II

_citoyen!_

La cour du Sénat--la petite cour qui s'ouvre sur la rue de Vaugirard,

et non la grande cour d'honneur qui fait face à la rue de Tournon--est

pleine de soldats, d'hommes de police, de gens de tout âge et de tous

costumes. Des hommes sont parqués dans les encoignures, immobiles, le

visage marqué d'une indéfinissable et navrante tristesse. D'autres

passent en courant, entourés de lignards, baïonnette au canon. Des

officiers, en tenue de campagne, revolver à la ceinture, sont accoudés

à la muraille ou se promènent en fumant. Dans un coin, un homme à

brassard tricolore cause avec animation. Il est entouré de trois ou

quatre soldats, dont un sergent-major, auxquels il semble donner des

ordres. Du doigt, il indique les bosquets qui font, à l'extrémité de la

cour, comme un grand rideau vert. Je ne saurai que tout à l'heure quel

effroyable spectacle cache ce rideau infâme.

Un feu de peloton éclate à droite. J'ai la sensation rapide que cela

a été tiré tout près de moi, peut-être, bien dans ces bosquets qui

viennent de passer devant ma prunelle. Je me retourne. Brusquement,

je me sens pousser par l'épaule, d'une main solide et pesante,

certainement cette même main qui m'a empoigné il y a deux minutes.

--Allons, allons! Qu'on ne traîne pas...

Nous sommes tous deux dans une petite salle obscure, où, confusément,

je sens que s'agitent des choses mystérieuses et cruelles. Je n'ai pas

besoin d'ouvrir longtemps les yeux pour que, rapidement, se détache,

pour ne jamais plus me quitter désormais, une vision d'horreur et de

sang.

Ah! la voilà bien cette cour martiale dont, depuis la défaite, on ne

prononce le nom qu'avec terreur. Je ne suis qu'à l'antichambre. C'est

déjà l'abattoir, avec des paquets grands ouverts étalés sur le sol et

d'où s'échappent des vêtements, des armes, des papiers...

Je suis debout, attendant je ne sais quoi. L'homme au brassard nous a

quittés. Il ne m'a rien demandé. A mon ami non plus. Pourquoi diable

nous a-t-il mis la main au collet? Certainement nous n'étions pas

dénoncés d'avance. Il ne nous connaissait ni l'un ni l'autre. C'est une

erreur et bien sûr, dès que nous allons donner nos noms--de faux noms

comme de juste--on va nous rendre à la liberté...

Devant moi, j'aperçois mon homme au brassard qui revient. Il se dirige

vers nous. Il est seul. Un autre, porteur comme lui du ruban tricolore,

le rejoint. Ils entrent.

--Mais, me dis-je en les regardant, ils n'ont pas l'air si canailles

que cela!

L'un d'eux a même une bonne grosse face réjouie, avec une tignasse

brune toute frisée, et de gros yeux noirs de caniche. L'autre, blond,

est plus dur de visage, avec une moustache en croc, qui le fait

ressembler à un gendarme déguisé.

Ce gendarme, je ne lui parlerai jamais... Mais l'autre? Si j'essayais?

Précisément, il s'approche. C'est lui qui prend la parole:

--Qu'est-ce que vous avez là, au bras?

--C'est un brassard de la Convention de Genève.

--Qu'est-ce que c'est que ça? Connais pas ce brassard.

Pour lui, bien sûr, il n'y a pas d'autre brassard que celui qu'il porte

fièrement à la manche de sa redingote noire, une redingote ample,

toute neuve, qui lui donne l'air pacifique et cossu d'un compagnon du

devoir. Ce mot Genève l'a du reste embêté. Je l'ai vu à son froncement

de sourcils. Genève? Genève? Il ne doit pas être bien ferré sur la

géographie.

--Allons, décidément, qu'est-ce que c'est que ça? reprend-il.

--C'est, dis-je en mettant dans ma phrase mon plus insinuant accent

de sincérité, c'est--et j'appuie bien sur les mots pour vaincre son

doute--c'est le brassard de la Convention Internationale de Genève.

Ah, ce qu'il bondit, mon homme!

--Internationale! Internationale! hurle-t-il avec une rage qui le fait

presque écumer. Ah! tu es de l'Internationale! Ah! nom de Dieu!

Et il se retourne, triomphant, vers les gendarmes, que je vois, assis

sur les banquettes, donner des signes d'approbation.

Et il gueule:

--L'Internationale!

Je veux répliquer. J'essaye de plaider ma cause. De quelle façon, hélas!

--Mais, citoyen, dis-je doucement, l'Intern...

--Citoyen! citoyen! Ah! nom de Dieu! ça, c'est encore plus fort... Ne

m'appelle pas citoyen... ou je te fous ma botte dans le cul.

Et d'une formidable poussée de sa large patte, le bon caniche de tout à

l'heure, subitement enragé, m'assied sur la banquette, où je m'écrase,

vaincu, atterré.

D'un geste violent l'homme au brassard ajoute:

--Et soignez-le, celui-là. Ça doit être un bon!

_entre les deux gendarmes_

A cette apostrophe, deux gendarmes se détachent de la longue banquette

où ils font comme une grosse tache bleue, semée de points brillants

qui sont les boutons d'uniforme, les pommeaux des sabres. Ils viennent

m'encadrer, si étroitement, que je sens leur corps épais me serrer

comme dans un étau.

Et je pense à part moi:

--Je suis foutu, cette fois. Tout à l'heure je pouvais encore m'en

tirer. Pris par hasard dans la rue, sans indication aucune, avec ma

figure de blanc bec, où pointe un semblant de moustache, pas l'air

d'un insurgé du tout, qui diable m'eût reconnu! Mais maintenant c'est

une autre affaire. Me voici signalé. J'ai appelé cet homme «citoyen».

Je ne puis être autre chose qu'un dangereux coquin... Citoyen! Quelle

mauvaise habitude nous avons prise vraiment pendant le siège! Sapristi!

Pourquoi ma langue a-t-elle fourché... Et dire que ma peau se trouve

compromise par un seul mot, trois simples syllabes...

Comment sortir de là?...

Il est à peu près dix heures. Je n'ai rien pris depuis la veille. Voici

quatre grandes heures que je cours les rues. Et avec quelles émotions!

Je revois un instant devant moi le cadavre du fédéré de la barricade de

la rue Racine, et, alignés, les morts insultés de la place Saint-Michel.

Un feu de peloton coupe mes rêveries...

J'examine la salle, l'antichambre où j'attends. Une salle nue, avec des

boiseries d'un gris sale. Tout autour, des bancs. Et, sur ces bancs,

d'autres gens, arrêtés comme moi, comme moi serrés aux flancs par des

gendarmes. Pas un mot, pas un souffle.

A deux pas, mon ami A... J'envie presque son sort. Il n'a pas parlé de

«citoyen». Si on allait le relâcher et me garder, moi tout seul! J'ai

comme un frisson d'envie, de jalousie, en songeant que, dans une heure,

il pourra être libre. Où serai-je, moi?

Je me mets à songer à tout ce qui pourrait m'aider à me sauver.

D'abord, je vais tout à l'heure donner un faux nom. Comment vais-je

m'appeler? Un nom bien bourgeois, qui n'éveille aucun soupçon. Et je

songe au nom d'un camarade de collège--le collège d'Étampes, où j'ai

commencé mes études--qui se présente à mon esprit. Langlois. Je me suis

appelé Langlois. Si les registres de la prévôté du Luxembourg ont été

conservés, on retrouverait ce nom:

«Langlois, arrêté rue de Vaugirard, neuf heures du matin, jeudi 25 mai.

Interrogé à une heure. Envoyé à la queue.»

J'expliquerai plus loin cette expression: «Envoyé à la queue».

A la cour martiale du Luxembourg, c'était la mort.

_ma montre_

Ai-je sur moi quelque chose qui puisse me dénoncer? Car on va me

fouiller. Je repasse dans ma mémoire le contenu de mes poches. Mes

cartes de la Commune, je les ai déchirées avant de sortir de l'hôtel

de la rue Cuvier. Je n'ai point d'autres papiers. De ce côté je suis

tranquille.

Subitement, je sens comme un fer rouge me brûler la gorge.

--Ma montre!... ma montre de cuivre!... Dans ma poche de gilet!...

C'est toi qui vas me dénoncer, montre de malheur...

Il y a huit jours, j'ai acheté une montre, une pauvre montre de cuivre

doré, qui m'a coûté la modique somme de neuf francs.

Sur le boîtier, j'ai gravé à la pointe du canif mon nom, mon adresse,

et, à côté, cette mention terrible: rédacteur du _Père Duchêne_.

Au-dessous, un _Vive la Commune, foutre!_... C'est ma condamnation

certaine.

Qui me délivrera de cette montre?

Comme je l'arracherais avec joie de mon gousset! Comme je l'écraserais

sous mes pieds! Comme je la pilerais en mille morceaux!

Mais, je suis pris entre mes deux gendarmes... Prisonnier. Réduit à

l'immobilité... Allez donc mettre la main à la poche, tirer cette

montre? Où la jeter? On la ramasserait. On lirait l'inscription

dénonciatrice.

Et cependant, j'étire lentement mon bras... Je le glisse jusqu'à ma

poche... Je saisis la montre, que je serre dans ma main... Je passe le

bras derrière le dos... Je l'allonge jusqu'à la banquette... Et, avec

un battement de cœur, lentement, silencieusement, j'ouvre la main...

La montre s'échappe... Elle est tombée... Moi seul ai entendu un petit

bruit sec... Personne n'a sourcillé autour de moi...

Oh! la brave, l'excellente montre, que je maudissais tout à l'heure!

Elle ne m'en a pas voulu d'avoir bossué peut-être sa coquille dorée...

Je suis tout joyeux de cette délivrance. Je n'ai plus rien dans mes

poches. Ah! maintenant, il peut venir, le grand prévôt! je lui dirai

que je suis M. Langlois, un brave jeune homme d'étudiant, qui n'a

mis un brassard à la croix rouge de Genève que pour marcher plus

tranquillement dans la rue, et qui n'est pas, mais pas du tout de la

Commune...

Je me suis demandé souvent, et je me demande encore, en contant cet

épisode de mon passage à la cour martiale, qui peut bien avoir trouvé

ma montre. Qu'il me la rapporte, celui-là, s'il l'a encore. Je lui

promets une honnête récompense.

_le Socialisme_

Ma victoire devait vite avoir son revers.

J'avais à peine reconquis un instant de repos et de confiance, que

je fus rappelé au sentiment de la réalité par l'entrée d'un groupe,

soldats, policiers, prisonniers, qui fit bruyamment irruption dans la

salle.

Je comptai une demi-douzaine d'infortunés que l'on venait très

probablement de rafler dans une perquisition. Je les vois encore devant

moi. L'un, un grand diable, avait un pantalon de garde national. Il

était en bras de chemise. Sa figure, creusée de fatigue, disait assez

qu'il s'était battu, qu'il était rentré au logis et, là, qu'il avait

été pris, dénoncé probablement par un voisin. Deux jeunes gens, deux

femmes, l'une d'elles avec un enfant dans les bras.

Ils allèrent se ranger contre la muraille.

Les deux hommes de police jetèrent à terre un énorme paquet, qu'ils

se mirent en devoir d'ouvrir. J'en vis s'échapper des livres. Je

retrouve dans mes notes, transcrites dès que j'eus mis le pied sur la

terre hospitalière, le nom d'un de ces livres qui roula près de moi: LE

SOCIALISME, par Th. Besnard, rédacteur du _Siècle_.[8]

[8] Le titre exact du livre est: _Le Socialisme d'hier et celui

d'aujourd'hui_, par Th.-N. Besnard. Paris, Guillaumin. 1870.

L'un des agents l'avait ramassé, ce livre. Et il jetait des regards

furibonds sur les deux jeunes gens chez lesquels ce livre avait été

saisi.

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 6 / 109 题