_devant le tribunal_
--Capitaine, c'est ce que nous avons arrêté ce matin.
C'est toujours l'homme au brassard qui nous accompagne. Il vient de
s'adresser au prévôt. Je le regarde tout à mon aise, le prévôt. Le
signalement que j'en donne ici est exact, je le jure. Je l'ai tracé un
mois à peine après avoir échappé au peloton d'exécution.
Le prévôt du Luxembourg--celui du moins qui remplissait cet office
dans la journée du jeudi 25 mai 1871--était un homme d'une quarantaine
d'années, haut sur jambes, la moustache blonde en croc, les yeux bleus,
le crâne dégarni. Il portait l'uniforme de capitaine de gendarmerie,
la bande blanche au képi. A bientôt quarante années de distance, je le
vois encore devant moi, jetant au plafond--un plafond bas--la fumée de
son cigare, allongeant sur l'estrade qui supportait la table devant
laquelle il était assis une paire de bottes à l'écuyère soigneusement
astiquées.
Pendant cinq minutes, le prévôt continua de fouiller dans les
paperasses que l'homme aux manchettes de lustrine noire mettait sous
ses yeux, lui glissant de temps à autre, à voix basse, quelques mots à
l'oreille.
Subitement, abaissant son regard sur notre groupe, et fixant un homme
en vareuse de fédéré, dont les galons et les passementeries avaient été
arrachés:
--Qu'on l'emmène!
Et, après une courte pause, s'adressant au voisin:
--Allons, à vous... Où avez-vous été arrêté?
--Rue Saint-Jacques, ce matin...
--C'est bien. Que faisiez-vous pendant la Commune?
--Je ne faisais rien...
--Rien? repartit le prévôt. Vous ne travailliez pas? Entendu... Allons,
emmenez-le.
C'était là tout l'interrogatoire.
Quelquefois:
--Videz vos poches.
Et deux agents s'approchaient, l'un tenant le bras du prisonnier,
l'autre fouillant, jetant sur la table du tribunal ce qu'il
rencontrait, un couteau, une clef, un portefeuille ou un livret, de la
menue monnaie ou un journal.
Cette table du jugement était encombrée d'objets disparates, pêle-mêle.
Deux ou trois képis d'officiers fédérés, des revolvers, des livres.
J'examinai la salle. Elle me sembla envahie par une sorte de
brouillard, qui ne me laissait qu'une perception confuse des choses.
Par-dessus les épaules des soldats, je vis, dans les coins, contre les
murs, d'autres prisonniers qui attendaient, assis à terre. Des femmes,
des enfants. Un de ces enfants, coiffé d'un képi de fédéré. Partout,
des armes en tas, jetées sur le sol ou appuyées dans les encoignures
des meubles.
_le sabre_
Tout à coup, le brouillard qui voilait mes prunelles se dissipa. Je
sentis à la gorge un violent étranglement. Je fis comme un effort
pour marcher en avant, rompre cette haie de fusils qui m'entouraient.
Debout dans l'embrasure d'une fenêtre, à trois pas de moi, brillant et
aveuglant, je venais de reconnaître le sabre de commandant d'un ami,
Gustave Maître,[10] que j'avais rencontré la veille au Panthéon.
[10] Maître (Gustave), chef du 205e bataillon fédéré, puis chef du
bataillon des _Enfants du Père Duchêne_.
--C'est bien le sabre de Maître, me dis-je. Je l'ai quitté hier, vers
quatre heures. Il a dû être cerné avec ses hommes en faisant le dernier
coup de feu... Fusillé contre le mur le plus voisin... Quelque soldat
aura pris son sabre et l'aura apporté ici comme un curieux trophée,
pour en faire hommage à l'un de ses chefs, le prévôt peut-être. Ou
encore, Maître aura été fait prisonnier, conduit ici, désarmé. Il aura
passé par cette même salle où je suis en ce moment, emmené comme on
vient d'emmener sous mes yeux les deux qui ont été jugés avant moi.
Je fixe toujours le sabre, dont je ne puis détacher mes yeux. Je le
scrute dans ses moindres détails. Je voudrais m'assurer que c'est le
sabre d'un autre, un sabre de gendarme ou de cavalier tué pendant la
bataille.
Mais non, c'est bien le sabre du chef de notre bataillon des _Enfants
du Père Duchêne_. C'est bien sa coquille dorée, sur laquelle se détache
une large et hautaine fleur de lys. Si je pouvais tirer du fourreau la
lame richement gravée, je ferais lire au prévôt cette devise en gros
caractères: «Vive le Roi!»
Certainement, il serait difficile de rencontrer deux sabres semblables
dans les deux armées en ce moment encore en présence. Découvert un
jour dans une armoire du Palais de Justice, où il devait sommeiller
depuis nombre d'années, ce sabre étrange, qui avait orné le flanc d'un
garde du corps de Louis XVIII ou de Charles X, était venu échouer à la
caserne de la Cité, en face de Notre-Dame.
Un jour que nous étions allés, Vermersch[11] et moi, déjeuner au
mess des officiers du bataillon, j'avais avisé dans un coin ce sabre
phénoménal dont nous avions beaucoup ri. Et depuis, Maître l'avait
adopté.
[11] Vermersch (Eugène), journaliste et poète, l'un des trois
rédacteurs du _Père Duchêne_ (Vermersch-Humbert-Vuillaume).
Ma conviction était faite. Notre vaillant commandant était mort.
Je ne sus que plus tard la vérité.
Le commandant des _Enfants du Père Duchêne_ était vivant. Au premier
jour de la lutte dans les rues, il avait remis son sabre à son
capitaine d'état-major, Samson, un vieux soldat de Crimée et d'Italie,
que je vois encore, dans la cour de la caserne, étalant sur sa poitrine
la rangée de médailles attestant ses glorieux services. Samson avait
été pris à la Croix-Rouge et fusillé.
Un soldat du peloton avait dû s'emparer du sabre, et l'apporter à la
Prévôté militaire du Luxembourg.
_interrogatoires_
Les condamnés défilaient. J'écoutais les interrogatoires. Toujours les
mêmes, rapides, inexorables.
--Vous avez été arrêté, demandait le capitaine. Où?
--Chez moi. Cette nuit. Je ne sais pourquoi...
Le prévôt levait les yeux. Invariablement, sans autres explications:
--Qu'on l'emmène à la queue!
Ou, plus simplement, avec un regard vers la porte, où quatre soldats se
tenaient.
--A la queue!
Une femme fut poussée à la barre de cet effroyable tribunal. La barre
était une barrière hâtivement installée, quelques planches neuves et
nues où les clous brillaient.
La femme resta droite en face du prévôt. Elle fixa le capitaine de ses
yeux largement ouverts:
--Monsieur l'officier, dit-elle la première, fermement, on est venu
me prendre chez moi. J'ai laissé mes deux enfants seuls. Je voudrais
savoir ce que j'ai fait.
--C'est la femme d'un insurgé, interrompit le greffier aux manches de
lustrine qui tenait le rôle d'assesseur.
Et, feuilletant quelques papiers:
--Vous vous appelez bien X... (le nom n'est point resté dans ma
mémoire) et vous demeurez rue Malebranche?
--Oui, répondit la femme.
--Où est votre mari? continua le greffier.
--Je ne sais pas, répondit plus doucement la femme. Je ne sais pas...
--Il s'est battu?
--Je ne sais pas, monsieur... Je ne sais pas... répondait de plus en
plus bas la jeune femme.
--Enfin, vous ne l'avez pas vu depuis ces jours derniers?
La jeune femme sentait s'enfoncer de plus en plus le fer dans la plaie.
Le prévôt ne la quittait point du regard.
--Allons! Avouez, avouez, disait le greffier.
--Je ne sais pas, reprenait toujours l'accusée. Je ne sais pas s'il est
rentré...
--Allons donc! Dites-nous donc qu'il s'est battu! reprit l'homme en
ricanant.
Le prévôt émiettait la cendre de son cigare.
On emmena la jeune femme. Je la vis partir, s'en aller entre les
soldats. C'était à mon tour de m'accouder à la barre.
_à la queue_
--Ce sont deux étudiants, dit l'homme au brassard tricolore, qui se
tenait près de nous. J'ai vu ce qu'ils avaient au bras. Ça m'a paru
suspect. Et puis, ils m'ont semblé tout effrayés quand je les ai
abordés.
--Où les avez-vous pris? demanda le prévôt.
--Là, rue de Vaugirard, en face la grand porte.
--Qu'avez-vous à répondre? continua le prévôt. Pourquoi avez-vous ce
brassard?
--Je suis médecin, répondis-je. C'est pourquoi j'ai ce brassard de
la Société Internationale des blessés. J'étais déjà médecin sous le
siège...
--Et médecin de qui êtes-vous maintenant? Quels blessés soignez-vous?
--Mais, tous, repris-je, un peu embarrassé. J'ai soigné tout le monde
pendant la bataille, les soldats de l'armée et ceux de la Commune.
--Vous n'êtes point médecin de l'armée?
--Non... Mais...
--Vous êtes resté à Paris sous la Commune?
--Oui...
Le prévôt se pencha à l'oreille de l'assesseur en manchettes. Ils
semblèrent se concerter un moment. Et le capitaine, s'adressant
toujours aux agents:
--Conduisez-le à la queue!
Deux agents m'entourèrent et me firent traverser la salle d'attente,
de nouveau pleine de prisonniers. Où était-on allé les prendre? Chez
eux ou dans une salle voisine? Je vis encore des hommes en vareuse,
des femmes, des enfants, des gendarmes et des soldats, et toujours ces
hommes à brassard tricolore, pourvoyeurs du grand abattoir.
_ceux qui attendent_
Je me retrouvai dans la petite cour du Sénat. Il était environ une
heure. Le désordre y était encore plus bruyant que lorsque je l'avais
traversée pour la première fois, après notre arrestation. Des soldats
débraillés, des officiers en tenue de campagne, des agents à brassard,
des groupes d'inconnus lamentables, parqués çà et là, et dont on
entrevoyait les faces hâves derrière les faisceaux des fusils.
Nous tournâmes à gauche. Un spectacle inoubliable m'apparut brusquement.
Parqués entre un long mur et la limite des bosquets, une masse d'hommes
qu'entouraient des soldats.
A notre arrivée, les rangs s'ouvrirent et se refermèrent aussitôt sur
moi.
C'était là ce que le prévôt appelait _la queue_.
J'avais à peine eu le temps de me ressaisir, qu'un peloton arrivait
d'un pas tranquille, le fusil sur l'épaule. Les quatre lignards
s'arrêtèrent à la tête du groupe, parlementèrent rapidement avec les
soldats qui formaient barrière, et j'entendis distinctement, à deux pas
de moi, cet appel:
--Six, hors des rangs.
Six hommes, les six premiers, se détachèrent. Ils furent vite
enveloppés par les soldats du peloton.
--Eh bien! hurla un colosse moustachu, votre sacrée nom de Dieu de
Commune, elle vous a tout de même foutu dans la mélasse, comme disait
votre _Père Duchêne_...
Il me sembla que l'homme avait jeté les yeux sur moi... Serais-je
reconnu... Mais non...
Au même moment, je voyais arriver mon ami A... qui avait été jugé après
moi. Le groupe s'ouvrit. A... entra et vint se mettre à mes côtés.
--Allons! Allons! cria un agent. Faites un peu de place. Faut bien que
tout le monde se case!
Et il éclata d'un rire énorme.
_pensées_
L'idée de sortir de cet enfer me hanta. On n'avait pas songé à me
fouiller. J'avais sur moi quelques centaines de francs.
Si j'offrais cet argent?
A qui? A un homme à brassard?
Je reconnus bientôt l'impossibilité de mettre mon projet à exécution.
Je poussai A... du coude. Je lui dis quelques mots. Lesquels? Je ne
m'en souviens plus. Quelques dernières confidences. Nous allions
certainement mourir tous les deux. Peut-être côte à côte, fusillés par
le même peloton. Quelle bête de mort! En tas, pêle-mêle, sans que l'on
sache mon nom! Ah! mille fois mieux la mort derrière la barricade! Mais
ici, au Luxembourg...
Et je songeais à ce jardin où j'avais flâné si souvent, à la musique où
nous allions le soir, à un vieux gardien dont j'avais cru voir tout à
l'heure la figure, et que je connaissais depuis des années.
Les agents hurlaient toujours... Je remarquai que des soupiraux qui
s'ouvraient au bas du mur, s'échappaient des cris, des gémissements...
Les détonations se faisaient entendre, de plus en plus pressées, tout
autour de nous...
--Tiens! Un pompier! cria subitement un agent. Ah! ça va pas être long,
de lui faire son affaire à celui-là.[12]
[12] Dès l'entrée des troupes versaillaises, les pompiers qui étaient
restés au service de la Commune furent en butte aux plus cruelles
représailles. On accusait ces infortunés d'activer les incendies en
emplissant leurs pompes de pétrole!
Et, après un moment de silence:
--Les crapules! Ils auraient foutu le feu à tout Paris, si on les avait
laissés faire, avec leurs pompes à pétrole...
Il ne me restait plus qu'à me boucher de mon mieux les oreilles, à
laisser venir tranquillement la mort qui se rapprochait à chaque
nouvelle décharge du peloton d'exécution...