(Mercredi 24 mai)
_le capitaine de Beaufort_
Mercredi 24 mai, dix heures du matin. La Commune, qui vient d'évacuer
l'Hôtel de Ville en flammes, siège dans la salle des mariages de la
mairie du onzième arrondissement.
La place est pleine de troupes. Fédérés, Turcos, Vengeurs, Enfants
perdus, cavaliers, caissons et canons, mêlés dans un effroyable
désordre.
A la porte de la mairie, sur les escaliers, des femmes cousent des sacs
à terre pour les barricades.
Partout une fièvre furieuse, des exclamations, des appels aux armes,
des sonneries de clairons.
Au pied de la statue de Voltaire, accoudés contre les grilles, deux
membres de la Commune, reconnaissables à leur écharpe rouge à glands
d'or, silencieux, les traits tirés, regardent cette foule aux gestes
pleins de menaces.
Un fourgon d'artillerie passe au galop.
--Où allez-vous?
--Au Père-Lachaise. Montmartre est foutu. Nous allons tirer sur les
Buttes.
Le fourgon disparaît à l'angle de la rue de la Roquette.
Un grand mouvement se fait soudain du côté de l'entrée du boulevard
Voltaire. Des bras se lèvent, avec de grands cris.
--A mort! A mort!
Au-dessus des têtes, dépasse le torse en uniforme d'un cavalier,
capitaine d'état-major, la poitrine barrée d'aiguillettes d'or. Le
cheval blanc se cabre. L'officier disparaît, tiré à bas de sa monture.
Les cris redoublent.
--A mort le traître!
Une cantinière en uniforme, ceinturée de rouge, la jaquette
déboutonnée, le chapeau rond rejeté en arrière, désigne du doigt
l'officier. C'est la cantinière du 66e bataillon fédéré, Lachaise,[27]
qui crie d'une voix éclatante:
--C'est la canaille qui nous a fait massacrer!
[27] Lachaise (Marguerite Guindaire, femme Prévost, dite), acquittée
dans le procès de l'Archevêque, condamnée à mort (puis commuée) dans
le procès Beaufort (19 juin 1872).
Les hommes qui entourent Lachaise racontent à leurs voisin la terrible
histoire. Premier acte du drame qui va se dérouler.
L'officier est le comte Charles de Beaufort, qui signait ses ordres du
titre de capitaine d'état-major, secrétaire du général ministre de la
Guerre.[28]
[28] Un de ces ordres, en date du 7 avril 1871, est reproduit dans
l'_Autographe_, volume I, page 230. Voir aussi _Officiel_, 17 avril.
Ancien sergent d'infanterie, capitaine pendant le siège d'un bataillon
de garde nationale du faubourg Saint-Antoine, proche parent du membre
du Comité central Édouard Moreau,[29] Beaufort flânait à l'Hôtel de
Ville, en quête d'une situation ou d'un grade, quand il rencontra
Cluseret,[30] qui l'emmena dans sa voiture jusqu'au ministère. Beaufort
y resta.
[29] Edouard Moreau, membre du Comité central, fusillé à la caserne
Lobau, le 25 mai.
[30] Cluseret (Gustave), membre de la Commune, délégué à la Guerre (4
avril-1er mai).
Très élégant, Beaufort affichait d'étincelantes bottes vernies sur une
culotte de peau de daim d'une irréprochable blancheur. Il fit partie
de l'état-major de la Légion d'honneur, mais peu de temps et sans
fonctions bien définies.
Beaufort était brave--il avait été à Neuilly, aux côtés de
Dombrowski--[31] et quelque peu noceur. Un jour qu'il rentrait au
ministère, le factionnaire de garde, un fédéré du 66e bataillon, le
trouvant par trop éméché, lui barra l'entrée. Furieux, le capitaine
d'état-major interpella grossièrement le factionnaire et les fédérés
rassemblés au bruit de la dispute.
[31] Dombrowski (Jaroslaw), général commandant la première armée
(Neuilly), blessé mortellement le 23 mai à la barricade de la rue
Myrrha, mort à l'hôpital Lariboisière.
--Ah! vous êtes le 66e, leur cria Beaufort en les quittant. Je me
souviendrai de vous et je vous promets de vous purger à ma façon.
Cette parole devait coûter la vie au beau capitaine.
Quelques jours après cet incident, l'armée de Versailles entrait à
Paris.
Le 66e bataillon était envoyé aux avancées à la Madeleine, où grondait
déjà la bataille. Il y était décimé, laissant soixante des siens sur le
pavé. Six hommes du bataillon, cernés et faits prisonniers, avaient été
fusillés sous les yeux de leurs camarades, retranchés un peu plus bas.
Dans la nuit du mardi, harassés, traînant leurs blessés, ramenant
quelques-uns des morts, les hommes du 66e regagnèrent le onzième
arrondissement.
Ils étaient tous des environs de la mairie où depuis le matin siégeait
la Commune. De la rue de la Roquette, du boulevard Voltaire, du
boulevard de Ménilmontant, de toutes les rues populeuses du quartier.
Sous le siège, ils avaient eu pour commandant Avrial,[32] qui avait été
élu membre de la Commune, et, pour porte-drapeau, Genton.[33]
[32] Avrial (Augustin), membre de la Commune (11e arrondissement),
membre de la Commission exécutive (11 avril), membre de la Commission
de la guerre (22 avril).
[33] Genton (Gustave), juge d'instruction attaché au parquet du
procureur de la Commune (15 mai), condamné à mort, procès de
l'Archevêque. Fusillé à Satory le 30 avril 1872.
Genton est là-haut, à la mairie, près de Ferré,[34] qui en a fait, huit
jours auparavant, un juge d'instruction.
[34] Ferré (Théophile), membre de la Commune (18e), délégué à la
Sûreté générale (14 mai). Fusillé à Satory le 28 novembre 1871.
Les sanglants épisodes de la journée de combat à la Madeleine
reviennent dans les conversations des groupes. On les discute.
--Ah! oui--dit tout à coup un garde--nous l'avons été, purgés! Le
capitaine nous l'avait promis. Vous savez, ce capitaine avec qui nous
nous sommes disputés...
Et voilà qu'il apparaît, ce capitaine! Par quel tragique hasard est-il
venu se jeter au milieu de ces combattants du 66e qu'il a si durement
injuriés!
Il n'ignore pas, cependant, que le siège de leur bataillon est là,
tout près, dans cette petite boutique de la rue Sedaine, où, tout à
l'heure...
Beaufort n'a pas posé le pied à terre qu'il est saisi, entraîné,
écrasé par la foule. Son uniforme est en pièces. Ses aiguillettes d'or
pendent, arrachées. Il est tête nue. Un vent de mort a passé. On le
pousse vers la mairie. Les femmes quittent leurs sacs à terre pour se
joindre au groupe qui accompagne l'officier jusqu'à la salle où se
tiennent les membres de la Commune.
Un flot de paroles arrive, mêlées, incohérentes, jusqu'à Ferré, qui est
là, assis devant une grande table recouverte de serge verte, le masque
froid, impénétrable, les yeux brillants derrière les verres du lorgnon.
Ferré écoute. Il se penche vers Genton, qui est à son côté. Il lui dit
quelques mots à voix basse. Genton se lève.
--Descendons, dit-il à ceux qui semblent commander à la foule... Nous
allons le juger.
_premier cadavre_
En bas, la foule est toujours massée.
Dès que Beaufort apparaît, ce sont des vociférations, des cris répétés
de: «A mort!»
Genton fait un signe de la main. Son écharpe rouge impose silence aux
premiers rangs.
--Citoyens, dit-il, la Commune a décidé que le capitaine de Beaufort
passerait devant la cour martiale.
A ce même moment, m'a raconté un témoin, se dirigeait vers le
Père-Lachaise, traversant la place, une file de corbillards, portant à
l'avant un drapeau rouge, et que suivaient des gardes en armes et des
femmes.
Des morts de la bataille que l'on conduit à la fosse commune.
Beaufort est toujours là.
Un cri s'élève:
--C'est son tour à lui!
La cour martiale s'installe dans le bureau du 66e, la petite boutique
de la rue Sedaine. Le colonel Émile Gois la préside, le même colonel
Gois[35] que nous reverrons, le vendredi, préparant la grande tragédie
de la rue Haxo. Genton est près de lui, et aussi le secrétaire de
Genton, Fortin.[36]
[35] Gois (Emile), colonel d'état-major, président de la cour
martiale (13 mai).
[36] Fortin (Emile), condamné à dix ans de travaux forcés, procès de
l'Archevêque.
--Nous ne voulions pas, m'a dit Fortin, condamner Beaufort à mort. Il
ne nous était pas prouvé qu'il fût responsable de la défaite du 66e à
la Madeleine. Nous convînmes entre nous trois qu'il serait dégradé,
qu'on lui retirerait ses insignes et son uniforme de capitaine, et
qu'il serait conduit à la barricade la plus proche pour y faire le coup
de feu avec les autres. C'est ce que nous dîmes aux hommes auxquels il
fut remis.
--S'il ne se bat pas bien, ajouta l'un de nous, cassez-lui la tête.
La foule accusait Beaufort, non seulement du désastre du 66e, mais
encore d'avoir joué le rôle d'espion à la solde de Versailles. Beaufort
se défendit vivement de cette dernière accusation.[37] Quand on le
fusilla, on trouva sur lui une somme d'argent minime, trois cents
francs. Il n'avait d'autres papiers que des ordres de la Commune et sa
commission de capitaine.
[37] Lissagaray (_Histoire de la Commune_, édition Dentu, page 552)
reproduit une lettre signée de Beaufort, adressée au général Borel.
Mais il déclare qu'il n'en a pas confronté l'écriture avec celle du
capitaine de la Commune. Lissagaray semble ignorer la parenté de
Beaufort et d'Edouard Moreau.
A peine Beaufort apparaît-il sur le seuil de la boutique où il vient
d'être jugé, que les clameurs s'élèvent, plus violentes encore:
--Il nous le faut! Il nous le faut! Il y a assez longtemps qu'il nous
trahit!
L'heure est tragique. Nul doute ne peut s'élever sur le dénouement. On
va chercher Delescluze, qui descend, monte sur un banc, cherche à faire
entendre sa voix, déjà à demi éteinte.
Fortin, lui aussi, veut s'interposer. D'autres encore. Peine inutile.
Genton parle, cherche à apaiser les fureurs.
Déjà Beaufort est loin d'eux, roulé par la vague désormais irrésistible.
C'est la mort.
Quelqu'un qui a suivi cette foule effroyable a vu Beaufort jusqu'à ce
qu'il tombât pour ne plus se relever.
Le brillant capitaine, qui, à son arrivée sur la place, caracolait,
secouant ses aiguillettes d'or, n'a plus forme humaine. La face
tuméfiée, l'uniforme couvert de boue et de crachats, il se laisse
traîner sur les genoux...
Le voilà au bout de son calvaire, une palissade en planches qui, sur le
côté gauche de la place, clôt un chantier de marchand de bois.[38]
[38] Sur l'emplacement de ce chantier était (1899) un café-concert.
Beaufort, déchiré, défiguré, sanglant, eût attendri les pavés de la
rue. La cantinière qui l'a dénoncé, celle qui a demandé à grands cris
sa mort, Lachaise, sent, à cet instant suprême, son cœur de femme
s'amollir. Elle se jette en face des fusils.
--Ah! ne le tuez pas, crie-t-elle, désespérée. Je ne veux pas qu'on le
tue!
Vaines et tardives supplications. La foule ruée sur Beaufort ne
pourrait même plus arrêter son élan. Les fusils s'abattent sur le
capitaine.
_la cantinière Lachaise_
Dans ce premier acte du grand drame qui va se terminer au pied du mur
de la Roquette, la cantinière du 66e tient le premier rôle. C'est elle
qui dénonce Beaufort. C'est à sa voix qu'obéissent ceux qui l'arrêtent
et qui, bientôt, le fusilleront.
L'influence qu'exerçait sur les hommes du 66e la cantinière Lachaise
est expliquée par les deux documents suivants, extraits, l'un et
l'autre, du _Cri du Peuple_ de Vallès.
Tout d'abord une note, parue dans le _Cri_ du 8 avril 1871, après la
désastreuse affaire du plateau de Châtillon, où fut fait prisonnier
Duval:[39]
La cantinière du 66e bataillon, la citoyenne Lachaise, est une
gaillarde et une crâne femme. Elle a bien mérité de Paris et nous
sommes heureux de le lui dire.
Cette brave femme du peuple n'a cessé, depuis trois jours, de faire
le coup de feu dans la plaine de Châtillon et de voler au secours de
ceux qui tombent, frappés par les balles des sbires de Versailles.
Elle est à la fois soldat et chirurgien.
Brave femme, il coule du sang de lionne dans ses veines.
[39] Duval (Emile-Victor), membre de la Commune (13e arrondissement),
fusillé le 4 avril, au Petit-Bicêtre, sur ordre du général Vinoy.
Le _Cri du Peuple_ du 11 avril reproduit la lettre suivante, adressée à
la Commune par le 66e bataillon, dont fait partie Lachaise:
_Aux citoyens membres de la Commune de Paris._
Citoyens,
Les citoyens soussignés, appartenant au 66e bataillon de la garde
nationale de Paris, déclarent que Marguerite Guinder (_sic_), épouse
Lachaise, cantinière au dit bataillon, demeurant rue Sedaine, 65,
dans le combat du 3 courant, en avant de Meudon, a tenu une conduite
au-dessus de tout éloge et de la plus grande virilité, en restant
toute la journée sur le champ de bataille, malgré la moisson que
faisait autour d'elle la mitraille, occupée à soigner et panser les
blessés, en l'absence de tout service chirurgical.
En foi de quoi, citoyens membres de la Commune, nous venons appeler
votre attention sur ces actes, afin qu'il soit rendu justice au
courage et au désintéressement de cette citoyenne républicaine des
plus accomplies.
Salut et fraternité.
(_Suivent les signatures du 66e bataillon._)
Nous allons retrouver la cantinière du 66e à la porte de la Roquette,
tentant en vain de faire revenir en arrière les hommes de son bataillon
qui se sont mêlés au peloton d'exécution.
_six fusillés, six otages_
A quelle heure précise le capitaine de Beaufort fut-il exécuté,
le mercredi 24 mai? Il est difficile de fixer ce détail avec
précision.[40] Ce n'est déjà point chose facile de recoudre les
épisodes que l'on recueille de la bouche des témoins, pour en former un
tout qui soit la vérité, ou une part de la vérité.
[40] Lors de la publication de ce récit dans l'_Aurore_ (mai 1902),
je reçus de mon vieil ami et camarade de proscription Gouhier, membre
du Comité central du 18 Mars, ancien combattant de Juin, alors (1907)
âgé de près de quatre-vingts ans, et qui finit ses jours à la maison
municipale de retraite de Brévannes--ces communards se sont tous fait
des rentes!--la note suivante:
«... J'ai vu de près, m'écrivait Gouhier, l'affaire du capitaine de
Beaufort. Je me trouvais avec son cousin, notre infortuné Edouard
Moreau, et Gaudier, à la porte du Conseil de guerre (la cour martiale
de la rue Sedaine), et j'appris de Moreau, qui y était entré et qui
venait d'en sortir, que Beaufort était perdu. Je voulais à toute
force pénétrer dans la salle, pour essayer de tirer de là Beaufort,
étant connu moi-même dans le onzième arrondissement, et très lié avec
Genton. Mais Moreau m'entraîna, et nous nous rendîmes ensemble, pour
y retrouver Grêlier, avec qui nous avions rendez-vous au sujet de
l'intendance, chez un frère de ce dernier, qui demeurait tout près.
De là nous entendîmes les coups de feu.»
La note de Gouhier confirme que Beaufort était parent d'Edouard
Moreau.
On sait qu'Edouard Moreau fut l'un des membres les plus actifs du
Comité central. C'est à Edouard Moreau que fut confiée la rédaction
des proclamations adressées au peuple de Paris, après la victoire du
18 Mars.
Arrêté le jeudi 25 mai, conduit à la cour martiale du Châtelet,
Edouard Moreau fut fusillé à la caserne Lobau.
La parenté d'Edouard Moreau et de Beaufort explique l'adhésion de
ce dernier à la Commune, et détruit cette légende d'espionnage dont
on avait injustement flétri la mémoire du capitaine fusillé place
Voltaire.
Gaudier et Grêlier, dont il est question dans la note ci-dessus,
faisaient partie, comme Edouard Moreau et Gouhier, du Comité central.
A quelle heure la foule, que la fusillade d'un seul homme n'a point
satisfaite, songea-t-elle à de nouvelles représailles?
Que se passa-t-il, dans l'intervalle, dans l'âme de cette masse
exaspérée, que la défaite enfermait dans un cercle de plus en plus
étroit?
D'heure en heure, les nouvelles sinistres se succèdent. Des fuyards de
la rive gauche apportent le récit de l'attaque du Panthéon, laissant
prévoir qu'il serait occupé presque sans combat. En juin 1848, il avait
fallu crever à coups de boulets ses portes de bronze.
Vers quatre heures, le Père-Lachaise tonne. A ce moment, le drapeau
tricolore flotte sur la Montagne Sainte-Geneviève. C'est pis que la
défaite. C'est la déroute, l'annonce des représailles toutes proches,
des fusillades en masse, des cours martiales et de leurs horreurs.
--Il nous faut les otages! crie quelqu'un dans un groupe.
Et l'on répète partout:
--Il nous faut les otages! Qu'on exécute le décret!
La loi des otages, votée le 5 avril à l'Hôtel de Ville, n'a jamais
été appliquée. Les prétextes n'auraient certes pas manqué. Mais les
pourparlers entamés avec Versailles, pour l'échange de l'archevêque
contre Blanqui, avaient fait que malgré les massacres répétés de
prisonniers, le décret n'avait pas été mis à exécution.[41]
[41] Le jury d'accusation, convoqué tardivement, toujours dans
l'attente d'une solution pacifique, ne siégea pour la première
fois que le 19 mai. Voir, à ce sujet, la conversation entre Raoul
Rigault et maître Rousse, bâtonnier des avocats, défenseur de Gustave
Chaudey, reproduite dans _Leçons du 18 mars_, d'Edmond de Pressensé,
page 157.
--Les otages! Les otages!
La parole de sang a couru dans cette foule. La Roquette est là,
tout près, à cent pas. Sinistre voisinage. Depuis deux jours, les
prisonniers de Mazas y ont été transférés. L'archevêque, le curé de
la Madeleine, le président Bonjean, des prêtres, des jésuites, des
sergents de ville, des gardes de Paris--sans compter le banquier
Jecker.[42]
[42] Les otages arrivés le lundi soir à la Roquette avaient été
enfermés dans les cellules de la quatrième section (1er étage du
bâtiment de l'Ouest). Les otages arrivés le mardi furent enfermés
dans les cellules de la troisième section (1er étage des bâtiments de
l'Est); au deuxième étage étaient les gardes de Paris, les gendarmes
et sergents de ville.
Une délégation, prise dans un groupe, entre à la mairie, demande, exige
l'exécution du décret.[43]
[43] Le décret du 5 avril 1871 dit: «Chaque exécution d'un prisonnier
de guerre ou d'un partisan du gouvernement régulier de la Commune de
Paris sera suivie sur le champ de l'exécution d'un nombre triple des
otages retenus par le verdict d'accusation et qui seront désignés par
le sort.»
C'est toujours Ferré qui est là, ayant encore près de lui son juge
d'instruction Genton et son secrétaire Fortin. Il signe un ordre
d'exécution[44] de six otages, sans les désigner autrement. Ordre à
présenter au directeur de la Roquette, François.
[44] Sur cet ordre d'exécution, et sur ce qui suivra, les erreurs
de M. Maxime du Camp ne se comptent pas. La mort des otages fut,
pour lui, décidée par une cour martiale où siégeaient Genton, un
vieillard «sordide» et un officier fédéré «ivre». (_Convulsions_, I,
page 260, 8e édition) Cette cour martiale désigna l'archevêque. (page
261) Genton écrivit la liste avec l'archevêque en tête. (page 263)
C'est Mégy qui se rend au greffe pour y porter la liste. (page 264)
C'est Ferré qui envoie Sicard à la Roquette. Enfin, c'est Genton qui
commande le feu. (page 270) Autant d'affirmations, autant d'erreurs.
Nous ne relevons que celles-là.
L'ordre est remis à Fortin, qui redescend sur la place avec la
délégation.
Fortin porte l'écharpe rouge en sautoir, le sabre au côté. Ce
sabre--qui jouera tout à l'heure un rôle--est le propre sabre de Ferré,
qui l'a donné à Fortin l'avant-veille, au cours d'une visite faite
ensemble, pour en retirer des papiers importants, à une chambrette
qu'avait Ferré, rue Dauphine.
Fortin monte sur un banc.
--Qui vient avec moi? crie-t-il. Voilà l'ordre de fusiller six otages,
en représailles des six du 66e, fusillés à la Madeleine.
--Tous! Tous! répond la foule.
Un pompier, casqué, est au premier rang. Il fera feu le premier en face
du mur de mort.
--Moi! moi! crie-t-il. Ils ont assassiné mon frère!
Fortin est vite entouré d'une soixantaine d'hommes. Les deux tiers sont
du 66e.
C'est en courant qu'ils se précipitent vers la prison.
A la porte, quand ils sont déjà engagés dans l'allée d'arbres--l'allée
de la guillotine--ils croisent leur cantinière, Lachaise, qui les
bouscule.
--Vous n'irez pas! leur crie-t-elle. Ou vous n'êtes plus que des
assassins!
Mais ils ont déjà franchi l'entrée. La porte de fer qui donne accès à
la cour est fermée.