«Vous savez l'amitié qu'il y a entre Sancerre et moi; néanmoins il
devint amoureux de madame de Tournon, il y a environ deux ans, et me le
cacha avec beaucoup de soin, aussi bien qu'à tout le reste du monde.
J'étais bien éloigné de le soupçonner. Madame de Tournon paraissait
encore inconsolable de la mort de son mari, et vivait dans une retraite
austère. La soeur de Sancerre était quasi la seule personne qu'elle vit,
et c'était chez elle qu'il en était devenu amoureux.
«Un soir qu'il devait y avoir une comédie au Louvre, et que l'on
n'attendait plus que le roi et madame de Valentinois pour commencer,
l'on vint dire qu'elle s'était trouvée mal, et que le roi ne viendrait
pas. On jugea aisément que le mal de cette duchesse était quelque démêlé
avec le roi. Nous savions les jalousies qu'il avait eues du maréchal de
Brissac, pendant qu'il avait été à la cour; mais il était retourné en
Piémont depuis quelques jours, et nous ne pouvions imaginer le sujet de
cette brouillerie.
«Comme j'en parlais avec Sancerre, monsieur d'Anville arriva dans la
salle, et me dit tout bas que le roi était dans une affliction et dans
une colère qui faisaient pitié; qu'en un raccommodement qui s'était fait
entre lui et madame de Valentinois, il y avait quelques jours, sur des
démêlés qu'ils avaient eus pour le maréchal de Brissac, le roi lui avait
donné une bague, et l'avait priée de la porter; que pendant qu'elle
s'habillait pour venir à la comédie, il avait remarqué qu'elle n'avait
point cette bague, et lui en avait demandé la raison; qu'elle avait paru
étonnée de ne la pas avoir; qu'elle l'avait demandée à ses femmes,
lesquelles par malheur, ou faute d'être bien instruites, avaient répondu
qu'il y avait quatre ou cinq jours qu'elles ne l'avaient vue.
«Ce temps est précisément celui du départ du maréchal de Brissac,
continua monsieur d'Anville; le roi n'a point douté qu'elle ne lui ait
donné la bague en lui disant adieu. Cette pensée a réveillé si vivement
toute cette jalousie, qui n'était pas encore bien éteinte, qu'il s'est
emporté contre son ordinaire, et lui a fait mille reproches. Il vient de
rentrer chez lui, très affligé; mais je ne sais s'il l'est davantage de
l'opinion que madame de Valentinois a sacrifié sa bague, que de la
crainte de lui avoir déplu par sa colère.
«Sitôt que monsieur d'Anville eut achevé de me conter cette nouvelle, je
me rapprochai de Sancerre pour la lui apprendre; je la lui dis comme un
secret que l'on venait de me confier, et dont je lui défendais d'en
parler.
«Le lendemain matin, j'allai d'assez bonne heure chez ma belle-soeur; je
trouvai madame de Tournon au chevet de son lit. Elle n'aimait pas
madame de Valentinois, et elle savait bien que ma belle-soeur n'avait
pas sujet de s'en louer. Sancerre avait été chez elle au sortir de la
comédie. Il lui avait appris la brouillerie du roi avec cette duchesse,
et madame de Tournon était venue la conter à ma belle-soeur, sans savoir
ou sans faire réflexion que c'était moi qui l'avait apprise à son amant.
«Sitôt que je m'approchai de ma belle-soeur, elle dit à madame de
Tournon que l'on pouvait me confier ce qu'elle venait de lui dire, et
sans attendre la permission de madame de Tournon elle me conta mot pour
mot tout ce que j'avais dit à Sancerre le soir précédent. Vous pouvez
juger comme j'en fus étonné. Je regardai madame de Tournon, elle me
parut embarrassée. Son embarras me donna du soupçon; je n'avais dit la
chose qu'à Sancerre, il m'avait quitté au sortir de la comédie sans m'en
dire la raison; je me souvins de lui avoir ouï extrêmement louer madame
de Tournon. Toutes ces choses m'ouvrirent les yeux, et je n'eus pas de
peine à démêler qu'il avait une galanterie avec elle, et qu'il l'avait
vue depuis qu'il m'avait quitté.
«Je fus si piqué de voir qu'il me cachait cette aventure, que je dis
plusieurs choses qui firent connaître à madame de Tournon l'imprudence
qu'elle avait faite; je la remis à son carrosse, et je l'assurai, en la
quittant, que j'enviais le bonheur de celui qui lui avait appris la
brouillerie du roi et de madame de Valentinois.
«Je m'en allai à l'heure même trouver Sancerre, je lui fis des
reproches, et je lui dis que je savais sa passion pour madame de
Tournon, sans lui dire comment je l'avais découverte. Il fut contraint
de me l'avouer. Je lui contai ensuite ce qui me l'avait apprise, et il
m'apprit aussi le détail de leur aventure; il me dit que, quoiqu'il fût
cadet de sa maison, et très éloigné de pouvoir prétendre un aussi bon
parti, que néanmoins elle était résolue de l'épouser. L'on ne peut être
plus surpris que je le fus. Je dis à Sancerre de presser la conclusion
de son mariage, et qu'il n'y avait rien qu'il ne dût craindre d'une
femme qui avait l'artifice de soutenir aux yeux du public un personnage
si éloigné de la vérité. Il me répondit qu'elle avait été véritablement
affligée, mais que l'inclination qu'elle avait eue pour lui avait
surmonté cette affliction, et qu'elle n'avait pu laisser paraître tout
d'un coup un si grand changement. Il me dit encore plusieurs autres
raisons pour l'excuser, qui me firent voir à quel point il en était
amoureux; il m'assura qu'il la ferait consentir que je susse la passion
qu'il avait pour elle, puisque aussi bien c'était elle-même qui me
l'avait apprise. Il l'y obligea en effet, quoique avec beaucoup de
peine, et je fus ensuite très avant dans leur confidence.
«Je n'ai jamais vu une femme avoir une conduite si honnête et si
agréable à l'égard de son amant; néanmoins j'étais toujours choqué de
son affectation à paraître encore affligée. Sancerre était si amoureux
et si content de la manière dont elle en usait pour lui, qu'il n'osait
quasi la presser de conclure leur mariage, de peur qu'elle ne crût qu'il
le souhaitait plutôt par intérêt que par une véritable passion. Il lui
en parla toutefois, et elle lui parut résolue à l'épouser; elle commença
même à quitter cette retraite où elle vivait, et à se remettre dans le
monde. Elle venait chez ma belle-soeur à des heures où une partie de la
cour s'y trouvait. Sancerre n'y venait que rarement; mais ceux qui y
étaient tous les soirs, et qui l'y voyaient souvent, la trouvaient très
aimable.
«Peu de temps après qu'elle eut commencé à quitter la solitude, Sancerre
crut voir quelque refroidissement dans la passion qu'elle avait pour
lui. Il m'en parla plusieurs fois, sans que je fisse aucun fondement sur
ses plaintes; mais à la fin, comme il me dit qu'au lieu d'achever leur
mariage, elle semblait l'éloigner, je commençai à croire qu'il n'avait
pas de tort d'avoir de l'inquiétude. Je lui répondis que quand la
passion de madame de Tournon diminuerait après avoir duré deux ans, il
ne faudrait pas s'en étonner; que quand même sans être diminuée, elle ne
serait pas assez forte pour l'obliger à l'épouser, qu'il ne devrait pas
s'en plaindre; que ce mariage, à l'égard du public, lui ferait un
extrême tort, non seulement parce qu'il n'était pas un assez bon parti
pour elle, mais par le préjudice qu'il apporterait à sa réputation;
qu'ainsi tout ce qu'il pouvait souhaiter, était qu'elle ne le trompât
point et qu'elle ne lui donnât pas de fausses espérances. Je lui dis
encore que si elle n'avait pas la force de l'épouser, ou qu'elle lui
avouât qu'elle en aimait quelque autre, il ne fallait point qu'il
s'emportât, ni qu'il se plaignît; mais qu'il devrait conserver pour elle
de l'estime et de la reconnaissance.
«Je vous donne, lui dis-je, le conseil que je prendrais pour moi-même;
car la sincérité me touche d'une telle sorte, que je crois que si ma
maîtresse, et même ma femme, m'avouait que quelqu'un lui plût, j'en
serais affligé sans en être aigri. Je quitterais le personnage d'amant
ou de mari, pour la conseiller et pour la plaindre.»
Ces paroles firent rougir madame de Clèves, et elle y trouva un certain
rapport avec l'état où elle était, qui la surprit, et qui lui donna un
trouble dont elle fut longtemps à se remettre.
«Sancerre parla à madame de Tournon, continua monsieur de Clèves, il lui
dit tout ce que je lui avais conseillé, mais elle le rassura avec tant
de soin, et parut si offensée de ses soupçons, qu'elle les lui ôta
entièrement. Elle remit néanmoins leur mariage après un voyage qu'il
allait faire, et qui devait être assez long; mais elle se conduisit si
bien jusqu'à son départ, et en parut si affligée, que je crus, aussi
bien que lui, qu'elle l'aimait véritablement. Il partit, il y a environ
trois mois pendant son absence, j'ai peu vu madame de Tournon; vous
m'avez entièrement occupé, et je savais seulement qu'il devait bientôt
revenir.
«Avant-hier, en arrivant à Paris, j'appris qu'elle était morte;
j'envoyai savoir chez lui si on n'avait point eu de ses nouvelles. On me
manda qu'il était arrivé de la veille, qui était précisément le jour de
la mort de madame de Tournon. J'allai le voir à l'heure même, me doutant
bien de l'état où je le trouverais; mais son affliction passait de
beaucoup ce que je m'en étais imaginé.
«Je n'ai jamais vu une douleur si profonde et si tendre; dès le moment
qu'il me vit, il m'embrassa, fondant en larmes: Je ne la verrai plus, me
dit-il, je ne la verrai plus, elle est morte! je n'en étais pas digne,
mais je la suivrai bientôt.
«Après cela il se tut; et puis, de temps en temps redisant toujours:
Elle est morte, et je ne la verrai plus! il revenait aux cris et aux
larmes, et demeurait comme un homme qui n'avait plus de raison. Il me
dit qu'il n'avait pas reçu souvent de ses lettres pendant son absence,
mais qu'il ne s'en était pas étonné, parce qu'il la connaissait et qu'il
savait la peine qu'elle avait à hasarder de ses lettres. Il ne doutait
point qu'il ne l'eût épousée à son retour; il la regardait comme la plus
aimable et la plus fidèle personne qui eût jamais été, il s'en croyait
tendrement aimé; il la perdait dans le moment qu'il pensait s'attacher à
elle pour jamais. Toutes ces pensées le plongeaient dans une affliction
violente, dont il était entièrement accablé; et j'avoue que je ne
pouvais m'empêcher d'en être touché.
«Je fus néanmoins contraint de le quitter pour aller chez le roi; je lui
promis que je reviendrais bientôt. Je revins en effet, et je ne fus
jamais si surpris, que de le trouver tout différent de ce que je l'avais
quitté. Il était debout dans sa chambre, avec un visage furieux,
marchant et s'arrêtant comme s'il eût été hors de lui-même.--Venez,
venez, me dit-il, venez voir l'homme du monde le plus désespéré; je suis
plus malheureux mille fois que je n'étais tantôt, et ce que je viens
d'apprendre de madame de Tournon est pire que sa mort.
«Je crus que la douleur le troublait entièrement, et je ne pouvais
m'imaginer qu'il y eût quelque chose de pire que la mort d'une maîtresse
que l'on aime, et dont on est aimé. Je lui dis que tant que son
affliction avait eu des bornes, je l'avais approuvée, et que j'y étais
entré; mais que je ne le plaindrais plus s'il s'abandonnait au
désespoir, et s'il perdait la raison.
--Je serais trop heureux de l'avoir perdue, et la vie aussi,
s'écria-t-il: madame de Tournon m'était infidèle, et j'apprends son
infidélité et sa trahison le lendemain que j'ai appris sa mort, dans un
temps où mon âme est remplie et pénétrée de la plus vive douleur et de
la plus tendre amour que l'on ait jamais senties; dans un temps où son
idée est dans mon coeur comme la plus parfaite chose qui ait jamais été,
et la plus parfaite à mon égard; je trouve que je suis trompé, et
qu'elle ne mérite pas que je la pleure; cependant j'ai la même affection
de sa mort que si elle m'était fidèle, et je sens son infidélité comme
si elle n'était point morte. Si j'avais appris son changement avant sa
mort, la jalousie, la colère, la rage m'auraient rempli, et m'auraient
endurci en quelque sorte contre la douleur de sa perte; mais je suis
dans un état où je ne puis ni m'en consoler, ni la haïr.
«Vous pouvez juger si je fus surpris de ce que me disait Sancerre; je
lui demandai comment il avait su ce qu'il venait de me dire. Il me conta
qu'un moment après que j'étais sorti de sa chambre, Estouteville, qui
est son ami intime, mais qui ne savait pourtant rien de son amour pour
madame de Tournon, l'était venu voir; que d'abord qu'il avait été assis,
il avait commencé à pleurer et qu'il lui avait dit qu'il lui demandait
pardon de lui avoir caché ce qu'il lui allait apprendre; qu'il le priait
d'avoir pitié de lui; qu'il venait lui ouvrir son coeur, et qu'il voyait
l'homme du monde le plus affligé de la mort de madame de Tournon.
«Ce nom, me dit Sancerre, m'a tellement surpris, que, quoique mon
premier mouvement ait été de lui dire que j'en étais plus affligé que
lui, je n'ai pas eu néanmoins la force de parler. Il a continué, et m'a
dit qu'il était amoureux d'elle depuis six mois; qu'il avait toujours
voulu me le dire, mais qu'elle le lui avait défendu expressément, et
avec tant d'autorité, qu'il n'avait osé lui désobéir; qu'il lui avait
plu quasi dans le même temps qu'il l'avait aimée; qu'ils avaient caché
leur passion à tout le monde; qu'il n'avait jamais été chez elle
publiquement; qu'il avait eu le plaisir de la consoler de la mort de son
mari; et qu'enfin il l'allait épouser dans le temps qu'elle était morte;
mais que ce mariage, qui était un effet de passion, aurait paru un effet
de devoir et d'obéissance; qu'elle avait gagné son père pour se faire
commander de l'épouser, afin qu'il n'y eût pas un trop grand changement
dans sa conduite, qui avait été si éloignée de se remarier.
«Tant qu'Estouteville m'a parlé, me dit Sancerre, j'ai ajouté foi a ses
paroles, parce que j'y ai trouvé de la vraisemblance, et que le temps où
il m'a dit qu'il avait commencé à aimer madame de Tournon est
précisément celui où elle m'a paru changée; mais un moment après, je
l'ai cru un menteur, ou du moins un visionnaire. J'ai été prêt à le lui
dire; j'ai passé ensuite à vouloir m'éclaircir, je l'ai questionné, je
lui ai fait paraître des doutes; enfin j'ai tant fait pour m'assurer de
mon malheur, qu'il m'a demandé si je connaissais l'écriture de madame de
Tournon. Il a mis sur mon lit quatre de ses lettres et son portrait; mon
frère est entré dans ce moment. Estouteville avait le visage si plein de
larmes, qu'il a été contraint de sortir pour ne se pas laisser voir; il
m'a dit qu'il reviendrait ce soir requérir ce qu'il me laissait; et moi
je chassai mon frère, sur le prétexte de me trouver mal, par
l'impatience de voir ces lettres que l'on m'avait laissées, et espérant
d'y trouver quelque chose qui ne me persuaderait pas tout ce
qu'Estouteville venait de me dire. Mais hélas! que n'y ai-je point
trouvé? Quelle tendresse! quels serments! quelles assurances de
l'épouser! quelles lettres! Jamais elle ne m'en a écrit de semblables.
Ainsi, ajouta-t-il, j'éprouve à la fois la douleur de la mort et celle
de l'infidélité; ce sont deux maux que l'on a souvent comparés, mais qui
n'ont jamais été sentis en même temps par la même personne. J'avoue, à
ma honte, que je sens encore plus sa perte que son changement, je ne
puis la trouver assez coupable pour consentir à sa mort. Si elle vivait,
j'aurais le plaisir de lui faire des reproches, et de me venger d'elle
en lui faisant connaître son injustice. Mais je ne la verrai plus,
reprenait-il, je ne la verrai plus; ce mal est le plus grand de tous les
maux. Je souhaiterais de lui rendre la vie aux dépens de la mienne. Quel
souhait! si elle revenait elle vivrait pour Estouteville. Que j'étais
heureux hier! s'écriait-il, que j'étais heureux! j'étais l'homme du
monde le plus affligé; mais mon affliction était raisonnable, et je
trouvais quelque douceur à penser que je ne devais jamais me consoler.
Aujourd'hui, tous mes sentiments sont injustes. Je paye à une passion
feinte qu'elle a eue pour moi le même tribut de douleur que je croyais
devoir à une passion véritable. Je ne puis ni haïr, ni aimer sa mémoire;
je ne puis me consoler ni m'affliger. Du moins, me dit-il, en se
retournant tout d'un coup vers moi, faites, je vous en conjure, que je
ne voie jamais Estouteville; son nom seul me fait horreur. Je sais bien
que je n'ai nul sujet de m'en plaindre; c'est ma faute de lui avoir
caché que j'aimais madame de Tournon; s'il l'eût su il ne s'y serait
peut-être pas attaché, elle ne m'aurait pas été infidèle; il est venu me
chercher pour me confier sa douleur; il me fait pitié. Et! c'est avec
raison, s'écriait-il; il aimait madame de Tournon, il en était aimé, et
il ne la verra jamais; je sens bien néanmoins que je ne saurais
m'empêcher de le haïr. Et encore une fois, je vous conjure de faire en
sorte que je ne le voie point.
«Sancerre se remit ensuite à pleurer, à regretter madame de Tournon, à
lui parler, et à lui dire les choses du monde les plus tendres; il
repassa ensuite à la haine, aux plaintes, aux reproches et aux
imprécations contre elle. Comme je le vis dans un état si violent, je
connus bien qu'il me fallait quelque secours pour m'aider à calmer son
esprit. J'envoyai quérir son frère, que je venais de quitter chez le
roi; j'allai lui parler dans l'antichambre avant qu'il entrât, et je lui
contai l'état où était Sancerre. Nous donnâmes des ordres pour empêcher
qu'il ne vît Estouteville, et nous employâmes une partie de la nuit à
tâcher de le rendre capable de raison. Ce matin je l'ai encore trouvé
plus affligé; son frère est demeuré auprès de lui, et je suis revenu
auprès de vous.»
--L'on ne peut être plus surprise que je le suis, dit alors madame de
Clèves, et je croyais madame de Tournon incapable d'amour et de
tromperie.
--L'adresse et la dissimulation, reprit monsieur de Clèves, ne peuvent
aller plus loin qu'elle les a portées. Remarquez que quand Sancerre crut
qu'elle était changée pour lui, elle l'était véritablement, et qu'elle
commençait à aimer Estouteville. Elle disait à ce dernier qu'il la
consolait de la mort de son mari, et que c'était lui qui était cause
qu'elle quittait cette grande retraite, et il paraissait à Sancerre que
c'était parce que nous avions résolu qu'elle ne témoignerait plus d'être
si affligée. Elle faisait valoir à Estouteville de cacher leur
intelligence, et de paraître obligée à l'épouser par le commandement de
son père, comme un effet du soin qu'elle avait de sa réputation; et
c'était pour abandonner Sancerre, sans qu'il eût sujet de s'en plaindre.
Il faut que je m'en retourne, continua monsieur de Clèves, pour voir ce
malheureux, et je crois qu'il faut que vous reveniez aussi à Paris. Il
est temps que vous voyiez le monde, et que vous receviez ce nombre
infini de visites, dont aussi bien vous ne sauriez vous dispenser.
Madame de Clèves consentit à son retour, et elle revint le lendemain.
Elle se trouva plus tranquille sur monsieur de Nemours qu'elle n'avait
été; tout ce que lui avait dit madame de Chartres en mourant, et la
douleur de sa mort, avaient fait une suspension à ses sentiments, qui
lui faisait croire qu'ils étaient entièrement effacés.
Dès le même soir qu'elle fut arrivée, madame la dauphine la vint voir,
et après lui avoir témoigné la part qu'elle avait prise à son
affliction, elle lui dit que, pour la détourner de ces tristes pensées,
elle voulait l'instruire de tout ce qui s'était passé à la cour en son
absence; elle lui conta ensuite plusieurs choses particulières.
--Mais ce que j'ai le plus d'envie de vous apprendre, ajouta-t-elle,
c'est qu'il est certain que monsieur de Nemours est passionnément
amoureux, et que ses amis les plus intimes, non seulement ne sont point
dans sa confidence, mais qu'ils ne peuvent deviner qui est la personne
qu'il aime. Cependant cet amour est assez fort pour lui faire négliger
ou abandonner, pour mieux dire, les espérances d'une couronne.
Madame la dauphine conta ensuite tout ce qui s'était passé sur
l'Angleterre.
--J'ai appris ce que je viens de vous dire, continua-t-elle, de monsieur
d'Anville; et il m'a dit ce matin que le roi envoya quérir, hier au
soir, monsieur de Nemours, sur des lettres de Lignerolles, qui demande à
revenir, et qui écrit au roi qu'il ne peut plus soutenir auprès de la
reine d'Angleterre les retardements de monsieur de Nemours; qu'elle
commence à s'en offenser, et qu'encore qu'elle n'eût point donné de
parole positive, elle en avait assez dit pour faire hasarder un voyage.
Le roi lut cette lettre à monsieur de Nemours, qui, au lieu de parler
sérieusement, comme il avait fait dans les commencements, ne fit que
rire, que badiner, et se moquer des espérances de Lignerolles. Il dit
que toute l'Europe condamnerait son imprudence, s'il hasardait d'aller
en Angleterre comme un prétendu mari de la reine, sans être assuré du
succès. «Il me semble aussi, ajouta-t-il, que je prendrais mal mon
temps, de faire ce voyage présentement que le roi d'Espagne fait de si
grandes instances pour épouser cette reine. Ce ne serait peut-être pas
un rival bien redoutable dans une galanterie; mais je pense que dans un
mariage Votre Majesté ne me conseillerait pas de lui disputer quelque
chose.--Je vous le conseillerais en cette occasion, reprit le roi; mais
vous n'aurez rien à lui disputer; je sais qu'il a d'autres pensées; et
quand il n'en aurait pas, la reine Marie s'est trop mal trouvée du joug
de l'Espagne, pour croire que sa soeur le veuille reprendre, et qu'elle
se laisse éblouir à l'éclat de tant de couronnes jointes ensemble.--Si
elle ne s'en laisse pas éblouir, repartit monsieur de Nemours, il y a
apparence qu'elle voudra se rendre heureuse par l'amour. Elle a aimé le
milord Courtenay, il y a déjà quelques années; il était aussi aimé de la
reine Marie, qui l'aurait épousé du consentement de toute l'Angleterre,
sans qu'elle connût que la jeunesse et la beauté de sa soeur Élisabeth
le touchaient davantage que l'espérance de régner. Votre Majesté sait
que les violentes jalousies qu'elle en eut la portèrent à les mettre
l'un et l'autre en prison, à exiler ensuite le milord Courtenay, et la
déterminèrent enfin à épouser le roi d'Espagne. Je crois qu'Élisabeth,
qui est présentement sur le trône, rappellera bientôt ce milord et
qu'elle choisira un homme qu'elle a aimé, qui est fort aimable, qui a
tant souffert pour elle, plutôt qu'un autre qu'elle n'a jamais vu.--Je
serais de votre avis, repartit le roi, si Courtenay vivait encore; mais
j'ai su, depuis quelques jours, qu'il est mort à Padoue, où il était
relégué. Je vois bien, ajouta-t-il, en quittant monsieur de Nemours,
qu'il faudrait faire votre mariage comme on ferait celui de monsieur le
dauphin, et envoyer épouser la reine d'Angleterre par des ambassadeurs.
«Monsieur d'Anville et monsieur le vidame, qui étaient chez le roi avec
monsieur de Nemours, sont persuadés que c'est cette même passion dont il
est occupé, qui le détourne d'un si grand dessein. Le vidame, qui le
voit de plus près que personne, a dit à madame de Martigues que ce
prince est tellement changé qu'il ne le reconnaît plus; et ce qui
l'étonne davantage, c'est qu'il ne lui voit aucun commerce, ni aucunes
heures particulières où il se dérobe, en sorte qu'il croit qu'il n'a
point d'intelligence avec la personne qu'il aime; et c'est ce qui fait
méconnaître monsieur de Nemours de lui voir aimer une femme qui ne
répond point à son amour.»
Quel poison pour madame de Clèves, que le discours de madame la
dauphine! Le moyen de ne se pas reconnaître pour cette personne dont on
ne savait point le nom? et le moyen de n'être pas pénétrée de
reconnaissance et de tendresse, en apprenant, par une voie qui ne lui
pouvait être suspecte, que ce prince, qui touchait déjà son coeur,
cachait sa passion à tout le monde, et négligeait pour l'amour d'elle
les espérances d'une couronne. Aussi ne peut-on représenter ce qu'elle
sentit, et le trouble qui s'éleva dans son âme. Si madame la dauphine
l'eut regardée avec attention, elle eût aisément remarqué que les choses
qu'elle venait de dire ne lui étaient pas indifférentes; mais comme elle
n'avait aucun soupçon de la vérité, elle continua de parler, sans y
faire de réflexion.
--Monsieur d'Anville, ajouta-t-elle, qui, comme je vous viens de dire,
m'a appris tout ce détail, m'en croit mieux instruite que lui; et il a
une si grande opinion de mes charmes, qu'il est persuadé que je suis la
seule personne qui puisse faire de si grands changements en monsieur de
Nemours.
Ces dernières paroles de madame la dauphine donnèrent une autre sorte
de trouble à madame de Clèves, que celui qu'elle avait eu quelques
moments auparavant.
--Je serais aisément de l'avis de monsieur d'Anville, répondit-elle; et
il y a beaucoup d'apparence, Madame, qu'il ne faut pas moins qu'une
princesse telle que vous, pour faire mépriser la reine d'Angleterre.
--Je vous l'avouerais si je le savais, repartit madame la dauphine, et
je le saurais s'il était véritable. Ces sortes de passions n'échappent
point à la vue de celles qui les causent; elles s'en aperçoivent les
premières. Monsieur de Nemours ne m'a jamais témoigné que de légères
complaisances; mais il y a néanmoins une si grande différence de la
manière dont il a vécu avec moi, à celle dont il y vit présentement, que
je puis vous répondre que je ne suis pas la cause de l'indifférence
qu'il a pour la couronne d'Angleterre.
«Je m'oublie avec vous, ajouta madame la dauphine, et je ne me souviens
pas qu'il faut que j'aille voir Madame. Vous savez que la paix est quasi
conclue; mais vous ne savez pas que le roi d'Espagne n'a voulu passer
aucun article qu'à condition d'épouser cette princesse, au lieu du
prince don Carlos, son fils. Le roi a eu beaucoup de peine à s'y
résoudre; enfin il y a consenti, et il est allé tantôt annoncer cette
nouvelle à Madame. Je crois qu'elle sera inconsolable; ce n'est pas une
chose qui puisse plaire d'épouser un homme de l'âge et de l'humeur du
roi d'Espagne, surtout à elle qui a toute la joie que donne la première
jeunesse jointe à la beauté, et qui s'attendait d'épouser un jeune
prince pour qui elle a de l'inclination sans l'avoir vu. Je ne sais si
le roi en elle trouvera toute l'obéissance qu'il désire; il m'a chargée
de la voir parce qu'il sait qu'elle m'aime, et qu'il croit que j'aurai
quelque pouvoir sur son esprit. Je ferai ensuite une autre visite bien
différente; j'irai me réjouir avec Madame, soeur du roi. Tout est arrêté
pour son mariage avec monsieur de Savoie; et il sera ici dans peu de
temps. Jamais personne de l'âge de cette princesse n'a eu une joie si
entière de se marier. La cour va être plus belle et plus grosse qu'on ne
l'a jamais vue, et, malgré votre affliction, il faut que vous veniez
nous aider à faire voir aux étrangers que nous n'avons pas de médiocres
beautés.»
Après ces paroles, madame la dauphine quitta madame de Clèves, et, le
lendemain, le mariage de Madame fut su de tout le monde. Les jours
suivants, le roi et les reines allèrent voir madame de Clèves. Monsieur
de Nemours, qui avait attendu son retour avec une extrême impatience, et
qui souhaitait ardemment de lui pouvoir parler sans témoins, attendit
pour aller chez elle l'heure que tout le monde en sortirait, et
qu'apparemment il ne reviendrait plus personne. Il réussit dans son
dessein, et il arriva comme les dernières visites en sortaient.
Cette princesse était sur son lit; il faisait chaud, et la vue de
monsieur de Nemours acheva de lui donner une rougeur qui ne diminuait
pas sa beauté. Il s'assit vis-à-vis d'elle, avec cette crainte et cette
timidité que donnent les véritables passions. Il demeura quelque temps
sans pouvoir parler. Madame de Clèves n'était pas moins interdite, de
sorte qu'ils gardèrent assez longtemps le silence. Enfin monsieur de
Nemours prit la parole, et lui fit des compliments sur son affliction;
madame de Clèves, étant bien aise de continuer la conversation sur ce
sujet, parla assez longtemps de la perte qu'elle avait faite; et enfin,
elle dit que, quand le temps aurait diminué la violence de sa douleur,
il lui en demeurerait toujours une si forte impression, que son humeur
en serait changée.
--Les grandes afflictions et les passions violentes, repartit monsieur
de Nemours, font de grands changements dans l'esprit; et pour moi, je ne
me reconnais pas depuis que je suis revenu de Flandre. Beaucoup de gens
ont remarqué ce changement, et même madame la dauphine m'en parlait
encore hier.
--Il est vrai, repartit madame de Clèves, qu'elle l'a remarqué, et je
crois lui en avoir ouï dire quelque chose.
--Je ne suis pas fâché, Madame, répliqua monsieur de Nemours, qu'elle
s'en soit aperçue; mais je voudrais qu'elle ne fût pas seule à s'en
apercevoir. Il y a des personnes à qui on n'ose donner d'autres marques
de la passion qu'on a pour elles, que par les choses qui ne les
regardent point; et, n'osant leur faire paraître qu'on les aime, on
voudrait du moins qu'elles vissent que l'on ne veut être aimé de
personne. L'on voudrait qu'elles sussent qu'il n'y a point de beauté,
dans quelque rang qu'elle pût être, que l'on ne regardât avec
indifférence, et qu'il n'y a point de couronne que l'on voulût acheter
au prix de ne les voir jamais. Les femmes jugent d'ordinaire de la
passion qu'on a pour elles, continua-t-il, par le soin qu'on prend de
leur plaire et de les chercher; mais ce n'est pas une chose difficile
pour peu qu'elles soient aimables; ce qui est difficile, c'est de ne
s'abandonner pas au plaisir de les suivre; c'est de les éviter, par la
peur de laisser paraître au public, et quasi à elles-mêmes, les
sentiments que l'on a pour elles. Et ce qui marque encore mieux un
véritable attachement, c'est de devenir entièrement opposé à ce que l'on
était, et de n'avoir plus d'ambition, ni de plaisir, après avoir été
toute sa vie occupé de l'un et de l'autre.
Madame de Clèves entendait aisément la part qu'elle avait à ces paroles.
Il lui semblait qu'elle devait y répondre, et ne les pas souffrir. Il
lui semblait aussi qu'elle ne devait pas les entendre, ni témoigner
qu'elle les prît pour elle. Elle croyait devoir parler, et croyait ne
devoir rien dire. Le discours de monsieur de Nemours lui plaisait et
l'offensait quasi également; elle y voyait la confirmation de tout ce
que lui avait fait penser madame la dauphine; elle y trouvait quelque
chose de galant et de respectueux, mais aussi quelque chose de hardi et
de trop intelligible. L'inclination qu'elle avait pour ce prince lui
donnait un trouble dont elle n'était pas maîtresse. Les paroles les plus
obscures d'un homme qui plaît donnent plus d'agitation que les
déclarations ouvertes d'un homme qui ne plaît pas. Elle demeurait donc
sans répondre, et monsieur de Nemours se fût aperçu de son silence, dont
il n'aurait peut-être pas tiré de mauvais présages, si l'arrivée de
monsieur de Clèves n'eût fini la conversation et sa visite.
Ce prince venait conter à sa femme des nouvelles de Sancerre; mais elle
n'avait pas une grande curiosité pour la suite de cette aventure. Elle
était si occupée de ce qui se venait de passer, qu'à peine pouvait-elle
cacher la distraction de son esprit. Quand elle fut en liberté de rêver,
elle connut bien qu'elle s'était trompée, lorsqu'elle avait cru n'avoir
plus que de l'indifférence pour monsieur de Nemours. Ce qu'il lui avait
dit avait fait toute l'impression qu'il pouvait souhaiter, et l'avait
entièrement persuadée de sa passion. Les actions de ce prince
s'accordaient trop bien avec ses paroles, pour laisser quelque doute à
cette princesse. Elle ne se flatta plus de l'espérance de ne le pas
aimer; elle songea seulement à ne lui en donner jamais aucune marque.
C'était une entreprise difficile, dont elle connaissait déjà les peines;
elle savait que le seul moyen d'y réussir était d'éviter la présence de
ce prince; et comme son deuil lui donnait lieu d'être plus retirée que
de coutume, elle se servit de ce prétexte pour n'aller plus dans les
lieux où il la pouvait voir. Elle était dans une tristesse profonde; la
mort de sa mère en paraissait la cause, et l'on n'en cherchait point
d'autre.
Monsieur de Nemours était désespéré de ne la voir presque plus; et
sachant qu'il ne la trouverait dans aucune assemblée et dans aucun des
divertissements ou était toute la cour, il ne pouvait se résoudre d'y
paraître; il feignit une passion grande pour la chasse, et il en faisait
des parties les mêmes jours qu'il y avait des assemblées chez les
reines. Une légère maladie lui servit longtemps de prétexte pour
demeurer chez lui, et pour éviter d'aller dans tous les lieux où il
savait bien que madame de Clèves ne serait pas.
Monsieur de Clèves fut malade à peu près dans le même temps. Madame de
Clèves ne sortit point de sa chambre pendant son mal; mais quand il se
porta mieux, qu'il vit du monde, et entre autres monsieur de Nemours
qui, sur le prétexte d'être encore faible, y passait la plus grande
partie du jour, elle trouva qu'elle n'y pouvait plus demeurer; elle
n'eut pas néanmoins la force d'en sortir les premières fois qu'il y
vint. Il y avait trop longtemps qu'elle ne l'avait vu, pour se résoudre
à ne le voir pas. Ce prince trouva le moyen de lui faire entendre par
des discours qui ne semblaient que généraux, mais qu'elle entendait
néanmoins parce qu'ils avaient du rapport à ce qu'il lui avait dit chez
elle, qu'il allait à la chasse pour rêver, et qu'il n'allait point aux
assemblées parce qu'elle n'y était pas.
Elle exécuta enfin la résolution qu'elle avait prise de sortir de chez
son mari, lorsqu'il y serait; ce fut toutefois en se faisant une extrême
violence. Ce prince vit bien qu'elle le fuyait, et en fut sensiblement
touché.
Monsieur de Clèves ne prit pas garde d'abord à la conduite de sa femme:
mais enfin il s'aperçut qu'elle ne voulait pas être dans sa chambre
lorsqu'il y avait du monde. Il lui en parla, et elle lui répondit
qu'elle ne croyait pas que la bienséance voulût qu'elle fût tous les
soirs avec ce qu'il y avait de plus jeune à la cour; qu'elle le
suppliait de trouver bon qu'elle fît une vie plus retirée qu'elle
n'avait accoutumé; que la vertu et la présence de sa mère autorisaient
beaucoup de choses, qu'une femme de son âge ne pouvait soutenir.
Monsieur de Clèves, qui avait naturellement beaucoup de douceur et de
complaisance pour sa femme, n'en eut pas en cette occasion, et il lui
dit qu'il ne voulait pas absolument qu'elle changeât de conduite. Elle
fut prête de lui dire que le bruit était dans le monde, que monsieur de
Nemours était amoureux d'elle; mais elle n'eut pas la force de le
nommer. Elle sentit aussi de la honte de se vouloir servir d'une fausse
raison, et de déguiser la vérité à un homme qui avait si bonne opinion
d'elle. Quelques jours après, le roi était chez la reine à l'heure du
cercle; l'on parla des horoscopes et des prédictions. Les opinions
étaient partagées sur la croyance que l'on y devait donner. La reine y
ajoutait beaucoup de foi; elle soutint qu'après tant de choses qui
avaient été prédites, et que l'on avait vu arriver, on ne pouvait douter
qu'il n'y eût quelque certitude dans cette science. D'autres soutenaient
que, parmi ce nombre infini de prédictions, le peu qui se trouvaient
véritables faisait bien voir que ce n'était qu'un effet du hasard.
--J'ai eu autrefois beaucoup de curiosité pour l'avenir, dit le roi;
mais on m'a dit tant de choses fausses et si peu vraisemblables, que je
suis demeuré convaincu que l'on ne peut rien savoir de véritable. Il y a
quelques années qu'il vint ici un homme d'une grande réputation dans
l'astrologie. Tout le monde l'alla voir; j'y allai comme les autres,
mais sans lui dire qui j'étais, et je menai monsieur de Guise, et
d'Escars; je les fis passer les premiers. L'astrologue néanmoins
s'adressa d'abord à moi, comme s'il m'eût jugé le maître des autres.
Peut-être qu'il me connaissait; cependant il me dit une chose qui ne me
convenait pas, s'il m'eût connu. Il me prédit que je serais tué en duel.
Il dit ensuite à monsieur de Guise qu'il serait tué par derrière et à
d'Escars qu'il aurait la tête cassée d'un coup de pied de cheval.
Monsieur de Guise s'offensa quasi de cette prédiction, comme si on l'eût
accusé de devoir fuir. D'Escars ne fut guère satisfait de trouver qu'il
devait finir par un accident si malheureux. Enfin nous sortîmes tous
très malcontents de l'astrologue. Je ne sais ce qui arrivera à monsieur
de Guise et à d'Escars; mais il n'y a guère d'apparence que je sois tué
en duel. Nous venons de faire la paix, le roi d'Espagne et moi; et quand
nous ne l'aurions pas faite, je doute que nous nous battions, et que je
le fisse appeler comme le roi mon père fit appeler Charles-Quint.
Après le malheur que le roi conta qu'on lui avait prédit, ceux qui
avaient soutenu l'astrologie en abandonnèrent le parti, et tombèrent
d'accord qu'il n'y fallait donner aucune croyance.
--Pour moi, dit tout haut monsieur de Nemours, je suis l'homme du monde
qui dois le moins y en avoir; et se tournant vers madame de Clèves,
auprès de qui il était: On m'a prédit, lui dit-il tout bas, que je
serais heureux par les bontés de la personne du monde pour qui j'aurais
la plus violente et la plus respectueuse passion. Vous pouvez juger,
Madame, si je dois croire aux prédictions.
Madame la dauphine qui crut par ce que monsieur de Nemours avait dit
tout haut, que ce qu'il disait tout bas était quelque fausse prédiction
qu'on lui avait faite, demanda à ce prince ce qu'il disait à madame de
Clèves. S'il eût eu moins de présence d'esprit, il eût été surpris de
cette demande. Mais prenant la parole sans hésiter:
--Je lui disais, Madame, répondit-il, que l'on m'a prédit que je serais
élevé à une si haute fortune, que je n'oserais même y prétendre.
--Si l'on ne vous a fait que cette prédiction, repartit madame la
dauphine en souriant, et pensant à l'affaire d'Angleterre, je ne vous
conseille pas de décrier l'astrologie, et vous pourriez trouver des
raisons pour la soutenir.
Madame de Clèves comprit bien ce que voulait dire madame la dauphine;
mais elle entendait bien aussi que la fortune dont monsieur de Nemours
voulait parler n'était pas d'être roi d'Angleterre.
Comme il y avait déjà assez longtemps de la mort de sa mère, il fallait
qu'elle commençât à paraître dans le monde, et à faire sa cour comme
elle avait accoutumé. Elle voyait monsieur de Nemours chez madame la
dauphine, elle le voyait chez monsieur de Clèves, où il venait souvent
avec d'autres personnes de qualité de son âge, afin de ne se pas faire
remarquer; mais elle ne le voyait plus qu'avec un trouble dont il
s'apercevait aisément.
Quelque application qu'elle eût à éviter ses regards, et à lui parler
moins qu'à un autre, il lui échappait de certaines choses qui partaient
d'un premier mouvement, qui faisaient juger à ce prince qu'il ne lui
était pas indifférent. Un homme moins pénétrant que lui ne s'en fût
peut-être pas aperçu; mais il avait déjà été aimé tant de fois, qu'il
était difficile qu'il ne connût pas quand on l'aimait. Il voyait bien
que le chevalier de Guise était son rival, et ce prince connaissait que
monsieur de Nemours était le sien. Il était le seul homme de la cour qui
eût démêlé cette vérité; son intérêt l'avait rendu plus clairvoyant que
les autres; la connaissance qu'ils avaient de leurs sentiments leur
donnait une aigreur qui paraissait en toutes choses, sans éclater
néanmoins par aucun démêlé; mais ils étaient opposés en tout. Ils
étaient toujours de différent parti dans les courses de bague, dans les
combats, à la barrière et dans tous les divertissements où le roi
s'occupait; et leur émulation était si grande, qu'elle ne se pouvait
cacher.
L'affaire d'Angleterre revenait souvent dans l'esprit de madame de
Clèves: il lui semblait que monsieur de Nemours ne résisterait point aux
conseils du roi et aux instances de Lignerolles. Elle voyait avec peine
que ce dernier n'était point encore de retour, et elle l'attendait avec
impatience. Si elle eût suivi ses mouvements, elle se serait informée
avec soin de l'état de cette affaire, mais le même sentiment qui lui
donnait de la curiosité l'obligeait à la cacher, et elle s'enquérait
seulement de la beauté, de l'esprit et de l'humeur de la reine
Élisabeth. On apporta un de ses portraits chez le roi, qu'elle trouva
plus beau qu'elle n'avait envie de le trouver; et elle ne put s'empêcher
de dire qu'il était flatté.
--Je ne le crois pas, reprit madame la dauphine, qui était présente;
cette princesse a la réputation d'être belle, et d'avoir un esprit fort
au-dessus du commun, et je sais bien qu'on me l'a proposée toute ma vie
pour exemple. Elle doit être aimable, si elle ressemble à Anne de
Boulen, sa mère. Jamais femme n'a eu tant de charmes et tant d'agrément
dans sa personne et dans son humeur. J'ai ouï dire que son visage avait
quelque chose de vif et de singulier, et qu'elle n'avait aucune
ressemblance avec les autres beautés anglaises.
--Il me semble aussi, reprit madame de Clèves, que l'on dit qu'elle
était née en France.
--Ceux qui l'ont cru se sont trompés, répondit madame la dauphine, et je
vais vous conter son histoire en peu de mots.
«Elle était d'une bonne maison d'Angleterre. Henri VIII avait été
amoureux de sa soeur et de sa mère, et l'on a même soupçonné qu'elle
était sa fille. Elle vint ici avec la soeur de Henri VII, qui épousa le
roi Louis XII. Cette princesse, qui était jeune et galante, eut beaucoup
de peine à quitter la cour de France après la mort de son mari; mais
Anne de Boulen, qui avait les mêmes inclinations que sa maîtresse, ne se
put résoudre à en partir. Le feu roi en était amoureux, et elle demeura
fille d'honneur de la reine Claude. Cette reine mourut, et madame
Marguerite soeur du roi, duchesse d'Alençon, et depuis reine de Navarre,
dont vous avez vu les contes, la prit auprès d'elle, et elle prit auprès
de cette princesse les teintures de la religion nouvelle. Elle retourna
ensuite en Angleterre et y charma tout le monde; elle avait les manières
de France qui plaisent à toutes les nations; elle chantait bien, elle
dansait admirablement; on la mit fille de la reine Catherine d'Aragon,
et le roi Henri VIII en devint éperdument amoureux. «Le cardinal de
Wolsey, son favori et son premier ministre, avait prétendu au
pontificat; et mal satisfait de l'Empereur, qui ne l'avait pas soutenu
dans cette prétention, il résolut de s'en venger, et d'unir le roi, son
maître, à la France. Il mit dans l'esprit de Henri VIII que son mariage
avec la tante de l'Empereur était nul, et lui proposa d'épouser la
duchesse d'Alençon, dont le mari venait de mourir. Anne de Boulen, qui
avait de l'ambition, regarda ce divorce comme un chemin qui la pouvait
conduire au trône. Elle commença à donner au roi d'Angleterre des
impressions de la religion de Luther, et engagea le feu roi à favoriser
à Rome le divorce de Henri, sur l'espérance du mariage de madame
d'Alençon. Le cardinal de Wolsey se fit députer en France sur d'autres
prétextes, pour traiter cette affaire; mais son maître ne put se
résoudre à souffrir qu'on en fît seulement la proposition et il lui
envoya un ordre à Calais, de ne point parler de ce mariage.
«Au retour de France, le cardinal de Wolsey fut reçu avec des honneurs
pareils à ceux que l'on rendait au roi même; jamais favori n'a porté
l'orgueil et la vanité à un si haut point. Il ménagea une entrevue entre
les deux rois, qui se fit à Boulogne. François premier donna la main à
Henri VIII, qui ne la voulait point recevoir. Ils se traitèrent tour à
tour avec une magnificence extraordinaire, et se donnèrent des habits
pareils à ceux qu'ils avaient fait faire pour eux-mêmes. Je me souviens
d'avoir ouï dire que ceux que le feu roi envoya au roi d'Angleterre
étaient de satin cramoisi, chamarré en triangle, avec des perles et des
diamants, et la robe de velours blanc brodé d'or. Après avoir été
quelques jours à Boulogne, ils allèrent encore à Calais. Anne de Boulen
était logée chez Henri VIII avec le train d'une reine, et François
premier lui fit les mêmes présents et lui rendit les mêmes honneurs que
si elle l'eût été. Enfin, après une passion de neuf années, Henry
l'épousa sans attendre la dissolution de son premier mariage, qu'il
demandait à Rome depuis longtemps. Le pape prononça les fulminations
contre lui avec précipitation et Henri en fut tellement irrité, qu'il se
déclara chef de la religion, et entraîna toute l'Angleterre dans le
malheureux changement où vous la voyez.
«Anne de Boulen ne jouit pas longtemps de sa grandeur; car lorsqu'elle
la croyait plus assurée par la mort de Catherine d'Aragon, un jour
qu'elle assistait avec toute la cour à des courses de bague que faisait
le vicomte de Rochefort, son frère, le roi en fut frappé d'une telle
jalousie, qu'il quitta brusquement le spectacle, s'en vint à Londres, et
laissa ordre d'arrêter la reine, le vicomte de Rochefort et plusieurs
autres, qu'il croyait amants ou confidents de cette princesse. Quoique
cette jalousie parût née dans ce moment, il y avait déjà quelque temps
qu'elle lui avait été inspirée par la vicomtesse de Rochefort, qui, ne
pouvant souffrir la liaison étroite de son mari avec la reine, la fit
regarder au roi comme une amitié criminelle; en sorte que ce prince, qui
d'ailleurs était amoureux de Jeanne Seymour, ne songea qu'à se défaire
d'Anne de Boulen. En moins de trois semaines, il fit faire le procès à
cette reine et à son frère, leur fit couper la tête, et épousa Jeanne
Seymour. Il eut ensuite plusieurs femmes, qu'il répudia, ou qu'il fit
mourir, et entre autres Catherine Howard, dont la comtesse de Rochefort
était confidente, et qui eut la tête coupée avec elle. Elle fut ainsi
punie des crimes qu'elle avait supposés à Anne de Boulen, et Henri VIII
mourut étant devenu d'une grosseur prodigieuse.»
Toutes les dames, qui étaient présentes au récit de madame la dauphine,
la remercièrent de les avoir si bien instruites de la cour d'Angleterre,
et entre autres madame de Clèves, qui ne put s'empêcher de lui faire
encore plusieurs questions sur la reine Élisabeth.
La reine dauphine faisait faire des portraits en petit de toutes les
belles personnes de la cour, pour les envoyer à la reine sa mère. Le
jour qu'on achevait celui de madame de Clèves, madame la dauphine vint
passer l'après-dînée chez elle. Monsieur de Nemours ne manqua pas de s'y
trouver; il ne laissait échapper aucune occasion de voir madame de
Clèves, sans laisser paraître néanmoins qu'il les cherchât. Elle était
si belle, ce jour-là, qu'il en serait devenu amoureux quand il ne
l'aurait pas été. Il n'osait pourtant avoir les yeux attachés sur elle
pendant qu'on la peignait, et il craignait de laisser trop voir le
plaisir qu'il avait à la regarder.
Madame la dauphine demanda à monsieur de Clèves un petit portrait qu'il
avait de sa femme, pour le voir auprès de celui que l'on achevait; tout
le monde dit son sentiment de l'un et de l'autre, et madame de Clèves
ordonna au peintre de raccommoder quelque chose à la coiffure de celui
que l'on venait d'apporter. Le peintre, pour lui obéir, ôta le portrait
de la boîte où il était, et, après y avoir travaillé, il le remit sur la
table.
Il y avait longtemps que monsieur de Nemours souhaitait d'avoir le
portrait de madame de Clèves. Lorsqu'il vit celui qui était à monsieur
de Clèves, il ne put résister à l'envie de le dérober à un mari qu'il
croyait tendrement aimé; et il pensa que, parmi tant de personnes qui
étaient dans ce même lieu, il ne serait pas soupçonné plutôt qu'un
autre.
Madame la dauphine était assise sur le lit, et parlait bas à madame de
Clèves, qui était debout devant elle. Madame de Clèves aperçut, par un
des rideaux qui n'était qu'à demi fermé, monsieur de Nemours, le dos
contre la table, qui était au pied du lit, et elle vit que, sans tourner
la tête, il prenait adroitement quelque chose sur cette table. Elle
n'eut pas de peine à deviner que c'était son portrait, et elle en fut si
troublée, que madame la dauphine remarqua qu'elle ne l'écoutait pas, et
lui demanda tout haut ce qu'elle regardait. Monsieur de Nemours se
tourna à ces paroles; il rencontra les yeux de madame de Clèves, qui
étaient encore attachés sur lui, et il pensa qu'il n'était pas
impossible qu'elle eût vu ce qu'il venait de faire.
Madame de Clèves n'était pas peu embarrassée. La raison voulait qu'elle
demandât son portrait; mais en le demandant publiquement, c'était
apprendre à tout le monde les sentiments que ce prince avait pour elle,
et en le lui demandant en particulier, c'était quasi l'engager à lui
parler de sa passion. Enfin elle jugea qu'il valait mieux le lui
laisser, et elle fut bien aise de lui accorder une faveur qu'elle lui
pouvait faire, sans qu'il sût même qu'elle la lui faisait. Monsieur de
Nemours, qui remarquait son embarras, et qui en devinait quasi la cause
s'approcha d'elle, et lui dit tout bas:
--Si vous avez vu ce que j'ai osé faire, ayez la bonté, Madame, de me
laisser croire que vous l'ignorez, je n'ose vous en demander davantage.
Et il se retira après ces paroles, et n'attendit point sa réponse.
Madame la dauphine sortit pour s'aller promener, suivie de toutes les
dames, et monsieur de Nemours alla se renfermer chez lui, ne pouvant
soutenir en public la joie d'avoir un portrait de madame de Clèves. Il
sentait tout ce que la passion peut faire sentir de plus agréable; il
aimait la plus aimable personne de la cour, il s'en faisait aimer malgré
elle, et il voyait dans toutes ses actions cette sorte de trouble et
d'embarras que cause l'amour dans l'innocence de la première jeunesse.
Le soir, on chercha ce portrait avec beaucoup de soin; comme on trouvait
la boîte où il devait être, l'on ne soupçonna point qu'il eût été
dérobé, et l'on crut qu'il était tombé par hasard. Monsieur de Clèves
était affligé de cette perte, et, après qu'on eut encore cherché
inutilement, il dit à sa femme, mais d'une manière qui faisait voir
qu'il ne le pensait pas, qu'elle avait sans doute quelque amant caché, à
qui elle avait donné ce portrait, ou qui l'avait dérobé, et qu'un autre
qu'un amant ne se serait pas contenté de la peinture sans la boîte.
Ces paroles, quoique dites en riant, firent une vive impression dans
l'esprit de madame de Clèves. Elles lui donnèrent des remords; elle fit
réflexion à la violence de l'inclination qui l'entraînait vers monsieur
de Nemours; elle trouva qu'elle n'était plus maîtresse de ses paroles et
de son visage; elle pensa que Lignerolles était revenu; qu'elle ne
craignait plus l'affaire d'Angleterre; qu'elle n'avait plus de soupçons
sur madame la dauphine; qu'enfin il n'y avait plus rien qui la pût
défendre, et qu'il n'y avait de sûreté pour elle qu'en s'éloignant.
Mais comme elle n'était pas maîtresse de s'éloigner, elle se trouvait
dans une grande extrémité et prête à tomber dans ce qui lui paraissait
le plus grand des malheurs, qui était de laisser voir à monsieur de
Nemours l'inclination qu'elle avait pour lui. Elle se souvenait de tout
ce que madame de Chartres lui avait dit en mourant, et des conseils
qu'elle lui avait donnés de prendre toutes sortes de partis, quelque
difficiles qu'ils pussent être, plutôt que de s'embarquer dans une
galanterie. Ce que monsieur de Clèves lui avait dit sur la sincérité, en
parlant de madame de Tournon, lui revint dans l'esprit; il lui sembla
qu'elle lui devait avouer l'inclination qu'elle avait pour monsieur de
Nemours. Cette pensée l'occupa longtemps; ensuite elle fut étonnée de
l'avoir eue, elle y trouva de la folie, et retomba dans l'embarras de ne
savoir quel parti prendre.
La paix était signée; madame Élisabeth, après beaucoup de répugnance,
s'était résolue à obéir au roi son père. Le duc d'Albe avait été nommé
pour venir l'épouser au nom du roi catholique, et il devait bientôt
arriver. L'on attendait le duc de Savoie, qui venait épouser Madame,
soeur du roi, et dont les noces se devaient faire en même temps. Le roi
ne songeait qu'à rendre ces noces célèbres par des divertissements où il
pût faire paraître l'adresse et la magnificence de sa cour. On proposa
tout ce qui se pouvait faire de plus grand pour des ballets et des
comédies, mais le roi trouva ces divertissements trop particuliers, et
il en voulut d'un plus grand éclat. Il résolut de faire un tournoi, où
les étrangers seraient reçus, et dont le peuple pourrait être
spectateur. Tous les princes et les jeunes seigneurs entrèrent avec joie
dans le dessein du roi, et surtout le duc de Ferrare, monsieur de Guise,
et monsieur de Nemours, qui surpassaient tous les autres dans ces sortes
d'exercices. Le roi les choisit pour être avec lui les quatre tenants du
tournoi.
L'on fit publier par tout le royaume, qu'en la ville de Paris le pas
était ouvert au quinzième juin, par Sa Majesté Très Chrétienne, et par
les princes Alphonse d'Este, duc de Ferrare, François de Lorraine, duc
de Guise, et Jacques de Savoie, duc de Nemours pour être tenu contre
tous venants: à commencer le premier combat à cheval en lice, en double
pièce, quatre coups de lance et un pour les dames; le deuxième combat, à
coups d'épée, un à un, ou deux à deux, à la volonté des maîtres du camp;
le troisième combat à pied, trois coups de pique et six coups d'épée;
que les tenants fourniraient de lances, d'épées et de piques, au choix
des assaillants; et que, si en courant on donnait au cheval, on serait
mis hors des rangs; qu'il y aurait quatre maîtres de camp pour donner
les ordres, et que ceux des assaillants qui auraient le plus rompu et le
mieux fait, auraient un prix dont la valeur serait à la discrétion des
juges; que tous les assaillants, tant français qu'étrangers, seraient
tenus de venir toucher à l'un des écus qui seraient pendus au perron au
bout de la lice, ou à plusieurs, selon leur choix; que là ils
trouveraient un officier d'armes, qui les recevrait pour les enrôler
selon leur rang et selon les écus qu'ils auraient touchés; que les
assaillants seraient tenus de faire apporter par un gentilhomme leur
écu, avec leurs armes, pour le pendre au perron trois jours avant le
commencement du tournoi; qu'autrement, ils n'y seraient point reçus sans
le congé des tenants.
On fit faire une grande lice proche de la Bastille, qui venait du
château des Tournelles, qui traversait la rue Saint-Antoine, et qui
allait se rendre aux écuries royales. Il y avait des deux côtés des
échafauds et des amphithéâtres, avec des loges couvertes, qui formaient
des espèces de galeries qui faisaient un très bel effet à la vue, et qui
pouvaient contenir un nombre infini de personnes. Tous les princes et
seigneurs ne furent plus occupés que du soin d'ordonner ce qui leur
était nécessaire pour paraître avec éclat, et pour mêler dans leurs
chiffres, ou dans leurs devises, quelque chose de galant qui eût rapport
aux personnes qu'ils aimaient.
Peu de jours avant l'arrivée du duc d'Albe, le roi fit une partie de
paume avec monsieur de Nemours, le chevalier de Guise, et le vidame de
Chartres. Les reines les allèrent voir jouer, suivies de toutes les
dames, et entre autres de madame de Clèves. Après que la partie fut
finie, comme l'on sortait du jeu de paume, Châtelart s'approcha de la
reine dauphine, et lui dit que le hasard lui venait de mettre entre les
mains une lettre de galanterie qui était tombée de la poche de monsieur
de Nemours. Cette reine, qui avait toujours de la curiosité pour ce qui
regardait ce prince, dit à Châtelart de la lui donner, elle la prit, et
suivit la reine sa belle-mère, qui s'en allait avec le roi voir
travailler à la lice. Après que l'on y eût été quelque temps, le roi fit
amener des chevaux qu'il avait fait venir depuis peu. Quoiqu'ils ne
fussent pas encore dressés, il les voulut monter, et en fit donner à
tous ceux qui l'avaient suivi. Le roi et monsieur de Nemours se
trouvèrent sur les plus fougueux; ces chevaux se voulurent jeter l'un à
l'autre. Monsieur de Nemours, par la crainte de blesser le roi, recula
brusquement, et porta son cheval contre un pilier du manège, avec tant
de violence, que la secousse le fit chanceler. On courut à lui, et on le
crut considérablement blessé. Madame de Clèves le crut encore plus
blessé que les autres. L'intérêt qu'elle y prenait lui donna une
appréhension et un trouble qu'elle ne songea pas à cacher; elle
s'approcha de lui avec les reines, et avec un visage si changé, qu'un
homme moins intéressé que le chevalier de Guise s'en fût aperçu: aussi
le remarqua-t-il aisément, et il eut bien plus d'attention à l'état où
était madame de Clèves qu'à celui où était monsieur de Nemours. Le coup
que ce prince s'était donné lui causa un si grand éblouissement, qu'il
demeura quelque temps la tête penchée sur ceux qui le soutenaient. Quand
il la releva, il vit d'abord madame de Clèves; il connut sur son visage
la pitié qu'elle avait de lui, et il la regarda d'une sorte qui pût lui
faire juger combien il en était touché. Il fit ensuite des remerciements
aux reines de la bonté qu'elles lui témoignaient, et des excuses de
l'état où il avait été devant elles. Le roi lui ordonna de s'aller
reposer.
Madame de Clèves, après s'être remise de la frayeur qu'elle avait eue,
fit bientôt réflexion aux marques qu'elle en avait données. Le chevalier
de Guise ne la laissa pas longtemps dans l'espérance que personne ne
s'en serait aperçu; il lui donna la main pour la conduire hors de la
lice.
--Je suis plus à plaindre que monsieur de Nemours. Madame, lui dit-il;
pardonnez-moi si je sors de ce profond respect que j'ai toujours eu pour
vous, et si je vous fais paraître la vive douleur que je sens de ce que
je viens de voir: c'est la première fois que j'ai été assez hardi pour
vous parler, et ce sera aussi la dernière. La mort, ou du moins un
éloignement éternel, m'ôteront d'un lieu où je ne puis plus vivre,
puisque je viens de perdre la triste consolation de croire que tous ceux
qui osent vous regarder sont aussi malheureux que moi.
Madame de Clèves ne répondit que quelques paroles mal arrangées, comme
si elle n'eût pas entendu ce que signifiaient celles du chevalier de
Guise. Dans un autre temps elle aurait été offensée qu'il lui eût parlé
des sentiments qu'il avait pour elle; mais dans ce moment elle ne sentit
que l'affliction de voir qu'il s'était aperçu de ceux qu'elle avait pour
monsieur de Nemours. Le chevalier de Guise en fut si convaincu et si
pénétré de douleur que, dès ce jour, il prit la résolution de ne penser
jamais à être aimé de madame de Clèves. Mais pour quitter cette
entreprise qui lui avait paru si difficile et si glorieuse, il en
fallait quelque autre dont la grandeur pût l'occuper. Il se mit dans
l'esprit de prendre Rhodes, dont il avait déjà eu quelque pensée; et
quand la mort l'ôta du monde dans la fleur de sa jeunesse, et dans le
temps qu'il avait acquis la réputation d'un des plus grands princes de
son siècle, le seul regret qu'il témoigna de quitter la vie fut de
n'avoir pu exécuter une si belle résolution, dont il croyait le succès
infaillible par tous les soins qu'il en avait pris.
Madame de Clèves, en sortant de la lice, alla chez la reine, l'esprit
bien occupé de ce qui s'était passé. Monsieur de Nemours y vint peu de
temps après, habillé magnifiquement et comme un homme qui ne se sentait
pas de l'accident qui lui était arrivé. Il paraissait même plus gai que
de coutume; et la joie de ce qu'il croyait avoir vu lui donnait un air
qui augmentait encore son agrément. Tout le monde fut surpris lorsqu'il
entra, et il n'y eut personne qui ne lui demandât de ses nouvelles,
excepté madame de Clèves, qui demeura auprès de la cheminée sans faire
semblant de le voir. Le roi sortit d'un cabinet où il était et, le
voyant parmi les autres, il l'appela pour lui parler de son aventure.
Monsieur de Nemours passa auprès de madame de Clèves et lui dit tout
bas:
--J'ai reçu aujourd'hui des marques de votre pitié, Madame; mais ce
n'est pas de celles dont je suis le plus digne.
Madame de Clèves s'était bien doutée que ce prince s'était aperçu de la
sensibilité qu'elle avait eue pour lui, et ses paroles lui firent voir
qu'elle ne s'était pas trompée. Ce lui était une grande douleur, de voir
qu'elle n'était plus maîtresse de cacher ses sentiments, et de les avoir
laissé paraître au chevalier de Guise. Elle en avait aussi beaucoup que
monsieur de Nemours les connût; mais cette dernière douleur n'était pas
si entière, et elle était mêlée de quelque sorte de douceur.
La reine dauphine, qui avait une extrême impatience de savoir ce qu'il y
avait dans la lettre que Châtelart lui avait donnée, s'approcha de
madame de Clèves:
--Allez lire cette lettre, lui dit-elle; elle s'adresse à monsieur de
Nemours, et, selon les apparences, elle est de cette maîtresse pour qui
il a quitté toutes les autres. Si vous ne la pouvez lire présentement,
gardez-la; venez ce soir à mon coucher pour me la rendre, et pour me
dire si vous en connaissez l'écriture.
Madame la dauphine quitta madame de Clèves après ces paroles, et la
laissa si étonnée et dans un si grand saisissement, qu'elle fut quelque
temps sans pouvoir sortir de sa place. L'impatience et le trouble où
elle était ne lui permirent pas de demeurer chez la reine; elle s'en
alla chez elle; quoiqu'il ne fût pas l'heure où elle avait accoutumé de
se retirer. Elle tenait cette lettre avec une main tremblante; ses
pensées étaient si confuses, qu'elle n'en avait aucune distincte, et
elle se trouvait dans une sorte de douleur insupportable, qu'elle ne
connaissait point, et qu'elle n'avait jamais sentie. Sitôt qu'elle fut
dans son cabinet, elle ouvrit cette lettre, et la trouva telle: