_lueur d'espoir_
J'attendais que mon tour fût venu, quand je vis s'approcher un sergent
à la fine moustache.
--Que faites-vous ici, me dit-il brusquement? Vous êtes étudiant. Je
m'en doute à votre brassard...
Je n'avais point remarqué jusque-là le jeune sous-officier qui
m'adressait la parole. Si j'avais pu songer un moment à m'échapper de
cet enfer, ce n'était point vers les soldats que mes pensées s'étaient
dirigées. Encore moins vers les officiers et sous-officiers que je
voyais, depuis des heures et des heures de poignante faction, le veston
déboutonné, causant et blaguant, sans un regard de pitié pour cette
foule misérable dont on venait, toutes les dix minutes, détacher un
paquet pour la mort.
Le sergent continuait:
--Mais pourquoi êtes-vous ici? Dites?...
Cette insistance me frappa. Je me dis que, malgré tout, il y avait
peut-être là une corde de salut que je pouvais bien saisir, dût-elle me
glisser dans les mains.
--Mais, ce que je fais ici, répondis-je, ma foi, je n'en sais rien...
--Comment? Vous n'en savez rien... Mais, mais... Vous ne voyez donc pas
ce qui se passe. Vous n'entendez donc rien...
J'entendais parfaitement. Depuis ma sortie de la salle du jugement, je
savais que j'allais à la mort, et que de tous ceux qui m'entouraient,
pas un peut-être ne sortirait vivant de ce jardin du Luxembourg...
--Mais, reprit le sergent, vous ne voyez donc pas que vous allez être
fusillé?
Plus bas, presque sur mon visage, avec un geste qui embrassa toute
cette effroyable «queue» de condamnés:
--Tous ceux qui sont là...
Et, désignant du regard les bosquets:
--Là, derrière...
Puis, m'empoignant par l'épaule:
--Allons, allons, reculez...
J'avais saisi le bras de mon ami A... Tous deux conduits, traînés
plutôt par le sergent, nous traversâmes toute la longueur de la «queue».
Nous ne nous arrêtâmes qu'au dernier rang.
Nous avions fait ainsi une vingtaine de mètres. Je calculai que nous
étions bien là deux à trois cents misérables.
Lorsque je me trouvai immobile de nouveau, une pensée rapide traversa
mon cerveau. J'étais à l'abri pour quelques heures encore. Les deux ou
trois cents seraient pris avant moi, s'en iraient avant moi se placer
devant les fusils. Et je songeais à la place que j'avais volée, à
celle que je laissais au malheureux dont j'avais ainsi avancé l'heure
dernière...
--Comme cela, nous dit le sous-officier, vous êtes en sûreté jusqu'à ce
soir... Maintenant, vous ne m'avez pas encore dit pourquoi vous étiez
arrêté?
_pourparlers_
--Je n'en sais rien, répondis-je. Nous passions ce matin devant la
porte de cette cour, rue de Vaugirard, quand, à la hauteur de la
chapelle, deux hommes nous ont conduits ici. Nous avons été interrogés
par un capitaine. Depuis, nous attendons.
Et, m'enhardissant:
--Voyons, sergent, si nous devons, comme vous le dites, être
fusillés... est-ce qu'il n'y a pas moyen de sortir d'ici?
Le sous-officier avait relevé la tête. Nous causions tous trois assez
librement, après nous être éloignés de quelques pas de la «queue»
fatale.
--Sortir d'ici?... Si vous êtes étudiants, je ne vois qu'un moyen. Je
veux bien essayer... De quelle année de médecine êtes-vous?
Ce fut à mon ami A... de répondre... Lui était véritablement étudiant
en médecine--j'ai déjà dit qu'il est médecin près de Paris--il nomma
ses professeurs...
--Moi aussi, je suis étudiant en médecine, interrompit le
sous-officier. Je me suis engagé à la déclaration de la guerre et j'ai
continué mon service à Versailles... Eh bien! je vais aller voir le
médecin-major. Je lui raconterai l'affaire. Ma foi, si je puis vous
tirer de là, ce sera vraiment une veine... Et, surtout, si je tarde à
revenir, ne vous laissez pas pousser en avant... Toujours à la queue...
Le sergent nous quitta. Nous le suivîmes des yeux jusqu'à ce qu'il
disparût par une porte basse qui me sembla conduire à la salle
d'attente du matin.
_angoisse_
Une heure après, nous le vîmes ressortir. Il vint tout de suite vers
nous.
--Très embêtant. Pas trouvé le médecin-major. Je ne sais plus comment
faire.
--Ne pourriez-vous pas voir quelque autre personne? dis-je à tout
hasard.
--Oui, reprit le sous-officier... Le général. Il n'y a que lui qui
pourrait voir cela?
Je songeai que ce général, c'était Cissey. Ah! sûr, qu'il ne ferait
rien, celui-là. C'était bien inutile d'aller lui raconter nos peines.
Qu'est-ce que cela pouvait lui faire, à Cissey, que deux pauvres
étudiants eussent été pincés par deux mouchards, conduits au Luxembourg
et condamnés? Et puis où était-il, Cissey? Du reste, en ce qui me
regardait personnellement, il n'y avait pas d'espoir. Un interrogatoire
complet, c'était au contraire la découverte de ma véritable identité.
--Mais, au fait, reprit le sous-officier, il y a une chose bien plus
simple. Redites-moi qui vous a arrêté, à quelle heure?
--Ce sont, expliquai-je, deux «messieurs» en redingote noire, avec un
brassard tricolore. Un gros, grand, noir, frisé. Un autre blond, avec
des moustaches...
--Mais, ils sont encore ici! Je viens de les rencontrer à la prévôté...
Vous êtes bien sûr que ce sont ces deux-là?
Et comme je faisais un geste affirmatif:
--Eh bien! j'y vais. Si je vous fais signe de là-bas--et il me montra
l'angle du mur, en tête de la «queue»--si je vous appelle, venez...
Et, avant de nous quitter, tout bas:
--Et, devant les agents, tutoyez-moi. Je suis un cousin. On vous a pris
par hasard. Je vous ai reconnus... Oui, tutoyez-moi. Vous savez, je ne
les connais pas, ces deux hommes au brassard...
Nous attendîmes encore une grande heure, dans d'inexprimables
angoisses. Allait-il réussir dans sa mission? Déjà, le médecin-major
avait raté. Si les deux mouchards allaient l'envoyer promener... Et je
me rappelais que le matin, l'un des agents m'avait signalé «comme un
bon». Il allait, le gros frisé, se souvenir aussi que je l'avais appelé
citoyen... Il se rappellerait cette insulte... Car, pour lui, c'était
une insulte, et une grave... Ne m'avait-il pas menacé de sa botte?
Nous attendions toujours. Je finissais par ne plus entendre les feux
de peloton. Ils se succédaient pourtant terriblement près de nous...
Je me haussai sur la pointe des pieds pour voir par-dessus la file de
mes compagnons. Oh! les tristes faces, déjà marquées par la mort. Les
têtes pendantes... Les yeux qui ne regardaient plus... Je vis la cour
toujours rouge de soldats, et, au beau milieu, le soleil argentant sa
longue chevelure, tête nue, le prêtre dont je n'oublierai jamais le dur
sourire... Un court sentiment de révolte me monta au cœur...
_loin de l'enfer_
Je fixais, sans pouvoir en détacher mon regard, cet angle de muraille,
derrière lequel peut-être, à ce moment, marchait le sergent, expliquant
aux agents notre arrestation, cherchant à ravir nos existences à
la fusillade toute proche... Et d'un coup, je vis apparaître notre
sous-officier. Ses yeux s'étaient dirigés sur nous. Il avança de
quelques pas. Derrière lui, nos deux hommes à brassard. Les mêmes.
--Vous deux, là-bas, cria à haute voix le sous-officier, avec un geste
d'appel autoritaire, venez ici...
Ce «venez ici» me perça comme une balle... Ici! Au lieu de m'annoncer
la délivrance, ce venez ici, crié d'un ton dur, était-il pour moi
l'avant-coureur de l'exécution? Car, j'avais trompé le sergent. Je
ne lui avais pas raconté complètement mon arrestation, ma réception,
mon signalement par l'agent. Je n'avais rien dit de l'épisode du
«citoyen»... S'il avait changé d'avis! S'il s'était douté, grâce aux
renseignements complémentaires qu'il avait recueillis, que j'étais un
vrai coupable... Miséricorde! S'il avait appris, s'il savait qui je
suis en réalité... que la veille encore, j'avais passé la moitié de
l'après-midi avec Rigault...[13]
[13] Rigault (Raoul), membre de la Commune (8e), délégué à
l'ex-préfecture de police. Procureur général de la Commune (27 avril).
--Allons! allons! Et vite..., ajouta-t-il.
Nous nous détachâmes du groupe pour nous joindre au trio que formaient,
en tête de la file des condamnés, le sergent et les deux hommes
de police. Tous les regards se tournèrent vers nous, regards de
commisération et d'envie. Pour certains, c'était la liberté qui nous
attendait. Pour d'autres, le peloton.
Sans mot dire, les trois hommes traversèrent rapidement la cour, se
dirigeant vers la porte de la rue de Vaugirard. Nous les suivîmes. Pas
un officier, pas un de ces civils qui faisaient en ces jours odieux le
hideux métier de pourvoyeur des cours martiales, ne se détourna pour
demander où nous allions.
Deux minutes après avoir quitté la «queue» des condamnés, nous étions
sur le trottoir de la rue de Vaugirard, à ce même endroit où nous
avaient arrêtés le matin les deux hommes qui nous accompagnaient.
_attendrissement_
--Eh bien! me dit brusquement le sergent, maintenant que «te» voilà
dehors, j'espère bien que tu ne foutras plus les pieds dans la rue pour
te faire mettre encore la main sur l'épaule. Ah! tu l'as échappé belle,
et ton ami aussi. Et si je n'avais pas été là, vous passiez tous les
deux un fichu quart d'heure.
Je me souvins que je devais, aux yeux des agents, jouer le rôle de
cousin. Ce ne fut pas sans quelque effort que je répondis, avec un rire
qui devait sonner un peu faux:
--Mais oui, mon vieux. Ah! sapristi! je t'en dois une belle...
--Foutre oui! exclama le gros agent à la perruque de caniche noir.
Ah! nom de Dieu! mes pauvres enfants, dire que vous y étiez, sans
le cousin... Dame! que voulez-vous? dans ces jours-là, on ne
connaît personne!... Ah! ce que nous en avons pincé cette nuit, et
aujourd'hui... Tout de même, qu'est-ce qu'auraient dit vos parents,
quand ils auraient appris ça?...
Et l'agent s'attendrissait. Insondables replis du cœur humain!
Cet homme, qui, sûrement, depuis l'entrée des troupes, avait conduit
à la cour martiale, à l'abattoir, des centaines d'inconnus, sans un
remords, sans une interrogation à sa conscience, s'apitoyait, pleurait
presque sur le sort de deux jeunes gens qu'il ne connaissait ni d'Ève
ni d'Adam, parents, il le croyait du moins, d'un sergent dont il ne
savait même pas le nom.
On entendit une décharge derrière les grilles.
--Vous voyez, reprit l'homme... Ah! mes enfants! ce que je suis heureux
tout de même de vous avoir fait sortir.
Il m'aurait embrassé de joie, l'homme au brassard.
--Oui, reprit-il, oui! il nous faut aller prendre un verre.
--J'allais l'offrir.
--Non, non. C'est moi qui veux le payer... Ce que j'ai soif... On n'a
pas seulement le temps d'aller boire un coup...
Nous entrâmes, les deux agents, le sergent, A... et moi, dans la
boutique du marchand de vins qui existe toujours, à l'enseigne _à
la Comète de 1811_, au coin de la rue de Vaugirard et de la rue
Servandoni. Oh! comme je le fouille du regard, quand je passe à cet
endroit, ce cabaret, qui me rappelle de si effroyables souvenirs!
Je cherche des yeux la petite table ronde devant laquelle nous nous
assîmes. Je revois la grande porte du Sénat, les soldats qui entrent,
les prisonniers qu'on pousse en hurlant. Et j'entends toujours à mes
oreilles le rire sonore de l'agent, joyeux et sinistre à la fois:
--Ah! mes enfants! Ce que je suis tout de même content de vous avoir
sortis de là... Mais il nous faut retourner... Allons, j'ai pas le
temps...
Et il se précipita, affairé, tout en essuyant ses moustaches, vers la
prévôté...
Il me tendit la main... Cette poignée de main, j'en frémis encore.
Comme il nous faisait un dernier signe, je vis un groupe qui
s'avançait sur le trottoir. Trois hommes qui m'étaient inconnus,
et une dame sévèrement voilée. Les trois hommes ne tournèrent pas
la tête, mais la dame voilée eut comme un mouvement de stupeur
qui attira mon attention. Je vis en même temps deux yeux briller
derrière le voile. La dame voilée--je le crois encore--était madame
Sapia,[14] la veuve du commandant tué le 22 janvier sur la place de
l'Hôtel-de-Ville. Quelques jours auparavant, le dimanche, jour de
l'entrée des Versaillais, invité à déjeuner à l'Instruction publique
par Vaillant,[15] j'avais été son voisin de table.
[14] Sapia (Théodore), chef du 146e bataillon de la Garde
Nationale sous le siège. Blessé grièvement le 22 janvier, place de
l'Hôtel-de-Ville, et transporté à l'Hôtel-Dieu, il expira pendant le
trajet.
[15] Vaillant (Edouard), membre de la Commune (8e arrondissement).
Délégué à l'enseignement (21 avril). Aujourd'hui député de Paris.
Me retrouver là, entre deux agents de cour martiale et un sergent
versaillais, tout ce monde-là se serrant la main!
_refuge_
Nous restâmes seuls, A... et moi, avec notre sergent. Qu'allions-nous
faire? Ou, plutôt, qu'allais-je faire, moi, le plus compromis?
A... qui, par la suite, ne fut pas poursuivi, pouvait, avec quelque
chance, trouver un asile, attendre une quinzaine et filer sur sa
province. Mais moi?... Ce sergent, il allait me laisser là, dans la
rue...
Si je lui avouais tout! Que je l'ai trompé, que je suis un véritable
insurgé! Si je lui demandais de me conduire dans un lieu sûr?...
Ma foi, commençons par faire plus ample connaissance. Et je me risque:
--Dites, sergent, nous n'allons pas rester sur cette grenadine--chez
le marchand de vins, nous avions avalé des grenadines à l'eau de
seltz,--vous allez bien accepter à dîner avec nous? Car, ajoutai-je
avec un rire forcé, depuis ce matin neuf heures, nous ne nous sommes
rien mis sous la dent.
Nous nous dirigeâmes vers l'Odéon.
Le Sénat et les rues avoisinantes ressemblaient à un vaste champ de
bataille, après la victoire. Les morts s'étalaient en plein soleil.
Il n'y avait guère de coin qui n'eût ses deux ou trois cadavres. J'en
comptai cinq, autant que je pus le faire d'un coup d'œil rapide, le
long du mur qui fait face au restaurant Foyot. A toutes les fenêtres,
des officiers, des soldats.
Nous entrâmes au restaurant Martin, rue Rotrou, tout près de la place
de l'Odéon.
Quand nous fûmes à table, dans un cabinet isolé, je racontai au sergent
stupéfait notre véritable histoire. Je lui dis comment j'étais tout
aussi peu en sûreté, au moment où je lui parlais, que le matin ou la
veille.
--Vous m'avez sauvé la peau, lui disais-je. Vous ne voudrez pas me la
reprendre!
--Non, me répondit-il, un peu hésitant tout d'abord, non... Mais
où voulez-vous aller? Vous pouvez être repris la nuit, dans une
perquisition... Ne quittez pas le quartier... Si vous étiez arrêté, on
vous amènerait de nouveau au Luxembourg. Vous me demanderiez...
Et le sergent me dit son nom.
Nous ne quittâmes le restaurant qu'à la tombée de la nuit. A... s'en
alla de son côté. Le sergent me conduisit jusqu'à la porte de la maison
où j'avais résolu de m'abriter.
--Vous! vous! me dit en tremblant l'amie qui me donnait asile. Ah! je
ne croyais plus vous revoir...
Et, soulevant un coin du rideau de sa fenêtre, elle me montra le
Collège de France, où les juges militaires avaient siégé toute la nuit.
--Ah! si vous pouviez les voir d'ici!... Ce matin quand je suis sortie,
mes genoux pliaient d'épouvante... Là-bas, là-bas, au coin de la rue
Montagne-Sainte-Geneviève. C'est là qu'ils les mènent fusiller... Il y
en a plus de cinquante... Ah! l'épouvantable nuit...
V
_l'abattoir du Luxembourg_
Trois jours après cette terrible journée du jeudi 25 mai, le sergent
venait prendre mes nouvelles. Il entra la main tendue, le sourire
épanoui.
--Eh bien! vous n'avez pas eu de perquisition?... Ma foi, je
m'attendais d'un moment à l'autre à vous voir ramener au Luxembourg...
Je vous jure qu'on ne chôme pas à la prévôté.
Et il me dit les nuits entières qu'il avait passées, de garde à la
salle d'attente qui ne désemplissait pas, et où venaient échouer, à
toute heure, les prisonniers faits dans les rafles.
--On perquisitionne partout, reprit-il. Tout le quartier y passera.
Cela se fait par îlot. On entoure un paquet de maisons. Une fois cerné,
on fouille. Et gare, si vous avez chez vous quelque chose de suspect.
Un vieux pantalon de garde, un képi, un ceinturon, un bidon. Le moindre
doute vous fait descendre dans la rue. Et puis, c'est selon l'humeur de
l'officier qui commande, ou tout bonnement des soldats... Pan! pan! Au
mur!... Si l'officier est bon garçon, ou s'il peut tenir ses hommes, on
vous amène à la prévôté...
--Et alors?
--Alors? Eh bien, ma foi, c'est encore selon. On commence par vous
fourrer dans les caves, où vous attendez jusqu'à ce que le prévôt soit
arrivé. Quelquefois, s'il y en a trop, on vide les caves pour faire de
la place...
--Ce sont ceux que l'on mène à Versailles?
--Oui et non. Cela tient encore aux hommes qui sont là. Des fois on
les mène à l'École militaire. Je crois que de là ils sont dirigés sur
Versailles.[16] D'autres fois... D'autres fois...
[16] Le sergent se trompait. Ceux qui étaient conduits à l'Ecole
militaire étaient fusillés dans la cour même de l'Ecole, ou dans
la cour de l'ancienne Ecole d'Etat-Major de la rue de Grenelle.
Voici, entre tous, un épisode de ces jours sinistres. Il m'a été
récemment conté par un ami, le propre fils de l'officier supérieur
qui commandait en 1871 à l'Ecole militaire. Le narrateur avait, à
l'époque de la Commune, quinze ans.
«La femme d'un commerçant du voisinage était venue, éplorée, réclamer
son mari, arrêté quelques heures auparavant.--Il vient de sortir à
l'instant, répondit-on à la femme quand elle se présenta au poste
installé dans l'ancienne Ecole qui servait de quartier-général.
C'était vrai. Le malheureux venait de sortir, mais étendu dans
une voiture à bras de boulanger, les deux pieds dépassant sous le
couvercle abaissé. Le sang coulait à travers les planches du fond.
L'homme avait été fusillé dans le jardin de l'Ecole, contre un vieux
mur tapissé de lierre.»
Autre épisode, de la même source, et toujours à l'ancienne Ecole
d'Etat-Major de la rue de Grenelle:
«Un des jours de la semaine de Mai, un matin, une femme portant un
nourrisson dans les bras, reconnaît, parmi les prisonniers que l'on
conduisait fusiller, son mari. Elle se précipite, veut lui parler.
Mais un coup de crosse la jette sur la bordure du trottoir, tandis
que l'enfant va rouler dans le ruisseau.»
--Eh bien?
--Eh bien...
Et le sergent hésitait...
--Eh bien. On les mène dans le jardin, du côté de la pièce d'eau...
Et le sergent me raconta dans tous ses détails l'effroyable boucherie
de la cour martiale.
Depuis l'entrée des troupes, on fusillait sans relâche. On fusillait
derrière ces bosquets, dont le vert feuillage m'était apparu et que
je revoyais criblé de gouttes de sang. Là, c'était le simple peloton.
Quatre par quatre. Contre un mur, contre un banc. Et les soldats s'en
allaient, rechargeant tranquillement leur fusil, passant la paume de la
main sur le canon poussiéreux, laissant là les morts.
On fusillait aussi autour du grand bassin, près du lion de pierre qui
surmonte les escaliers menant à la grande allée de l'Observatoire, le
long de la balustrade de gauche.[17]
[17] C'est à cette place, adossé au piédestal de l'un des lions
de pierre (celui de gauche) qui ornent l'entrée de l'avenue de
l'Observatoire, que fut fusillé, le matin du 28 mai, le docteur
Tony-Moilin. Son seul crime avait été de faire partie, dans les
premiers jours qui suivirent le 18 mars, de la municipalité du 6e
arrondissement (Saint-Sulpice).
--Et tous ces morts, qu'en fait-on?
--Tous ceux qu'on a fusillés jeudi, le jour où vous y étiez, me
répondit le soldat, on les a enlevés la nuit suivante. De grandes
tapissières ont été amenées. Je crois qu'on a tout emporté à
Montparnasse.
Je me représentai l'horrible scène. La montagne de morts, ceux qui
avaient été fusillés les premiers, écrasés sous le poids de ceux qui
étaient venus s'abattre sur leurs cadavres, toute cette chair trouée et
sanglante sur la pelouse barbouillée de sang.
Le sergent avait repris son récit. Il détaillait l'abattoir, place par
place, peloton par peloton.
--Et, lui demandai-je, on fusille toujours?
Le sergent fixa sur moi ses yeux étonnés. Nous étions, autant qu'il
m'en souvienne, à la matinée de dimanche, à la dernière agonie de la
bataille.
--Certainement, me répondit-il. On n'a pas cessé depuis que nous sommes
entrés à Paris. Ah! vous n'avez rien vu. Moi, j'ai commencé à voir cela
à la Croix-Rouge, où nous avons tourné les barricades par le bas de la
rue de Rennes. On en a fusillé là un paquet, surtout des officiers.
Brusquement des cris éclatèrent en bas, au-dessous de nous. Le sergent
se mit à la fenêtre:
--Voilà une bande de prisonniers, dit-il sans se retourner. On les
conduit certainement au Luxembourg.
Les prisonniers, qui venaient du Collège de France, étaient bien une
cinquantaine. Ils avançaient entre deux rangées de soldats. Tout ce
monde marchait à une allure accélérée. J'eus le temps de voir des
têtes nues, des bras collés au corps, des visages pâles et abattus.
Trois femmes se donnaient le bras. Une foule hurlante suivait. Et
j'entendis distinctement le cri féroce:
--A mort! à mort! Au Luxembourg!
--On en amène comme ça tous les quarts d'heure, dit le sergent.
--Mais alors, repris-je, ce n'est pas par centaines, mais par milliers
que, dans tout Paris, on arrête et on fusille...
Le soldat ne répondit pas.
_errant_
Quelques jours après, je revis encore le sergent. Il m'aborda d'un air
embarrassé, presque défiant.
--Je crois que vous feriez bien de partir d'ici, me dit-il en me
prenant à l'écart. J'ai comme un pressentiment que vous n'y êtes plus
en sûreté. Au Luxembourg, on me regarde d'un drôle d'œil, comme si
j'étais devenu suspect. J'ai quelquefois un doute sur mes deux agents
au brassard... Vous n'avez raconté l'histoire à personne?
Je répondis que j'avais le premier tout intérêt à garder le secret.
--Ça ne fait rien, continua le soldat, je vous conseille vivement
de chercher un autre abri. Et puis, voyez-vous, on va bientôt
perquisitionner par ici... Si on vous reprend dans le coup de filet,
cette fois je ne réponds plus de rien...
Je vis que mon sergent n'étais pas rassuré. Et ma foi, pourquoi le
compromettre, si peu que ce fût, ce brave garçon qui m'avait arraché à
la fusillade! Allons, il faut filer.
--Eh bien, dis-je, c'est entendu, je suis de votre avis.
Nous nous quittâmes. Une heure après, j'étais sur le pavé. Je m'étais
dit que j'irais jusqu'à la rue du Val-de-Grâce, où j'avais un ami. Il
habitait dans une maison, au fond d'un grand jardin. Certainement je
serais là tranquille.
Je me dirigeai vers la place de la Sorbonne, remontant la rue
Saint-Jacques. Au carrefour qui croise la rue Gay-Lussac, je crus
que le cœur allait me manquer. La place était grise de soldats d'un
bataillon de chasseurs, l'arme au pied. Des groupes s'étaient formés et
regardaient. A un étage supérieur, je vis les fenêtres s'ouvrir, des
têtes, des képis apparaître et, brusquement, des paquets tomber.
Un soldat jeta un fusil qui résonna sur le pavé. On perquisitionnait
dans la maison voisine d'un chantier de démolitions. Bientôt la porte
s'ouvrit et j'en vis sortir une demi-douzaine d'hommes entourés de
chasseurs. Du gibier pour la cour martiale. Ou pour Versailles.
Le carrefour se vida. Je pus continuer la rue et atteindre mon refuge.
Nous passâmes, un ami, que je rencontrai là, et moi, la journée dans
le jardin, prêts à nous esquiver par une porte entr'ouverte si les
perquisitionneurs arrivaient.
Ces perquisitions! Qui pourra jamais raconter ce qu'elles accumulèrent
de terreurs!
Où aller? Si proche parenté que vous puissiez invoquer, chacun
redoutait pour soi-même la conduite à Versailles. Les prétextes pour
vous laisser à la rue étaient nombreux. Je me suis laissé raconter par
un de mes amis, très compromis, qu'arrivé un jour dans une famille
fidèle, il y rencontra un autre camarade, déjà accepté. Ce ne fut point
la famille qui renvoya ce second arrivant, mais bien le premier caché,
qui s'écria:
--Non, non, pas toi ici! Tu vas nous faire fusiller tous!
Le soir, je quittai le jardin, qui ne m'offrait qu'un incertain
asile. Le boulevard Saint-Michel est désert. Aux coins des rues, des
sentinelles. Qui vive! Au large!... Je suis enfin au terme de ma course
périlleuse. Là-haut, sous les toits, brille une lumière. Je frappe. La
porte s'ouvre. Je grimpe au sixième. Effusion.
--Tu tombes à merveille, me dit l'ami. Je suis ici très tranquille. La
maison a été perquisitionnée. On n'y reviendra plus...
_dénonciations_
Les quatre murs de la chambrette où j'avais trouvé le repos n'offraient
au fond qu'une sécurité relative.
La maison avait été perquisitionnée, il est vrai, et il n'y avait plus
à craindre le coup de filet de la cour martiale.
J'avais encore à redouter la dénonciation du premier venu, du voisin,
du concierge, du marchand de journaux, de quiconque pouvait se douter
qu'un insurgé se cachait là.
La lâcheté était universelle. Elle fut si honteuse, cette lâcheté, si
colossale, si hideuse, que l'autorité militaire elle-même, qui n'était
pas douce au plus petit des vaincus, se révolta contre cette incroyable
ignominie. Des chefs de corps firent brûler en masse les milliers
de lettres qu'ils recevaient chaque jour. Quelques dénonciateurs,
plus remarqués que d'autres, furent appelés à la cour prévôtale pour
s'expliquer. Ils virent l'appareil des massacres, et s'enfuirent,
épouvantés, craignant d'être collés à ce mur où ils avaient rêvé
d'envoyer le voisin dénoncé par eux, parfois leur créancier, leur rival
en affaires, ou en amour...
On me racontait récemment, à propos de ces dénonciations, une histoire
qui ne manque pas d'un certain comique.
Un coiffeur, qui avait fait au Quatre-Septembre étalage de zèle
républicain, au point de demander l'arrestation du commissaire de
police de son quartier, éprouva, après la chute de la Commune, le
besoin de faire du zèle.
Il dénonçait, dénonçait, dénonçait. On le voyait partout sur le passage
des convois de prisonniers, gesticulant, criant à mort.
Un jour, il avise un passant dont l'allure lui semble suspecte.
--Arrêtez-le, crie-t-il à un sergent de ville--un des aimables gardiens
de la paix à chassepot et revolver des journées de mai--arrêtez cet
individu. Il a été de la Commune!
Le gardien de la paix regarde notre homme, le dénonciateur. Soudain il
lui flanque la main au collet:
--Mais vous, n'avez-vous pas fait arrêter jadis mon commissaire? Je
vous reconnais.
Et l'individu est poussé dans un groupe de prisonniers qui passaient.
Il fut conduit à Versailles, passa en conseil de guerre, et fut
condamné à la déportation.
Le moindre indice suffisait à rendre suspect. Dans cette effroyable
terreur du sabre, les yeux s'ouvraient tout grands:
--Tiens! mais voilà monsieur B. qui rentre depuis hier avec des
provisions!
Ou encore:
--Mais monsieur B. achète bien des journaux! Il en apporte deux ou
trois fois par jour.
Conclusion:
--Il doit garder quelque étranger chez lui... quelqu'un qui se cache...
quelqu'un de la Commune peut-être... Si on voyait?
Et le concierge, ou le voisin, monte, s'arrête à la porte de la
chambrette, écoute... Il entend causer... Mais on cause tout bas...
Le soir, on interroge discrètement le locataire. On va écouter de
nouveau... Sûrement il y a quelqu'un... Et en voilà assez pour être
dénoncé, empoigné. Et en route pour la prévôté.
Un de mes amis, très compromis, fut ainsi dénoncé parce qu'il envoyait
acheter une demi-douzaine de journaux chaque matin. Cela parut suspect.
Il fut pris et fit huit ans de bagne.
Un autre, enfermé chez un ami que ses occupations appelaient toute la
journée au dehors, eut le tort de fumer exagérément. L'odeur du tabac
qui passait sous la porte le dénonça. Il fut pris, lui aussi. Plus
heureux que le précédent, son amour de la cigarette ne lui coûta que la
déportation.
Je n'eus toutefois pas à me plaindre de mon séjour dans la chambrette.
Le seul supplice que j'aie enduré, pendant ma captivité forcée, fut
celui que m'infligea un voisin qui, du matin au soir, jouait avec une
féroce insistance de la flûte. Cette flûte inexorable fut pour moi
un cauchemar, et un cauchemar d'autant plus sérieux que l'animal en
voulait à cette infortunée _Marseillaise_, qu'il écorchait du reste
avec un rare bonheur.
La _Marseillaise_, c'était presque un chant séditieux, en ces heures de
réaction furieuse!
La _Marseillaise!_ Si un soldat allait monter, faire taire l'enragé
flûteur, l'arrêter peut-être, fouiller à nouveau ce sixième étage
suspect! Vraiment, j'en tremblais et j'enrageais chaque jour, jusqu'à
ce que le flûtiste eût remisé son instrument de torture. Je n'entendais
plus alors, dans le silence de l'état de siège, que l'appel lugubre
de la sentinelle, debout sous mes fenêtres, derrière les grilles de
l'église voisine.
--Qui vive! Au large!