LE SOCIALISME!

Un livre bien inoffensif, mais dont le titre accusateur conduisit

peut-être jusqu'à la fusillade les deux prisonniers.

_un prêtre_

Un lieutenant venait d'entrer. Et, avec lui, un prêtre. Un aumônier.

Je n'oublierai jamais ce prêtre. Un grand vieillard au mince profil,

au nez busqué, à la chevelure longue et bouclée, grisonnante. Ses yeux

brillaient, enfoncés sous l'arcade saillante. Une large croix de la

Légion d'honneur épinglée à la soutane.

L'homme de police alla vers lui:

--Monsieur l'aumônier, vous voudriez peut-être voir M. le prévôt. Il

déjeune à deux pas, au restaurant Foyot.

--Ah! dit le prêtre.

Et il allait retourner en arrière, tranquille et dur, cet aumônier du

Luxembourg, quand l'homme de police, qui venait de fouiller dans l'un

des paquets éventrés au milieu de la salle, en tira une arme, une de

ces armes baroques que les affolés de patriotisme fabriquaient sous le

siège, sorte de gigantesque hameçon, forgé dans une baïonnette, dont

les crocs pointus faisaient frissonner et rire en même temps...

--Ah! monsieur l'aumônier, monsieur l'aumônier, cria l'homme en

brandissant l'hameçon, les salauds, voilà ce qu'ils voulaient cependant

nous foutre dans le ventre!

Le prêtre eut un sourire. Approbation ou dédain de la grotesque sortie

du mouchard imbécile. Il sortit... Je le vis qui traversait la cour...

_le prévôt_

La petite salle retomba dans le silence, coupé çà et là par les éclats

de rires et les jurons des hommes de police. De temps à autre, un

prisonnier arrivait, et s'asseyait, à la file, sur une des banquettes.

Des détonations éclataient. Une porte à deux battants s'entr'ouvrit.

Je prêtai l'oreille. Des appels, des protestations, des sanglots... La

porte se referma.

Une des deux femmes qui, depuis une heure, étaient accroupies dans un

coin, se leva, voulut parler. Que dit-elle? Je ne pus rien entendre.

Elle suppliait. L'homme de police la repoussa. Je crois qu'elle

demandait de l'eau. Elle retourna à la place qu'elle avait quittée,

s'assit de nouveau à terre, et, déboutonnant son corsage, offrit le

sein à son enfant. L'enfant se mit à téter en silence, sans un cri,

heureux dans cet enfer.

Midi. Les douze coups de l'horloge du Luxembourg se détachent. Je songe

à ma montre. J'ai envie de la ramasser, de voir si elle est à l'heure.

Cela me donne un éclair de gaieté. Vrai, je les ai bien foutus dedans,

mes deux bons gendarmes. Ils sommeillent, du reste, et je sens autour

de moi flotter un nuage, une vapeur d'eau-de-vie.

Deux hommes passent. L'un d'eux, une serviette en cuir sous le bras,

a des manchettes de lustrine noire, comme un soigneux employé. Ils

ouvrent une porte. J'entrevois une table, des chaises, les fenêtres

grillées qui donnent sur la rue de Vaugirard.

Dans la cour, un grand remuement se fait. Les officiers s'agitent.

Au milieu d'eux, un officier supérieur. Un général. Je le reconnais

d'après sa photographie, en montre à toutes les devantures, sous le

siège. C'est le général de Cissey.[9] Gras, court, les cheveux gris en

brosse, il sangle son ceinturon, et, se retournant, fait un signe de la

main à un groupe qui franchit le seuil.

[9] Cissey (Courtot de), général de division (1871), commandant le 2e

corps de l'armée de Versailles.

En tête de ce groupe, un officier, qui me semble être un officier de

gendarmerie. Il salue du geste le général.

Quatre hommes viennent le rejoindre, et l'entourent, l'arme au bras. Le

groupe se dirige vers notre salle.

Dès qu'il est en vue, hommes de police et gendarmes se lèvent, comme

soulevés par un ressort.

--Allons! Debout! crie l'un d'eux en jetant sur nous un regard

furibond. Debout!

Et comme je reste coiffé de mon chapeau rond:

--Et nu-tête, tas de crapules! Allons, nu-tête, nom de Dieu! C'est

monsieur le prévôt!

_sur deux rangs_

Le prévôt passa, tête haute, le cigare aux lèvres. Instinctivement,

tous les yeux se tournèrent vers lui. Les têtes, affaissées sur la

poitrine, s'étaient relevées brusquement. J'eus le temps de voir les

regards effarés de ceux qui, en même temps que moi, avaient été poussés

à l'abattoir.

Un bruit de baïonnettes. Une douzaine de lignards entrent en se

bousculant. Ils font la haie devant la porte de ce que je sais

désormais être la salle du jugement.

--Et vous, cria une voix qui était toujours celle de mon homme au

brassard,--avancez.

Je vis se diriger, vers la haie des soldats, deux ou trois de mes

compagnons. Je les suivis. J'étais à la deuxième étape de cette journée

maudite.

Le bras appuyé sur leur arme, indifférents, les soldats nous

regardaient l'un après l'autre. A... était près de moi. Nous avions

tous deux conservé nos brassards blancs à croix rouge.

--Tu sais, me dit tout bas A..., nous sommes médecins... étudiants.

Je dirai les noms de mes professeurs, si l'on voulait aller aux

renseignements.

--Oui répondis-je, mais moi... Je ne suis pas étudiant en médecine...

Tes professeurs ne me connaîtront pas...

Et je sentis que l'espérance s'envolait. Cet officier de gendarmerie

devant qui j'allais passer n'avait pas l'air d'un imbécile. Il verrait

bien tout de suite que je ne suis ni médecin, ni même étudiant en

médecine... Et alors? Alors?

Les soldats avaient fait demi-tour. Ils se dirigeaient avec nous vers

la salle du jugement.

Quelques pas encore, et j'allais être en face du tribunal.

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 7 / 109 题