«Je vous ai trop aimé pour vous laisser croire que le changement qui
vous paraît en moi soit un effet de ma légèreté; je veux vous apprendre
que votre infidélité en est la cause. Vous êtes bien surpris que je vous
parle de votre infidélité; vous me l'aviez cachée avec tant d'adresse,
et j'ai pris tant de soin de vous cacher que je la savais, que vous avez
raison d'être étonné qu'elle me soit connue. Je suis surprise moi-même,
que j'aie pu ne vous en rien faire paraître. Jamais douleur n'a été
pareille à la mienne. Je croyais que vous aviez pour moi une passion
violente; je ne vous cachais plus celle que j'avais pour vous, et dans
le temps que je vous la laissais voir tout entière, j'appris que vous me
trompiez, que vous en aimiez une autre, et que, selon toutes les
apparences, vous me sacrifiez à cette nouvelle maîtresse. Je le sus le
jour de la course de bague; c'est ce qui fit que je n'y allais point. Je
feignis d'être malade pour cacher le désordre de mon esprit; mais je le
devins en effet, et mon corps ne put supporter une si violente
agitation. Quand je commençai à me porter mieux, je feignis encore
d'être fort mal, afin d'avoir un prétexte de ne vous point voir et de ne
vous point écrire. Je voulus avoir du temps pour résoudre de quelle
sorte j'en devais user avec vous; je pris et je quittai vingt fois les
mêmes résolutions; mais enfin je vous trouvai indigne de voir ma
douleur, et je résolus de ne vous la point faire paraître. Je voulus
blesser votre orgueil, en vous faisant voir que ma passion
s'affaiblissait d'elle-même. Je crus diminuer par là le prix du
sacrifice que vous en faisiez; je ne voulus pas que vous eussiez le
plaisir de montrer combien je vous aimais pour en paraître plus aimable.
Je résolus de vous écrire des lettres tièdes et languissantes, pour
jeter dans l'esprit de celle à qui vous les donniez, que l'on cessait de
vous aimer. Je ne voulus pas qu'elle eut le plaisir d'apprendre que je
savais qu'elle triomphait de moi, ni augmenter son triomphe par mon
désespoir et par mes reproches. Je pensais que je ne vous punirais pas
assez en rompant avec vous, et que je ne vous donnerais qu'une légère
douleur si je cessais de vous aimer lorsque vous ne m'aimiez plus. Je
trouvai qu'il fallait que vous m'aimassiez pour sentir le mal de n'être
point aimé, que j'éprouvais si cruellement. Je crus que si quelque chose
pouvait rallumer les sentiments que vous aviez eus pour moi, c'était de
vous faire voir que les miens étaient changés; mais de vous le faire
voir en feignant de vous le cacher, et comme si je n'eusse pas eu la
force de vous l'avouer. Je m'arrêtai à cette résolution; mais qu'elle me
fut difficile à prendre, et qu'en vous revoyant elle me parut impossible
à exécuter! Je fus prête cent fois à éclater par mes reproches et par
mes pleurs; l'état où j'étais encore par ma santé me servit à vous
déguiser mon trouble et mon affliction. Je fus soutenue ensuite par le
plaisir de dissimuler avec vous, comme vous dissimuliez avec moi;
néanmoins, je me faisais une si grande violence pour vous dire et pour
vous écrire que je vous aimais, que vous vîtes plus tôt que je n'avais
eu dessein de vous laisser voir, que mes sentiments étaient changés.
Vous en fûtes blessé; vous vous en plaignîtes. Je tâchais de vous
rassurer; mais c'était d'une manière si forcée, que vous en étiez encore
mieux persuadé que je ne vous aimais plus. Enfin, je fis tout ce que
j'avais eu intention de faire. La bizarrerie de votre coeur vous fit
revenir vers moi, à mesure que vous voyiez que je m'éloignais de vous.
J'ai joui de tout le plaisir que peut donner la vengeance; il m'a paru
que vous m'aimiez mieux que vous n'aviez jamais fait, et je vous ai fait
voir que je ne vous aimais plus. J'ai eu lieu de croire que vous aviez
entièrement abandonné celle pour qui vous m'aviez quittée. J'ai eu aussi
des raisons pour être persuadée que vous ne lui aviez jamais parlé de
moi; mais votre retour et votre discrétion n'ont pu réparer votre
légèreté. Votre coeur a été partagé entre moi et une autre, vous m'avez
trompée; cela suffit pour m'ôter le plaisir d'être aimée de vous, comme
je croyais mériter de l'être, et pour me laisser dans cette résolution
que j'ai prise de ne vous voir jamais, et dont vous êtes si surpris.
Madame de Clèves lut cette lettre et la relut plusieurs fois, sans
savoir néanmoins ce qu'elle avait lu. Elle voyait seulement que monsieur
de Nemours ne l'aimait pas comme elle l'avait pensé, et qu'il en aimait
d'autres qu'il trompait comme elle. Quelle vue et quelle connaissance
pour une personne de son humeur, qui avait une passion violente, qui
venait d'en donner des marques à un homme qu'elle en jugeait indigne, et
à un autre qu'elle maltraitait pour l'amour de lui! Jamais affliction
n'a été si piquante et si vive: il lui semblait que ce qui faisait
l'aigreur de cette affliction était ce qui s'était passé dans cette
journée, et que, si monsieur de Nemours n'eût point eu lieu de croire
qu'elle l'aimait, elle ne se fût pas souciée qu'il en eût aimé une
autre. Mais elle se trompait elle-même; et ce mal qu'elle trouvait si
insupportable était la jalousie avec toutes les horreurs dont elle peut
être accompagnée. Elle voyait par cette lettre que monsieur de Nemours
avait une galanterie depuis longtemps. Elle trouvait que celle qui avait
écrit la lettre avait de l'esprit et du mérite; elle lui paraissait
digne d'être aimée; elle lui trouvait plus de courage qu'elle ne s'en
trouvait à elle-même, et elle enviait la force qu'elle avait eue de
cacher ses sentiments à monsieur de Nemours. Elle voyait, par la fin de
la lettre, que cette personne se croyait aimée; elle pensait que la
discrétion que ce prince lui avait fait paraître, et dont elle avait été
si touchée, n'était peut-être que l'effet de la passion qu'il avait pour
cette autre personne, à qui il craignait de déplaire. Enfin elle
pensait tout ce qui pouvait augmenter son affliction et son désespoir.
Quels retours ne fit-elle point sur elle-même! quelles réflexions sur
les conseils que sa mère lui avait donnés! Combien se repentit-elle de
ne s'être pas opiniâtrée à se séparer du commerce du monde, malgré
monsieur de Clèves, ou de n'avoir pas suivi la pensée qu'elle avait eue
de lui avouer l'inclination qu'elle avait pour monsieur de Nemours! Elle
trouvait qu'elle aurait mieux fait de la découvrir à un mari dont elle
connaissait la bonté, et qui aurait eu intérêt à la cacher, que de la
laisser voir à un homme qui en était indigne, qui la trompait, qui la
sacrifiait peut-être, et qui ne pensait à être aimé d'elle que par un
sentiment d'orgueil et de vanité. Enfin, elle trouva que tous les maux
qui lui pouvaient arriver, et toutes les extrémités où elle se pouvait
porter, étaient moindres que d'avoir laissé voir à monsieur de Nemours
qu'elle l'aimait, et de connaître qu'il en aimait une autre. Tout ce qui
la consolait était de penser au moins, qu'après cette connaissance, elle
n'avait plus rien à craindre d'elle-même, et qu'elle serait entièrement
guérie de l'inclination qu'elle avait pour ce prince.
Elle ne pensa guère à l'ordre que madame la dauphine lui avait donné de
se trouver à son coucher; elle se mit au lit et feignit de se trouver
mal, en sorte que quand monsieur de Clèves revint de chez le roi, on lui
dit qu'elle était endormie; mais elle était bien éloignée de la
tranquillité qui conduit au sommeil. Elle passa la nuit sans faire autre
chose que s'affliger et relire la lettre qu'elle avait entre les mains.
Madame de Clèves n'était pas la seule personne dont cette lettre
troublait le repos. Le vidame de Chartres, qui l'avait perdue, et non
pas monsieur de Nemours, en était dans une extrême inquiétude; il avait
passé tout le soir chez monsieur de Guise, qui avait donné un grand
souper au duc de Ferrare, son beau-frère, et à toute la jeunesse de la
cour. Le hasard fit qu'en soupant on parla de jolies lettres. Le vidame
de Chartres dit qu'il en avait une sur lui, plus jolie que toutes celles
qui avaient jamais été écrites. On le pressa de la montrer: il s'en
défendit. Monsieur de Nemours lui soutint qu'il n'en avait point, et
qu'il ne parlait que par vanité. Le vidame lui répondit qu'il poussait
sa discrétion à bout, que néanmoins il ne montrerait pas la lettre; mais
qu'il en lirait quelques endroits, qui feraient juger que peu d'hommes
en recevaient de pareilles. En même temps, il voulut prendre cette
lettre, et ne la trouva point; il la chercha inutilement, on lui en fit
la guerre; mais il parut si inquiet, que l'on cessa de lui en parler. Il
se retira plus tôt que les autres, et s'en alla chez lui avec
impatience, pour voir s'il n'y avait point laissé la lettre qui lui
manquait. Comme il la cherchait encore, un premier valet de chambre de
la reine le vint trouver, pour lui dire que la vicomtesse d'Uzès avait
cru nécessaire de l'avertir en diligence, que l'on avait dit chez la
reine qu'il était tombé une lettre de galanterie de sa poche pendant
qu'il était au jeu de paume; que l'on avait raconté une grande partie de
ce qui était dans la lettre; que la reine avait témoigné beaucoup de
curiosité de la voir; qu'elle l'avait envoyé demander à un de ses
gentilshommes servants, mais qu'il avait répondu qu'il l'avait laissée
entre les mains de Châtelart.
Le premier valet de chambre dit encore beaucoup d'autres choses au
vidame de Chartres, qui achevèrent de lui donner un grand trouble. Il
sortit à l'heure même pour aller chez un gentilhomme qui était ami
intime de Châtelart; il le fit lever, quoique l'heure fût
extraordinaire, pour aller demander cette lettre, sans dire qui était
celui qui la demandait, et qui l'avait perdue. Châtelart, qui avait
l'esprit prévenu qu'elle était à monsieur de Nemours, et que ce prince
était amoureux de madame la dauphine, ne douta point que ce ne fût lui
qui la faisait redemander. Il répondit avec une maligne joie, qu'il
avait remis la lettre entre les mains de la reine dauphine. Le
gentilhomme vint faire cette réponse au vidame de Chartres. Elle
augmenta l'inquiétude qu'il avait déjà, et y en joignit encore de
nouvelles; après avoir été longtemps irrésolu sur ce qu'il devait faire,
il trouva qu'il n'y avait que monsieur de Nemours qui pût lui aider à
sortir de l'embarras où il était.
Il s'en alla chez lui, et entra dans sa chambre que le jour ne
commençait qu'à paraître. Ce prince dormait d'un sommeil tranquille; ce
qu'il avait vu, le jour précédent, de madame de Clèves, ne lui avait
donné que des idées agréables. Il fut bien surpris de se voir éveillé
par le vidame de Chartres; et il lui demanda si c'était pour se venger
de ce qu'il lui avait dit pendant le souper, qu'il venait troubler son
repos. Le vidame lui fit bien juger par son visage, qu'il n'y avait rien
que de sérieux au sujet qui l'amenait.
--Je viens vous confier la plus importante affaire de ma vie, lui
dit-il. Je sais bien que vous ne m'en devez pas être obligé, puisque
c'est dans un temps où j'ai besoin de votre secours; mais je sais bien
aussi que j'aurais perdu de votre estime, si je vous avais appris tout
ce que je vais vous dire, sans que la nécessité m'y eût contraint. J'ai
laissé tomber cette lettre dont je parlais hier au soir; il m'est d'une
conséquence extrême, que personne ne sache qu'elle s'adresse à moi. Elle
a été vue de beaucoup de gens qui étaient dans le jeu de paume où elle
tomba hier; vous y étiez aussi et je vous demande en grâce, de vouloir
bien dire que c'est vous qui l'avez perdue.
--Il faut que vous croyiez que je n'ai point de maîtresse, reprit
monsieur de Nemours en souriant, pour me faire une pareille proposition,
et pour vous imaginer qu'il n'y ait personne avec qui je me puisse
brouiller en laissant croire que je reçois de pareilles lettres.
--Je vous prie, dit le vidame, écoutez-moi sérieusement. Si vous avez
une maîtresse, comme je n'en doute point, quoique je ne sache pas qui
elle est, il vous sera aisé de vous justifier, et je vous en donnerai
les moyens infaillibles; quand vous ne vous justifieriez pas auprès
d'elle, il ne vous en peut coûter que d'être brouillé pour quelques
moments. Mais moi, par cette aventure, je déshonore une personne qui m'a
passionnément aimé, et qui est une des plus estimables femmes du monde;
et d'un autre côté, je m'attire une haine implacable, qui me coûtera ma
fortune, et peut-être quelque chose de plus.
--Je ne puis entendre tout ce que vous me dites répondit monsieur de
Nemours; mais vous me faites entrevoir que les bruits qui ont couru de
l'intérêt qu'une grande princesse prenait à vous ne sont pas entièrement
faux.
--Ils ne le sont pas aussi, repartit le vidame de Chartres; et plût à
Dieu qu'ils le fussent: je ne me trouverais pas dans l'embarras où je me
trouve; mais il faut vous raconter tout ce qui s'est passé, pour vous
faire voir tout ce que j'ai à craindre.
«Depuis que je suis à la cour, la reine m'a toujours traité avec
beaucoup de distinction et d'agrément, et j'avais eu lieu de croire
qu'elle avait de la bonté pour moi; néanmoins, il n'y avait rien de
particulier, et je n'avais jamais songé à avoir d'autres sentiments pour
elle que ceux du respect. J'étais même fort amoureux de madame de
Thémines; il est aisé de juger en la voyant, qu'on peut avoir beaucoup
d'amour pour elle quand on en est aimé; et je l'étais. Il y a près de
deux ans que, comme la cour était à Fontainebleau, je me trouvai deux ou
trois fois en conversation avec la reine, à des heures où il y avait
très peu de monde. Il me parut que mon esprit lui plaisait, et qu'elle
entrait dans tout ce que je disais. Un jour entre autres, on se mit à
parler de la confiance. Je dis qu'il n'y avait personne en qui j'en
eusse une entière; que je trouvais que l'on se repentait toujours d'en
avoir, et que je savais beaucoup de choses dont je n'avais jamais parlé.
La reine me dit qu'elle m'en estimait davantage, qu'elle n'avait trouvé
personne en France qui eût du secret, et que c'était ce qui l'avait le
plus embarrassée, parce que cela lui avait ôté le plaisir de donner sa
confiance; que c'était une chose nécessaire dans la vie, que d'avoir
quelqu'un à qui on pût parler, et surtout pour les personnes de son
rang. Les jours suivants, elle reprit encore plusieurs fois la même
conversation; elle m'apprit même des choses assez particulières qui se
passaient. Enfin, il me sembla qu'elle souhaitait de s'assurer de mon
secret, et qu'elle avait envie de me confier les siens. Cette pensée
m'attacha à elle, je fus touché de cette distinction, et je lui fis ma
cour avec beaucoup plus d'assiduité que je n'avais accoutumé. Un soir
que le roi et toutes les dames s'étaient allés promener à cheval dans la
forêt, où elle n'avait pas voulu aller parce qu'elle s'était trouvée un
peu mal, je demeurai auprès d'elle; elle descendit au bord de l'étang,
et quitta la main de ses écuyers pour marcher avec plus de liberté.
Après qu'elle eut fait quelques tours, elle s'approcha de moi, et
m'ordonna de la suivre. «Je veux vous parler, me dit-elle; et vous
verrez par ce que je veux vous dire, que je suis de vos amies.» Elle
s'arrêta à ces paroles, et me regardant fixement: «Vous êtes amoureux,
continua-t-elle, et parce que vous ne vous fiez peut-être à personne,
vous croyez que votre amour n'est pas su; mais il est connu, et même des
personnes intéressées. On vous observe, on sait les lieux où vous voyez
votre maîtresse, on a dessein de vous y surprendre. Je ne sais qui elle
est; je ne vous le demande point, et je veux seulement vous garantir
des malheurs où vous pouvez tomber.» Voyez, je vous prie, quel piège me
tendait la reine, et combien il était difficile de n'y pas tomber. Elle
voulait savoir si j'étais amoureux; et en ne me demandant point de qui
je l'étais, et en ne me laissant voir que la seule intention de me faire
plaisir, elle m'ôtait la pensée qu'elle me parlât par curiosité ou par
dessein.
«Cependant, contre toutes sortes d'apparences, je démêlai la vérité.
J'étais amoureux de madame de Thémines; mais quoiqu'elle m'aimât, je
n'étais pas assez heureux pour avoir des lieux particuliers à la voir,
et pour craindre d'y être surpris; et ainsi je vis bien que ce ne
pouvait être elle dont la reine voulait parler. Je savais bien aussi que
j'avais un commerce de galanterie avec une autre femme moins belle et
moins sévère que madame de Thémines, et qu'il n'était pas impossible que
l'on eût découvert le lieu où je la voyais; mais comme je m'en souciais
peu, il m'était aisé de me mettre à couvert de toutes sortes de périls
en cessant de la voir. Ainsi je pris le parti de ne rien avouer à la
reine, et de l'assurer au contraire, qu'il y avait très longtemps que
j'avais abandonné le désir de me faire aimer des femmes dont je pouvais
espérer de l'être, parce que je les trouvais quasi toutes indignes
d'attacher un honnête homme, et qu'il n'y avait que quelque chose fort
au-dessus d'elles qui pût m'engager. «Vous ne me répondez pas
sincèrement, répliqua la reine; je sais le contraire de ce que vous me
dites. La manière dont je vous parle vous doit obliger à ne me rien
cacher. Je veux que vous soyez de mes amis, continua-t-elle; mais je ne
veux pas, en vous donnant cette place, ignorer quels sont vos
attachements. Voyez si vous la voulez acheter au prix de me les
apprendre: je vous donne deux jours pour y penser; mais après ce
temps-là, songez bien à ce que vous me direz, et souvenez-vous que si,
dans la suite, je trouve que vous m'ayez trompée, je ne vous le
pardonnerai de ma vie.»
«La reine me quitta après m'avoir dit ces paroles sans attendre ma
réponse. Vous pouvez croire que je demeurai l'esprit bien rempli de ce
qu'elle me venait de dire. Les deux jours qu'elle m'avait donnés pour y
penser ne me parurent pas trop longs pour me déterminer. Je voyais
qu'elle voulait savoir si j'étais amoureux, et qu'elle ne souhaitait pas
que je le fusse. Je voyais les suites et les conséquences du parti que
j'allais prendre; ma vanité n'était pas peu flattée d'une liaison
particulière avec une reine, et une reine dont la personne est encore
extrêmement aimable. D'un autre côté, j'aimais madame de Thémines, et
quoique je lui fisse une espèce d'infidélité pour cette autre femme dont
je vous ai parlé, je ne me pouvais résoudre à rompre avec elle. Je
voyais aussi le péril où je m'exposais en trompant la reine, et combien
il était difficile de la tromper; néanmoins, je ne pus me résoudre à
refuser ce que la fortune m'offrait, et je pris le hasard de tout ce que
ma mauvaise conduite pouvait m'attirer. Je rompis avec cette femme dont
on pouvait découvrir le commerce, et j'espérai de cacher celui que
j'avais avec madame de Thémines.
«Au bout des deux jours que la reine m'avait donnés, comme j'entrais
dans la chambre où toutes les dames étaient au cercle, elle me dit tout
haut, avec un air grave qui me surprit: «Avez-vous pensé à cette affaire
dont je vous ai chargé, et en savez-vous la vérité?--Oui, Madame, lui
répondis-je, et elle est comme je l'ai dite à Votre Majesté.--Venez ce
soir à l'heure que je dois écrire, répliqua-t-elle, et j'achèverai de
vous donner mes ordres.» Je fis une profonde révérence sans rien
répondre, et ne manquai pas de me trouver à l'heure qu'elle m'avait
marquée. Je la trouvai dans la galerie où était son secrétaire et
quelqu'une de ses femmes. Sitôt qu'elle me vit, elle vint à moi,
et me mena à l'autre bout de la galerie. «Eh bien! me dit-elle, est-ce
après y avoir bien pensé que vous n'avez rien à me dire? et la manière
dont j'en use avec vous ne mérite-t-elle pas que vous me parliez
sincèrement?--C'est parce que je vous parle sincèrement, Madame, lui
répondis-je, que je n'ai rien à vous dire; et je jure à Votre Majesté,
avec tout le respect que je lui dois, que je n'ai d'attachement pour
aucune femme de la cour.--Je le veux croire, repartit la reine, parce
que je le souhaite; et je le souhaite, parce que je désire que vous
soyez entièrement attaché à moi, et qu'il serait impossible que je fusse
contente de votre amitié si vous étiez amoureux. On ne peut se fier à
ceux qui le sont; on ne peut s'assurer de leur secret. Ils sont trop
distraits et trop partagés, et leur maîtresse leur fait une première
occupation qui ne s'accorde point avec la manière dont je veux que vous
soyez attaché à moi. Souvenez-vous donc que c'est sur la parole que vous
me donnez, que vous n'avez aucun engagement, que je vous choisis pour
vous donner toute ma confiance. Souvenez-vous que je veux la vôtre tout
entière; que je veux que vous n'ayez ni ami, ni amie, que ceux qui me
seront agréables, et que vous abandonniez tout autre soin que celui de
me plaire. Je ne vous ferai pas perdre celui de votre fortune; je la
conduirai avec plus d'application que vous-même, et, quoi que je fasse
pour vous, je m'en tiendrai trop bien récompensée, si je vous trouve
pour moi tel que je l'espère. Je vous choisis pour vous confier tous mes
chagrins, et pour m'aider à les adoucir. Vous pouvez juger qu'ils ne
sont pas médiocres. Je souffre en apparence, sans beaucoup de peine,
l'attachement du roi pour la duchesse de Valentinois; mais il m'est
insupportable. Elle gouverne le roi, elle le trompe, elle me méprise,
tous mes gens sont à elle. La reine, ma belle-fille, fière de sa beauté
et du crédit de ses oncles, ne me rend aucun devoir. Le connétable de
Montmorency est maître du roi et du royaume; il me hait, et m'a donné
des marques de sa haine, que je ne puis oublier. Le maréchal de
Saint-André est un jeune favori audacieux, qui n'en use pas mieux avec
moi que les autres. Le détail de mes malheurs vous ferait pitié; je n'ai
osé jusqu'ici me fier à personne, je me fie à vous; faites que je ne
m'en repente point, et soyez ma seule consolation.» Les yeux de la reine
rougirent en achevant ces paroles; je pensai me jeter à ses pieds, tant
je fus véritablement touché de la bonté qu'elle me témoignait. Depuis ce
jour-là, elle eut en moi une entière confiance, elle ne fit plus rien
sans m'en parler, et j'ai conservé une liaison qui dure encore.»