[45] La Roquette n'existe plus. Ceux qui voudront suivre les
incidents de ce récit pourront consulter les photographies qui en
ont été prises avant la démolition en 1900; elles sont au musée
Carnavalet.
Il y a là un râtelier d'armes. Le pompier décroche à la hâte un fusil,
vérifie en marchant s'il est chargé.
Tout le monde est maintenant dans la cour.
Fortin entre au greffe. Il tend à François,[46] qui est là, l'ordre de
Ferré.
[46] François (J.-B.), directeur de la Roquette: travaux forcés à
perpétuité, procès Archevêque; mort, affaire rue Haxo; fusillé à
Satory le 24 juillet 1872.
François pâlit. Ses mains tremblent. Il n'a certainement pas entrevu
une si lourde responsabilité.
--Six! six! répète-t-il. Qui?... Pourquoi Ferré n'a-t-il pas indiqué
les noms?
Et il s'en va prendre dans un casier des feuilles volantes. Sur ces
feuilles volantes ont été inscrits les noms des otages transférés
l'avant-veille de Mazas à la Roquette.
François jette un coup d'œil sur les listes. Il hésite, ne se décide
pas à choisir. Enfin il lit à voix haute cinq noms, pris parmi les
premiers inscrits, devant Fortin, qu'ont rejoint une douzaine d'hommes,
le pompier à l'avant:
--Deguerry..., Bonjean..., Allard..., Clerc..., Ducoudray...[47]
[47] Deguerry, curé de la Madeleine, arrêté le 4 avril; Bonjean,
ex-président de la Cour de Cassation, arrêté le 21 mars; les Pères
Clerc et Ducoudray, arrêtés le 4 avril à la maison des Jésuites de
la rue Lhomond; le Père Allard, aumônier des ambulances, arrêté le 5
avril. Voir, sur le Père Allard, le très curieux article de Lucien
Descaves, dans le _Figaro_ du 26 juin 1907.
François s'arrête.
--Il en faut six! dit quelqu'un.
François lit alors un sixième nom.
Ce nom, j'ai en vain cherché à le connaître.
Les six sont désignés. François complète vivement la liste, comme s'il
était enfin délivré d'un cauchemar.
Fortin et ceux qui l'ont accompagné au greffe sortent et rejoignent les
hommes qui les attendent dans la cour. On jette à la hâte à la foule
les six noms. Tout est décidé. Il ne reste qu'à faire descendre de
leurs cellules les prisonniers, quand une voix s'élève:
--Et l'archevêque!
L'archevêque n'est pas parmi les six.
--L'archevêque! il nous faut l'archevêque![48]
[48] L'archevêque Darboy avait été arrêté le 4 avril, et conduit à
Mazas, en même temps que son vicaire, Lagarde.
_nous voulons l'archevêque._
--Allons! donne-moi l'archevêque, et biffe le dernier! dit Fortin à
François.
--Je n'ai pas d'ordre! Je ne le livrerai pas sans ordre.
--Retournons à la mairie! crient les hommes du peloton. Ferré signera
l'ordre.
Pourquoi en voulaient-ils à l'archevêque, ces hommes?
Loin d'avoir combattu la Commune, le prélat s'était employé de tout
son pouvoir à faciliter l'échange de Blanqui, prisonnier depuis le 17
mars, contre un certain nombre d'otages. L'archevêque--je tiens ces
impressions de Benjamin Flotte,[49] qui vit à plusieurs reprises le
prélat dans sa cellule de Mazas--était outré des procédés sanguinaires
de Versailles.
[49] Flotte (Benjamin), condamné à cinq ans de détention dans
l'affaire du 15 mai 1848. Chargé, par Raoul Rigault, d'une mission
à Versailles, au sujet de l'échange des otages contre Blanqui,
prisonnier. (Voir sa brochure _Blanqui et les Otages_)
--C'est un brave homme, Darboy, me disait Flotte.
Pourquoi ils en veulent à l'archevêque? Ils n'en savent rien.
L'archevêque, c'est de tradition. Affre[50] frappé à mort sur
les barricades de juin. Sibour[51] assassiné--par un prêtre. Les
archevêques de Paris sont voués à un destin tragique.
[50] Affre (Denis-Auguste), archevêque de Paris, blessé mortellement
à la barricade du faubourg Saint-Antoine, le 25 juin 1848.
[51] Sibour (Auguste), archevêque de Paris, succéda à Affre.
Assassiné à Saint-Etienne-du-Mont par un prêtre interdit, Verger.
Ce fut Sibour qui célébra à Notre-Dame le fameux _Te Deum_ du
1er janvier 1852 qui inspira à Victor Hugo les vers vengeurs des
_Châtiments_:
Prêtre, ta messe, écho des feux de peloton,
Est une chose impie.
L'archevêque Darboy avait le pressentiment de la mort cruelle, et,
disons-le, imméritée, qui lui était réservée.
Il avait été vicaire général de Sibour. Il avait travaillé aux côtés de
Affre. Il le rappelait avec une douloureuse insistance à ceux qui lui
rendaient visite dans sa cellule.
--Je mourrai comme monseigneur Affre, disait-il à Flotte, tout ému
lui-même, ce brave Flotte... Je mourrai avec sa croix sur la poitrine.
Et l'archevêque montrait la croix pastorale qu'il tenait du prélat, son
ancien maître.
Oserai-je confesser ici que la mort de l'archevêque, si peu de
responsabilité qui puisse m'en incomber, m'a laissé, sinon un remords,
du moins une impression pénible qui subsiste encore en moi?
Je ne puis me rappeler, sans maudire l'injustice des hommes, que nous
avons fusillé celui qui fit tant pour Blanqui--notre maître à tous,
notre idole et notre espoir,--et qui le fit sans l'arrière-pensée basse
de sauver sa propre existence.
--Croyez-moi, disait-il encore à Flotte, qui me le répétait le soir
même d'une de ses visites à Mazas, vous n'obtiendrez rien de Thiers.
M'aider à me sauver, moi! Mais vous ne savez pas, vous ne pouvez savoir
de quelles haines me poursuivent, jusque dans ma prison, ceux que j'ai
combattus toute ma vie...[52]
[52] Monseigneur Darboy fait ici allusion à ses démêlés bien connus
avec Rome.
L'archevêque, si bien fixé qu'il fût sur son sort tragique, n'en
écrivait pas moins à Versailles toutes les lettres qui pouvaient être
utiles à la cause que défendait Flotte. La liberté de Blanqui.
Jusqu'au mercredi matin de la semaine de Mai, je possédai un original
de chacune de ces lettres, transcrites de la main même du prélat.
Ces précieux autographes avaient été remis à Flotte par l'archevêque,
en vue de la publication, dans l'_Officiel_ de la Commune, d'un récit
des négociations entamées avec Versailles. Ce récit a paru, sous ma
signature, dans l'_Officiel_ du 27 avril 1871. On pense bien que
je n'avais pas donné «à la composition» les précieux originaux qui
m'avaient été confiés.
Quelques heures avant l'attaque du Panthéon, je courus chez Flotte, qui
demeurait rue de la Huchette. Ses entrevues avec Thiers le mettaient à
l'abri de toute poursuite. Je lui confiai les lettres de l'archevêque,
pour qu'il me les conservât jusqu'à des jours moins périlleux.
Le lendemain, j'étais arrêté. Je ne revis plus Flotte, qui retourna en
Amérique, revint en France et mourut dans son pays natal, dans le Var.
J'ignore en quelles mains sont aujourd'hui les lettres du prélat
fusillé à la Roquette.
_et notamment l'archevêque_
Fortin retourna donc à la mairie. Il fit part à Ferré des exigences des
hommes restés à la prison.
Ferré, sans mot dire, reprit des mains de Fortin l'ordre d'exécution
déjà signé pour six otages _non désignés_, et de son écriture régulière
d'ancien clerc, ajouta au bas, en travers, cette mention, qui était
l'arrêt de mort définitif du prélat:
--_Et notamment l'archevêque._
Fortin redescendit rapidement les degrés, traversa en courant la place
et la rue de la Roquette. Il entra à la prison avec Genton, qui l'avait
accompagné, et un officier fédéré, Benjamin Sicard.[53]
[53] Sicard (Benjamin), capitaine d'état-major à la préfecture
de police. Arrêté après la semaine de mai, mort à l'hôpital de
Versailles.
Genton et Fortin avaient rencontré Sicard au coin de la rue des Boulets.
Benjamin Sicard était en costume d'officier d'état-major. Son titre
officiel, dont il signait ses ordres, était «capitaine d'état-major
près le colonel commandant l'ex-préfecture de police».[54]
[54] Le colonel commandant l'ex-préfecture de police était Chardon
(J.-B.), membre de la Commune, élu par le 13e arrondissement.
--Où allez-vous donc? leur cria de loin, dès qu'il les aperçut, Sicard,
qui connaissait de longue date Genton et Fortin.
--Fusiller les otages, répondit Fortin, en agitant l'ordre de Ferré.
Et Fortin ajouta, voyant Sicard en uniforme et tout galonné:
--Viens avec nous! Tu commanderas le feu!
--Mais, fit observer Sicard, portant la main à son ceinturon, je n'ai
pas mon sabre!
--Je te prêterai le mien, reprit Fortin.
Tous trois franchirent le seuil de la geôle et entrèrent au greffe.
François prit l'ordre annoté par Ferré.
Le sort de l'archevêque était décidé.
_la descente_
J'ai refait dans la prison déjà désaffectée, déserte, noire et lugubre
comme un cercueil de pierre, le trajet que suivirent les six condamnés,
depuis le corridor des cellules du premier étage, où ils étaient
enfermés, jusqu'au mur au pied duquel les couchèrent les balles des
exécuteurs.
La cellule de l'archevêque était l'avant-dernière, à droite, dans
le corridor. Elle était numérotée 23, la dernière ne portant pas de
numéro. Le lit de fer était encore là, avec une maigre paillasse
poussiéreuse, rongée aux vers. Le plancher délabré. Sur cette paillasse
sordide s'était reposé l'archevêque de Paris, avant de descendre,
suivi de ses cinq compagnons, le noir et étroit escalier de pierre en
colimaçon (l'escalier de secours) qui conduit au rez-de-chaussée, à la
cour dite de l'infirmerie.
Quelle descente, dans la nuit tombante--c'était entre sept heures et
demie et huit heures--au milieu des cris, des heurts de fusils, des
détonations de la bataille, des canons qui grondent tout près, au
Père-Lachaise!
Le cortège, otages et hommes armés, s'engagea dans une galerie longeant
le côté droit de la cour. Les hommes vérifièrent là si leurs armes
étaient bien chargées. Puis ils se remirent en marche, et s'arrêtèrent
devant une porte solidement verrouillée.
La porte s'ouvrit. Une grille aux lourds barreaux, étroite--j'ai compté
sept barreaux--tourna sur ses gonds. L'ouverture ne donne guère place
qu'à deux personnes de front. Il faut descendre encore cinq marches
avant de poser le pied sur le pavé du premier chemin de ronde.[55]
[55] Cette route des otages peut être suivie sur les quatre
photographies prises après la Commune, reproduites, d'après celles
que je possède, dans _Le Siège_, _l'Invasion_, _la Commune_, de M.
Armand Dayot. Bien entendu, les personnages photographiés sont des
mannequins, et il ne faut ajouter aucune foi à leur disposition,
encore moins aux figures de convention qui leur ont été attribuées.
Ces photographies reconstituent toutefois avec exactitude l'état de
la prison aujourd'hui disparue.
L'archevêque s'appuya sur la rampe de fer qui bordait l'un des côtés du
court escalier. Les cinq autres otages suivirent.
Au bas, massés près du petit jardin qui servait de potager aux employés
de la prison, les hommes armés attendaient.
Le prélat avait au doigt l'anneau pastoral, legs de l'archevêque
Sibour, et sur la poitrine, dépassant sous le rabat, brillait la croix
que lui avait donnée son autre maître, l'archevêque de Juin.
Sicard, qui était là avec Genton et Fortin, donna l'ordre d'encadrer
les prisonniers.
_vers la mort_
Lentement, sans une parole, on se mit en marche. Le cortège tourna à
droite pour, au bout de quelques pas, s'engager dans le long couloir,
bordé d'un côté par le haut mur de pierres meulières du chemin de
ronde, de l'autre par la prison.
Dans l'angle, une petite tourelle. C'est dans cette tourelle que se
déroule, mal éclairé par deux étroites ouvertures, l'escalier tournant
que viennent de descendre les condamnés.
Cette tourelle dépassée, la voie devient plus resserrée, plus obscure,
plus sinistre aussi. Trois étages de fenêtres solidement barricadées de
fer. Au premier étage, les fenêtres des cellules doubles que viennent
de quitter les six prisonniers et où sont encore enfermés ceux qui
n'ont pas été portés sur la liste de mort.
La première de ces fenêtres grillées, c'est la cellule de l'archevêque.
Le prélat--je cite ici les paroles mêmes d'un témoin--marchait appuyé
au mur, la tête penchée, comme étranger à ce qui se passait autour de
lui. Sa barbe longue, poussée en prison, presque blanche, ses joues
creusées par la souffrance et par l'inquiétude de ces deux mois de
réclusion, donnent à sa physionomie une expression d'indéfinissable
tristesse.
Quatre hommes du peloton sont en tête, le fusil sur l'épaule.
Derrière, un groupe désordonné.
Deux lanternes, que tiennent haut les porteurs, les mêmes qui ont
éclairé la descente des prisonniers dans la tourelle de l'escalier
de secours, jettent sur cette scène des lueurs vacillantes. Il n'est
pas loin de huit heures. Le jour va tomber. Déjà, entre ces hautes
murailles du chemin de ronde, l'obscurité s'est à peu près faite.
Pas une parole ne fut prononcée au cours de cette traversée lugubre.
Bien des phrases ont été placées, dans les divers récits parus, dans la
bouche de l'archevêque. Le prélat, à la vérité, parla une seule fois.
Fortin, qui était au pied des marches quand les otages se présentèrent
à la grille, ne quitta pas des yeux l'archevêque jusqu'au mur fatal.
--C'est après avoir descendu ces marches, me dit-il, que l'archevêque,
se tournant vers nous, dit d'une voix faible: «Et cependant j'ai écrit
à Versailles.» Il faisait allusion aux lettres qu'il avait adressées
à Thiers pour l'échange des prisonniers. Personne ne souffla mot. Je
suivis le peloton. Je n'ai plus rien entendu. J'étais très près d'eux.
A l'extrémité du chemin de ronde intérieur, le cortège se heurta contre
une grille qui donne accès au deuxième chemin de ronde, le chemin dit
extérieur, dont le mur sud longe la rue de la Vacquerie.
C'est au bout de ce chemin que devaient tomber les six otages.
_la fusillade_
Quand on eut atteint le fond de l'allée, le peloton s'arrêta.
Sicard se plaça à l'angle du mur.
A côté de lui, Fortin. Derrière eux, le peloton des exécuteurs. Une
trentaine d'hommes armés. Tout au fond, François, qui avait rejoint le
groupe sans avoir suivi le cortège, et Genton.
Les six otages étaient allés, sur un signe de Sicard, se placer au pied
de la muraille qui faisait face aux exécuteurs.
Tout près de Sicard, le premier du rang, le pompier casqué. Puis un
fédéré, Lolive,[56] et, un peu plus loin, Mégy, le mécanicien du
Creusot.
[56] Lolive (Joseph), garde au 254e bataillon fédéré, ne fut pas
compris dans les accusés du procès de l'Archevêque. Il comparut plus
tard, le 25 mai 1872, devant le conseil de guerre. Condamné à mort.
Fusillé à Satory le 18 septembre 1872.
Les hommes avaient chargé leurs armes dans la cour de l'infirmerie. Ils
mirent en joue, attendant le commandement.
Là encore, je voulus savoir si quelque exclamation, injure,
protestation, avait été remarquée.
Rien. Le silence.
Sicard leva le bras. Mais le commandement de «Feu!» ne sortit pas de
ses lèvres. Il s'était rappelé qu'il n'avait pas d'arme. Il se tourna
vivement vers Fortin.
--Fortin, ton sabre!
Ce ne fut qu'un geste, un éclair.
Fortin tira son sabre du fourreau--le sabre que lui avait donné Ferré
l'avant-veille. Il le tendit à Sicard, qui, sans lever l'arme--les
exécuteurs étaient tellement pressés les uns contre les autres qu'il
eût pu blesser quelqu'un d'eux--cria:
--Feu!
Le peloton tira.
Tous tombèrent, excepté l'archevêque.
--Mais il est donc blindé, celui-là! cria Lolive, en rechargeant
rapidement son chassepot.[57]
[57] Quand il comparut devant le conseil, Lolive avoua avoir rechargé
son fusil.
_Le président._--Combien avez-vous tiré de coups de fusil?
_Lolive._--Deux, je crois.
_Le président._--Alors, non content d'avoir tiré un premier coup de
feu, vous avez rechargé votre arme pour tirer de nouveau.
Il ajusta le prélat, qui porta la main à sa poitrine, en s'affaissant.
Quelques coups isolés éclatèrent encore.
L'horloge de la prison sonna à ce moment huit heures.
Les hommes du peloton abandonnèrent le lieu de l'exécution, laissant là
les cadavres qui furent conduits la nuit au Père-Lachaise.
Genton et Fortin quittèrent la prison et regagnèrent la mairie du
onzième arrondissement, pour y rédiger le procès-verbal de l'exécution,
comme le leur avait prescrit Ferré.
Sur le seuil de la mairie se tenaient à ce moment plusieurs membres
de la Commune, Vermorel[58] qui devait être grièvement blessé le
lendemain, Jourde,[59] Theisz,[60] Avrial.
[58] Vermorel (Auguste), membre de la Commune (18e arrondissement);
blessé boulevard Voltaire le 25 mai.
[59] Jourde (François), membre de la Commune (5e arrondissement);
délégué aux finances (21 avril).
[60] Theisz (Albert), membre de la Commune (12e arrondissement);
délégué aux postes et télégraphes (6 avril).
--Eh bien! c'est fait, leur dit Genton, en s'approchant. Nous venons de
fusiller l'archevêque!
--Vous avez fait là une jolie besogne, reprit vivement Vermorel. Nous
n'avions peut-être qu'une dernière chance d'arrêter l'effusion du
sang... Vous venez de nous l'enlever... Maintenant, c'est fini.
_le nain féroce_
La Commune eût tenté en vain de s'opposer au massacre ordonné par
Ferré, comme elle tenta en vain de s'opposer à celui de la rue Haxo, le
surlendemain vendredi.
L'écharpe rouge à glands d'or n'imposait plus le moindre respect. Elle
n'était même pas une sauvegarde pour ceux qui la portaient encore.
Delescluze, lui-même, ne sera-t-il pas, le lendemain, insulté par
les gardes, forcé de rétrograder devant les injonctions d'un simple
commissaire, quand il voudra franchir la porte de Vincennes?
La nouvelle de l'exécution de l'archevêque s'était répandue rapidement
dans la foule qui encombrait les abords de la mairie et de la prison.
Les hommes du peloton avaient raconté les détails du drame. L'odeur
de sang qui flottait depuis le matin enivrait les combattants, sûrs
désormais que la mort les attendait à brève échéance, la pire mort,
celle des représailles qui déciment les vaincus.
Un de mes amis, Francis Privé, traversait à ce moment la place, avec
Jourde, le délégué aux finances, et Combault, qui fut directeur général
des contributions directes. Jourde avait son écharpe rouge. Tous trois
s'approchèrent d'un groupe où l'on discutait bruyamment.
Au milieu du groupe, un fédéré d'une taille minuscule, véritable nain,
le fusil sur l'épaule, gesticulant et criant. Brusquement, le nain fend
la foule, s'approche de Jourde.
--Eh bien! lui crie-t-il au visage, on vient de lui en foutre dans la
peau, à l'archevêque!
--Taisez-vous, riposta Jourde. Vous feriez mieux d'aller au feu.
Le nain pâlit. Ses yeux s'allumèrent. Il fit mine d'épauler son arme.
--Ah! c'est comme ça! Ça ne vous va pas, à vous autres, qu'on fusille
les curés!
Et, plus menaçant encore, pendant que le groupe se resserrait autour de
Jourde et de ses amis:
--Est-ce que vous voudriez par hasard qu'on leur en foute aussi, aux
membres de la Commune!
Un rassemblement se formait. Les trois amis s'éloignèrent sans mot
dire, poursuivis par les injures du nain féroce.
_devant le conseil de guerre_
Genton, Fortin et François comparurent devant le deuxième conseil de
guerre.
Seul, Genton fut condamné à mort. François eut les travaux forcés à
perpétuité. Fortin, dix ans de bagne.
La cantinière Lachaise, qui avait, dans la matinée, désigné Beaufort
à la foule, se faisant, inconsciemment, l'inspiratrice de la grande
tragédie de la Roquette, était également au nombre des accusés. On
l'acquitta. On la reprit plus tard pour le procès Beaufort, et, cette
fois, elle eut la mort, puis la commutation au bagne.
Ce fut Lachaise qui perdit Genton, en affirmant qu'il était bien là au
moment où elle avait tenté de détourner les hommes du 66e de la besogne
de mort.
--Ah! Genton était là! dit victorieusement le commissaire du
gouvernement, Genton était là. C'est ce que je voulais faire préciser.
--Mais pourquoi as-tu dit cela? lui demandait Fortin à la sortie de
l'audience.
Elle, naïve, hébétée, ne sut que pleurer, comme elle avait pleuré
devant Beaufort, quand elle l'avait vu acculé au mur de la place
Voltaire.
--Mais, puisque c'est la vérité, répétait-elle entre deux sanglots.
_poignante confrontation_
L'incident du sabre avec lequel Sicard commanda le feu, sabre remis par
Fortin à Sicard, à l'instant même où ce dernier devait faire le geste
suprême, était ignoré du président du conseil de guerre, le colonel De
la Porte, et du commissaire du gouvernement, le commandant Rustant.
Divers témoins avaient bien fait allusion à la remise d'un sabre
faite par un officier à un autre, mais ces témoins se trompaient. Ils
plaçaient la scène de la remise du sabre au-dessous des cellules, peu
après l'arrivée des otages dans le premier chemin de ronde.
A la dernière audience du procès--qui en compta treize--le président
du conseil résolut de faire comparaître Sicard, dont le nom avait été
prononcé par le témoin Jarraud, greffier de François à la prison, et de
le confronter avec les accusés.
Sicard, qui avait été arrêté, se trouvait dans l'une des prisons de
Paris. On l'y retrouva, après maintes recherches, phtisique, mourant.
Il fut conduit à Versailles, accompagné du commissaire Clément et de
trois agents, dans un fiacre, qui allait au pas. A son arrivée, on le
restaura et on l'amena à la barre du conseil.
L'apparition de ce cadavre aux joues hâves, d'une maigreur effrayante,
produisit sur les accusés et sur le conseil une impression poignante.
Était-ce donc là celui qui, un pied déjà dans la tombe, allait faire la
lumière?
Sicard est assis dans un fauteuil qu'ont apporté deux infirmiers. Il ne
peut presque plus parler. Mais ses yeux brillent d'un extraordinaire
éclat. C'est sur Fortin que se fixe son premier regard.
--Je tressaillis dans tout mon être, me disait Fortin, quand je sentis
attaché sur moi le regard brûlant de Sicard. Qu'allait-il dire dans
cette confession suprême? Un mot de lui, un mot de vérité, c'était pour
moi le poteau de Satory.
Sicard est confronté avec d'autres, avec le brigadier Ramain, avec
le gardien Picon, avec François--qu'il ne veut pas reconnaître--avec
Genton, avec ceux qui ont désigné un autre accusé, Pigerre, comme
l'officier qui a conduit le peloton d'exécution, avec le greffier
Jarraud, qui le reconnaît, lui, Sicard, et qui sauve du même coup
Pigerre.
Vient le tour de Fortin. Le commissaire du gouvernement insiste pour
que Sicard et Fortin soient mis en présence. Se douterait-il que toute
la vérité est là?
--Levez-vous, Fortin, dit le colonel-président. Approchez-vous de
Sicard.
Fortin s'est approché. Il touche presque le moribond.
--Sicard, dit le colonel, vous avez juré de dire toute la vérité. Vous
connaissez Fortin?
Sicard reste muet.
Il est comme accablé. On dirait qu'il cherche à rassembler des
souvenirs lointains, confus, dans son pauvre cerveau déjà figé par la
mort toute proche.
Il ne quitte pas Fortin du regard. Il fait un effort qui secoue dans le
fauteuil trop large son corps débile. Il tourne enfin la tête avec un
signe de dénégation.
Non. Il ne connaît pas Fortin.
Le président adjure Sicard. Il voit qu'il y a là un secret terrible, et
que ce mourant va l'emporter dans la tombe.
Sicard penche la tête. Il semble se rendormir, lassé de l'effort qu'on
lui a imposé. Il fait un nouveau et dernier signe de dénégation.
C'est fini.
Les deux hommes qui ont apporté le malade à la barre soulèvent le
fauteuil, et, avec mille précautions, comme on emporte un enfant
endormi, ils emportent le colonel Sicard, celui qui a commandé le feu
sur l'archevêque.
_les acteurs du drame_
Des personnages mis en scène au cours de ce récit, aucun ne survit.
Ferré, qui signa l'ordre d'exécution; Genton, qui le porta à la
Roquette; François, qui livra les prisonniers: fusillés à Satory.
Fusillé aussi Lolive, qui tira deux fois sur l'archevêque, et qui,
après sa condamnation, disait à un de ses camarades de prison: «Je ne
l'ai pas volé.»
Morts: Sicard, qui commanda le feu; Fortin, qui lui prêta son sabre
pour faire le geste fatal; Mégy, qui faisait partie du peloton.[61]
[61] Un de nos amis a connu à Londres l'un des hommes du peloton,
Jouannin, mort, lui aussi. Jouannin, qui avait vingt ans en 1871,
servit, pendant les deux mois de la Commune comme cuisinier à
l'office du Palais de la Légion d'honneur. La défaite arrivée, il
avait pris le fusil. Il passait place Voltaire quand le peloton se
dirigeait vers la Roquette. Il se mêla aux hommes, et les suivit
jusqu'au mur. Jouannin mourut il y a une dizaine d'années, à Moulins,
sa ville natale. Sa famille lui fit faire des obsèques religieuses. A
Londres--m'écrivait, peu de temps avant sa mort, Hector France--j'ai
connu Jouannin, qu'on appelait, ironiquement, l'_assassin_.
Morte la cantinière du 66e décimé à la Madeleine, Lachaise.
On n'a jamais su le nom du pompier qui se plaça, le premier, bien en
vue, tout près de Sicard, pour «venger son frère».