dans les environs. Je ne
sais s'ils sont rentrés avant ou après moi, car j'ai été obligé de
revenir au galop sous une grêle de balles que m'envoyait de Villejuif
et de Bicêtre l'avant-garde de l'armée de Versailles, pour qui mon
écharpe rouge était un admirable point de mire. Ce n'est que dans
l'après-midi que j'ai connu leur présence et, au moment où je prenais
les mesures nécessaires pour les protéger, j'ai appris, coup sur
coup, le danger qu'ils couraient et leur fin tragique.
Voilà sur ce point la vérité pure; quoique mon passé et mon caractère
soient là pour démontrer l'improbabilité d'une accusation contre
moi à ce sujet, je m'y soumettrai avec la résignation d'un vaincu.
Mais s'il faut que j'aille à Paris pour démontrer en me livrant,
l'innocence de Lucipia, dites un mot et je n'hésiterai pas.
Merci de votre dévouement pour lui, et agréez mes salutations
dévouées.