_Sur deux lanternes_
Da Costa, dans sa _Commune Vécue_ (II, 8), au sujet des lanternes
que tiennent, dans mon récit, deux hommes du cortège des otages, me
reproche d'avoir voulu, par une «invention de journaliste, dramatiser
mon tableau».
Da Costa ajoute que mes deux lanternes eussent été bien inutiles, car
il était à peine six heures et demie.
Je crois, moi, qu'il était, non six heures et demie, mais sept heures
et demie.
Lorsque les exécuteurs, après la fusillade, s'éloignèrent du mur,
huit heures sonnaient à l'horloge de la prison. Certainement le
sinistre cortège ne mit pas plus d'une demi-heure pour se rendre, par
le chemin de ronde, du perron de l'escalier de secours par où étaient
descendus les otages, au lieu de l'exécution.
L'heure de l'exécution est confirmée par plusieurs témoignages.
A l'audience du 8 août 1871 du troisième conseil de guerre (Procès
des membres de la Commune), Trinquart, pharmacien de la prison,
dépose: «J'ai entendu à _huit_ heures un feu de peloton.»
Dans son livre, _Un prêtre et la Commune de Paris en 1871_, l'abbé G.
Delmas, vicaire à Saint-Ambroise, ex-otage à la Roquette, écrit (page
202): «Vers les _huit_ heures, nous bondîmes sous la détonation d'un
feu de peloton qui sortait du chemin de ronde.» Le même abbé, qui,
ne l'oublions pas, était enfermé à la Roquette, parlant de l'arrivée
du peloton d'exécution, écrit: «A sept heures du soir, agitation
inaccoutumée, apparition d'un fédéré dans la cour.» De sept heures à
sept heures et demie, les otages ont été appelés, ils sont descendus
au chemin de ronde. A huit heures, ils sont exécutés.
Voilà donc, une fois pour toutes, les heures des diverses phases du
drame bien fixées.
Mais eût-il été six heures et demie, comme le veut Da Costa, que mes
lanternes ont encore leur explication.
En quittant leurs cellules, les otages durent descendre l'étroit
escalier de la tourelle, l'escalier «de secours», complètement
obscur, tout au moins fort mal éclairé par d'étroites meurtrières
percées sur l'extérieur, qui conduisait au chemin de ronde. Comment
l'eussent-ils descendu sans lumière!
A plusieurs reprises, avant d'écrire mon récit, j'ai visité la
Roquette, la dernière fois avec Gustave Geffroy; j'ai suivi le chemin
que suivirent les otages. Si Da Costa en a fait autant, s'il est
comme moi descendu par la tourelle, il a dû, comme moi, s'aider d'une
lumière quelconque, d'une lanterne.
Et puis, voici encore un témoin du troisième conseil de guerre, qui
va venir à mon secours.
A l'audience du 9 août 1871, Vattier, détenu de droit commun à
la prison, dépose: «Quelques instants après l'entrée du peloton
à la prison, _on m'a fait éclairer_ le corridor qui conduisait à
l'escalier de secours. J'ai vu passer les otages, etc.»
Ce Vattier, qui éclairait le corridor sur lequel s'ouvraient les
cellules, a certainement éclairé l'escalier, plus obscur encore.
Mes lanternes sont donc expliquées.