TROISIEME PARTIE

Cependant, quelque rempli et quelque occupé que je fusse de cette

nouvelle liaison avec la reine, je tenais à madame de Thémines par une

inclination naturelle que je ne pouvais vaincre. Il me parut qu'elle

cessait de m'aimer, et, au lieu que, si j'eusse été sage, je me fusse

servi du changement qui paraissait en elle pour aider à me guérir, mon

amour en redoubla, et je me conduisais si mal, que la reine eut quelque

connaissance de cet attachement. La jalousie est naturelle aux personnes

de sa nation, et peut-être que cette princesse a pour moi des sentiments

plus vifs qu'elle ne pense elle-même. Mais enfin le bruit que j'étais

amoureux lui donna de si grandes inquiétudes et de si grands chagrins

que je me crus cent fois perdu auprès d'elle. Je la rassurai enfin à

force de soins, de soumissions et de faux serments; mais je n'aurais pu

la tromper longtemps, si le changement de madame de Thémines ne m'avait

détaché d'elle malgré moi. Elle me fit voir qu'elle ne m'aimait plus; et

j'en fus si persuadé, que je fus contraint de ne la pas tourmenter

davantage, et de la laisser en repos. Quelque temps après, elle

m'écrivit cette lettre que j'ai perdue. J'appris par là qu'elle avait su

le commerce que j'avais eu avec cette autre femme dont je vous ai parlé,

et que c'était la cause de son changement. Comme je n'avais plus rien

alors qui me partageât, la reine était assez contente de moi; mais comme

les sentiments que j'ai pour elle ne sont pas d'une nature à me rendre

incapable de tout autre attachement, et que l'on n'est pas amoureux par

sa volonté, je le suis devenu de madame de Martigues, pour qui j'avais

déjà eu beaucoup d'inclination pendant qu'elle était Villemontais, fille

de la reine dauphine. J'ai lieu de croire que je n'en suis pas haï; la

discrétion que je lui fais paraître, et dont elle ne sait pas toutes les

raisons, lui est agréable. La reine n'a aucun soupçon sur son sujet;

mais elle en a un autre qui n'est guère moins fâcheux. Comme madame de

Martigues est toujours chez la reine dauphine, j'y vais aussi beaucoup

plus souvent que de coutume. La reine s'est imaginé que c'est de cette

princesse que je suis amoureux. Le rang de la reine dauphine qui est

égal au sien, et la beauté et la jeunesse qu'elle a au-dessus d'elle,

lui donnent une jalousie qui va jusqu'à la fureur, et une haine contre

sa belle-fille qu'elle ne saurait plus cacher. Le cardinal de Lorraine,

qui me paraît depuis longtemps aspirer aux bonnes grâces de la reine, et

qui voit bien que j'occupe une place qu'il voudrait remplir, sous

prétexte de raccommoder madame la dauphine avec elle, est entré dans les

différends qu'elles ont eu ensemble. Je ne doute pas qu'il n'ait démêlé

le véritable sujet de l'aigreur de la reine, et je crois qu'il me rend

toutes sortes de mauvais offices, sans lui laisser voir qu'il a dessein

de me les rendre. Voilà l'état où sont les choses à l'heure que je vous

parle. Jugez quel effet peut produire la lettre que j'ai perdue, et que

mon malheur m'a fait mettre dans ma poche, pour la rendre à madame de

Thémines. Si la reine voit cette lettre, elle connaîtra que je l'ai

trompée, et que presque dans le temps que je la trompais pour madame de

Thémines, je trompais madame de Thémines pour une autre; jugez quelle

idée cela lui peut donner de moi, et si elle peut jamais se fier à mes

paroles. Si elle ne voit point cette lettre, que lui dirai-je? Elle sait

qu'on l'a remise entre les mains de madame la dauphine; elle croira que

Châtelart a reconnu l'écriture de cette reine, et que la lettre est

d'elle; elle s'imaginera que la personne dont on témoigne de la jalousie

est peut-être elle-même; enfin, il n'y a rien qu'elle n'ait lieu de

penser, et il n'y a rien que je ne doive craindre de ses pensées.

Ajoutez à cela que je suis vivement touché de madame de Martigues;

qu'assurément madame la dauphine lui montrera cette lettre qu'elle

croira écrite depuis peu; ainsi je serai également brouillé, et avec la

personne du monde que j'aime le plus, et avec la personne du monde que

je dois le plus craindre. Voyez après cela si je n'ai pas raison de vous

conjurer de dire que la lettre est à vous, et de vous demander, en

grâce, de l'aller retirer des mains de madame la dauphine.»

--Je vois bien, dit monsieur de Nemours, que l'on ne peut être dans un

plus grand embarras que celui où vous êtes, et il faut avouer que vous

le méritez. On m'a accusé de n'être pas un amant fidèle, et d'avoir

plusieurs galanteries à la fois; mais vous me passez de si loin, que je

n'aurais seulement osé imaginer les choses que vous avez entreprises.

Pouviez-vous prétendre de conserver madame de Thémines en vous engageant

avec la reine? et espériez-vous de vous engager avec la reine et de la

pouvoir tromper? Elle est italienne et reine, et par conséquent pleine

de soupçons, de jalousie et d'orgueil; quand votre bonne fortune, plutôt

que votre bonne conduite, vous a ôté des engagements où vous étiez, vous

en avez pris de nouveaux, et vous vous êtes imaginé qu'au milieu de la

cour, vous pourriez aimer madame de Martigues, sans que la reine s'en

aperçût. Vous ne pouviez prendre trop de soins de lui ôter la honte

d'avoir fait les premiers pas. Elle a pour vous une passion violente:

votre discrétion vous empêche de me le dire, et la mienne de vous le

demander; mais enfin elle vous aime, elle a de la défiance, et la vérité

est contre vous.

--Est-ce à vous à m'accabler de réprimandes, interrompit le vidame, et

votre expérience ne vous doit-elle pas donner de l'indulgence pour mes

fautes? Je veux pourtant bien convenir que j'ai tort; mais songez, je

vous conjure, à me tirer de l'abîme où je suis. Il me paraît qu'il

faudrait que vous vissiez la reine dauphine sitôt qu'elle sera éveillée,

pour lui redemander cette lettre, comme l'ayant perdue.

--Je vous ai déjà dit, reprit monsieur de Nemours, que la proposition

que vous me faites est un peu extraordinaire, et que mon intérêt

particulier m'y peut faire trouver des difficultés; mais de plus, si

l'on a vu tomber cette lettre de votre poche, il me paraît difficile de

persuader qu'elle soit tombée de la mienne.

--Je croyais vous avoir appris, répondit le vidame, que l'on a dit à la

reine dauphine que c'était de la vôtre qu'elle était tombée.

--Comment! reprit brusquement monsieur de Nemours, qui vit dans ce

moment les mauvais offices que cette méprise lui pouvait faire auprès de

madame de Clèves, l'on a dit à la reine dauphine que c'est moi qui ai

laissé tomber cette lettre?

--Oui, reprit le vidame, on le lui a dit. Et ce qui a fait cette

méprise, c'est qu'il y avait plusieurs gentilshommes des reines dans une

des chambres du jeu de paume où étaient nos habits, et que vos gens et

les miens les ont été quérir. En même temps la lettre est tombée; ces

gentilshommes l'ont ramassée et l'ont lue tout haut. Les uns ont cru

qu'elle était à vous, et les autres à moi. Châtelart qui l'a prise et à

qui je viens de la faire demander, a dit qu'il l'avait donnée à la reine

dauphine, comme une lettre qui était à vous; et ceux qui en ont parlé à

la reine ont dit par malheur qu'elle était à moi; ainsi vous pouvez

faire aisément ce que je souhaite, et m'ôter de l'embarras où je suis.

Monsieur de Nemours avait toujours fort aimé le vidame de Chartres, et

ce qu'il était à madame de Clèves le lui rendait encore plus cher.

Néanmoins il ne pouvait se résoudre à prendre le hasard qu'elle entendît

parler de cette lettre, comme d'une chose où il avait intérêt. Il se mit

à rêver profondément, et le vidame se doutant à peu près du sujet de sa

rêverie:

--Je crois bien, lui dit-il, que vous craignez de vous brouiller avec

votre maîtresse, et même vous me donneriez lieu de croire que c'est avec

la reine dauphine, si le peu de jalousie que je vous vois de monsieur

d'Anville ne m'en ôtait la pensée; mais, quoi qu'il en soit, il est

juste que vous ne sacrifiez pas votre repos au mien, et je veux bien

vous donner les moyens de faire voir à celle que vous: voilà un billet

de madame d'Amboise, qui est amie de madame de Thémines, et à qui elle

s'est fiée de tous les sentiments qu'elle a eus pour moi. Par ce billet

elle me redemande cette lettre de son amie, que j'ai perdue; mon nom est

sur le billet; et ce qui est dedans prouve sans aucun doute que la

lettre que l'on me redemande est la même que l'on a trouvée. Je vous

remets ce billet entre les mains, et je consens que vous le montriez à

votre maîtresse pour vous justifier. Je vous conjure de ne perdre pas

un moment, et d'aller dès ce matin chez madame la dauphine.

Monsieur de Nemours le promit au vidame de Chartres, et prit le billet

de madame d'Amboise; néanmoins son dessein n'était pas de voir la reine

dauphine, et il trouvait qu'il avait quelque chose de plus pressé à

faire. Il ne doutait pas qu'elle n'eût déjà parlé de la lettre à madame

de Clèves, et il ne pouvait supporter qu'une personne qu'il aimait si

éperdument eût lieu de croire qu'il eût quelque attachement pour une

autre.

Il alla chez elle à l'heure qu'il crut qu'elle pouvait être éveillée, et

lui fit dire qu'il ne demanderait pas à avoir l'honneur de la voir à une

heure si extraordinaire, si une affaire de conséquence ne l'y obligeait.

Madame de Clèves était encore au lit, l'esprit aigri et agité de tristes

pensées, qu'elle avait eues pendant la nuit. Elle fut extrêmement

surprise, lorsqu'on lui dit que monsieur de Nemours la demandait;

l'aigreur où elle était ne la fit pas balancer à répondre qu'elle était

malade, et qu'elle ne pouvait lui parler.

Ce prince ne fut pas blessé de ce refus, une marque de froideur dans un

temps où elle pouvait avoir de la jalousie n'était pas un mauvais

augure. Il alla à l'appartement de monsieur de Clèves, et lui dit qu'il

venait de celui de madame sa femme: qu'il était bien fâché de ne la

pouvoir entretenir, parce qu'il avait à lui parler d'une affaire

importante pour le vidame de Chartres. Il fit entendre en peu de mots à

monsieur de Clèves la conséquence de cette affaire, et monsieur de

Clèves le mena à l'heure même dans la chambre de sa femme. Si elle n'eût

point été dans l'obscurité, elle eût eu peine à cacher son trouble et

son étonnement de voir entrer monsieur de Nemours conduit par son mari.

Monsieur de Clèves lui dit qu'il s'agissait d'une lettre, où l'on avait

besoin de son secours pour les intérêts du vidame, qu'elle verrait avec

monsieur de Nemours ce qu'il y avait à faire, et que, pour lui, il s'en

allait chez le roi qui venait de l'envoyer quérir.

Monsieur de Nemours demeura seul auprès de madame de Clèves, comme il le

pouvait souhaiter.

--Je viens vous demander, Madame, lui dit-il, si madame la dauphine ne

vous a point parlé d'une lettre que Châtelart lui remit hier entre les

mains.

--Elle m'en a dit quelque chose, répondit madame de Clèves; mais je ne

vois pas ce que cette lettre a de commun avec les intérêts de mon oncle,

et je vous puis assurer qu'il n'y est pas nommé.

--Il est vrai, Madame, répliqua monsieur de Nemours, il n'y est pas

nommé, néanmoins elle s'adresse à lui, et il lui est très important que

vous la retiriez des mains de madame la dauphine.

--J'ai peine à comprendre, reprit madame de Clèves, pourquoi il lui

importe que cette lettre soit vue, et pourquoi il faut la redemander

sous son nom.

--Si vous voulez vous donner le loisir de m'écouter, Madame, dit

monsieur de Nemours, je vous ferai bientôt voir la vérité, et vous

apprendrez des choses si importantes pour monsieur le vidame, que je ne

les aurais pas même confiées à monsieur le prince de Clèves, si je

n'avais eu besoin de son secours pour avoir l'honneur de vous voir.

--Je pense que tout ce que vous prendriez la peine de me dire serait

inutile, répondit madame de Clèves avec un air assez sec, et il vaut

mieux que vous alliez trouver la reine dauphine et que, sans chercher de

détours, vous lui disiez l'intérêt que vous avez à cette lettre, puisque

aussi bien on lui a dit qu'elle vient de vous.

L'aigreur que monsieur de Nemours voyait dans l'esprit de madame de

Clèves lui donnait le plus sensible plaisir qu'il eût jamais eu, et

balançait son impatience de se justifier.

--Je ne sais, Madame, reprit-il, ce qu'on peut avoir dit à madame la

dauphine; mais je n'ai aucun intérêt à cette lettre, et elle s'adresse à

monsieur le vidame.

--Je le crois, répliqua madame de Clèves; mais on a dit le contraire à

la reine dauphine, et il ne lui paraîtra pas vraisemblable que les

lettres de monsieur le vidame tombent de vos poches. C'est pourquoi à

moins que vous n'ayez quelque raison que je ne sais point, à cacher la

vérité à la reine dauphine, je vous conseille de la lui avouer.

--Je n'ai rien à lui avouer, reprit-il, la lettre ne s'adresse pas à

moi, et s'il y a quelqu'un que je souhaite d'en persuader, ce n'est pas

madame la dauphine. Mais Madame, comme il s'agit en ceci de la fortune

de monsieur le vidame, trouvez bon que je vous apprenne des choses qui

sont même dignes de votre curiosité.

Madame de Clèves témoigna par son silence qu'elle était prête à

l'écouter, et monsieur de Nemours lui conta le plus succinctement qu'il

lui fut possible, tout ce qu'il venait d'apprendre du vidame. Quoique ce

fussent des choses propres à donner de l'étonnement, et à être écoutées

avec attention, madame de Clèves les entendit avec une froideur si

grande qu'il semblait qu'elle ne les crût pas véritables, ou qu'elles

lui fussent indifférentes. Son esprit demeura dans cette situation,

jusqu'à ce que monsieur de Nemours lui parlât du billet de madame

d'Amboise, qui s'adressait au vidame de Chartres et qui était la preuve

de tout ce qu'il lui venait de dire. Comme madame de Clèves savait que

cette femme était amie de madame de Thémines, elle trouva une apparence

de vérité à ce que lui disait monsieur de Nemours, qui lui fit penser

que la lettre ne s'adressait peut être pas à lui. Cette pensée la tira

tout d'un coup et malgré elle, de là froideur qu'elle avait eue

jusqu'alors. Ce prince, après lui avoir lu ce billet qui faisait sa

justification, le lui présenta pour le lire et lui dit qu'elle en

pouvait connaître l'écriture; elle ne put s'empêcher de le prendre, de

regarder le dessus pour voir s'il s'adressait au vidame de Chartres, et

de le lire tout entier pour juger si la lettre que l'on redemandait

était la même qu'elle avait entre les mains. Monsieur de Nemours lui dit

encore tout ce qu'il crut propre à la persuader; et comme on persuade

aisément une vérité agréable, il convainquit madame de Clèves qu'il

n'avait point de part à cette lettre.

Elle commença alors à raisonner avec lui sur l'embarras et le péril où

était le vidame, à le blâmer de sa méchante conduite, à chercher les

moyens de le secourir; elle s'étonna du procédé de la reine, elle avoua

à monsieur de Nemours qu'elle avait la lettre, enfin sitôt qu'elle le

crut innocent, elle entra avec un esprit ouvert et tranquille dans les

mêmes choses qu'elle semblait d'abord ne daigner pas entendre. Ils

convinrent qu'il ne fallait point rendre la lettre à la reine dauphine,

de peur qu'elle ne la montrât à madame de Martigues, qui connaissait

l'écriture de madame de Thémines et qui aurait aisément deviné par

l'intérêt qu'elle prenait au vidame, qu'elle s'adressait à lui. Ils

trouvèrent aussi qu'il ne fallait pas confier à la reine dauphine tout

ce qui regardait la reine, sa belle-mère. Madame de Clèves, sous le

prétexte des affaires de son oncle, entrait avec plaisir à garder tous

les secrets que monsieur de Nemours lui confiait.

Ce prince ne lui eût pas toujours parlé des intérêts du vidame, et la

liberté où il se trouvait de l'entretenir lui eût donné une hardiesse

qu'il n'avait encore osé prendre, si l'on ne fût venu dire à madame de

Clèves que la reine dauphine lui ordonnait de l'aller trouver. Monsieur

de Nemours fut contraint de se retirer; il alla trouver le vidame pour

lui dire qu'après l'avoir quitté, il avait pensé qu'il était plus à

propos de s'adresser à madame de Clèves qui était sa nièce, que d'aller

droit à madame la dauphine. Il ne manqua pas de raisons pour faire

approuver ce qu'il avait fait et pour en faire espérer un bon succès.

Cependant madame de Clèves s'habilla en diligence pour aller chez la

reine. A peine parut-elle dans sa chambre, que cette princesse la fit

approcher et lui dit tout bas:

--Il y a deux heures que je vous attends, et jamais je n'ai été si

embarrassée à déguiser la vérité que je l'ai été ce matin. La reine a

entendu parler de la lettre que je vous donnai hier; elle croit que

c'est le vidame de Chartres qui l'a laissé tomber. Vous savez qu'elle y

prend quelque intérêt: elle a fait chercher cette lettre, elle l'a fait

demander à Châtelart; il a dit qu'il me l'avait donnée: on me l'est venu

demander sur le prétexte que c'était une jolie lettre qui donnait de la

curiosité à la reine. Je n'ai osé dire que vous l'aviez, je crus qu'elle

s'imaginerait que je vous l'avais mise entre les mains à cause du vidame

votre oncle, et qu'il y aurait une grande intelligence entre lui et moi.

Il m'a déjà paru qu'elle souffrait avec peine qu'il me vît souvent, de

sorte que j'ai dit que la lettre était dans les habits que j'avais hier,

et que ceux qui en avaient la clef étaient sortis. Donnez-moi

promptement cette lettre, ajouta-t-elle, afin que je la lui envoie, et

que je la lise avant que de l'envoyer pour voir si je n'en connaîtrai

point l'écriture.

Madame de Clèves se trouva encore plus embarrassée qu'elle n'avait

pensé.

--Je ne sais, Madame comment vous ferez, répondit-elle; car monsieur de

Clèves, à qui je l'avais donnée à lire, l'a rendue à monsieur de Nemours

qui est venu dès ce matin le prier de vous la redemander. Monsieur de

Clèves a eu l'imprudence de lui dire qu'il l'avait, et il a eu la

faiblesse de céder aux prières que monsieur de Nemours lui a faites de

la lui rendre.

--Vous me mettez dans le plus grand embarras où je puisse jamais être,

repartit madame la dauphine, et vous avez tort d'avoir rendu cette

lettre à monsieur de Nemours; puisque c'était moi qui vous l'avais

donnée, vous ne deviez point la rendre sans ma permission. Que

voulez-vous que je dise à la reine, et que pourra-t-elle s'imaginer?

Elle croira et avec apparence que cette lettre me regarde, et qu'il y a

quelque chose entre le vidame et moi. Jamais on ne lui persuadera que

cette lettre soit à monsieur de Nemours.

--Je suis très affligée, répondit madame de Clèves, de l'embarras que je

vous cause. Je le crois aussi grand qu'il est; mais c'est la faute de

monsieur de Clèves et non pas la mienne.

--C'est la vôtre, répliqua madame la dauphine, de lui avoir donné la

lettre, et il n'y a que vous de femme au monde qui fasse confidence à

son mari de toutes les choses qu'elle sait.

--Je crois que j'ai tort, Madame, répliqua madame de Clèves; mais songez

à réparer ma faute et non pas à l'examiner.

--Ne vous souvenez-vous point, à peu près, de ce qui est dans cette

lettre? dit alors la reine dauphine.

--Oui, Madame, répondit-elle, je m'en souviens, et l'ai relue plus d'une

fois.

--Si cela est, reprit madame la dauphine, il faut que vous alliez tout à

l'heure la faire écrire d'une main inconnue. Je l'enverrai à la reine:

elle ne la montrera pas à ceux qui l'ont vue. Quand elle le ferait, je

soutiendrai toujours que c'est celle que Châtelart m'a donnée, et il

n'oserait dire le contraire.

Madame de Clèves entra dans cet expédient, et d'autant plus qu'elle

pensait qu'elle enverrait quérir monsieur de Nemours pour ravoir la

lettre même, afin de la faire copier mot à mot, et d'en faire à peu près

imiter l'écriture, et elle crut que la reine y serait infailliblement

trompée. Sitôt qu'elle fut chez elle, elle conta à son mari l'embarras

de madame la dauphine, et le pria d'envoyer chercher monsieur de

Nemours. On le chercha; il vint en diligence. Madame de Clèves lui dit

tout ce qu'elle avait déjà appris à son mari, et lui demanda la lettre;

mais monsieur de Nemours répondit qu'il l'avait déjà rendue au vidame de

Chartres qui avait eu tant de joie de la ravoir et de se trouver hors

du péril qu'il aurait couru, qu'il l'avait renvoyée à l'heure même à

l'amie de madame de Thémines. Madame de Clèves se retrouva dans un

nouvel embarras, et enfin après avoir bien consulté, ils résolurent de

faire la lettre de mémoire. Ils s'enfermèrent pour y travailler; on

donna ordre à la porte de ne laisser entrer personne, et on renvoya tous

les gens de monsieur de Nemours. Cet air de mystère et de confidence

n'était pas d'un médiocre charme pour ce prince, et même pour madame de

Clèves. La présence de son mari et les intérêts du vidame de Chartres la

rassuraient en quelque sorte sur ses scrupules. Elle ne sentait que le

plaisir de voir monsieur de Nemours, elle en avait une joie pure et sans

mélange qu'elle n'avait jamais sentie: cette joie lui donnait une

liberté et un enjouement dans l'esprit que monsieur de Nemours ne lui

avait jamais vus, et qui redoublaient son amour. Comme il n'avait point

eu encore de si agréables moments, sa vivacité en était augmentée; et

quand madame de Clèves voulut commencer à se souvenir de la lettre et à

l'écrire, ce prince, au lieu de lui aider sérieusement, ne faisait que

l'interrompre et lui dire des choses plaisantes. Madame de Clèves entra

dans le même esprit de gaieté, de sorte qu'il y avait déjà longtemps

qu'ils étaient enfermés, et on était déjà venu deux fois de la part de

la reine dauphine pour dire à madame de Clèves de se dépêcher, qu'ils

n'avaient pas encore fait la moitié de la lettre.

Monsieur de Nemours était bien aise de faire durer un temps qui lui

était si agréable, et oubliait les intérêts de son ami. Madame de Clèves

ne s'ennuyait pas, et oubliait aussi les intérêts de son oncle. Enfin à

peine, à quatre heures, la lettre était-elle achevée, et elle était si

mal, et l'écriture dont on la fit copier ressemblait si peu à celle que

l'on avait eu dessein d'imiter, qu'il eût fallu que la reine n'eût guère

pris de soin d'éclaircir la vérité pour ne la pas connaître. Aussi n'y

fut-elle pas trompée, quelque soin que l'on prît de lui persuader que

cette lettre s'adressait à monsieur de Nemours. Elle demeura convaincue,

non seulement qu'elle était au vidame de Chartres; mais elle crut que la

reine dauphine y avait part, et qu'il y avait quelque intelligence entre

eux. Cette pensée augmenta tellement la haine qu'elle avait pour cette

princesse, qu'elle ne lui pardonna jamais, et qu'elle la persécuta

jusqu'à ce qu'elle l'eût fait sortir de France.

Pour le vidame de Chartres, il fut ruiné auprès d'elle, et soit que le

cardinal de Lorraine se fût déjà rendu maître de son esprit, ou que

l'aventure de cette lettre qui lui fit voir qu'elle était trompée lui

aidât à démêler les autres tromperies que le vidame lui avait déjà

faites, il est certain qu'il ne put jamais se raccommoder sincèrement

avec elle. Leur liaison se rompit, et elle le perdit ensuite à la

conjuration d'Amboise où il se trouva embarrassé.

Après qu'on eut envoyé la lettre à madame la dauphine, monsieur de

Clèves et monsieur de Nemours s'en allèrent. Madame de Clèves demeura

seule, et sitôt qu'elle ne fut plus soutenue par cette joie que donne la

présence de ce que l'on aime, elle revint comme d'un songe; elle regarda

avec étonnement la prodigieuse différence de l'état où elle était le

soir, d'avec celui où elle se trouvait alors; elle se remit devant les

yeux l'aigreur et la froideur qu'elle avait fait paraître à monsieur de

Nemours, tant qu'elle avait cru que la lettre de madame de Thémines

s'adressait à lui; quel calme et quelle douceur avaient succédé à cette

aigreur, sitôt qu'il l'avait persuadée que cette lettre ne le regardait

pas. Quand elle pensait qu'elle s'était reproché comme un crime, le jour

précédent, de lui avoir donné des marques de sensibilité que la seule

compassion pouvait avoir fait naître et que, par son aigreur, elle lui

avait fait paraître des sentiments de jalousie qui étaient des preuves

certaines de passion, elle ne se reconnaissait plus elle-même. Quand

elle pensait encore que monsieur de Nemours voyait bien qu'elle

connaissait son amour, qu'il voyait bien aussi que malgré cette

connaissance elle ne l'en traitait pas plus mal en présence même de son

mari, qu'au contraire elle ne l'avait jamais regardé si favorablement,

qu'elle était cause que monsieur de Clèves l'avait envoyé quérir, et

qu'ils venaient de passer une après-dînée ensemble en particulier, elle

trouvait qu'elle était d'intelligence avec monsieur de Nemours, qu'elle

trompait le mari du monde qui méritait le moins d'être trompé, et elle

était honteuse de paraître si peu digne d'estime aux yeux même de son

amant. Mais ce qu'elle pouvait moins supporter que tout le reste, était

le souvenir de l'état où elle avait passé la nuit, et les cuisantes

douleurs que lui avait causées la pensée que monsieur de Nemours aimait

ailleurs et qu'elle était trompée.

Elle avait ignoré jusqu'alors les inquiétudes mortelles de la défiance

et de la jalousie; elle n'avait pensé qu'à se défendre d'aimer monsieur

de Nemours, et elle n'avait point encore commencé à craindre qu'il en

aimât une autre. Quoique les soupçons que lui avait donnés cette lettre

fussent effacés, ils ne laissèrent pas de lui ouvrir les yeux sur le

hasard d'être trompée, et de lui donner des impressions de défiance et

de jalousie qu'elle n'avait jamais eues. Elle fut étonnée de n'avoir

point encore pensé combien il était peu vraisemblable qu'un homme comme

monsieur de Nemours, qui avait toujours fait paraître tant de légèreté

parmi les femmes, fût capable d'un attachement sincère et durable. Elle

trouva qu'il était presque impossible qu'elle pût être contente de sa

passion. «Mais quand je le pourrais être, disait-elle, qu'en veux-je

faire? Veux-je la souffrir? Veux-je y répondre? Veux-je m'engager dans

une galanterie? Veux-je manquer à monsieur de Clèves? Veux-je me manquer

à moi-même? Et veux-je enfin m'exposer aux cruels repentirs et aux

mortelles douleurs que donne l'amour? Je suis vaincue et surmontée par

une inclination qui m'entraîne malgré moi. Toutes mes résolutions sont

inutiles; je pensai hier tout ce que je pense aujourd'hui, et je fais

aujourd'hui tout le contraire de ce que je résolus hier. Il faut

m'arracher de la présence de monsieur de Nemours; il faut m'en aller à

la campagne, quelque bizarre que puisse paraître mon voyage; et si

monsieur de Clèves s'opiniâtre à l'empêcher ou à en vouloir savoir les

raisons, peut-être lui ferai-je le mal, et à moi-même aussi, de les lui

apprendre.» Elle demeura dan cette résolution, et passa tout le soir

chez elle, sans aller savoir de madame la dauphine ce qui était arrivé

de la fausse lettre du vidame.

Quand monsieur de Clèves fut revenu, elle lui dit qu'elle voulait aller

à la campagne, qu'elle se trouvait mal et qu'elle avait besoin de

prendre l'air. Monsieur de Clèves, à qui elle paraissait d'une beauté

qui ne lui persuadait pas que ses maux fussent considérables, se moqua

d'abord de la proposition de ce voyage, et lui répondit qu'elle oubliait

que les noces des princesses et le tournoi s'allaient faire, et qu'elle

n'avait pas trop de temps pour se préparer à y paraître avec la même

magnificence que les autres femmes. Les raisons de son mari ne la

firent pas changer de dessein; elle le pria de trouver bon que pendant

qu'il irait à Compiègne avec le roi, elle allât à Coulommiers, qui était

une belle maison à une journée de Paris, qu'ils faisaient bâtir avec

soin. Monsieur de Clèves y consentit; elle y alla dans le dessein de

n'en pas revenir sitôt, et le roi partit pour Compiègne, où il ne devait

être que peu de jours.

Monsieur de Nemours avait eu bien de la douleur de n'avoir point revu

madame de Clèves depuis cette après-dînée qu'il avait passée avec elle

si agréablement et qui avait augmenté ses espérances. Il avait une

impatience de la revoir qui ne lui donnait point de repos, de sorte que

quand le roi revint à Paris, il résolut d'aller chez sa soeur, la

duchesse de Mercoeur, qui était à la campagne assez près de Coulommiers.

Il proposa au vidame d'y aller avec lui, qui accepta aisément cette

proposition; et monsieur de Nemours la fit dans l'espérance de voir

madame de Clèves et d'aller chez elle avec le vidame.

Madame de Mercoeur les reçut avec beaucoup de joie, et ne pensa qu'à les

divertir et à leur donner tous les plaisirs de la campagne. Comme ils

étaient à la chasse à courir le cerf, monsieur de Nemours s'égara dans

la forêt. En s'enquérant du chemin qu'il devait tenir pour s'en

retourner, il sut qu'il était proche de Coulommiers. A ce mot de

Coulommiers, sans faire aucune réflexion et sans savoir quel était son

dessein, il alla à toute bride du côté qu'on le lui montrait. Il arriva

dans la forêt, et se laissa conduire au hasard par des routes faites

avec soin, qu'il jugea bien qui conduisaient vers le château. Il trouva

au bout de ces routes un pavillon, dont le dessous était un grand salon

accompagné de deux cabinets, dont l'un était ouvert sur un jardin de

fleurs, qui n'était séparé de la forêt que par des palissades, et le

second donnait sur une grande allée du parc. Il entra dans le pavillon,

et il se serait arrêté à en regarder la beauté, sans qu'il vit venir par

cette allée du parc monsieur et madame de Clèves, accompagnés d'un grand

nombre de domestiques. Comme il ne s'était pas attendu à trouver

monsieur de Clèves, qu'il avait laissé auprès du roi, son premier

mouvement le porta à se cacher: il entra dans le cabinet qui donnait sur

le jardin de fleurs, dans la pensée d'en ressortir par une porte qui

était ouverte sur la forêt; mais voyant que madame de Clèves et son mari

s'étaient assis sous le pavillon, que leurs domestiques demeuraient dans

le parc, et qu'ils ne pouvaient venir à lui sans passer dans le lieu où

étaient monsieur et madame de Clèves, il ne put se refuser le plaisir de

voir cette princesse, ni résister à la curiosité d'écouter la

conversation avec un mari qui lui donnait plus de jalousie qu'aucun de

ses rivaux.

Il entendit que monsieur de Clèves disait à sa femme:

--Mais pourquoi ne voulez-vous point revenir à Paris? Qui vous peut

retenir à la campagne? Vous avez depuis quelque temps un goût pour la

solitude qui m'étonne et qui m'afflige parce qu'il nous sépare. Je vous

trouve même plus triste que de coutume, et je crains que vous n'ayez

quelque sujet d'affliction.

--Je n'ai rien de fâcheux dans l'esprit, répondit-elle avec un air

embarrassé; mais le tumulte de la cour est si grand, et il y a toujours

un si grand monde chez vous, qu'il est impossible que le corps et

l'esprit ne se lassent, et que l'on ne cherche du repos.

--Le repos, répliqua-t-il, n'est guère propre pour une personne de votre

âge. Vous êtes chez vous et dans la cour, d'une sorte à ne vous pas

donner de lassitude, et je craindrais plutôt que vous ne fussiez bien

aise d'être séparée de moi.

--Vous me feriez une grande injustice d'avoir cette pensée, reprit-elle

avec un embarras qui augmentait toujours; mais je vous supplie de me

laisser ici. Si vous y pouviez demeurer, j'en aurais beaucoup de joie,

pourvu que vous y demeurassiez seul, et que vous voulussiez bien n'y

avoir point ce nombre infini de gens qui ne vous quittent quasi jamais.

--Ah! Madame! s'écria monsieur de Clèves, votre air et vos paroles me

font voir que vous avez des raisons pour souhaiter d'être seule, que je

ne sais point, et je vous conjure de me les dire.

Il la pressa longtemps de les lui apprendre sans pouvoir l'y obliger; et

après qu'elle se fût défendue d'une manière qui augmentait toujours la

curiosité de son mari, elle demeura dans un profond silence, les yeux

baissés; puis tout d'un coup prenant la parole et le regardant:

--Ne me contraignez point, lui dit-elle, à vous avouer une chose que je

n'ai pas la force de vous avouer, quoique j'en aie eu plusieurs fois le

dessein. Songez seulement que la prudence ne veut pas qu'une femme de

mon âge, et maîtresse de sa conduite, demeure exposée au milieu de la

cour.

--Que me faites-vous envisager, Madame! s'écria monsieur de Clèves. Je

n'oserais vous le dire de peur de vous offenser.

Madame de Clèves ne répondit point; et son silence achevant de confirmer

son mari dans ce qu'il avait pensé:

--Vous ne me dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne me trompe

pas.

--Eh bien, Monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux, je

vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à son mari, mais

l'innocence de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il

est vrai que j'ai des raisons de m'éloigner de la cour, et que je veux

éviter les périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon âge.

Je n'ai jamais donné nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas

d'en laisser paraître, si vous me laissiez la liberté de me retirer de

la cour, ou si j'avais encore madame de Chartres pour aider à me

conduire.

Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec

joie pour me conserver digne d'être à vous. Je vous demande mille

pardons, si j'ai des sentiments qui vous déplaisent, du moins je ne vous

déplairai jamais par mes actions. Songez que pour faire ce que je fais,

il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on en a

jamais eu; conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore, si

vous pouvez.

Monsieur de Clèves était demeuré pendant tout ce discours, la tête

appuyée sur ses mains, hors de lui-même, et il n'avait pas songé à faire

relever sa femme. Quand elle eut cessé de parler, qu'il jeta les yeux

sur elle qu'il la vit à ses genoux le visage couvert de larmes, et d'une

beauté si admirable, il pensa mourir de douleur, et l'embrassant en la

relevant:

--Ayez pitié de moi, vous-même, Madame, lui dit-il, j'en suis digne; et

pardonnez si dans les premiers moments d'une affliction aussi violente

qu'est la mienne, je ne réponds pas, comme je dois, à un procédé comme

le vôtre. Vous me paraissez plus digne d'estime et d'admiration que tout

ce qu'il y a jamais eu de femmes au monde; mais aussi je me trouve le

plus malheureux homme qui ait jamais été. Vous m'avez donné de la

passion dès le premier moment que je vous ai vue, vos rigueurs et votre

possession n'ont pu l'éteindre: elle dure encore; je n'ai jamais pu vous

donner de l'amour, et je vois que vous craignez d'en avoir pour un

autre. Et qui est-il, Madame, cet homme heureux qui vous donne cette

crainte? Depuis quand vous plaît-il? Qu'a-t-il fait pour vous plaire?

Quel chemin a-t-il trouvé pour aller à votre coeur? Je m'étais consolé

en quelque sorte de ne l'avoir pas touché par la pensée qu'il était

incapable de l'être. Cependant un autre fait ce que je n'ai pu faire.

J'ai tout ensemble la jalousie d'un mari et celle d'un amant; mais il

est impossible d'avoir celle d'un mari après un procédé comme le vôtre.

Il est trop noble pour ne me pas donner une sûreté entière; il me

console même comme votre amant. La confiance et la sincérité que vous

avez pour moi sont d'un prix infini: vous m'estimez assez pour croire

que je n'abuserai pas de cet aveu. Vous avez raison, Madame, je n'en

abuserai pas, et je ne vous en aimerai pas moins. Vous me rendez

malheureux par la plus grande marque de fidélité que jamais une femme

ait donnée à son mari. Mais, Madame, achevez et apprenez-moi qui est

celui que vous voulez éviter.

--Je vous supplie de ne me le point demander, répondit-elle; je suis

résolue de ne vous le pas dire, et je crois que la prudence ne veut pas

que je vous le nomme.

--Ne craignez point, Madame, reprit monsieur de Clèves, je connais trop

le monde pour ignorer que la considération d'un mari n'empêche pas que

l'on ne soit amoureux de sa femme. On doit haïr ceux qui le sont, et non

pas s'en plaindre; et encore une fois, Madame, je vous conjure de

m'apprendre ce que j'ai envie de savoir.

--Vous m'en presseriez inutilement, répliqua-t-elle; j'ai de la force

pour taire ce que je crois ne pas devoir dire. L'aveu que je vous ai

fait n'a pas été par faiblesse, et il faut plus de courage pour avouer

cette vérité que pour entreprendre de la cacher.

Monsieur de Nemours ne perdait pas une parole de cette conversation; et

ce que venait de dire madame de Clèves ne lui donnait guère moins de

jalousie qu'à son mari. Il était si éperdument amoureux d'elle, qu'il

croyait que tout le monde avait les mêmes sentiments. Il était

véritable aussi qu'il avait plusieurs rivaux; mais il s'en imaginait

encore davantage, et son esprit s'égarait à chercher celui dont madame

de Clèves voulait parler. Il avait cru bien des fois qu'il ne lui était

pas désagréable, et il avait fait ce jugement sur des choses qui lui

parurent si légères dans ce moment, qu'il ne put s'imaginer qu'il eût

donné une passion qui devait être bien violente pour avoir recours à un

remède si extraordinaire. Il était si transporté qu'il ne savait quasi

ce qu'il voyait, et il ne pouvait pardonner à monsieur de Clèves de ne

pas assez presser sa femme de lui dire ce nom qu'elle lui cachait.

Monsieur de Clèves faisait néanmoins tous ses efforts pour le savoir;

et, après qu'il l'en eut pressée inutilement:

--Il me semble, répondit-elle, que vous devez être content de ma

sincérité; ne m'en demandez pas davantage, et ne me donnez point lieu de

me repentir de ce que je viens de faire. Contentez-vous de l'assurance

que je vous donne encore, qu'aucune de mes actions n'a fait paraître mes

sentiments, et que l'on ne m'a jamais rien dit dont j'aie pu m'offenser.

--Ah! Madame, reprit tout d'un coup monsieur de Clèves, je ne vous

saurais croire. Je me souviens de l'embarras où vous fûtes le jour que

votre portrait se perdit. Vous avez donné, Madame, vous avez donné ce

portrait qui m'était si cher et qui m'appartenait si légitimement. Vous

n'avez pu cacher vos sentiments; vous aimez, on le sait; votre vertu

vous a jusqu'ici garantie du reste.

--Est-il possible, s'écria cette princesse, que vous puissiez penser

qu'il y ait quelque déguisement dans un aveu comme le mien, qu'aucune

raison ne m'obligeait à vous faire! Fiez-vous à mes paroles; c'est par

un assez grand prix que j'achète la confiance que je vous demande.

Croyez, je vous en conjure, que je n'ai point donné mon portrait: il est

vrai que je le vis prendre; mais je ne voulus pas faire paraître que je

le voyais, de peur de m'exposer à me faire dire des choses que l'on ne

m'a encore osé dire.

--Par où vous a-t-on donc fait voir qu'on vous aimait, reprit monsieur

de Clèves, et quelles marques de passion vous a-t-on données?

--Épargnez-moi la peine, répliqua-t-elle, de vous redire des détails

qui me font honte à moi-même de les avoir remarqués, et qui ne m'ont que

trop persuadée de ma faiblesse.

--Vous avez raison, Madame, reprit-il; je suis injuste. Refusez-moi

toutes les fois que je vous demanderai de pareilles choses; mais ne vous

offensez pourtant pas si je vous les demande.

Dans ce moment plusieurs de leurs gens, qui étaient demeurés dans les

allées, vinrent avertir monsieur de Clèves qu'un gentilhomme venait le

chercher de la part du roi, pour lui ordonner de se trouver le soir à

Paris.

Monsieur de Clèves fut contraint de s'en aller, et il ne put rien dire à

sa femme, sinon qu'il la suppliait de venir le lendemain, et qu'il la

conjurait de croire que quoiqu'il fût affligé, il avait pour elle une

tendresse et une estime dont elle devait être satisfaite.

Lorsque ce prince fut parti, que madame de Clèves demeura seule,

qu'elle regarda ce qu'elle venait de faire, elle en fut si épouvantée,

qu'à peine put-elle s'imaginer que ce fût une vérité. Elle trouva

qu'elle s'était ôté elle-même le coeur et l'estime de son mari, et

qu'elle s'était creusé un abîme dont elle ne sortirait jamais. Elle se

demandait pourquoi elle avait fait une chose si hasardeuse, et elle

trouvait qu'elle s'y était engagée sans en avoir presque eu le dessein.

La singularité d'un pareil aveu, dont elle ne trouvait point d'exemple,

lui en faisait voir tout le péril.

Mais quand elle venait à penser que ce remède, quelque violent qu'il

fût, était le seul qui la pouvait défendre contre monsieur de Nemours,

elle trouvait qu'elle ne devait point se repentir, et qu'elle n'avait

point trop hasardé. Elle passa toute la nuit, pleine d'incertitude, de

trouble et de crainte, mais enfin le calme revint dans son esprit. Elle

trouva même de la douceur à avoir donné ce témoignage de fidélité à un

mari qui le méritait si bien, qui avait tant d'estime et tant d'amitié

pour elle, et qui venait de lui en donner encore des marques par la

manière dont il avait reçu ce qu'elle lui avait avoué.

Cependant monsieur de Nemours était sorti du lieu où il avait entendu

une conversation qui le touchait si sensiblement, et s'était enfoncé

dans la forêt. Ce qu'avait dit madame de Clèves de son portrait lui

avait redonné la vie, en lui faisant connaître que c'était lui qu'elle

ne haïssait pas. Il s'abandonna d'abord à cette joie; mais elle ne fut

pas longue, quand il fit réflexion que la même chose qui lui venait

d'apprendre qu'il avait touché le coeur de madame de Clèves le devait

persuader aussi qu'il n'en recevrait jamais nulle marque, et qu'il était

impossible d'engager une personne qui avait recours à un remède si

extraordinaire. Il sentit pourtant un plaisir sensible de l'avoir

réduite à cette extrémité. Il trouva de la gloire à s'être fait aimer

d'une femme si différente de toutes celles de son sexe; enfin, il se

trouva cent fois heureux et malheureux tout ensemble. La nuit le surprit

dans la forêt, et il eut beaucoup de peine à retrouver le chemin de chez

madame de Mercoeur. Il y arriva à la pointe du jour. Il fut assez

embarrassé de rendre compte de ce qui l'avait retenu; il s'en démêla le

mieux qu'il lui fut possible, et revint ce jour même à Paris avec le

vidame.

Ce prince était si rempli de sa passion, et si surpris de ce qu'il avait

entendu, qu'il tomba dans une imprudence assez ordinaire, qui est de

parler en termes généraux de ses sentiments particuliers, et de conter

ses propres aventures sous des noms empruntés. En revenant il tourna la

conversation sur l'amour, il exagéra le plaisir d'être amoureux d'une

personne digne d'être aimée. Il parla des effets bizarres de cette

passion et enfin ne pouvant renfermer en lui-même l'étonnement que lui

donnait l'action de madame de Clèves, il la conta au vidame, sans lui

nommer la personne, et sans lui dire qu'il y eût aucune part; mais il la

conta avec tant de chaleur et avec tant d'admiration que le vidame

soupçonna aisément que cette histoire regardait ce prince. Il le pressa

extrêmement de le lui avouer. Il lui dit qu'il connaissait depuis

longtemps qu'il avait quelque passion violente, et qu'il y avait de

l'injustice de se défier d'un homme qui lui avait confié le secret de sa

vie. Monsieur de Nemours était trop amoureux pour avouer son amour; il

l'avait toujours caché au vidame, quoique ce fût l'homme de la cour

qu'il aimât le mieux. Il lui répondit qu'un de ses amis lui avait conté

cette aventure et lui avait fait promettre de n'en point parler, et

qu'il le conjurait aussi de garder ce secret. Le vidame l'assura qu'il

n'en parlerait point; néanmoins monsieur de Nemours se repentit de lui

en avoir tant appris.

Cependant, monsieur de Clèves était allé trouver le roi, le coeur

pénétré d'une douleur mortelle. Jamais mari n'avait eu une passion si

violente pour sa femme, et ne l'avait tant estimée. Ce qu'il venait

d'apprendre ne lui ôtait pas l'estime; mais elle lui en donnait d'une

espèce différente de celle qu'il avait eue jusqu'alors. Ce qui

l'occupait le plus était l'envie de deviner celui qui avait su lui

plaire. Monsieur de Nemours lui vint d'abord dans l'esprit, comme ce

qu'il y avait de plus aimable à la cour, et le chevalier de Guise et le

maréchal de Saint-André, comme deux hommes qui avaient pensé à lui

plaire et qui lui rendaient encore beaucoup de soins; de sorte qu'il

s'arrêta à croire qu'il fallait que ce fût l'un des trois. Il arriva au

Louvre, et le roi le mena dans son cabinet pour lui dire qu'il l'avait

choisi pour conduire Madame en Espagne; qu'il avait cru que personne ne

s'acquitterait mieux que lui de cette commission, et que personne aussi

ne ferait tant d'honneur à la France que madame de Clèves. Monsieur de

Clèves reçut l'honneur de ce choix comme il le devait, et le regarda

même comme une chose qui éloignerait sa femme de la cour, sans qu'il

parût de changement dans sa conduite. Néanmoins le temps de ce départ

était encore trop éloigné pour être un remède à l'embarras où il se

trouvait. Il écrivit à l'heure même à madame de Clèves, pour lui

apprendre ce que le roi venait de lui dire, et lui manda encore qu'il

voulait absolument qu'elle revînt à Paris. Elle y revint comme il

l'ordonnait, et lorsqu'ils se virent, ils se trouvèrent tous deux dans

une tristesse extraordinaire.

Monsieur de Clèves lui parla comme le plus honnête homme du monde, et le

plus digne de ce qu'elle avait fait.

--Je n'ai nulle inquiétude de votre conduite, lui dit-il; vous avez plus

de force et plus de vertu que vous ne pensez. Ce n'est point aussi la

crainte de l'avenir qui m'afflige. Je ne suis affligé que de vous voir

pour un autre des sentiments que je n'ai pu vous donner.

--Je ne sais que vous répondre, lui dit-elle; je meurs de honte en vous

en parlant. Épargnez-moi, je vous en conjure, de si cruelles

conversations; réglez ma conduite; faites que je ne voie personne. C'est

tout ce que je vous demande. Mais trouvez bon que je ne vous parle plus

d'une chose qui me fait paraître si peu digne de vous, et que je trouve

si indigne de moi.

--Vous avez raison, Madame, répliqua-t-il; j'abuse de votre douceur et

de votre confiance. Mais aussi ayez quelque compassion de l'état où vous

m'avez mis, et songez que, quoi que vous m'ayez dit, vous me cachez un

nom qui me donne une curiosité avec laquelle je ne saurais vivre. Je ne

vous demande pourtant pas de la satisfaire; mais je ne puis m'empêcher

de vous dire que je crois que celui que je dois envier est le maréchal

de Saint-André, le duc de Nemours ou le chevalier de Guise.

--Je ne vous répondrai rien, lui dit-elle en rougissant, et je ne vous

donnerai aucun lieu, par mes réponses, de diminuer ni de fortifier vos

soupçons. Mais si vous essayez de les éclaircir en m'observant, vous me

donnerez un embarras qui paraîtra aux yeux de tout le monde Au nom de

Dieu, continua-t-elle, trouvez bon que, sur le prétexte de quelque

maladie, je ne voie personne.

--Non, Madame, répliqua-t-il, on démêlerait bientôt que ce serait une

chose supposée; et de plus, je ne me veux fier qu'à vous-même: c'est le

chemin que mon coeur me conseille de prendre, et la raison me conseille

aussi. De l'humeur dont vous êtes, en vous laissant votre liberté, je

vous donne des bornes plus étroites que je ne pourrais vous en

prescrire.

Monsieur de Clèves ne se trompait pas: la confiance qu'il témoignait à

sa femme la fortifiait davantage contre monsieur de Nemours, et lui

faisait prendre des résolutions plus austères qu'aucune contrainte

n'aurait pu faire. Elle alla donc au Louvre et chez la reine dauphine à

son ordinaire; mais elle évitait la présence et les yeux de monsieur de

Nemours avec tant de soin, qu'elle lui ôta quasi toute la joie qu'il

avait de se croire aimé d'elle. Il ne voyait rien dans ses actions qui

ne lui persuadât le contraire. Il ne savait quasi si ce qu'il avait

entendu n'était point un songe, tant il y trouvait peu de vraisemblance.

La seule chose qui l'assurait qu'il ne s'était pas trompé était

l'extrême tristesse de madame de Clèves, quelque effort qu'elle fît pour

la cacher: peut-être que des regards et des paroles obligeantes

n'eussent pas tant augmenté l'amour de monsieur de Nemours que faisait

cette conduite austère.

Un soir que monsieur et madame de Clèves étaient chez la reine,

quelqu'un dit que le bruit courait que le roi mènerait encore un grand

seigneur de la cour, pour aller conduire Madame en Espagne. Monsieur de

Clèves avait les yeux sur sa femme dans le temps que l'on ajouta que ce

serait peut-être le chevalier de Guise ou le maréchal de Saint-André. Il

remarqua qu'elle n'avait point été émue de ces deux noms, ni de la

proposition qu'ils fissent ce voyage avec elle. Cela lui fit croire que

pas un des deux n'était celui dont elle craignait la présence et voulant

s'éclaircir de ses soupçons, il entra dans le cabinet de la reine, où

était le roi. Après y avoir demeuré quelque temps, il revint auprès de

sa femme, et lui dit tout bas qu'il venait d'apprendre que ce serait

monsieur de Nemours qui irait avec eux en Espagne.

Le nom de monsieur de Nemours et la pensée d'être exposée à le voir tous

les jours pendant un long voyage en présence de son mari, donna un tel

trouble à madame de Clèves, qu'elle ne le put cacher; et voulant y

donner d'autres raisons:

--C'est un choix bien désagréable pour vous, répondit-elle, que celui de

ce prince. Il partagera tous les honneurs, et il me semble que vous

devriez essayer de faire choisir quelque autre.

--Ce n'est pas la gloire, Madame, reprit monsieur de Clèves, qui vous

fait appréhender que monsieur de Nemours ne vienne avec moi. Le chagrin

que vous en avez vient d'une autre cause. Ce chagrin m'apprend ce que

j'aurais appris d'une autre femme, par la joie qu'elle en aurait eue.

Mais ne craignez point; ce que je viens de vous dire n'est pas

véritable, et je l'ai inventé pour m'assurer d'une chose que je ne

croyais déjà que trop.

Il sortit après ces paroles, ne voulant pas augmenter par sa présence

l'extrême embarras où il voyait sa femme.

Monsieur de Nemours entra dans cet instant et remarqua d'abord l'état où

était madame de Clèves. Il s'approcha d'elle, et lui dit tout bas qu'il

n'osait par respect lui demander ce qui la rendait plus rêveuse que de

coutume. La voix de monsieur de Nemours la fit revenir, et le regardant

sans avoir entendu ce qu'il venait de lui dire, pleine de ses propres

pensées et de la crainte que son mari ne le vît auprès d'elle:

--Au nom de Dieu, lui dit-elle, laissez-moi en repos.

--Hélas! Madame, répondit-il, je ne vous y laisse que trop; de quoi

pouvez-vous vous plaindre? Je n'ose vous parler, je n'ose même vous

regarder: je ne vous approche qu'en tremblant. Par où me suis-je attiré

ce que vous venez de me dire, et pourquoi me faites-vous paraître que

j'ai quelque part au chagrin où je vous vois?

Madame de Clèves fut bien fâchée d'avoir donné lieu à monsieur de

Nemours de s'expliquer plus clairement qu'il n'avait fait en toute sa

vie. Elle le quitta, sans lui répondre, et s'en revint chez elle,

l'esprit plus agité qu'elle ne l'avait jamais eu. Son mari s'aperçut

aisément de l'augmentation de son embarras. Il vit qu'elle craignait

qu'il ne lui parlât de ce qui s'était passé. Il la suivit dans un

cabinet où elle était entrée.

--Ne m'évitez point, Madame, lui dit-il, je ne vous dirai rien qui

puisse vous déplaire; je vous demande pardon de la surprise que je vous

ai faite tantôt. J'en suis assez puni, par ce que j'ai appris. Monsieur

de Nemours était de tous les hommes celui que je craignais le plus. Je

vois le péril où vous êtes; ayez du pouvoir sur vous pour l'amour de

vous-même, et s'il est possible, pour l'amour de moi. Je ne vous le

demande point comme un mari, mais comme un homme dont vous faites tout

le bonheur, et qui a pour vous une passion plus tendre et plus violente

que celui que votre coeur lui préfère.

Monsieur de Clèves s'attendrit en prononçant ces dernières paroles, et

eut peine à les achever. Sa femme en fut pénétrée et fondant en larmes

elle l'embrassa avec une tendresse et une douleur qui le mirent dans un

état peu différent du sien. Ils demeurèrent quelque temps sans se rien

dire, et se séparèrent sans avoir la force de se parler.

Les préparatifs pour le mariage de Madame étaient achevés. Le duc d'Albe

arriva pour l'épouser. Il fut reçu avec toute la magnificence et toutes

les cérémonies qui se pouvaient faire dans une pareille occasion. Le roi

envoya au-devant de lui le prince de Condé, les cardinaux de Lorraine et

de Guise, les ducs de Lorraine, de Ferrare, d'Aumale, de Bouillon, de

Guise et de Nemours. Ils avaient plusieurs gentilshommes, et grand

nombre de pages vêtus de leurs livrées. Le roi attendit lui-même le duc

d'Albe à la première porte du Louvre, avec les deux cents gentilshommes

servants, et le connétable à leur tête. Lorsque ce duc fut proche du

roi, il voulut lui embrasser les genoux; mais le roi l'en empêcha et le

fit marcher à son côté jusque chez la reine et chez Madame, à qui le duc

d'Albe apporta un présent magnifique de la part de son maître. Il alla

ensuite chez madame Marguerite soeur du roi, lui faire les compliments

de monsieur de Savoie, et l'assurer qu'il arriverait dans peu de jours.

L'on fit de grandes assemblées au Louvre, pour faire voir au duc d'Albe,

et au prince d'Orange qui l'avait accompagné, les beautés de la cour.

Madame de Clèves n'osa se dispenser de s'y trouver, quelque envie

qu'elle en eût, par la crainte de déplaire à son mari qui lui commanda

absolument d'y aller. Ce qui l'y déterminait encore davantage était

l'absence de monsieur de Nemours. Il était allé au-devant de monsieur de

Savoie et après que ce prince fut arrivé, il fut obligé de se tenir

presque toujours auprès de lui, pour lui aider à toutes les choses qui

regardaient les cérémonies de ses noces. Cela fit que madame de Clèves

ne rencontra pas ce prince aussi souvent qu'elle avait accoutumé, et

elle s'en trouvait dans quelque sorte de repos.

Le vidame de Chartres n'avait pas oublié la conversation qu'il avait eue

avec monsieur de Nemours. Il lui était demeuré dans l'esprit que

l'aventure que ce prince lui avait contée était la sienne propre, et il

l'observait avec tant de soin, que peut-être aurait-il démêlé la vérité,

sans que l'arrivée du duc d'Albe et celle de monsieur de Savoie firent

un changement et une occupation dans la cour, qui l'empêcha de voir ce

qui aurait pu l'éclairer. L'envie de s'éclaircir, ou plutôt la

disposition naturelle que l'on a de conter tout ce que l'on sait à ce

que l'on aime, fit qu'il redit à madame de Martigues l'action

extraordinaire de cette personne, qui avait avoué à son mari la passion

qu'elle avait pour un autre. Il l'assura que monsieur de Nemours était

celui qui avait inspiré cette violente passion, et il la conjura de lui

aider à observer ce prince. Madame de Martigues fut bien aise

d'apprendre ce que lui dit le vidame; et la curiosité qu'elle avait

toujours vue à madame la dauphine pour ce qui regardait monsieur de

Nemours lui donnait encore plus d'envie de pénétrer cette aventure.

Peu de jour avant celui que l'on avait choisi pour la cérémonie du

mariage, la reine dauphine donnait à souper au roi son beau-père et à la

duchesse de Valentinois. Madame de Clèves, qui était occupée à

s'habiller, alla au Louvre plus tard que de coutume. En y allant, elle

trouva un gentilhomme qui la venait quérir de la part de madame la

dauphine. Comme elle entrait dans la chambre, cette princesse lui cria,

de dessus son lit où elle était, qu'elle l'attendait avec une grande

impatience.

--Je crois, Madame, lui répondit-elle, que je ne dois pas vous remercier

de cette impatience, et qu'elle est sans doute causée par quelque autre

chose que par l'envie de me voir.

--Vous avez raison, répliqua la reine dauphine; mais néanmoins vous

devez m'en être obligée; car je veux vous apprendre une aventure que je

suis assurée que vous serez bien aise de savoir.

Madame de Clèves se mit à genoux devant son lit, et par bonheur pour

elle, elle n'avait pas le jour au visage.

--Vous savez, lui dit cette reine, l'envie que nous avions de deviner ce

qui causait le changement qui paraît au duc de Nemours: je crois le

savoir, et c'est une chose qui vous surprendra. Il est éperdument

amoureux et fort aimé d'une des plus belles personnes de la cour.

Ces paroles, que madame de Clèves ne pouvait s'attribuer, puisqu'elle ne

croyait pas que personne sût qu'elle aimait ce prince, lui causèrent une

douleur qu'il est aisé de s'imaginer.

--Je ne vois rien en cela, répondit-elle, qui doive surprendre d'un

homme de l'âge de monsieur de Nemours et fait comme il est.

--Ce n'est pas aussi, reprit madame la dauphine, ce qui vous doit

étonner; mais c'est de savoir que cette femme qui aime monsieur de

Nemours ne lui en a jamais donné aucune marque, et que la peur qu'elle a

eue de n'être pas toujours maîtresse de sa passion a fait qu'elle l'a

avouée à son mari, afin qu'il l'ôtât de la cour. Et c'est monsieur de

Nemours lui-même qui a conté ce que je vous dis.

Si madame de Clèves avait eu d'abord de la douleur par la pensée qu'elle

n'avait aucune part à cette aventure, les dernières paroles de madame la

dauphine lui donnèrent du désespoir, par la certitude de n'y en avoir

que trop. Elle ne put répondre, et demeura la tête penchée sur le lit

pendant que la reine continuait de parler, si occupée de ce qu'elle

disait qu'elle ne prenait pas garde à cet embarras. Lorsque madame de

Clèves fut un peu remise:

--Cette histoire ne me paraît guère vraisemblable, Madame,

répondit-elle, et je voudrais bien savoir qui vous l'a contée.

--C'est madame de Martigues, répliqua madame la dauphine, qui l'a

apprise du vidame de Chartres. Vous savez qu'il en est amoureux; il la

lui a confiée comme un secret, et il la sait du duc de Nemours lui-même.

Il est vrai que le duc de Nemours ne lui a pas dit le nom de la dame, et

ne lui a pas même avoué que ce fût lui qui en fût aimé; mais le vidame

de Chartres n'en doute point.

Comme la reine dauphine achevait ces paroles, quelqu'un s'approcha du

lit. Madame de Clèves était tournée d'une sorte qui l'empêchait de voir

qui c'était; mais elle n'en douta pas, lorsque madame la dauphine se

récria avec un air de gaieté et de surprise.

--Le voilà lui-même, et je veux lui demander ce qui en est.

Madame de Clèves connut bien que c'était le duc de Nemours, comme ce

l'était en effet. Sans se tourner de son côté, elle s'avança avec

précipitation vers madame la dauphine, et lui dit tout bas qu'il fallait

bien se garder de lui parler de cette aventure; qu'il l'avait confiée au

vidame de Chartres; et que ce serait une chose capable de les brouiller.

Madame la dauphine lui répondit, en riant, qu'elle était trop prudente,

et se retourna vers monsieur de Nemours. Il était paré pour l'assemblée

du soir, et, prenant la parole avec cette grâce qui lui était si

naturelle:

--Je crois, Madame, lui dit-il, que je puis penser sans témérité, que

vous parliez de moi quand je suis entré, que vous aviez dessein de me

demander quelque chose, et que madame de Clèves s'y oppose.

--Il est vrai, répondit madame la dauphine; mais je n'aurai pas pour

elle la complaisance que j'ai accoutumé d'avoir. Je veux savoir de vous

si une histoire que l'on m'a contée est véritable, et si vous n'êtes pas

celui qui êtes amoureux, et aimé d'une femme de la cour, qui vous cache

sa passion avec soin et qui l'a avouée à son mari.

Le trouble et l'embarras de madame de Clèves étaient au-delà de tout ce

que l'on peut s'imaginer, et si la mort se fût présentée pour la tirer

de cet état, elle l'aurait trouvée agréable. Mais monsieur de Nemours

était encore plus embarrassé, s'il est possible. Le discours de madame

la dauphine, dont il avait eu lieu de croire qu'il n'était pas haï, en

présence de madame de Clèves, qui était la personne de la cour en qui

elle avait le plus de confiance, et qui en avait aussi le plus en elle,

lui donnait une si grande confusion de pensées bizarres, qu'il lui fut

impossible d'être maître de son visage. L'embarras où il voyait madame

de Clèves par sa faute, et la pensée du juste sujet qu'il lui donnait de

le haïr, lui causa un saisissement qui ne lui permit pas de répondre.

Madame la dauphine voyant à quel point il était interdit:

--Regardez-le, regardez-le, dit-elle à madame de Clèves, et jugez si

cette aventure n'est pas la sienne.

Cependant monsieur de Nemours revenant de son premier trouble, et voyant

l'importance de sortir d'un pas si dangereux, se rendit maître tout d'un

coup de son esprit et de son visage.

--J'avoue, Madame, dit-il, que l'on ne peut être plus surpris et plus

affligé que je le suis de l'infidélité que m'a faite le vidame de

Chartres, en racontant l'aventure d'un de mes amis que je lui avais

confiée. Je pourrais m'en venger, continua-t-il en souriant avec un air

tranquille, qui ôta quasi à madame la dauphine les soupçons qu'elle

venait d'avoir. Il m'a confié des choses qui ne sont pas d'une médiocre

importance; mais je ne sais, Madame, poursuivit-il, pourquoi vous me

faites l'honneur de me mêler à cette aventure. Le vidame ne peut pas

dire qu'elle me regarde, puisque je lui ai dit le contraire. La qualité

d'un homme amoureux me peut convenir; mais pour celle d'un homme aimé,

je ne crois pas, Madame, que vous puissiez me la donner.

Ce prince fut bien aise de dire quelque chose à madame la dauphine, qui

eût du rapport à ce qu'il lui avait fait paraître en d'autres temps,

afin de lui détourner l'esprit des pensées qu'elle avait pu avoir. Elle

crut bien aussi entendre ce qu'il disait; mais sans y répondre, elle

continua à lui faire la guerre de son embarras.

--J'ai été troublé, Madame, lui répondit-il, pour l'intérêt de mon ami,

et par les justes reproches qu'il me pourrait faire d'avoir redit une

chose qui lui est plus chère que la vie. Il ne me l'a néanmoins confiée

qu'à demi, et il ne m'a pas nommé la personne qu'il aime. Je sais

seulement qu'il est l'homme du monde le plus amoureux et le plus à

plaindre.

--Le trouvez-vous si à plaindre, répliqua madame la dauphine, puisqu'il

est aimé?

--Croyez-vous qu'il le soit, Madame, reprit-il, et qu'une personne, qui

aurait une véritable passion, pût la découvrir à son mari? Cette

personne ne connaît pas sans doute l'amour, et elle a pris pour lui une

légère reconnaissance de l'attachement que l'on a pour elle. Mon ami ne

se peut flatter d'aucune espérance; mais, tout malheureux qu'il est, il

se trouve heureux d'avoir du moins donné la peur de l'aimer, et il ne

changerait pas son état contre celui du plus heureux amant du monde.

--Votre ami a une passion bien aisée à satisfaire, dit madame la

dauphine, et je commence à croire que ce n'est pas de vous dont vous

parlez. Il ne s'en faut guère, continua-t-elle, que je ne sois de l'avis

de madame de Clèves, qui soutient que cette aventure ne peut être

véritable.

--Je ne crois pas en effet qu'elle le puisse être, reprit madame de

Clèves qui n'avait point encore parlé; et quand il serait possible

qu'elle le fût, par où l'aurait-on pu savoir? Il n'y a pas d'apparence

qu'une femme, capable d'une chose si extraordinaire, eût la faiblesse de

la raconter; apparemment son mari ne l'aurait pas racontée non plus, ou

ce serait un mari bien indigne du procédé que l'on aurait eu avec lui.

Monsieur de Nemours, qui vit les soupçons de madame de Clèves sur son

mari, fut bien aise de les lui confirmer. Il savait que c'était le plus

redoutable rival qu'il eût à détruire.

--La jalousie, répondit-il, et la curiosité d'en savoir peut-être

davantage que l'on ne lui en a dit peuvent faire faire bien des

imprudences à un mari.

Madame de Clèves était à la dernière épreuve de sa force et de son

courage, et ne pouvant plus soutenir la conversation, elle allait dire

qu'elle se trouvait mal, lorsque, par bonheur pour elle, la duchesse de

Valentinois entra, qui dit à madame la dauphine que le roi allait

arriver. Cette reine passa dans son cabinet pour s'habiller. Monsieur de

Nemours s'approcha de madame de Clèves, comme elle la voulait suivre.

--Je donnerais ma vie, Madame, lui dit-il, pour vous parler un moment;

mais de tout ce que j'aurais d'important à vous dire, rien ne me le

paraît davantage que de vous supplier de croire que si j'ai dit quelque

chose où madame la dauphine puisse prendre part, je l'ai fait par des

raisons qui ne la regardent pas.

Madame de Clèves ne fit pas semblant d'entendre monsieur de Nemours;

elle le quitta sans le regarder et se mit à suivre le roi qui venait

d'entrer. Comme il y avait beaucoup de monde, elle s'embarrassa dans sa

robe, et fit un faux pas: elle se servit de ce prétexte pour sortir d'un

lieu où elle n'avait pas la force de demeurer, et, feignant de ne se

pouvoir soutenir, elle s'en alla chez elle.

Monsieur de Clèves vint au Louvre et fut étonné de n'y pas trouver sa

femme: on lui dit l'accident qui lui était arrivé. Il s'en retourna à

l'heure même pour apprendre de ses nouvelles; il la trouva au lit, et il

sut que son mal n'était pas considérable. Quand il eut été quelque temps

auprès d'elle, il s'aperçut qu'elle était dans une tristesse si

excessive qu'il en fut surpris.

--Qu'avez-vous, Madame? lui dit-il. Il me paraît que vous avez quelque

autre douleur que celle dont vous vous plaignez?

--J'ai la plus sensible affliction que je pouvais jamais avoir,

répondit-elle; quel usage avez-vous fait de la confiance extraordinaire

ou, pour mieux dire, folle que j'ai eue en vous? Ne méritais-je pas le

secret, et quand je ne l'aurais pas mérité, votre propre intérêt ne vous

y engageait-il pas? Fallait-il que la curiosité de savoir un nom que je

ne dois pas vous dire vous obligeât à vous confier à quelqu'un pour

tâcher de le découvrir? Ce ne peut être que cette seule curiosité qui

vous ait fait faire une si cruelle imprudence, les suites en sont aussi

fâcheuses qu'elles pouvaient l'être. Cette aventure est sue, et on me la

vient de conter, ne sachant pas que j'y eusse le principal intérêt.

--Que me dites-vous, Madame? lui répondit-il. Vous m'accusez d'avoir

conté ce qui s'est passé entre vous et moi, et vous m'apprenez que la

chose est sue? Je ne me justifie pas de l'avoir redite; vous ne le

sauriez croire, et il faut sans doute que vous ayez pris pour vous ce

que l'on vous a dit de quelque autre.

--Ah! Monsieur, reprit-elle, il n'y a pas dans le monde une autre

aventure pareille à la mienne; il n'y a point une autre femme capable de

la même chose. Le hasard ne peut l'avoir fait inventer; on ne l'a jamais

imaginée, et cette pensée n'est jamais tombée dans un autre esprit que

le mien. Madame la dauphine vient de me conter toute cette aventure;

elle l'a sue par le vidame de Chartres, qui la sait de monsieur de

Nemours.

--Monsieur de Nemours! s'écria monsieur de Clèves, avec une action qui

marquait du transport et du désespoir. Quoi! monsieur de Nemours sait

que vous l'aimez, et que je le sais?

--Vous voulez toujours choisir monsieur de Nemours plutôt qu'un autre,

répliqua-t-elle: je vous ai dit que je ne vous répondrai jamais sur vos

soupçons. J'ignore si monsieur de Nemours sait la part que j'ai dans

cette aventure et celle que vous lui avez donnée; mais il l'a contée au

vidame de Chartres et lui a dit qu'il la savait d'un de ses amis, qui ne

lui avait pas nommé la personne. Il faut que cet ami de monsieur de

Nemours soit des vôtres, et que vous vous soyez fié à lui pour tâcher de

vous éclaircir.

--A-t-on un ami au monde à qui on voulût faire une telle confidence,

reprit monsieur de Clèves, et voudrait-on éclaircir ses soupçons au prix

d'apprendre à quelqu'un ce que l'on souhaiterait de se cacher à

soi-même? Songez plutôt Madame, à qui vous avez parlé. Il est plus

vraisemblable que ce soit par vous que par moi que ce secret soit

échappé. Vous n'avez pu soutenir toute seule l'embarras où vous vous

êtes trouvée, et vous avez cherché le soulagement de vous plaindre avec

quelque confidente qui vous a trahie.

--N'achevez point de m'accabler, s'écria-t-elle, et n'ayez point la

dureté de m'accuser d'une faute que vous avez faite. Pouvez-vous m'en

soupçonner, et puisque j'ai été capable de vous parler, suis-je capable

de parler à quelque autre?

L'aveu que madame de Clèves avait fait à son mari était une si grande

marque de sa sincérité, et elle niait si fortement de s'être confiée à

personne, que monsieur de Clèves ne savait que penser. D'un autre côté,

il était assuré de n'avoir rien redit; c'était une chose que l'on ne

pouvait avoir devinée, elle était sue; ainsi il fallait que ce fût par

l'un des deux. Mais ce qui lui causait une douleur violente, était de

savoir que ce secret était entre les mains de quelqu'un, et

qu'apparemment il serait bientôt divulgué.

Madame de Clèves pensait à peu près les mêmes choses, elle trouvait

également impossible que son mari eût parlé, et qu'il n'eût pas parlé.

Ce qu'avait dit monsieur de Nemours que la curiosité pouvait faire faire

des imprudences à un mari, lui paraissait se rapporter si juste à

l'état de monsieur de Clèves, qu'elle ne pouvait croire que ce fût une

chose que le hasard eût fait dire; et cette vraisemblance la déterminait

à croire que monsieur de Clèves avait abusé de la confiance qu'elle

avait en lui. Ils étaient si occupés l'un et l'autre de leurs pensées,

qu'ils furent longtemps sans parler, et ils ne sortirent de ce silence,

que pour redire les mêmes choses qu'ils avaient déjà dites plusieurs

fois, et demeurèrent le coeur et l'esprit plus éloignés et plus altérés

qu'ils ne les avaient encore eus.

Il est aisé de s'imaginer en quel état ils passèrent la nuit. Monsieur

de Clèves avait épuisé toute sa constance à soutenir le malheur de voir

une femme qu'il adorait, touchée de passion pour un autre. Il ne lui

restait plus de courage; il croyait même n'en devoir pas trouver dans

une chose où sa gloire et son honneur étaient si vivement blessés. Il ne

savait plus que penser de sa femme; il ne voyait plus quelle conduite il

lui devait faire prendre, ni comment il se devait conduire lui-même; et

il ne trouvait de tous côtés que des précipices et des abîmes. Enfin,

après une agitation et une incertitude très longues, voyant qu'il devait

bientôt s'en aller en Espagne, il prit le parti de ne rien faire qui pût

augmenter les soupçons ou la connaissance de son malheureux état. Il

alla trouver madame de Clèves, et lui dit qu'il ne s'agissait pas de

démêler entre eux qui avait manqué au secret; mais qu'il s'agissait de

faire voir que l'histoire que l'on avait contée était une fable où elle

n'avait aucune part; qu'il dépendait d'elle de le persuader à monsieur

de Nemours et aux autres; qu'elle n'avait qu'à agir avec lui, avec la

sévérité et la froideur qu'elle devait avoir pour un homme qui lui

témoignait de l'amour; que par ce procédé elle lui ôterait aisément

l'opinion qu'elle eût de l'inclination pour lui; qu'ainsi, il ne fallait

point s'affliger de tout ce qu'il aurait pu penser, parce que, si dans

la suite elle ne faisait paraître aucune faiblesse, toutes ses pensées

se détruiraient aisément, et que surtout il fallait qu'elle allât au

Louvre et aux assemblées comme à l'ordinaire.

Après ces paroles, monsieur de Clèves quitta sa femme sans attendre sa

réponse. Elle trouva beaucoup de raison dans tout ce qu'il lui dit, et

la colère où elle était contre monsieur de Nemours lui fit croire

qu'elle trouverait aussi beaucoup de facilité à l'exécuter; mais il lui

parut difficile de se trouver à toutes les cérémonies du mariage, et d'y

paraître avec un visage tranquille et un esprit libre; néanmoins comme

elle devait porter la robe de madame la dauphine, et que c'était une

chose où elle avait été préférée à plusieurs autres princesses, il n'y

avait pas moyen d'y renoncer, sans faire beaucoup de bruit et sans en

faire chercher des raisons. Elle se résolut donc de faire un effort sur

elle-même; mais elle prit le reste du jour pour s'y préparer, et pour

s'abandonner à tous les sentiments dont elle était agitée. Elle

s'enferma seule dans son cabinet. De tous ses maux, celui qui se

présentait à elle avec le plus de violence, était d'avoir sujet de se

plaindre de monsieur de Nemours, et de ne trouver aucun moyen de le

justifier. Elle ne pouvait douter qu'il n'eût conté cette aventure au

vidame de Chartres; il l'avait avoué, et elle ne pouvait douter aussi,

par la manière dont il avait parlé, qu'il ne sût que l'aventure la

regardait. Comment excuser une si grande imprudence, et qu'était devenue

l'extrême discrétion de ce prince dont elle avait été si touchée?

«Il a été discret, disait-elle, tant qu'il a cru être malheureux; mais

une pensée d'un bonheur, même incertain, a fini sa discrétion. Il n'a pu

s'imaginer qu'il était aimé, sans vouloir qu'on le sût. Il a dit tout ce

qu'il pouvait dire; je n'ai pas avoué que c'était lui que j'aimais, il

l'a soupçonné, et il a laissé voir ses soupçons. S'il eût eu des

certitudes, il en aurait usé de la même sorte. J'ai eu tort de croire

qu'il y eût un homme capable de cacher ce qui flatte sa gloire. C'est

pourtant pour cet homme, que j'ai cru si différent du reste des hommes,

que je me trouve comme les autres femmes, étant si éloignée de leur

ressembler. J'ai perdu le coeur et l'estime d'un mari qui devait faire

ma félicité. Je serai bientôt regardée de tout le monde comme une

personne qui a une folle et violente passion. Celui pour qui je l'ai ne

l'ignore plus; et c'est pour éviter ces malheurs que j'ai hasardé tout

mon repos et même ma vie.»

Ces tristes réflexions étaient suivies d'un torrent de larmes; mais

quelque douleur dont elle se trouvât accablée, elle sentait bien qu'elle

aurait eu la force de les supporter, si elle avait été satisfaite de

monsieur de Nemours.

Ce prince n'était pas dans un état plus tranquille. L'imprudence, qu'il

avait faite d'avoir parlé au vidame de Chartres, et les cruelles suites

de cette imprudence lui donnaient un déplaisir mortel. Il ne pouvait se

représenter, sans être accablé, l'embarras, le trouble et l'affliction

où il avait vu madame de Clèves. Il était inconsolable de lui avoir dit

des choses sur cette aventure, qui bien que galantes par elles-mêmes,

lui paraissaient, dans ce moment, grossières et peu polies, puisqu'elles

avaient fait entendre à madame de Clèves qu'il n'ignorait pas qu'elle

était cette femme qui avait une passion violente et qu'il était celui

pour qui elle l'avait. Tout ce qu'il eût pu souhaiter, eût été une

conversation avec elle; mais il trouvait qu'il la devait craindre

plutôt que de la désirer.

«Qu'aurais-je à lui dire? s'écriait-il. Irai-je encore lui montrer ce

que je ne lui ai déjà que trop fait connaître? Lui ferai-je voir que je

sais qu'elle m'aime, moi qui n'ai jamais seulement osé lui dire que je

l'aimais? Commencerai-je à lui parler ouvertement de ma passion, afin de

lui paraître un homme devenu hardi par des espérances? Puis-je penser

seulement à l'approcher, et oserais-je lui donner l'embarras de soutenir

ma vue? Par où pourrais-je me justifier? Je n'ai point d'excuse, je suis

indigne d'être regardé de madame de Clèves, et je n'espère pas aussi

qu'elle me regarde jamais. Je ne lui ai donné par ma faute de meilleurs

moyens pour se défendre contre moi que tous ceux qu'elle cherchait et

qu'elle eût peut-être cherchés inutilement. Je perds par mon imprudence

le bonheur et la gloire d'être aimé de la plus aimable et de la plus

estimable personne du monde; mais si j'avais perdu ce bonheur, sans

qu'elle en eût souffert, et sans lui avoir donné une douleur mortelle,

ce me serait une consolation; et je sens plus dans ce moment le mal que

je lui ai fait que celui que je me suis fait auprès d'elle.»

Monsieur de Nemours fut longtemps à s'affliger et à penser les mêmes

choses. L'envie de parler à madame de Clèves lui venait toujours dans

l'esprit. Il songea à en trouver les moyens, il pensa à lui écrire; mais

enfin, il trouva qu'après la faute qu'il avait faite, et de l'humeur

dont elle était, le mieux qu'il pût faire était de lui témoigner un

profond respect par son affliction et par son silence, de lui faire voir

même qu'il n'osait se présenter devant elle, et d'attendre ce que le

temps, le hasard et l'inclination qu'elle avait pour lui, pourraient

faire en sa faveur. Il résolut aussi de ne point faire de reproches au

vidame de Chartres de l'infidélité qu'il lui avait faite, de peur de

fortifier ses soupçons.

Les fiançailles de Madame, qui se faisaient le lendemain, et le mariage

qui se faisait le jour suivant, occupaient tellement toute la cour que

madame de Clèves et monsieur de Nemours cachèrent aisément au public

leur tristesse et leur trouble. Madame la dauphine ne parla même qu'en

passant à madame de Clèves de la conversation qu'elles avaient eue avec

monsieur de Nemours, et monsieur de Clèves affecta de ne plus parler à

sa femme de tout ce qui s'était passé: de sorte qu'elle ne se trouva pas

dans un aussi grand embarras qu'elle l'avait imaginé. Les fiançailles se

firent au Louvre, et, après le festin et le bal, toute la maison royale

alla coucher à l'évêché comme c'était la coutume. Le matin, le duc

d'Albe, qui n'était jamais vêtu que fort simplement, mit un habit de

drap d'or mêlé de couleur de feu, de jaune et de noir, tout couvert de

pierreries, et il avait une couronne fermée sur la tête. Le prince

d'Orange, habillé aussi magnifiquement avec ses livrées, et tous les

Espagnols suivis des leurs, vinrent prendre le duc d'Albe à l'hôtel de

Villeroi, où il était logé, et partirent, marchant quatre à quatre, pour

venir à l'évêché. Sitôt qu'il fut arrivé, on alla par ordre à l'église:

le roi menait Madame, qui avait aussi une couronne fermée, et sa robe

portée par mesdemoiselles de Montpensier et de Longueville. La reine

marchait ensuite, mais sans couronne. Après elle, venait la reine

dauphine, Madame soeur du roi, madame de Lorraine, et la reine de

Navarre, leurs robes portées par des princesses. Les reines et les

princesses avaient toutes leurs filles magnifiquement habillées des

mêmes couleurs qu'elles étaient vêtues: en sorte que l'on connaissait à

qui étaient les filles par la couleur de leurs habits. On monta sur

l'échafaud qui était préparé dans l'église, et l'on fit la cérémonie des

mariages. On retourna ensuite dîner à l'évêché et, sur les cinq heures,

on en partit pour aller au palais, où se faisait le festin, et où le

parlement, les cours souveraines et la maison de ville étaient priés

d'assister. Le roi, les reines, les princes et princesses mangèrent sur

la table de marbre dans la grande salle du palais, le duc d'Albe assis

auprès de la nouvelle reine d'Espagne. Au-dessous des degrés de la table

de marbre et à la main droite du roi, était une table pour les

ambassadeurs, les archevêques et les chevaliers de l'ordre, et de

l'autre côté, une table pour messieurs du parlement.

Le duc de Guise, vêtu d'une robe de drap d'or frisé, servait le Roi de

grand-maître, monsieur le prince de Condé, de panetier, et le duc de

Nemours, d'échanson. Après que les tables furent levées, le bal

commença: il fut interrompu par des ballets et par des machines

extraordinaires. On le reprit ensuite; et enfin, après minuit, le roi et

toute la cour s'en retournèrent au Louvre. Quelque triste que fût madame

de Clèves, elle ne laissa pas de paraître aux yeux de tout le monde, et

surtout aux yeux de monsieur de Nemours, d'une beauté incomparable. Il

n'osa lui parler, quoique l'embarras de cette cérémonie lui en donnât

plusieurs moyens; mais il lui fit voir tant de tristesse et une crainte

si respectueuse de l'approcher qu'elle ne le trouva plus si coupable,

quoiqu'il ne lui eût rien dit pour se justifier. Il eut la même conduite

les jours suivants, et cette conduite fit aussi le même effet sur le

coeur de madame de Clèves.

Enfin, le jour du tournoi arriva. Les reines se rendirent dans les

galeries et sur les échafauds qui leur avaient été destinés. Les quatre

tenants parurent au bout de la lice, avec une quantité de chevaux et de

livrées qui faisaient le plus magnifique spectacle qui eût jamais paru

en France.

Le roi n'avait point d'autres couleurs que le blanc et le noir, qu'il

portait toujours à cause de madame de Valentinois qui était veuve.

Monsieur de Ferrare et toute sa suite avaient du jaune et du rouge;

monsieur de Guise parut avec de l'incarnat et du blanc. On ne savait

d'abord par quelle raison il avait ces couleurs; mais on se souvint que

c'étaient celles d'une belle personne qu'il avait aimée pendant qu'elle

était fille, et qu'il aimait encore, quoiqu'il n'osât plus le lui faire

paraître. Monsieur de Nemours avait du jaune et du noir; on en chercha

inutilement la raison. Madame de Clèves n'eut pas de peine à le deviner:

elle se souvint d'avoir dit devant lui qu'elle aimait le jaune, et

qu'elle était fâchée d'être blonde, parce qu'elle n'en pouvait mettre.

Ce prince crut pouvoir paraître avec cette couleur, sans indiscrétion,

puisque madame de Clèves n'en mettant point, on ne pouvait soupçonner

que ce fût la sienne.

Jamais on n'a fait voir tant d'adresse que les quatre tenants en firent

paraître. Quoique le roi fût le meilleur homme de cheval de son royaume,

on ne savait à qui donner l'avantage. Monsieur de Nemours avait un

agrément dans toutes ses actions qui pouvait faire pencher en sa faveur

des personnes moins intéressées que madame de Clèves. Sitôt qu'elle le

vit paraître au bout de la lice, elle sentit une émotion extraordinaire

et à toutes les courses de ce prince, elle avait de la peine à cacher sa

joie, lorsqu'il avait heureusement fourni sa carrière.

Sur le soir, comme tout était presque fini et que l'on était près de se

retirer, le malheur de l'État fit que le roi voulut encore rompre une

lance. Il manda au comte de Montgomery qui était extrêmement adroit,

qu'il se mît sur la lice. Le comte supplia le roi de l'en dispenser, et

allégua toutes les excuses dont il put s'aviser, mais le roi quasi en

colère, lui fit dire qu'il le voulait absolument. La reine manda au roi

qu'elle le conjurait de ne plus courir; qu'il avait si bien fait, qu'il

devait être content, et qu'elle le suppliait de revenir auprès d'elle.

Il répondit que c'était pour l'amour d'elle qu'il allait courir encore,

et entra dans la barrière. Elle lui renvoya monsieur de Savoie pour le

prier une seconde fois de revenir; mais tout fut inutile. Il courut, les

lances se brisèrent, et un éclat de celle du comte de Montgomery lui

donna dans l'oeil et y demeura. Ce prince tomba du coup, ses écuyers et

monsieur de Montmorency, qui était un des maréchaux du camp, coururent à

lui. Ils furent étonnés de le voir si blessé; mais le roi ne s'étonna

point. Il dit que c'était peu de chose, et qu'il pardonnait au comte de

Montgomery. On peut juger quel trouble et quelle affliction apporta un

accident si funeste dans une journée destinée à la joie. Sitôt que l'on

eut porté le roi dans son lit, et que les chirurgiens eurent visité sa

plaie, ils la trouvèrent très considérable. Monsieur le connétable se

souvint dans ce moment, de la prédiction que l'on avait faite au roi,

qu'il serait tué dans un combat singulier; et il ne douta point que la

prédiction ne fût accomplie.

Le roi d'Espagne, qui était alors à Bruxelles, étant averti de cet

accident, envoya son médecin, qui était un homme d'une grande

réputation; mais il jugea le roi sans espérance.

Une cour aussi partagée et aussi remplie d'intérêts opposés n'était pas

dans une médiocre agitation à la veille d'un si grand événement;

néanmoins, tous les mouvements étaient cachés, et l'on ne paraissait

occupé que de l'unique inquiétude de la santé du roi. Les reines, les

princes et les princesses ne sortaient presque point de son antichambre.

Madame de Clèves, sachant qu'elle était obligée d'y être, qu'elle y

verrait monsieur de Nemours, qu'elle ne pourrait cacher à son mari

l'embarras que lui causait cette vue, connaissant aussi que la seule

présence de ce prince le justifiait à ses yeux, et détruisait toutes

ses résolutions, prit le parti de feindre d'être malade. La cour était

trop occupée pour avoir de l'attention à sa conduite, et pour démêler si

son mal était faux ou véritable. Son mari seul pouvait en connaître la

vérité, mais elle n'était pas fâchée qu'il la connût. Ainsi elle demeura

chez elle, peu occupée du grand changement qui se préparait; et, remplie

de ses propres pensées, elle avait toute la liberté de s'y abandonner.

Tout le monde était chez le roi. Monsieur de Clèves venait à de

certaines heures lui en dire des nouvelles. Il conservait avec elle le

même procédé qu'il avait toujours eu, hors que, quand ils étaient seuls,

il y avait quelque chose d'un peu plus froid et de moins libre. Il ne

lui avait point reparlé de tout ce qui s'était passé; et elle n'avait

pas eu la force, et n'avait pas même jugé à propos de reprendre cette

conversation.

Monsieur de Nemours, qui s'était attendu à trouver quelques moments à

parler à madame de Clèves, fut bien surpris et bien affligé de n'avoir

pas seulement le plaisir de la voir. Le mal du roi se trouva si

considérable, que le septième jour il fut désespéré des médecins. Il

reçut la certitude de sa mort avec une fermeté extraordinaire, et

d'autant plus admirable qu'il perdait la vie par un accident si

malheureux, qu'il mourait à la fleur de son âge, heureux, adoré de ses

peuples, et aimé d'une maîtresse qu'il aimait éperdument. La veille de

sa mort, il fit faire le mariage de Madame, sa soeur, avec monsieur de

Savoie, sans cérémonie. L'on peut juger en quel état était la duchesse

de Valentinois. La reine ne permit point qu'elle vît le roi, et lui

envoya demander les cachets de ce prince et les pierreries de la

couronne qu'elle avait en garde. Cette duchesse s'enquit si le roi était

mort; et comme on lui eut répondu que non:

--Je n'ai donc point encore de maître, répondit-elle, et personne ne

peut m'obliger à rendre ce que sa confiance m'a mis entre les mains.

Sitôt qu'il fut expiré au château des Tournelles, le duc de Ferrare, le

duc de Guise et le duc de Nemours conduisirent au Louvre la reine mère,

le roi et la reine sa femme. Monsieur de Nemours menait la reine mère.

Comme ils commençaient à marcher, elle se recula de quelques pas, et dit

à la reine sa belle-fille, que c'était à elle à passer la première; mais

il fut aisé de voir qu'il y avait plus d'aigreur que de bienséance dans

ce compliment.

La princesse de Clèves · 第 10 / 11 题