Le cardinal de Lorraine s'était rendu maître absolu de l'esprit de la
reine mère; le vidame de Chartres n'avait plus aucune part dans ses
bonnes grâces, et l'amour qu'il avait pour madame de Martigues et pour
la liberté l'avait même empêché de sentir cette perte, autant qu'elle
méritait d'être sentie. Ce cardinal, pendant les dix jours de la maladie
du roi, avait eu le loisir de former ses desseins et de faire prendre à
la reine des résolutions conformes à ce qu'il avait projeté; de sorte
que sitôt que le roi fut mort, la reine ordonna au connétable de
demeurer aux Tournelles auprès du corps du feu roi, pour faire les
cérémonies ordinaires. Cette commission l'éloignait de tout, et lui
ôtait la liberté d'agir. Il envoya un courrier au roi de Navarre pour le
faire venir en diligence, afin de s'opposer ensemble à la grande
élévation où il voyait que messieurs de Guise allaient parvenir. On
donna le commandement des armées au duc de Guise, et les finances au
cardinal de Lorraine. La duchesse de Valentinois fut chassée de la cour;
on fit revenir le cardinal de Tournon, ennemi déclaré du connétable, et
le chancelier Olivier, ennemi déclaré de la duchesse de Valentinois.
Enfin, la cour changea entièrement de face. Le duc de Guise prit le même
rang que les princes du sang à porter le manteau du roi aux cérémonies
des funérailles: lui et ses frères furent entièrement les maîtres, non
seulement par le crédit du cardinal sur l'esprit de la reine, mais parce
que cette princesse crut qu'elle pourrait les éloigner, s'ils lui
donnaient de l'ombrage, et qu'elle ne pourrait éloigner le connétable,
qui était appuyé des princes du sang.
Lorsque les cérémonies du deuil furent achevées, le connétable vint au
Louvre et fut reçu du roi avec beaucoup de froideur. Il voulut lui
parler en particulier; mais le roi appela messieurs de Guise, et lui dit
devant eux, qu'il lui conseillait de se reposer; que les finances et le
commandement des armées étaient donnés, et que lorsqu'il aurait besoin
de ses conseils, il l'appellerait auprès de sa personne. Il fut reçu de
la reine mère encore plus froidement que du roi, et elle lui fit même
des reproches de ce qu'il avait dit au feu roi, que ses enfants ne lui
ressemblaient point. Le roi de Navarre arriva, et ne fut pas mieux reçu.
Le prince de Condé, moins endurant que son frère, se plaignit hautement;
ses plaintes furent inutiles, on l'éloigna de la cour sous le prétexte
de l'envoyer en Flandre signer la ratification de la paix. On fit voir
au roi de Navarre une fausse lettre du roi d'Espagne, qui l'accusait de
faire des entreprises sur ses places; on lui fit craindre pour ses
terres; enfin, on lui inspira le dessein de s'en aller en Béarn. La
reine lui en fournit un moyen, en lui donnant la conduite de madame
Élisabeth, et l'obligea même à partir devant cette princesse; et ainsi
il ne demeura personne à la cour qui pût balancer le pouvoir de la
maison de Guise.
Quoique ce fût une chose fâcheuse pour monsieur de Clèves de ne pas
conduire madame Élisabeth, néanmoins il ne put s'en plaindre par la
grandeur de celui qu'on lui préférait; mais il regrettait moins cet
emploi par l'honneur qu'il en eût reçu, que parce que c'était une chose
qui éloignait sa femme de la cour, sans qu'il parût qu'il eût dessein de
l'en éloigner.
Peu de jours après la mort du roi, on résolut d'aller à Reims pour le
sacre. Sitôt qu'on parla de ce voyage, madame de Clèves, qui avait
toujours demeuré chez elle, feignant d'être malade, pria son mari de
trouver bon qu'elle ne suivît point la cour, et qu'elle s'en allât à
Coulommiers prendre l'air et songer à sa santé. Il lui répondit qu'il ne
voulait point pénétrer si c'était la raison de sa santé qui l'obligeait
à ne pas faire le voyage, mais qu'il consentait qu'elle ne le fît
point. Il n'eut pas de peine à consentir à une chose qu'il avait déjà
résolue: quelque bonne opinion qu'il eût de la vertu de sa femme, il
voyait bien que la prudence ne voulait pas qu'il l'exposât plus
longtemps à la vue d'un homme qu'elle aimait.
Monsieur de Nemours sut bientôt que madame de Clèves ne devait pas
suivre la cour; il ne put se résoudre à partir sans la voir, et la
veille du départ, il alla chez elle aussi tard que la bienséance le
pouvait permettre, afin de la trouver seule. La fortune favorisa son
intention. Comme il entra dans la cour, il trouva madame de Nevers et
madame de Martigues qui en sortaient, et qui lui dirent qu'elles
l'avaient laissée seule. Il monta avec une agitation et un trouble qui
ne se peut comparer qu'à celui qu'eut madame de Clèves, quand on lui dit
que monsieur de Nemours venait pour la voir. La crainte qu'elle eut
qu'il ne lui parlât de sa passion, l'appréhension de lui répondre trop
favorablement, l'inquiétude que cette visite pouvait donner à son mari,
la peine de lui en rendre compte ou de lui cacher toutes ces choses, se
présentèrent en un moment à son esprit, et lui firent un Si grand
embarras, qu'elle prit la résolution d'éviter la chose du monde qu'elle
souhaitait peut-être le plus. Elle envoya une de ses femmes à monsieur
de Nemours, qui était dans son antichambre, pour lui dire qu'elle
venait de se trouver mal, et qu'elle était bien fâchée de ne pouvoir
recevoir l'honneur qu'il lui voulait faire. Quelle douleur pour ce
prince de ne pas voir madame de Clèves, et de ne la pas voir parce
qu'elle ne voulait pas qu'il la vît! Il s'en allait le lendemain; il
n'avait plus rien à espérer du hasard. Il ne lui avait rien dit depuis
cette conversation de chez madame la dauphine, et il avait lieu de
croire que la faute d'avoir parlé au vidame avait détruit toutes ses
espérances; enfin il s'en allait avec tout ce qui peut aigrir une vive
douleur.
Sitôt que madame de Clèves fut un peu remise du trouble que lui avait
donné la pensée de la visite de ce prince, toutes les raisons qui la lui
avaient fait refuser disparurent; elle trouva même qu'elle avait fait
une faute, et si elle eût osé ou qu'il eût encore été assez à temps,
elle l'aurait fait rappeler.
Mesdames de Nevers et de Martigues, en sortant de chez elle, allèrent
chez la reine dauphine; monsieur de Clèves y était. Cette princesse leur
demanda d'où elles venaient; elles lui dirent qu'elles venaient de chez
monsieur de Clèves, où elles avaient passé une partie de l'après-dînée
avec beaucoup de monde, et qu'elles n'y avaient laissé que monsieur de
Nemours. Ces paroles, qu'elles croyaient si indifférentes, ne l'étaient
pas pour monsieur de Clèves. Quoiqu'il dût bien s'imaginer que monsieur
de Nemours pouvait trouver souvent des occasions de parler à sa femme,
néanmoins la pensée qu'il était chez elle, qu'il y était seul et qu'il
lui pouvait parler de son amour, lui parut dans ce moment une chose si
nouvelle et si insupportable, que la jalousie s'alluma dans son coeur
avec plus de violence qu'elle n'avait encore fait. Il lui fut impossible
de demeurer chez la reine; il s'en revint, ne sachant pas même pourquoi
il revenait, et s'il avait dessein d'aller interrompre monsieur de
Nemours. Sitôt qu'il approcha de chez lui, il regarda s'il ne verrait
rien qui lui pût faire juger si ce prince y était encore: il sentit du
soulagement en voyant qu'il n'y était plus, et il trouva de la douceur à
penser qu'il ne pouvait y avoir demeuré longtemps. Il s'imagina que ce
n'était peut-être pas monsieur de Nemours, dont il devait être jaloux:
et quoiqu'il n'en doutât point, il cherchait à en douter; mais tant de
choses l'en auraient persuadé, qu'il ne demeurait pas longtemps dans
cette incertitude qu'il désirait. Il alla d'abord dans la chambre de sa
femme, et après lui avoir parlé quelque temps de choses indifférentes,
il ne put s'empêcher de lui demander ce qu'elle avait fait et qui elle
avait vu; elle lui en rendit compte. Comme il vit qu'elle ne lui nommait
point monsieur de Nemours, il lui demanda, en tremblant, si c'était tout
ce qu'elle avait vu, afin de lui donner lieu de nommer ce prince et de
n'avoir pas la douleur qu'elle lui en fît une finesse. Comme elle ne
l'avait point vu, elle ne le lui nomma point, et monsieur de Clèves
reprenant la parole avec un ton qui marquait son affliction:
--Et monsieur de Nemours, lui dit-il, ne l'avez-vous point vu, ou
l'avez-vous oublié?
--Je ne l'ai point vu, en effet, répondit-elle; je me trouvais mal, et
j'ai envoyé une de mes femmes lui faire des excuses.
--Vous ne vous trouviez donc mal que pour lui, reprit monsieur de
Clèves. Puisque vous avez vu tout le monde, pourquoi des distinctions
pour monsieur de Nemours? Pourquoi ne vous est-il pas comme un autre?
Pourquoi faut-il que vous craigniez sa vue? Pourquoi lui laissez-vous
voir que vous la craignez? Pourquoi lui faites-vous connaître que vous
vous servez du pouvoir que sa passion vous donne sur lui? Oseriez-vous
refuser de le voir, si vous ne saviez bien qu'il distingue vos rigueurs
de l'incivilité? Mais pourquoi faut-il que vous ayez des rigueurs pour
lui? D'une personne comme vous, Madame, tout est des faveurs hors
l'indifférence.
--Je ne croyais pas, reprit madame de Clèves, quelque soupçon que vous
ayez sur monsieur de Nemours, que vous pussiez me faire des reproches de
ne l'avoir pas vu.
--Je vous en fais pourtant, Madame, répliqua-t-il, et ils sont bien
fondés: Pourquoi ne le pas voir s'il ne vous a rien dit? Mais, Madame,
il vous a parlé; si son silence seul vous avait témoigné sa passion,
elle n'aurait pas fait en vous une si grande impression. Vous n'avez pu
me dire la vérité tout entière; vous m'en avez caché la plus grande
partie; vous vous êtes repentie même du peu que vous m'avez avoué et
vous n'avez pas eu la force de continuer. Je suis plus malheureux que je
ne l'ai cru, et je suis le plus malheureux de tous les hommes. Vous êtes
ma femme, je vous aime comme ma maîtresse, et je vous en vois aimer un
autre. Cet autre est le plus aimable de la cour, et il vous voit tous
les jours, il sait que vous l'aimez. Eh! j'ai pu croire, s'écria-t-il,
que vous surmonteriez la passion que vous avez pour lui. Il faut que
j'aie perdu la raison pour avoir cru qu'il fût possible.
--Je ne sais, reprit tristement madame de Clèves, si vous avez eu tort
de juger favorablement d'un procédé aussi extraordinaire que le mien;
mais je ne sais si je ne me suis trompée d'avoir cru que vous me feriez
justice?
--N'en doutez pas, Madame, répliqua monsieur de Clèves, vous vous êtes
trompée; vous avez attendu de moi des choses aussi impossibles que
celles que j'attendais de vous. Comment pouviez-vous espérer que je
conservasse de la raison? Vous aviez donc oublié que je vous aimais
éperdument et que j'étais votre mari? L'un des deux peut porter aux
extrémités: que ne peuvent point les deux ensemble? Eh! que ne font-ils
point aussi! continua-t-il, je n'ai que des sentiments violents et
incertains dont je ne suis pas le maître. Je ne me trouve plus digne de
vous; vous ne me paraissez plus digne de moi. Je vous adore, je vous
hais; je vous offense, je vous demande pardon; je vous admire, j'ai
honte de vous admirer. Enfin il n'y a plus en moi ni de calme ni de
raison. Je ne sais comment j'ai pu vivre depuis que vous me parlâtes à
Coulommiers, et depuis le jour que vous apprîtes de madame la dauphine
que l'on savait votre aventure. Je ne saurais démêler par où elle a été
sue, ni ce qui se passa entre monsieur de Nemours et vous sur ce sujet:
vous ne me l'expliquerez jamais, et je ne vous demande point de me
l'expliquer. Je vous demande seulement de vous souvenir que vous m'avez
rendu le plus malheureux homme du monde.
Monsieur de Clèves sortit de chez sa femme après ces paroles et partit
le lendemain sans la voir; mais il lui écrivit une lettre pleine
d'affliction, d'honnêteté et de douceur. Elle y fit une réponse si
touchante et si remplie d'assurances de sa conduite passée et de celle
qu'elle aurait à l'avenir, que, comme ses assurances étaient fondées sur
la vérité et que c'était en effet ses sentiments, cette lettre fit de
l'impression sur monsieur de Clèves, et lui donna quelque calme; joint
que monsieur de Nemours allant trouver le roi aussi bien que lui, il
avait le repos de savoir qu'il ne serait pas au même lieu que madame de
Clèves. Toutes les fois que cette princesse parlait à son mari, la
passion qu'il lui témoignait, l'honnêteté de son procédé, l'amitié
qu'elle avait pour lui, et ce qu'elle lui devait, faisaient des
impressions dans son coeur qui affaiblissaient l'idée de monsieur de
Nemours; mais ce n'était que pour quelque temps; et cette idée revenait
bientôt plus vive et plus présente qu'auparavant.
Les premiers jours du départ de ce prince, elle ne sentit quasi pas son
absence; ensuite elle lui parut cruelle. Depuis qu'elle l'aimait, il ne
s'était point passé de jour qu'elle n'eût craint ou espéré de le
rencontrer et elle trouva une grande peine à penser qu'il n'était plus
au pouvoir du hasard de faire qu'elle le rencontrât.
Elle s'en alla à Coulommiers; et en y allant, elle eut soin d'y faire
porter de grands tableaux qu'elle avait fait copier sur des originaux
qu'avait fait faire madame de Valentinois pour sa belle maison d'Anet.
Toutes les actions remarquables qui s'étaient passées du règne du roi
étaient dans ces tableaux. Il y avait entre autres le siège de Metz, et
tous ceux qui s'y étaient distingués étaient peints fort ressemblants.
Monsieur de Nemours était de ce nombre, et c'était peut-être ce qui
avait donné envie à madame de Clèves d'avoir ces tableaux.
Madame de Martigues, qui n'avait pu partir avec la cour, lui promit
d'aller passer quelques jours à Coulommiers. La faveur de la reine
qu'elles partageaient ne leur avait point donné d'envie ni d'éloignement
l'une de l'autre; elles étaient amies, sans néanmoins se confier leurs
sentiments. Madame de Clèves savait que madame de Martigues aimait le
vidame; mais madame de Martigues ne savait pas que madame de Clèves
aimât monsieur de Nemours, ni qu'elle en fût aimée. La qualité de nièce
du vidame rendait madame de Clèves plus chère à madame de Martigues; et
madame de Clèves l'aimait aussi comme une personne qui avait une
passion aussi bien qu'elle, et qui l'avait pour l'ami intime de son
amant.
Madame de Martigues vint à Coulommiers, comme elle l'avait promis à
madame de Clèves; elle la trouva dans une vie fort solitaire. Cette
princesse avait même cherché le moyen d'être dans une solitude entière,
et de passer les soirs dans les jardins, sans être accompagnée de ses
domestiques. Elle venait dans ce pavillon où monsieur de Nemours l'avait
écoutée; elle entrait dans le cabinet qui était ouvert sur le jardin.
Ses femmes et ses domestiques demeuraient dans l'autre cabinet, ou sous
le pavillon, et ne venaient point à elle qu'elle ne les appelât. Madame
de Martigues n'avait jamais vu Coulommiers; elle fut surprise de toutes
les beautés qu'elle y trouva et surtout de l'agrément de ce pavillon.
Madame de Clèves et elle y passaient tous les soirs. La liberté de se
trouver seules, la nuit, dans le plus beau lieu du monde, ne laissait
pas finir la conversation entre deux jeunes personnes, qui avaient des
passions violentes dans le coeur; et quoiqu'elles ne s'en fissent point
de confidence, elles trouvaient un grand plaisir à se parler. Madame de
Martigues aurait eu de la peine à quitter Coulommiers, si, en le
quittant, elle n'eût dû aller dans un lieu où était le vidame. Elle
partit pour aller à Chambord, où la cour était alors.
Le sacre avait été fait à Reims par le cardinal de Lorraine, et l'on
devait passer le reste de l'été dans le château de Chambord, qui était
nouvellement bâti. La reine témoigna une grande joie de revoir madame de
Martigues; et après lui en avoir donné plusieurs marques, elle lui
demanda des nouvelles de madame de Clèves, et de ce qu'elle faisait à la
campagne. Monsieur de Nemours et monsieur de Clèves étaient alors chez
cette reine. Madame de Martigues, qui avait trouvé Coulommiers
admirable, en conta toutes les beautés, et elle s'étendit extrêmement
sur la description de ce pavillon de la forêt et sur le plaisir qu'avait
madame de Clèves de s'y promener seule une partie de la nuit. Monsieur
de Nemours, qui connaissait assez le lieu pour entendre ce qu'en disait
madame de Martigues, pensa qu'il n'était pas impossible qu'il y pût voir
madame de Clèves, sans être vu que d'elle. Il fit quelques questions à
madame de Martigues pour s'en éclaircir encore; et monsieur de Clèves
qui l'avait toujours regardé pendant que madame de Martigues avait
parlé, crut voir dans ce moment ce qui lui passait dans l'esprit. Les
questions que fit ce prince le confirmèrent encore dans cette pensée; en
sorte qu'il ne douta point qu'il n'eût dessein d'aller voir sa femme. Il
ne se trompait pas dans ses soupçons. Ce dessein entra si fortement dans
l'esprit de monsieur de Nemours, qu'après avoir passé la nuit à songer
aux moyens de l'exécuter, dès le lendemain matin, il demanda congé au
roi pour aller à Paris, sur quelque prétexte qu'il inventa.
Monsieur de Clèves ne douta point du sujet de ce voyage; mais il résolut
de s'éclaircir de la conduite de sa femme, et de ne pas demeurer dans
une cruelle incertitude. Il eut envie de partir en même temps que
monsieur de Nemours, et de venir lui-même caché découvrir quel succès
aurait ce voyage; mais craignant que son départ ne parût extraordinaire,
et que monsieur de Nemours, en étant averti, ne prît d'autres mesures,
il résolut de se fier à un gentilhomme qui était à lui, dont il
connaissait la fidélité et l'esprit. Il lui conta dans quel embarras il
se trouvait. Il lui dit quelle avait été jusqu'alors la vertu de madame
de Clèves, et lui ordonna de partir sur les pas de monsieur de Nemours,
de l'observer exactement, de voir s'il n'irait point à Coulommiers, et
s'il n'entrerait point la nuit dans le jardin.
Le gentilhomme qui était très capable d'une telle commission, s'en
acquitta avec toute l'exactitude imaginable. Il suivit monsieur de
Nemours jusqu'à un village, à une demi-lieue de Coulommiers, où ce
prince s'arrêta, et le gentilhomme devina aisément que c'était pour y
attendre la nuit. Il ne crut pas à propos de l'y attendre aussi; il
passa le village et alla dans la forêt, à l'endroit par où il jugeait
que monsieur de Nemours pouvait passer; il ne se trompa point dans tout
ce qu'il avait pensé. Sitôt que la nuit fut venue, il entendit marcher,
et quoiqu'il fît obscur, il reconnut aisément monsieur de Nemours. Il le
vit faire le tour du jardin, comme pour écouter s'il n'y entendrait
personne, et pour choisir le lieu par où il pourrait passer le plus
aisément. Les palissades étaient fort hautes, et il y en avait encore
derrière, pour empêcher qu'on ne pût entrer; en sorte qu'il était assez
difficile de se faire passage. Monsieur de Nemours en vint à bout
néanmoins; sitôt qu'il fut dans ce jardin, il n'eut pas de peine à
démêler où était madame de Clèves. Il vit beaucoup de lumières dans le
cabinet, toutes les fenêtres en étaient ouvertes; et, en se glissant le
long des palissades, il s'en approcha avec un trouble et une émotion
qu'il est aisé de se représenter. Il se rangea derrière une des
fenêtres, qui servait de porte, pour voir ce que faisait madame de
Clèves. Il vit qu'elle était seule; mais il la vit d'une si admirable
beauté, qu'à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue.
Il faisait chaud, et elle n'avait rien sur sa tête et sur sa gorge, que
ses cheveux confusément rattachés. Elle était sur un lit de repos, avec
une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de
rubans; elle en choisit quelques-uns, et monsieur de Nemours remarqua
que c'étaient des mêmes couleurs qu'il avait portées au tournoi. Il vit
qu'elle en faisait des noeuds à une canne des Indes, fort
extraordinaire, qu'il avait portée quelque temps, et qu'il avait donnée
à sa soeur, à qui madame de Clèves l'avait prise sans faire semblant de
la reconnaître pour avoir été à monsieur de Nemours. Après qu'elle eut
achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandaient sur son
visage les sentiments qu'elle avait dans le coeur, elle prit un flambeau
et s'en alla proche d'une grande table, vis-à-vis du tableau du siège de
Metz, où était le portrait de monsieur de Nemours; elle s'assit, et se
mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la
passion seule peut donner.
On ne peut exprimer ce que sentit monsieur de Nemours dans ce moment.
Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne
qu'il adorait; la voir sans qu'elle sût qu'il la voyait, et la voir tout
occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu'elle
lui cachait, c'est ce qui n'a jamais été goûté ni imaginé par nul autre
amant.
Ce prince était aussi tellement hors de lui-même, qu'il demeurait
immobile à regarder madame de Clèves, sans songer que les moments lui
étaient précieux. Quand il fut un peu remis, il pensa qu'il devait
attendre à lui parler qu'elle allât dans le jardin; il crut qu'il le
pourrait faire avec plus de sûreté, parce qu'elle serait plus éloignée
de ses femmes; mais voyant qu'elle demeurait dans le cabinet, il prit la
résolution d'y entrer. Quand il voulut l'exécuter, quel trouble
n'eut-il point! Quelle crainte de lui déplaire! Quelle peur de faire
changer ce visage où il y avait tant de douceur, et de le voir devenir
plein de sévérité et de colère!
Il trouva qu'il y avait eu de la folie, non pas à venir voir madame de
Clèves sans être vu, mais à penser de s'en faire voir; il vit tout ce
qu'il n'avait point encore envisagé. Il lui parut de l'extravagance dans
sa hardiesse de venir surprendre au milieu de la nuit, une personne à
qui il n'avait encore jamais parlé de son amour. Il pensa qu'il ne
devait pas prétendre qu'elle le voulût écouter, et qu'elle aurait une
juste colère du péril où il l'exposait, par les accidents qui pouvaient
arriver. Tout son courage l'abandonna, et il fut prêt plusieurs fois à
prendre la résolution de s'en retourner sans se faire voir. Poussé
néanmoins par le désir de lui parler, et rassuré par les espérances que
lui donnait tout ce qu'il avait vu, il avança quelques pas, mais avec
tant de trouble qu'une écharpe qu'il avait s'embarrassa dans la fenêtre,
en sorte qu'il fit du bruit. Madame de Clèves tourna la tête, et, soit
qu'elle eût l'esprit rempli de ce prince, ou qu'il fût dans un lieu où
la lumière donnait assez pour qu'elle le pût distinguer, elle crut le
reconnaître et sans balancer ni se retourner du côté où il était, elle
entra dans le lieu où étaient ses femmes. Elle y entra avec tant de
trouble qu'elle fut contrainte, pour le cacher, de dire qu'elle se
trouvait mal; et elle le dit aussi pour occuper tous ses gens, et pour
donner le temps à monsieur de Nemours de se retirer. Quand elle eut
fait quelque réflexion, elle pensa qu'elle s'était trompée, et que
c'était un effet de son imagination d'avoir cru voir monsieur de
Nemours. Elle savait qu'il était à Chambord, elle ne trouvait nulle
apparence qu'il eût entrepris une chose si hasardeuse; elle eut envie
plusieurs fois de rentrer dans le cabinet, et d'aller voir dans le
jardin s'il y avait quelqu'un. Peut-être souhaitait-elle, autant qu'elle
le craignait, d'y trouver monsieur de Nemours; mais enfin la raison et
la prudence l'emportèrent sur tous ses autres sentiments, et elle trouva
qu'il valait mieux demeurer dans le doute où elle était, que de prendre
le hasard de s'en éclaircir. Elle fut longtemps à se résoudre à sortir
d'un lieu dont elle pensait que ce prince était peut-être si proche, et
il était quasi jour quand elle revint au château.
Monsieur de Nemours était demeuré dans le jardin, tant qu'il avait vu de
la lumière; il n'avait pu perdre l'espérance de revoir madame de Clèves,
quoiqu'il fût persuadé qu'elle l'avait reconnu, et qu'elle n'était
sortie que pour l'éviter; mais, voyant qu'on fermait les portes, il
jugea bien qu'il n'avait plus rien à espérer. Il vint reprendre son
cheval tout proche du lieu où attendait le gentilhomme de monsieur de
Clèves. Ce gentilhomme le suivit jusqu'au même village, d'où il était
parti le soir. Monsieur de Nemours se résolut d'y passer tout le jour,
afin de retourner la nuit à Coulommiers, pour voir si madame de Clèves
aurait encore la cruauté de le fuir, ou celle de ne se pas exposer à
être vue; quoiqu'il eût une joie sensible de l'avoir trouvée si remplie
de son idée, il était néanmoins très affligé de lui avoir vu un
mouvement si naturel de le fuir.
La passion n'a jamais été si tendre et si violente qu'elle l'était alors
en ce prince. Il s'en alla sous des saules, le long d'un petit ruisseau
qui coulait derrière la maison où il était caché. Il s'éloigna le plus
qu'il lui fut possible, pour n'être vu ni entendu de personne; il
s'abandonna aux transports de son amour, et son coeur en fut tellement
pressé qu'il fut contraint de laisser couler quelques larmes; mais ces
larmes n'étaient pas de celles que la douleur seule fait répandre, elles
étaient mêlées de douceur et de ce charme qui ne se trouve que dans
l'amour.
Il se mit à repasser toutes les actions de madame de Clèves depuis qu'il
en était amoureux; quelle rigueur honnête et modeste elle avait toujours
eue pour lui, quoiqu'elle l'aimât. «Car, enfin, elle m'aime, disait-il;
elle m'aime, je n'en saurais douter; les plus grands engagements et les
plus grandes faveurs ne sont pas des marques si assurées que celles que
j'en ai eues. Cependant je suis traité avec la même rigueur que si
j'étais haï; j'ai espéré au temps, je n'en dois plus rien attendre; je
la vois toujours se défendre également contre moi et contre elle-même.
Si je n'étais point aimé, je songerais à plaire; mais je plais, on
m'aime, et on me le cache. Que puis-je donc espérer, et quel changement
dois-je attendre dans ma destinée? Quoi! je serai aimé de la plus
aimable personne du monde, et je n'aurai cet excès d'amour que donnent
les premières certitudes d'être aimé, que pour mieux sentir la douleur
d'être maltraité! Laissez-moi voir que vous m'aimez, belle princesse,
s'écria-t-il, laissez-moi voir vos sentiments; pourvu que je les
connaisse par vous une fois en ma vie, je consens que vous repreniez
pour toujours ces rigueurs dont vous m'accablez. Regardez-moi du moins
avec ces mêmes yeux dont je vous ai vue cette nuit regarder mon
portrait; pouvez-vous l'avoir regardé avec tant de douceur, et m'avoir
fui moi-même si cruellement? Que craignez-vous? Pourquoi mon amour vous
est-il si redoutable? Vous m'aimez, vous me le cachez inutilement;
vous-même m'en avez donné des marques involontaires. Je sais mon
bonheur; laissez-m'en jouir, et cessez de me rendre malheureux. Est-il
possible, reprenait-il, que je sois aimé de madame de Clèves, et que je
sois malheureux? Qu'elle était belle cette nuit! Comment ai-je pu
résister à l'envie de me jeter à ses pieds? Si je l'avais fait, je
l'aurais peut-être empêchée de me fuir, mon respect l'aurait rassurée;
mais peut-être elle ne m'a pas reconnu; je m'afflige plus que je ne
dois, et la vue d'un homme, à une heure si extraordinaire, l'a
effrayée.»
Ces mêmes pensées occupèrent tout le jour monsieur de Nemours; il
attendit la nuit avec impatience; et quand elle fut venue, il reprit le
chemin de Coulommiers. Le gentilhomme de monsieur de Clèves, qui s'était
déguisé afin d'être moins remarqué, le suivit jusqu'au lieu où il
l'avait suivi le soir d'auparavant, et le vit entrer dans le même
jardin. Ce prince connut bientôt que madame de Clèves n'avait pas voulu
hasarder qu'il essayât encore de la voir; toutes les portes étaient
fermées. Il tourna de tous les côtés pour découvrir s'il ne verrait
point de lumières; mais ce fut inutilement.
Madame de Clèves s'étant doutée que monsieur de Nemours pourrait
revenir, était demeurée dans sa chambre; elle avait appréhendé de
n'avoir pas toujours la force de le fuir, et elle n'avait pas voulu se
mettre au hasard de lui parler d'une manière si peu conforme à la
conduite qu'elle avait eue jusqu'alors.
Quoique monsieur de Nemours n'eût aucune espérance de la voir, il ne put
se résoudre à sortir si tôt d'un lieu où elle était si souvent. Il passa
la nuit entière dans le jardin, et trouva quelque consolation à voir du
moins les mêmes objets qu'elle voyait tous les jours. Le soleil était
levé devant qu'il pensât à se retirer; mais enfin la crainte d'être
découvert l'obligea à s'en aller.
Il lui fut impossible de s'éloigner sans voir madame de Clèves; et il
alla chez madame de Mercoeur, qui était alors dans cette maison qu'elle
avait proche de Coulommiers. Elle fut extrêmement surprise de l'arrivée
de son frère. Il inventa une cause de son voyage, assez vraisemblable
pour la tromper, et enfin il conduisit si habilement son dessein, qu'il
l'obligea à lui proposer d'elle-même d'aller chez madame de Clèves.
Cette proposition fut exécutée dès le même jour, et monsieur de Nemours
dit à sa soeur qu'il la quitterait à Coulommiers, pour s'en retourner en
diligence trouver le roi. Il fit ce dessein de la quitter à Coulommiers,
dans la pensée de l'en laisser partir la première; et il crut avoir
trouvé un moyen infaillible de parler à madame de Clèves.
Comme ils arrivèrent, elle se promenait dans une grande allée qui borde
le parterre. La vue de monsieur de Nemours ne lui causa pas un médiocre
trouble, et ne lui laissa plus douter que ce ne fût lui qu'elle avait vu
la nuit précédente. Cette certitude lui donna quelque mouvement de
colère, par la hardiesse et l'imprudence qu'elle trouvait dans ce qu'il
avait entrepris. Ce prince remarqua une impression de froideur sur son
visage qui lui donna une sensible douleur. La conversation fut de choses
indifférentes; et néanmoins, il trouva l'art d'y faire paraître tant
d'esprit, tant de complaisance et tant d'admiration pour madame de
Clèves, qu'il dissipa malgré elle une partie de la froideur qu'elle
avait eue d'abord.
Lorsqu'il se sentit rassuré de sa première crainte, il témoigna une
extrême curiosité d'aller voir le pavillon de la forêt. Il en parla
comme du plus agréable lieu du monde et en fit même une description si
particulière, que madame de Mercoeur lui dit qu'il fallait qu'il y eût
été plusieurs fois pour en connaître si bien toutes les beautés.
--Je ne crois pourtant pas, reprit madame de Clèves, que monsieur de
Nemours y ait jamais entré; c'est un lieu qui n'est achevé que depuis
peu.
--Il n'y a pas longtemps aussi que j'y ai été, reprit monsieur de
Nemours en la regardant, et je ne sais si je ne dois point être bien
aise que vous ayez oublié de m'y avoir vu.
Madame de Mercoeur, qui regardait la beauté des jardins, n'avait point
d'attention à ce que disait son frère. Madame de Clèves rougit, et
baissant les yeux sans regarder monsieur de Nemours:
--Je ne me souviens point, lui dit-elle, de vous y avoir vu; et si vous
y avez été, c'est sans que je l'aie su.
--Il est vrai, Madame, répliqua monsieur de Nemours, que j'y ai été sans
vos ordres, et j'y ai passé les plus doux et les plus cruels moments de
ma vie.
Madame de Clèves entendait trop bien tout ce que disait ce prince, mais
elle n'y répondit point; elle songea à empêcher madame de Mercoeur
d'aller dans ce cabinet, parce que le portrait de monsieur de Nemours y
était, et qu'elle ne voulait pas qu'elle l'y vît. Elle fit si bien que
le temps se passa insensiblement, et madame de Mercoeur parla de s'en
retourner. Mais quand madame de Clèves vit que monsieur de Nemours et
sa soeur ne s'en allaient pas ensemble, elle jugea bien à quoi elle
allait être exposée; elle se trouva dans le même embarras où elle
s'était trouvée à Paris et elle prit aussi le même parti. La crainte que
cette visite ne fût encore une confirmation des soupçons qu'avait son
mari ne contribua pas peu à la déterminer; et pour éviter que monsieur
de Nemours ne demeurât seul avec elle, elle dit à madame de Mercoeur
qu'elle l'allait conduire jusqu'au bord de la forêt, et elle ordonna que
son carrosse la suivît. La douleur qu'eut ce prince de trouver toujours
cette même continuation des rigueurs en madame de Clèves fut si violente
qu'il en pâlit dans le même moment. Madame de Mercoeur lui demanda s'il
se trouvait mal; mais il regarda madame de Clèves, sans que personne
s'en aperçût, et il lui fit juger par ses regards qu'il n'avait d'autre
mal que son désespoir. Cependant il fallut qu'il les laissât partir sans
oser les suivre, et après ce qu'il avait dit, il ne pouvait plus
retourner avec sa soeur; ainsi, il revint à Paris, et en partit le
lendemain.
Le gentilhomme de monsieur de Clèves l'avait toujours observé: il revint
aussi à Paris, et, comme il vit monsieur de Nemours parti pour Chambord,
il prit la poste afin d'y arriver devant lui, et de rendre compte de son
voyage. Son maître attendait son retour, comme ce qui allait décider du
malheur de toute sa vie.
Sitôt qu'il le vit, il jugea, par son visage et par son silence, qu'il
n'avait que des choses fâcheuses à lui apprendre. Il demeura quelque
temps saisi d'affliction, la tête baissée sans pouvoir parler; enfin, il
lui fit signe de la main de se retirer:
--Allez, dit-il, je vois ce que vous avez à me dire; mais je n'ai pas la
force de l'écouter.
--Je n'ai rien à vous apprendre, répondit le gentilhomme, sur quoi on
puisse faire de jugement assuré. Il est vrai que monsieur de Nemours a
entré deux nuits de suite dans le jardin de la forêt, et qu'il a été le
jour d'après à Coulommiers avec madame de Mercoeur.
--C'est assez, répliqua monsieur de Clèves, c'est assez, en lui faisant
encore signe de se retirer, et je n'ai pas besoin d'un plus grand
éclaircissement.
Le gentilhomme fut contraint de laisser son maître abandonné à son
désespoir. Il n'y en a peut-être jamais eu un plus violent, et peu
d'hommes d'un aussi grand courage et d'un coeur aussi passionné que
monsieur de Clèves ont ressenti en même temps la douleur que cause
l'infidélité d'une maîtresse et la honte d'être trompé par une femme.
Monsieur de Clèves ne put résister à l'accablement où il se trouva. La
fièvre lui prit dès la nuit même, et avec de si grands accidents, que
dès ce moment sa maladie parut très dangereuse. On en donna avis à
madame de Clèves; elle vint en diligence. Quand elle arriva, il était
encore plus mal, elle lui trouva quelque chose de si froid et de si
glacé pour elle, qu'elle en fut extrêmement surprise et affligée. Il lui
parut même qu'il recevait avec peine les services qu'elle lui rendait;
mais enfin, elle pensa que c'était peut-être un effet de sa maladie.
D'abord qu'elle fut à Blois, où la cour était alors, monsieur de Nemours
ne put s'empêcher d'avoir de la joie de savoir qu'elle était dans le
même lieu que lui. Il essaya de la voir, et alla tous les jours chez
monsieur de Clèves, sur le prétexte de savoir de ses nouvelles; mais ce
fut inutilement. Elle ne sortait point de la chambre de son mari, et
avait une douleur violente de l'état où elle le voyait. Monsieur de
Nemours était désespéré qu'elle fût si affligée; il jugeait aisément
combien cette affliction renouvelait l'amitié qu'elle avait pour
monsieur de Clèves, et combien cette amitié faisait une diversion
dangereuse à la passion qu'elle avait dans le coeur. Ce sentiment lui
donna un chagrin mortel pendant quelque temps; mais l'extrémité du mal
de monsieur de Clèves lui ouvrit de nouvelles espérances. Il vit que
madame de Clèves serait peut-être en liberté de suivre son inclination,
et qu'il pourrait trouver dans l'avenir une suite de bonheur et de
plaisirs durables. Il ne pouvait soutenir cette pensée, tant elle lui
donnait de trouble et de transports, et il en éloignait son esprit par
la crainte de se trouver trop malheureux, s'il venait à perdre ses
espérances.
Cependant monsieur de Clèves était presque abandonné des médecins. Un
des derniers jours de son mal, après avoir passé une nuit très fâcheuse,
il dit sur le matin qu'il voulait reposer. Madame de Clèves demeura
seule dans sa chambre; il lui parut qu'au lieu de reposer, il avait
beaucoup d'inquiétude. Elle s'approcha et se vint mettre à genoux devant
son lit le visage tout couvert de larmes. Monsieur de Clèves avait
résolu de ne lui point témoigner le violent chagrin qu'il avait contre
elle; mais les soins qu'elle lui rendait, et son affliction, qui lui
paraissait quelquefois véritable, et qu'il regardait aussi quelquefois
comme des marques de dissimulation et de perfidie, lui causaient des
sentiments si opposés et si douloureux, qu'il ne les put renfermer en
lui-même.
--Vous versez bien des pleurs, Madame, lui dit-il, pour une mort que
vous causez, et qui ne vous peut donner la douleur que vous faites
paraître. Je ne suis plus en état de vous faire des reproches,
continua-t-il avec une voix affaiblie par la maladie et par la douleur;
mais je meurs du cruel déplaisir que vous m'avez donné. Fallait-il
qu'une action aussi extraordinaire que celle que vous aviez faite de me
parler à Coulommiers eût si peu de suite? Pourquoi m'éclairer sur la
passion que vous aviez pour monsieur de Nemours, si votre vertu n'avait
pas plus d'étendue pour y résister? Je vous aimais jusqu'à être bien
aise d'être trompé, je l'avoue à ma honte; j'ai regretté ce faux repos
dont vous m'avez tiré. Que ne me laissiez-vous dans cet aveuglement
tranquille dont jouissent tant de maris? J'eusse, peut-être, ignoré
toute ma vie que vous aimiez monsieur de Nemours. Je mourrai,
ajouta-t-il; mais sachez que vous me rendez la mort agréable, et
qu'après m'avoir ôté l'estime et la tendresse que j'avais pour vous, la
vie me ferait horreur. Que ferais-je de la vie, reprit-il, pour la
passer avec une personne que j'ai tant aimée, et dont j'ai été si
cruellement trompé, ou pour vivre séparé de cette même personne, et en
venir à un éclat et à des violences si opposées à mon humeur et à la
passion que j'avais pour vous? Elle a été au-delà de ce que vous en
avez vu, Madame; je vous en ai caché la plus grande partie, par la
crainte de vous importuner, ou de perdre quelque chose de votre estime,
par des manières qui ne convenaient pas à un mari. Enfin je méritais
votre coeur; encore une fois, je meurs sans regret, puisque je n'ai pu
l'avoir, et que je ne puis plus le désirer. Adieu, Madame, vous
regretterez quelque jour un homme qui vous aimait d'une passion
véritable et légitime. Vous sentirez le chagrin que trouvent les
personnes raisonnables dans ces engagements, et vous connaîtrez la
différence d'être aimée comme je vous aimais, à l'être par des gens qui,
en vous témoignant de l'amour, ne cherchent que l'honneur de vous
séduire. Mais ma mort vous laissera en liberté, ajouta-t-il, et vous
pourrez rendre monsieur de Nemours heureux, sans qu'il vous en coûte des
crimes. Qu'importe, reprit-il, ce qui arrivera quand je ne serai plus,
et faut-il que j'aie la faiblesse d'y jeter les yeux!
Madame de Clèves était si éloignée de s'imaginer que son mari pût avoir
des soupçons contre elle, qu'elle écouta toutes ces paroles sans les
comprendre, et sans avoir d'autre idée, sinon qu'il lui reprochait son
inclination pour monsieur de Nemours; enfin, sortant tout d'un coup de
son aveuglement:
--Moi, des crimes! s'écria-t-elle; la pensée même m'en est inconnue. La
vertu la plus austère ne peut inspirer d'autre conduite que celle que
j'ai eue; et je n'ai jamais fait d'action dont je n'eusse souhaité que
vous eussiez été témoin.
--Eussiez-vous souhaité, répliqua monsieur de Clèves, en la regardant
avec dédain, que je l'eusse été des nuits que vous avez passées avec
monsieur de Nemours? Ah! Madame, est-ce de vous dont je parle, quand je
parle d'une femme qui a passé des nuits avec un homme?
--Non, Monsieur, reprit-elle; non, ce n'est pas de moi dont vous parlez.
Je n'ai jamais passé ni de nuits ni de moments avec monsieur de Nemours.
Il ne m'a jamais vue en particulier; je ne l'ai jamais souffert, ni
écouté, et j'en ferais tous les serments...
--N'en dites pas davantage, interrompit monsieur de Clèves; de faux
serments ou un aveu me feraient peut-être une égale peine.
Madame de Clèves ne pouvait répondre; ses larmes et sa douleur lui
ôtaient la parole; enfin, faisant un effort:
--Regardez-moi du moins; écoutez-moi, lui dit-elle. S'il n'y allait que
de mon intérêt, je souffrirais ces reproches; mais il y va de votre vie.
Écoutez-moi, pour l'amour de vous-même: il est impossible qu'avec tant
de vérité, je ne vous persuade mon innocence.
--Plût à Dieu que vous me la puissiez persuader! s'écria-t-il; mais que
me pouvez-vous dire? Monsieur de Nemours n'a-t-il pas été à Coulommiers
avec sa soeur? Et n'avait-il pas passé les deux nuits précédentes avec
vous dans le jardin de la forêt?
--Si c'est là mon crime, répliqua-t-elle, il m'est aisé de me justifier.
Je ne vous demande point de me croire; mais croyez tous vos domestiques,
et sachez si j'allai dans le jardin de la forêt la veille que monsieur
de Nemours vint à Coulommiers, et si je n'en sortis pas le soir
d'auparavant deux heures plus tôt que je n'avais accoutumé.
Elle lui conta ensuite comme elle avait cru voir quelqu'un dans ce
jardin. Elle lui avoua qu'elle avait cru que c'était monsieur de
Nemours. Elle lui parla avec tant d'assurance, et la vérité se persuade
si aisément lors même qu'elle n'est pas vraisemblable, que monsieur de
Clèves fut presque convaincu de son innocence.
--Je ne sais, lui dit-il, si je me dois laisser aller à vous croire. Je
me sens si proche de la mort, que je ne veux rien voir de ce qui me
pourrait faire regretter la vie. Vous m'avez éclairci trop tard; mais ce
me sera toujours un soulagement d'emporter la pensée que vous êtes digne
de l'estime que j'aie eue pour vous. Je vous prie que je puisse encore
avoir la consolation de croire que ma mémoire vous sera chère, et que,
s'il eût dépendu de vous, vous eussiez eu pour moi les sentiments que
vous avez pour un autre.
Il voulut continuer; mais une faiblesse lui ôta la parole. Madame de
Clèves fit venir les médecins; ils le trouvèrent presque sans vie. Il
languit néanmoins encore quelques jours, et mourut enfin avec une
constance admirable.
Madame de Clèves demeura dans une affliction si violente, qu'elle perdit
quasi l'usage de la raison. La reine la vint voir avec soin, et la mena
dans un couvent, sans qu'elle sût où on la conduisait. Ses belles-soeurs
la ramenèrent à Paris, qu'elle n'était pas encore en état de sentir
distinctement sa douleur. Quand elle commença d'avoir la force de
l'envisager, et qu'elle vit quel mari elle avait perdu, qu'elle
considéra qu'elle était la cause de sa mort, et que c'était par la
passion qu'elle avait eue pour un autre qu'elle en était cause,
l'horreur qu'elle eut pour elle-même et pour monsieur de Nemours ne se
peut représenter.
Ce prince n'osa dans ces commencements lui rendre d'autres soins que
ceux que lui ordonnait la bienséance. Il connaissait assez madame de
Clèves, pour croire qu'un plus grand empressement lui serait
désagréable; mais ce qu'il apprit ensuite lui fit bien voir qu'il devait
avoir longtemps la même conduite.
Un écuyer qu'il avait lui conta que le gentilhomme de monsieur de
Clèves, qui était son ami intime, lui avait dit, dans sa douleur de la
perte de son maître, que le voyage de monsieur de Nemours à Coulommiers
était cause de sa mort. Monsieur de Nemours fut extrêmement surpris de
ce discours; mais après y avoir fait réflexion, il devina une partie de
la vérité, et il jugea bien quels seraient d'abord les sentiments de
madame de Clèves et quel éloignement elle aurait de lui, si elle croyait
que le mal de son mari eût été causé par la jalousie. Il crut qu'il ne
fallait pas même la faire sitôt souvenir de son nom; et il suivit cette
conduite, quelque pénible qu'elle lui parût.
Il fit un voyage à Paris, et ne put s'empêcher néanmoins d'aller à sa
porte pour apprendre de ses nouvelles. On lui dit que personne ne la
voyait, et qu'elle avait même défendu qu'on lui rendît compte de ceux
qui l'iraient chercher. Peut-être que ces ordres si exacts étaient
donnés en vue de ce prince, et pour ne point entendre parler de lui.
Monsieur de Nemours était trop amoureux pour pouvoir vivre si absolument
privé de la vue de madame de Clèves. Il résolut de trouver des moyens,
quelque difficiles qu'ils pussent être, de sortir d'un état qui lui
paraissait si insupportable.
La douleur de cette princesse passait les bornes de la raison. Ce mari
mourant, et mourant à cause d'elle et avec tant de tendresse pour elle,
ne lui sortait point de l'esprit. Elle repassait incessamment tout ce
qu'elle lui devait, et elle se faisait un crime de n'avoir pas eu de la
passion pour lui, comme si c'eût été une chose qui eût été en son
pouvoir. Elle ne trouvait de consolation qu'à penser qu'elle le
regrettait autant qu'il méritait d'être regretté, et qu'elle ne ferait
dans le reste de sa vie que ce qu'il aurait été bien aise qu'elle eût
fait s'il avait vécu.
Elle avait pensé plusieurs fois comment il avait su que monsieur de
Nemours était venu à Coulommiers; elle ne soupçonnait pas ce prince de
l'avoir conté, et il lui paraissait même indifférent qu'il l'eût redit,
tant elle se croyait guérie et éloignée de la passion qu'elle avait eue
pour lui. Elle sentait néanmoins une douleur vive de s'imaginer qu'il
était cause de la mort de son mari, et elle se souvenait avec peine de
la crainte que monsieur de Clèves lui avait témoignée en mourant qu'elle
ne l'épousât; mais toutes ces douleurs se confondaient dans celle de la
perte de son mari, et elle croyait n'en avoir point d'autre.
Après que plusieurs mois furent passés, elle sortit de cette violente
affliction où elle était, et passa dans un état de tristesse et de
langueur. Madame de Martigues fit un voyage à Paris, et la vit avec soin
pendant le séjour qu'elle y fit. Elle l'entretint de la cour et de tout
ce qui s'y passait; et quoique madame de Clèves ne parût pas y prendre
intérêt, madame de Martigues ne laissait pas de lui en parler pour la
divertir.
Elle lui conta des nouvelles du vidame, de monsieur de Guise, et de tous
les autres qui étaient distingués par leur personne ou par leur mérite.
--Pour monsieur de Nemours, dit-elle, je ne sais si les affaires ont
pris dans son coeur la place de la galanterie; mais il a bien moins de
joie qu'il n'avait accoutumé d'en avoir, il paraît fort retiré du
commerce des femmes. Il fait souvent des voyages à Paris, et je crois
même qu'il y est présentement.
Le nom de monsieur de Nemours surprit madame de Clèves et la fit rougir.
Elle changea de discours, et madame de Martigues ne s'aperçut point de
son trouble.
Le lendemain, cette princesse, qui cherchait des occupations conformes à
l'état où elle était, alla proche de chez elle voir un homme qui faisait
des ouvrages de soie d'une façon particulière; et elle y fut dans le
dessein d'en faire faire de semblables. Après qu'on les lui eut
montrés, elle vit la porte d'une chambre où elle crut qu'il y en avait
encore; elle dit qu'on la lui ouvrît. Le maître répondit qu'il n'en
avait pas la clef, et qu'elle était occupée par un homme qui y venait
quelquefois pendant le jour pour dessiner de belles maisons et des
jardins que l'on voyait de ses fenêtres.
--C'est l'homme du monde le mieux fait, ajouta-t-il; il n'a guère la
mine d'être réduit à gagner sa vie. Toutes les fois qu'il vient céans,
je le vois toujours regarder les maisons et les jardins; mais je ne le
vois jamais travailler.
Madame de Clèves écoutait ce discours avec une grande attention. Ce que
lui avait dit madame de Martigues, que monsieur de Nemours était
quelquefois à Paris, se joignit dans son imagination à cet homme bien
fait qui venait proche de chez elle, et lui fit une idée de monsieur de
Nemours, et de monsieur de Nemours appliqué à la voir, qui lui donna un
trouble confus, dont elle ne savait pas même la cause. Elle alla vers
les fenêtres pour voir où elles donnaient; elle trouva qu'elles voyaient
tout son jardin et la face de son appartement. Et, lorsqu'elle fut dans
sa chambre, elle remarqua aisément cette même fenêtre où l'on lui avait
dit que venait cet homme. La pensée que c'était monsieur de Nemours
changea entièrement la situation de son esprit; elle ne se trouva plus
dans un certain triste repos qu'elle commençait à goûter, elle se sentit
inquiète et agitée. Enfin ne pouvant demeurer avec elle-même, elle
sortit, et alla prendre l'air dans un jardin hors des faubourgs, où elle
pensait être seule. Elle crut en y arrivant qu'elle ne s'était pas
trompée; elle ne vit aucune apparence qu'il y eût quelqu'un, et elle se
promena assez longtemps.
Après avoir traversé un petit bois, elle aperçut, au bout d'une allée,
dans l'endroit le plus reculé du jardin, une manière de cabinet ouvert
de tous côtés, où elle adressa ses pas. Comme elle en fut proche, elle
vit un homme couché sur des bancs, qui paraissait enseveli dans une
rêverie profonde, et elle reconnut que c'était monsieur de Nemours.
Cette vue l'arrêta tout court. Mais ses gens qui la suivaient firent
quelque bruit, qui tira monsieur de Nemours de sa rêverie. Sans regarder
qui avait causé le bruit qu'il avait entendu, il se leva de sa place
pour éviter la compagnie qui venait vers lui, et tourna dans une autre
allée, en faisant une révérence fort basse, qui l'empêcha même de voir
ceux qu'il saluait.
S'il eût su ce qu'il évitait, avec quelle ardeur serait-il retourné sur
ses pas! Mais il continua à suivre l'allée, et madame de Clèves le vit
sortir par une porte de derrière où l'attendait son carrosse. Quel effet
produisit cette vue d'un moment dans le coeur de madame de Clèves!
Quelle passion endormie se ralluma dans son coeur, et avec quelle
violence! Elle s'alla asseoir dans le même endroit d'où venait de sortir
monsieur de Nemours; elle y demeura comme accablée. Ce prince se
présenta à son esprit, aimable au-dessus de tout ce qui était au monde,
l'aimant depuis longtemps avec une passion pleine de respect jusqu'à sa
douleur, songeant à la voir sans songer à en être vu, quittant la cour,
dont il faisait les délices, pour aller regarder les murailles qui la
refermaient, pour venir rêver dans des lieux où il ne pouvait prétendre
de la rencontrer; enfin un homme digne d'être aimé par son seul
attachement, et pour qui elle avait une inclination si violente, qu'elle
l'aurait aimé, quand il ne l'aurait pas aimée; mais de plus, un homme
d'une qualité élevée et convenable à la sienne. Plus de devoir, plus de
vertu qui s'opposassent à ses sentiments; tous les obstacles étaient
levés, et il ne restait de leur état passé que la passion de monsieur de
Nemours pour elle, et que celle qu'elle avait pour lui.
Toutes ces idées furent nouvelles à cette princesse. L'affliction de la
mort de monsieur de Clèves l'avait assez occupée, pour avoir empêché
qu'elle n'y eût jeté les yeux. La présence de monsieur de Nemours les
amena en foule dans son esprit; mais, quand il en eut été pleinement
rempli, et qu'elle se souvint aussi que ce même homme, qu'elle regardait
comme pouvant l'épouser, était celui qu'elle avait aimé du vivant de son
mari, et qui était la cause de sa mort, que même en mourant, il lui
avait témoigné de la crainte qu'elle ne l'épousât, son austère vertu
était si blessée de cette imagination, qu'elle ne trouvait guère moins
de crime à épouser monsieur de Nemours qu'elle en avait trouvé à l'aimer
pendant la vie de son mari. Elle s'abandonna à ces réflexions si
contraires à son bonheur; elle les fortifia encore de plusieurs raisons
qui regardaient son repos et les maux qu'elle prévoyait en épousant ce
prince. Enfin, après avoir demeuré deux heures dans le lieu où elle
était, elle s'en revint chez elle, persuadée qu'elle devait fuir sa vue
comme une chose entièrement opposée à son devoir.
Mais cette persuasion, qui était un effet de sa raison et de sa vertu,
n'entraînait pas son coeur. Il demeurait attaché à monsieur de Nemours
avec une violence qui la mettait dans un état digne de compassion, et
qui ne lui laissa plus de repos; elle passa une des plus cruelles nuits
qu'elle eût jamais passées. Le matin, son premier mouvement fut d'aller
voir s'il n'y aurait personne à la fenêtre qui donnait chez elle; elle y
alla, elle y vit monsieur de Nemours. Cette vue la surprit, et elle se
retira avec une promptitude qui fit juger à ce prince qu'il avait été
reconnu. Il avait souvent désiré de l'être, depuis que sa passion lui
avait fait trouver ces moyens de voir madame de Clèves; et lorsqu'il
n'espérait pas d'avoir ce plaisir, il allait rêver dans le même jardin
où elle l'avait trouvé.
Lassé enfin d'un état si malheureux et si incertain, il résolut de
tenter quelque voie d'éclaircir sa destinée. «Que veux-je attendre?
disait-il; il y a longtemps que je sais que j'en suis aimé; elle est
libre, elle n'a plus de devoir à m'opposer. Pourquoi me réduire à la
voir sans en être vu, et sans lui parler? Est-il possible que l'amour
m'ait si absolument ôté la raison et la hardiesse, et qu'il m'ait rendu
si différent de ce que j'ai été dans les autres passions de ma vie? J'ai
dû respecter la douleur de madame de Clèves; mais je la respecte trop
longtemps, et je lui donne le loisir d'éteindre l'inclination qu'elle a
pour moi.»
Après ces réflexions, il songea aux moyens dont il devait se servir pour
la voir. Il crut qu'il n'y avait plus rien qui l'obligeât à cacher sa
passion au vidame de Chartres; il résolut de lui en parler, et de lui
dire le dessein qu'il avait pour sa nièce.
Le vidame était alors à Paris: tout le monde y était venu donner ordre à
son équipage et à ses habits, pour suivre le roi, qui devait conduire la
reine d'Espagne. Monsieur de Nemours alla donc chez le vidame, et lui
fit un aveu sincère de tout ce qu'il lui avait caché jusqu'alors, à la
réserve des sentiments de madame de Clèves dont il ne voulut pas
paraître instruit.
Le vidame reçut tout ce qu'il lui dit avec beaucoup de joie, et l'assura
que sans savoir ses sentiments, il avait souvent pensé, depuis que
madame de Clèves était veuve, qu'elle était la seule personne digne de
lui. Monsieur de Nemours le pria de lui donner les moyens de lui parler,
et de savoir quelles étaient ses dispositions.
Le vidame lui proposa de le mener chez elle; mais monsieur de Nemours
crut qu'elle en serait choquée parce qu'elle ne voyait encore personne.
Ils trouvèrent qu'il fallait que monsieur le vidame la priât de venir
chez lui, sur quelque prétexte, et que monsieur de Nemours y vînt par
un escalier dérobé, afin de n'être vu de personne. Cela s'exécuta comme
ils l'avaient résolu: madame de Clèves vint; le vidame l'alla recevoir,
et la conduisit dans un grand cabinet, au bout de son appartement.
Quelque temps après, monsieur de Nemours entra, comme si le hasard l'eût
conduit. Madame de Clèves fut extrêmement surprise de le voir: elle
rougit, et essaya de cacher sa rougeur. Le vidame parla d'abord de
choses différentes, et sortit, supposant qu'il avait quelque ordre à
donner. Il dit à madame de Clèves qu'il la priait de faire les honneurs
de chez lui, et qu'il allait rentrer dans un moment.
L'on ne peut exprimer ce que sentirent monsieur de Nemours et madame de
Clèves, de se trouver seuls et en état de se parler pour la première
fois. Ils demeurèrent quelque temps sans rien dire; enfin, monsieur de
Nemours rompant le silence:
--Pardonnerez-vous à monsieur de Chartres, Madame, lui dit-il, de
m'avoir donné l'occasion de vous voir, et de vous entretenir, que vous
m'avez toujours si cruellement ôtée?
--Je ne lui dois pas pardonner, répondit-elle, d'avoir oublié l'état où
je suis, et à quoi il expose ma réputation.
En prononçant ces paroles, elle voulut s'en aller; et monsieur de
Nemours, la retenant:
--Ne craignez rien, Madame, répliqua-t-il, personne ne sait que je suis
ici, et aucun hasard n'est à craindre. Écoutez-moi, Madame, écoutez-moi;
si ce n'est par bonté, que ce soit du moins pour l'amour de vous-même,
et pour vous délivrer des extravagances où m'emporterait infailliblement
une passion dont je ne suis plus le maître.
Madame de Clèves céda pour la première fois au penchant qu'elle avait
pour monsieur de Nemours, et le regardant avec des yeux pleins de
douceur et de charmes:
--Mais qu'espérez-vous, lui dit-elle, de la complaisance que vous me
demandez? Vous vous repentirez, peut-être, de l'avoir obtenue, et je me
repentirai infailliblement de vous l'avoir accordée. Vous méritez une
destinée plus heureuse que celle que vous avez eue jusqu'ici, et que
celle que vous pouvez trouver à l'avenir, à moins que vous ne la
cherchiez ailleurs!
--Moi, Madame, lui dit-il, chercher du bonheur ailleurs! Et y en a-t-il
d'autre que d'être aimé de vous? Quoique je ne vous aie jamais parlé, je
ne saurais croire, Madame, que vous ignoriez ma passion, et que vous ne
la connaissiez pour la plus véritable et la plus violente qui sera
jamais. A quelle épreuve a-t-elle été par des choses qui vous sont
inconnues? Et à quelle épreuve l'avez-vous mise par vos rigueurs?
--Puisque vous voulez que je vous parle, et que je m'y résous, répondit
madame de Clèves en s'asseyant, je le ferai avec une sincérité que vous
trouverez malaisément dans les personnes de mon sexe. Je ne vous dirai
point que je n'ai pas vu l'attachement que vous avez eu pour moi;
peut-être ne me croiriez-vous pas quand je vous le dirais. Je vous avoue
donc, non seulement que je l'ai vu, mais que je l'ai vu tel que vous
pouvez souhaiter qu'il m'ait paru.
--Et si vous l'avez vu, Madame, interrompit-il, est-il possible que
vous n'en ayez point été touchée? Et oserais-je vous demander s'il n'a
fait aucune impression dans votre coeur?
--Vous en avez dû juger par ma conduite, lui répliqua-t-elle; mais je
voudrais bien savoir ce que vous en avez pensé.
--Il faudrait que je fusse dans un état plus heureux pour vous l'oser
dire, répondit-il; et ma destinée a trop peu de rapport à ce que je vous
dirais. Tout ce que je puis vous apprendre, Madame, c'est que j'ai
souhaité ardemment que vous n'eussiez pas avoué à monsieur de Clèves ce
que vous me cachiez, et que vous lui eussiez caché ce que vous m'eussiez
laissé voir.
--Comment avez-vous pu découvrir, reprit-elle en rougissant, que j'aie
avoué quelque chose à monsieur de Clèves?
--Je l'ai su par vous-même, Madame, répondit-il; mais, pour me pardonner
la hardiesse que j'ai eue de vous écouter, souvenez-vous si j'ai abusé
de ce que j'ai entendu, si mes espérances en ont augmenté, et si j'ai eu
plus de hardiesse à vous parler.
Il commença à lui conter comme il avait entendu sa conversation avec
monsieur de Clèves; mais elle l'interrompit avant qu'il eût achevé.
--Ne m'en dites pas davantage, lui dit-elle; je vois présentement par où
vous avez été si bien instruit. Vous ne me le parûtes déjà que trop chez
madame la dauphine, qui avait su cette aventure par ceux à qui vous
l'aviez confiée.
Monsieur de Nemours lui apprit alors de quelle sorte la chose était
arrivée.
--Ne vous excusez point, reprit-elle; il y a longtemps que je vous ai
pardonné, sans que vous m'ayez dit de raison. Mais puisque vous avez
appris par moi-même ce que j'avais eu dessein de vous cacher toute ma
vie, je vous avoue que vous m'avez inspiré des sentiments qui m'étaient
inconnus devant que de vous avoir vu, et dont j'avais même si peu
d'idée, qu'ils me donnèrent d'abord une surprise qui augmentait encore
le trouble qui les suit toujours. Je vous fais cet aveu avec moins de
honte, parce que je le fais dans un temps où je le puis faire sans
crime, et que vous avez vu que ma conduite n'a pas été réglée par mes
sentiments.
--Croyez-vous, Madame, lui dit monsieur de Nemours, en se jetant à ses
genoux, que je n'expire pas à vos pieds de joie et de transport?
--Je ne vous apprends, lui répondit-elle en souriant, que ce que vous ne
saviez déjà que trop.
--Ah! Madame, répliqua-t-il, quelle différence de le savoir par un effet
du hasard, ou de l'apprendre par vous-même, et de voir que vous voulez
bien que je le sache!
--Il est vrai, lui dit-elle, que je veux bien que vous le sachiez, et
que je trouve de la douceur à vous le dire. Je ne sais même si je ne
vous le dis point, plus pour l'amour de moi que pour l'amour de vous.
Car enfin cet aveu n'aura point de suite, et je suivrai les règles
austères que mon devoir m'impose.
--Vous n'y songez pas, Madame, répondit monsieur de Nemours; il n'y a
plus de devoir qui vous lie, vous êtes en liberté; et si j'osais, je
vous dirais même qu'il dépend de vous de faire en sorte que votre devoir
vous oblige un jour à conserver les sentiments que vous avez pour moi.
--Mon devoir, répliqua-t-elle, me défend de penser jamais à personne, et
moins à vous qu'à qui que ce soit au monde, par des raisons qui vous
sont inconnues.
--Elles ne me le sont peut-être pas, Madame, reprit-il; mais ce ne sont
point de véritables raisons. Je crois savoir que monsieur de Clèves m'a
cru plus heureux que je n'étais, et qu'il s'est imaginé que vous aviez
approuvé des extravagances que la passion m'a fait entreprendre sans
votre aveu.
--Ne parlons point de cette aventure, lui dit-elle, je n'en saurais
soutenir la pensée; elle me fait honte, et elle m'est aussi trop
douloureuse par les suites qu'elle a eues. Il n'est que trop véritable
que vous êtes cause de la mort de monsieur de Clèves; les soupçons que
lui a donnés votre conduite inconsidérée lui ont coûté la vie, comme si
vous la lui aviez ôtée de vos propres mains. Voyez ce que je devrais
faire, si vous en étiez venus ensemble à ces extrémités, et que le même
malheur en fût arrivé. Je sais bien que ce n'est pas la même chose à
l'égard du monde; mais au mien il n'y a aucune différence, puisque je
sais que c'est par vous qu'il est mort, et que c'est à cause de moi.
--Ah! Madame, lui dit monsieur de Nemours, quel fantôme de devoir
opposez-vous à mon bonheur? Quoi! Madame, une pensée vaine et sans
fondement vous empêchera de rendre heureux un homme que vous ne haïssez
pas? Quoi! j'aurais pu concevoir l'espérance de passer ma vie avec vous;
ma destinée m'aurait conduit à aimer la plus estimable personne du
monde; j'aurais vu en elle tout ce qui peut faire une adorable
maîtresse; elle ne m'aurait pas haï, et je n'aurais trouvé dans sa
conduite que tout ce qui peut être à désirer dans une femme? Car enfin,
Madame, vous êtes peut-être la seule personne en qui ces deux choses se
soient jamais trouvées au degré qu'elles sont en vous. Tous ceux qui
épousent des maîtresses dont ils sont aimés, tremblent en les épousant,
et regardent avec crainte, par rapport aux autres, la conduite qu'elles
ont eue avec eux; mais en vous, Madame, rien n'est à craindre, et on ne
trouve que des sujets d'admiration. N'aurais-je envisagé, dis-je, une si
grande félicité, que pour vous y voir apporter vous-même des obstacles?
Ah! Madame, vous oubliez que vous m'avez distingué du reste des hommes,
ou plutôt vous ne m'en avez jamais distingué: vous vous êtes trompée, et
je me suis flatté.
--Vous ne vous êtes point flatté, lui répondit-elle; les raisons de mon
devoir ne me paraîtraient peut-être pas si fortes sans cette distinction
dont vous vous doutez, et c'est elle qui me fait envisager des malheurs
à m'attacher à vous.
--Je n'ai rien à répondre, Madame, reprit-il, quand vous me faites voir
que vous craignez des malheurs; mais je vous avoue qu'après tout ce que
vous avez bien voulu me dire, je ne m'attendais pas à trouver une si
cruelle raison.
--Elle est si peu offensante pour vous, reprit madame de Clèves, que
j'ai même beaucoup de peine à vous l'apprendre.
--Hélas! Madame, répliqua-t-il, que pouvez-vous craindre qui me flatte
trop, après ce que vous venez de me dire?
--Je veux vous parler encore avec la même sincérité que j'ai déjà
commencé, reprit-elle, et je vais passer par-dessus toute la retenue et
toutes les délicatesses que je devrais avoir dans une première
conversation, mais je vous conjure de m'écouter sans m'interrompre.
«Je crois devoir à votre attachement la faible récompense de ne vous
cacher aucun de mes sentiments, et de vous les laisser voir tels qu'ils
sont. Ce sera apparemment la seule fois de ma vie que je me donnerai la
liberté de vous les faire paraître; néanmoins je ne saurais vous avouer,
sans honte, que la certitude de n'être plus aimée de vous, comme je le
suis, me paraît un si horrible malheur, que, quand je n'aurais point des
raisons de devoir insurmontables, je doute si je pourrais me résoudre à
m'exposer à ce malheur. Je sais que vous êtes libre, que je le suis, et
que les choses sont d'une sorte que le public n'aurait peut-être pas
sujet de vous blâmer, ni moi non plus, quand nous nous engagerions
ensemble pour jamais. Mais les hommes conservent-ils de la passion dans
ces engagements éternels? Dois-je espérer un miracle en ma faveur et
puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette passion dont
je ferais toute ma félicité? Monsieur de Clèves était peut-être l'unique
homme du monde capable de conserver de l'amour dans le mariage. Ma
destinée n'a pas voulu que j'aie pu profiter de ce bonheur; peut-être
aussi que sa passion n'avait subsisté que parce qu'il n'en aurait pas
trouvé en moi. Mais je n'aurais pas le même moyen de conserver la vôtre:
je crois même que les obstacles ont fait votre constance. Vous en avez
assez trouvé pour vous animer à vaincre; et mes actions involontaires,
ou les choses que le hasard vous a apprises, vous ont donné assez
d'espérance pour ne vous pas rebuter.
--Ah! Madame, reprit monsieur de Nemours, je ne saurais garder le
silence que vous m'imposez: vous me faites trop d'injustice, et vous me
faites trop voir combien vous êtes éloignée d'être prévenue en ma
faveur.
--J'avoue, répondit-elle, que les passions peuvent me conduire; mais
elles ne sauraient m'aveugler. Rien ne me peut empêcher de connaître que
vous êtes né avec toutes les dispositions pour la galanterie, et toutes
les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux. Vous avez
déjà eu plusieurs passions, vous en auriez encore; je ne ferais plus
votre bonheur; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour
moi. J'en aurais une douleur mortelle, et je ne serais pas même assurée
de n'avoir point le malheur de la jalousie. Je vous en ai trop dit pour
vous cacher que vous me l'avez fait connaître, et que je souffris de si
cruelles peines le soir que la reine me donna cette lettre de madame de
Thémines, que l'on disait qui s'adressait à vous, qu'il m'en est demeuré
une idée qui me fait croire que c'est le plus grand de tous les maux.
«Par vanité ou par goût, toutes les femmes souhaitent de vous attacher.
Il y en a peu à qui vous ne plaisiez; mon expérience me ferait croire
qu'il n'y en a point à qui vous ne puissiez plaire. Je vous croirais
toujours amoureux et aimé, et je ne me tromperais pas souvent. Dans cet
état néanmoins, je n'aurais d'autre parti à prendre que celui de la
souffrance; je ne sais même si j'oserais me plaindre. On fait des
reproches à un amant; mais en fait-on à un mari, quand on n'a à lui
reprocher que de n'avoir plus d'amour? Quand je pourrais m'accoutumer à
cette sorte de malheur, pourrais-je m'accoutumer à celui de croire voir
toujours monsieur de Clèves vous accuser de sa mort, me reprocher de
vous avoir aimé, de vous avoir épousé et me faire sentir la différence
de son attachement au vôtre? Il est impossible, continua-t-elle, de
passer par-dessus des raisons si fortes: il faut que je demeure dans
l'état où je suis, et dans les résolution que j'ai prises de n'en sortir
jamais.
--Hé! croyez-vous le pouvoir, Madame? s'écria monsieur de Nemours.
Pensez-vous que vos résolutions tiennent contre un homme qui vous adore,
et qui est assez heureux pour vous plaire? Il est plus difficile que
vous ne pensez, Madame, de résister à ce qui nous plaît et à ce qui nous
aime. Vous l'avez fait par une vertu austère, qui n'a presque point
d'exemple; mais cette vertu ne s'oppose plus à vos sentiments, et
j'espère que vous les suivrez malgré vous.
--Je sais bien qu'il n'y a rien de plus difficile que ce que
j'entreprends, répliqua madame de Clèves; je me défie de mes forces au
milieu de mes raisons. Ce que je crois devoir à la mémoire de monsieur
de Clèves serait faible, s'il n'était soutenu par l'intérêt de mon
repos; et les raisons de mon repos ont besoin d'être soutenues de celles
de mon devoir. Mais quoique je me défie de moi-même, je crois que je ne
vaincrai jamais mes scrupules, et je n'espère pas aussi de surmonter
l'inclination que j'ai pour vous. Elle me rendra malheureuse, et je me
priverai de votre vue, quelque violence qu'il m'en coûte. Je vous
conjure, par tout le pouvoir que j'ai sur vous, de ne chercher aucune
occasion de me voir. Je suis dans un état qui me fait des crimes de tout
ce qui pourrait être permis dans un autre temps, et la seule bienséance
interdit tout commerce entre nous.
Monsieur de Nemours se jeta à ses pieds, et s'abandonna à tous les
divers mouvements dont il était agité. Il lui fit voir, et par ses
paroles et par ses pleurs, la plus vive et la plus tendre passion dont
un coeur ait jamais été touché. Celui de madame de Clèves n'était pas
insensible, et, regardant ce prince avec des yeux un peu grossis par les
larmes:
--Pourquoi faut-il, s'écria-t-elle, que je vous puisse accuser de la
mort de monsieur de Clèves? Que n'ai-je commencé à vous connaître depuis
que je suis libre, ou pourquoi ne vous ai-je pas connu devant que d'être
engagée? Pourquoi la destinée nous sépare-t-elle par un obstacle si
invincible?
--Il n'y a point d'obstacle, Madame, reprit monsieur de Nemours. Vous
seule vous opposez à mon bonheur; vous seule vous imposez une loi que
la vertu et la raison ne vous sauraient imposer.
--Il est vrai, répliqua-t-elle, que je sacrifie beaucoup à un devoir qui
ne subsiste que dans mon imagination. Attendez ce que le temps pourra
faire. Monsieur de Clèves ne fait encore que d'expirer, et cet objet
funeste est trop proche pour me laisser des vues claires et distinctes.
Ayez cependant le plaisir de vous être fait aimer d'une personne qui
n'aurait rien aimé, si elle ne vous avait jamais vu; croyez que les
sentiments que j'ai pour vous seront éternels, et qu'ils subsisteront
également, quoi que je fasse. Adieu, lui dit-elle; voici une
conversation qui me fait honte: rendez-en compte à monsieur le vidame;
j'y consens, et je vous en prie.
Elle sortit en disant ces paroles, sans que monsieur de Nemours pût la
retenir. Elle trouva monsieur le vidame dans la chambre la plus proche.
Il la vit si troublée qu'il n'osa lui parler, et il la remit en son
carrosse sans lui rien dire. Il revint trouver monsieur de Nemours, qui
était si plein de joie, de tristesse, d'étonnement et d'admiration,
enfin, de tous les sentiments que peut donner une passion pleine de
crainte et d'espérance, qu'il n'avait pas l'usage de la raison. Le
vidame fut longtemps à obtenir qu'il lui rendit compte de sa
conversation. Il le fit enfin; et monsieur de Chartres, sans être
amoureux, n'eut pas moins d'admiration pour la vertu, l'esprit et le
mérite de madame de Clèves, que monsieur de Nemours en avait lui-même.
Ils examinèrent ce que ce prince devait espérer de sa destinée; et,
quelques craintes que son amour lui pût donner, il demeura d'accord avec
monsieur le vidame qu'il était impossible que madame de Clèves demeurât
dans les résolutions où elle était. Ils convinrent néanmoins qu'il
fallait suivre ses ordres, de crainte que, si le public s'apercevait de
l'attachement qu'il avait pour elle, elle ne fit des déclarations et ne
prît engagements vers le monde, qu'elle soutiendrait dans la suite, par
la peur qu'on ne crût qu'elle l'eût aimé du vivant de son mari.
Monsieur de Nemours se détermina à suivre le roi. C'était un voyage dont
il ne pouvait aussi bien se dispenser, et il résolut à s'en aller, sans
tenter même de revoir madame de Clèves du lieu où il l'avait vue
quelquefois. Il pria monsieur le vidame de lui parler. Que ne lui dit-il
point pour lui dire? Quel nombre infini de raisons pour la persuader de
vaincre ses scrupules! Enfin, une partie de la nuit était passée devant
que monsieur de Nemours songeât à le laisser en repos.
Madame de Clèves n'était pas en état d'en trouver: ce lui était une
chose si nouvelle d'être sortie de cette contrainte qu'elle s'était
imposée, d'avoir souffert, pour la première fois de sa vie, qu'on lui
dît qu'on était amoureux d'elle, et d'avoir dit elle-même qu'elle
aimait, qu'elle ne se connaissait plus. Elle fut étonnée de ce qu'elle
avait fait; elle s'en repentit; elle en eut de la joie: tous ses
sentiments étaient pleins de trouble et de passion. Elle examina encore
les raisons de son devoir qui s'opposaient à son bonheur; elle sentit de
la douleur de les trouver si fortes, et elle se repentit de les avoir si
bien montrées à monsieur de Nemours. Quoique la pensée de l'épouser lui
fût venue dans l'esprit sitôt qu'elle l'avait revu dans ce jardin, elle
ne lui avait pas fait la même impression que venait de faire la
conversation qu'elle avait eue avec lui; et il y avait des moments où
elle avait de la peine à comprendre qu'elle pût être malheureuse en
l'épousant. Elle eût bien voulu se pouvoir dire qu'elle était mal
fondée, et dans ses scrupules du passé, et dans ses craintes de
l'avenir. La raison et son devoir lui montraient, dans d'autres moments,
des choses tout opposées, qui l'emportaient rapidement à la résolution
de ne se point remarier et de ne voir jamais monsieur de Nemours. Mais
c'était une résolution bien violente à établir dans un coeur aussi
touché que le sien, et aussi nouvellement abandonné aux charmes de
l'amour. Enfin, pour se donner quelque calme, elle pensa qu'il n'était
point encore nécessaire qu'elle se fît la violence de prendre des
résolutions; la bienséance lui donnait un temps considérable à se
déterminer; mais elle résolut de demeurer ferme à n'avoir aucun commerce
avec monsieur de Nemours. Le vidame la vint voir, et servit ce prince
avec tout l'esprit et l'application imaginables. Il ne la put faire
changer sur sa conduite, ni sur celle qu'elle avait imposée à monsieur
de Nemours. Elle lui dit que son dessein était de demeurer dans l'état
où elle se trouvait; qu'elle connaissait que ce dessein était difficile
à exécuter; mais qu'elle espérait d'en avoir la force. Elle lui fit si
bien voir à quel point elle était touchée de l'opinion que monsieur de
Nemours avait causé la mort à son mari, et combien elle était persuadée
qu'elle ferait une action contre son devoir en l'épousant, que le vidame
craignit qu'il ne fût malaisé de lui ôter cette impression.
Il ne dit pas à ce prince ce qu'il pensait, et en lui rendant compte de
sa conversation, il lui laissa toute l'espérance que la raison doit
donner à un homme qui est aimé.
Ils partirent le lendemain, et allèrent joindre le roi. Monsieur le
vidame écrivit à madame de Clèves, à la prière de monsieur de Nemours,
pour lui parler de ce prince; et, dans une seconde lettre qui suivit
bientôt la première, monsieur de Nemours y mit quelques lignes de sa
main. Mais madame de Clèves, qui ne voulait pas sortir des règles
qu'elle s'était imposées, et qui craignait les accidents qui peuvent
arriver par les lettres, manda au vidame qu'elle ne recevrait plus les
siennes, s'il continuait à lui parler de monsieur de Nemours; et elle
lui manda si fortement, que ce prince le pria même de ne le plus nommer.
La cour alla conduire la reine d'Espagne jusqu'en Poitou. Pendant cette
absence, madame de Clèves demeura à elle-même, et, à mesure qu'elle
était éloignée de monsieur de Nemours et de tout ce qui l'en pouvait
faire souvenir, elle rappelait la mémoire de monsieur de Clèves, qu'elle
se faisait un honneur de conserver. Les raisons qu'elle avait de ne
point épouser monsieur de Nemours lui paraissaient fortes du côté de son
devoir, et insurmontables du côté de son repos. La fin de l'amour de ce
prince, et les maux de la jalousie qu'elle croyait infaillibles dans un
mariage, lui montraient un malheur certain où elle s'allait jeter; mais
elle voyait aussi qu'elle entreprenait une chose impossible, que de
résister en présence au plus aimable homme du monde, qu'elle aimait et
dont elle était aimée, et de lui résister sur une chose qui ne choquait
ni la vertu, ni la bienséance. Elle jugea que l'absence seule et
l'éloignement pouvaient lui donner quelque force; elle trouva qu'elle en
avait besoin, non seulement pour soutenir la résolution de ne se pas
engager, mais même pour se défendre de voir monsieur de Nemours; et
elle résolut de faire un assez long voyage, pour passer tout le temps
que la bienséance l'obligeait à vivre dans la retraite. De grandes
terres qu'elle avait vers les Pyrénées lui parurent le lieu le plus
propre qu'elle pût choisir. Elle partit peu de jours avant que la cour
revînt; et, en partant, elle écrivit à monsieur le vidame, pour le
conjurer que l'on ne songeât point à avoir de ses nouvelles, ni à lui
écrire.
Monsieur de Nemours fut affligé de ce voyage, comme un autre l'aurait
été de la mort de sa maîtresse. La pensée d'être privé pour longtemps de
la vue de madame de Clèves lui était une douleur sensible, et surtout
dans un temps où il avait senti le plaisir de la voir, et de la voir
touchée de sa passion. Cependant il ne pouvait faire autre chose que
s'affliger, mais son affliction augmenta considérablement. Madame de
Clèves, dont l'esprit avait été si agité, tomba dans une maladie
violente sitôt qu'elle fut arrivée chez elle; cette nouvelle vint à la
cour. Monsieur de Nemours était inconsolable; sa douleur allait au
désespoir et à l'extravagance. Le vidame eut beaucoup de peine à
l'empêcher de faire voir sa passion au public; il en eut beaucoup aussi
à le retenir, et à lui ôter le dessein d'aller lui-même apprendre de ses
nouvelles. La parenté et l'amitié de monsieur le vidame fut un prétexte
à y envoyer plusieurs courriers; on sut enfin qu'elle était hors de cet
extrême péril où elle avait été; mais elle demeura dans une maladie de
langueur, qui ne laissait guère d'espérance de sa vie.
Cette vue si longue et si prochaine de la mort fit paraître à madame de
Clèves les choses de cette vie de cet oeil si différent dont on les voit
dans la santé. La nécessité de mourir, dont elle se voyait si proche,
l'accoutuma à se détacher de toutes choses, et la longueur de sa maladie
lui en fit une habitude. Lorsqu'elle revint de cet état, elle trouva
néanmoins que monsieur de Nemours n'était pas effacé de son coeur, mais
elle appela à son secours, pour se défendre contre lui, toutes les
raisons qu'elle croyait avoir pour ne l'épouser jamais. Il se passa un
assez grand combat en elle-même. Enfin, elle surmonta les restes de
cette passion qui était affaiblie par les sentiments que sa maladie lui
avait donnés. Les pensées de la mort lui avaient reproché la mémoire de
monsieur de Clèves. Ce souvenir, qui s'accordait à son devoir, s'imprima
fortement dans son coeur. Les passions et les engagements du monde lui
parurent tels qu'ils paraissent aux personnes qui ont des vues plus
grandes et plus éloignées. Sa santé, qui demeura considérablement
affaiblie, lui aida à conserver ses sentiments; mais comme elle
connaissait ce que peuvent les occasions sur les résolutions les plus
sages, elle ne voulut pas s'exposer à détruire les siennes, ni revenir
dans les lieux où était ce qu'elle avait aimé. Elle se retira, sur le
prétexte de changer d'air, dans une maison religieuse, sans faire
paraître un dessein arrêté de renoncer à la cour.
A la première nouvelle qu'en eut monsieur de Nemours, il sentit le poids
de cette retraite, et il en vit l'importance. Il crut, dans ce moment,
qu'il n'avait plus rien à espérer; la perte de ses espérances ne
l'empêcha pas de mettre tout en usage pour faire revenir madame de
Clèves. Il fit écrire la reine, il fit écrire le vidame, il l'y fit
aller; mais tout fut inutile. Le vidame la vit: elle ne lui dit point
qu'elle eût pris de résolution. Il jugea néanmoins qu'elle ne
reviendrait jamais. Enfin monsieur de Nemours y alla lui-même, sur le
prétexte d'aller à des bains. Elle fut extrêmement troublée et surprise
d'apprendre sa venue. Elle lui fit dire par une personne de mérite
qu'elle aimait et qu'elle avait alors auprès d'elle, qu'elle le priait
de ne pas trouver étrange si elle ne s'exposait point au péril de le
voir, et de détruire par sa présence des sentiments qu'elle devait
conserver; qu'elle voulait bien qu'il sût, qu'ayant trouvé que son
devoir et son repos s'opposaient au penchant qu'elle avait d'être à lui,
les autres choses du monde lui avaient paru si indifférentes qu'elle y
avait renoncé pour jamais; qu'elle ne pensait plus qu'à celles de
l'autre vie, et qu'il ne lui restait aucun sentiment que le désir de le
voir dans les mêmes dispositions où elle était.
Monsieur de Nemours pensa expirer de douleur en présence de celle qui
lui parlait. Il la pria vingt fois de retourner à madame de Clèves, afin
de faire en sorte qu'il la vît; mais cette personne lui dit que madame
de Clèves lui avait non seulement défendu de lui aller redire aucune
chose de sa part, mais même de lui rendre compte de leur conversation.
Il fallut enfin que ce prince repartît, aussi accablé de douleur que le
pouvait être un homme qui perdait toutes sortes d'espérances de revoir
jamais une personne qu'il aimait d'une passion la plus violente, la plus
naturelle et la mieux fondée qui ait jamais été. Néanmoins il ne se
rebuta point encore, et il fit tout ce qu'il put imaginer de capable de
la faire changer de dessein. Enfin, des années entières s'étant passées,
le temps et l'absence ralentirent sa douleur et éteignirent sa passion.
Madame de Clèves vécut d'une sorte qui ne laissa pas d'apparence qu'elle
pût jamais revenir. Elle passait une partie de l'année dans cette maison
religieuse, et l'autre chez elle; mais dans une retraite et dans des
occupations plus saintes que celles des couvents les plus austères; et
sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples de vertu inimitables.