La magnificence et la galanterie n'ont jamais paru en France avec tant
d'éclat que dans les dernières années du règne de Henri second. Ce
prince était galant, bien fait et amoureux; quoique sa passion pour
Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, eût commencé il y avait plus
de vingt ans, elle n'en était pas moins violente, et il n'en donnait pas
des témoignages moins éclatants.
Comme il réussissait admirablement dans tous les exercices du corps, il
en faisait une de ses plus grandes occupations. C'étaient tous les jours
des parties de chasse et de paume, des ballets, des courses de bagues,
ou de semblables divertissements; les couleurs et les chiffres de madame
de Valentinois paraissaient partout, et elle paraissait elle-même avec
tous les ajustements que pouvait avoir mademoiselle de La Marck, sa
petite-fille, qui était alors à marier. La présence de la reine
autorisait la sienne. Cette princesse était belle, quoiqu'elle eût passé
la première jeunesse; elle aimait la grandeur, la magnificence et les
plaisirs. Le roi l'avait épousée lorsqu'il était encore duc d'Orléans,
et qu'il avait pour aîné le dauphin, qui mourut à Tournon, prince que sa
naissance et ses grandes qualités destinaient à remplir dignement la
place du roi François premier, son père.
L'humeur ambitieuse de la reine lui faisait trouver une grande douceur à
régner; il semblait qu'elle souffrît sans peine l'attachement du roi
pour la duchesse de Valentinois, et elle n'en témoignait aucune
jalousie; mais elle avait une si profonde dissimulation, qu'il était
difficile de juger de ses sentiments, et la politique l'obligeait
d'approcher cette duchesse de sa personne, afin d'en approcher aussi le
roi. Ce prince aimait le commerce des femmes, même de celles dont il
n'était pas amoureux: il demeurait tous les jours chez la reine à
l'heure du cercle, où tout ce qu'il y avait de plus beau et de mieux
fait, de l'un et de l'autre sexe, ne manquait pas de se trouver. Jamais
cour n'a eu tant de belles personnes et d'hommes admirablement bien
faits; et il semblait que la nature eût pris plaisir à placer ce qu'elle
donne de plus beau, dans les plus grandes princesses et dans les plus
grands princes. Madame Élisabeth de France, qui fut depuis reine
d'Espagne, commençait à faire paraître un esprit surprenant et cette
incomparable beauté qui lui a été si funeste. Marie Stuart, reine
d'Écosse, qui venait d'épouser monsieur le dauphin, et qu'on appelait la
reine Dauphine, était une personne parfaite pour l'esprit et pour le
corps: elle avait été élevée à la cour de France, elle en avait pris
toute la politesse, et elle était née avec tant de dispositions pour
toutes les belles choses, que, malgré sa grande jeunesse, elle les
aimait et s'y connaissait mieux que personne. La reine, sa belle-mère,
et Madame, soeur du roi, aimaient aussi les vers, la comédie et la
musique. Le goût que le roi François premier avait eu pour la poésie et
pour les lettres régnait encore en France; et le roi son fils aimant les
exercices du corps, tous les plaisirs étaient à la cour. Mais ce qui
rendait cette cour belle et majestueuse était le nombre infini de
princes et de grands seigneurs d'un mérite extraordinaire. Ceux que je
vais nommer étaient, en des manières différentes, l'ornement et
l'admiration de leur siècle.
Le roi de Navarre attirait le respect de tout le monde par la grandeur
de son rang et par celle qui paraissait en sa personne. Il excellait
dans la guerre, et le duc de Guise lui donnait une émulation qui l'avait
porté plusieurs fois à quitter sa place de général, pour aller combattre
auprès de lui comme un simple soldat, dans les lieux les plus périlleux.
Il est vrai aussi que ce duc avait donné des marques d'une valeur si
admirable et avait eu de si heureux succès, qu'il n'y avait point de
grand capitaine qui ne dût le regarder avec envie. Sa valeur était
soutenue de toutes les autres grandes qualités: il avait un esprit vaste
et profond, une âme noble et élevée, et une égale capacité pour la
guerre et pour les affaires. Le cardinal de Lorraine, son frère, était
né avec une ambition démesurée, avec un esprit vif et une éloquence
admirable, et il avait acquis une science profonde, dont il se servait
pour se rendre considérable en défendant la religion catholique qui
commençait d'être attaquée. Le chevalier de Guise, que l'on appela
depuis le grand prieur, était un prince aimé de tout le monde, bien
fait, plein d'esprit, plein d'adresse, et d'une valeur célèbre par toute
l'Europe. Le prince de Condé, dans un petit corps peu favorisé de la
nature, avait une âme grande et hautaine, et un esprit qui le rendait
aimable aux yeux même des plus belles femmes. Le duc de Nevers, dont la
vie était glorieuse par la guerre et par les grands emplois qu'il avait
eus, quoique dans un âge un peu avancé, faisait les délices de la cour.
Il avait trois fils parfaitement bien faits: le second, qu'on appelait
le prince de Clèves, était digne de soutenir la gloire de son nom; il
était brave et magnifique, et il avait une prudence qui ne se trouve
guère avec la jeunesse. Le vidame de Chartres, descendu de cette
ancienne maison de Vendôme, dont les princes du sang n'ont point
dédaigné de porter le nom, était également distingué dans la guerre et
dans la galanterie. Il était beau, de bonne mine, vaillant, hardi,
libéral; toutes ces bonnes qualités étaient vives et éclatantes; enfin,
il était seul digne d'être comparé au duc de Nemours, si quelqu'un lui
eût pu être comparable. Mais ce prince était un chef-d'oeuvre de la
nature; ce qu'il avait de moins admirable était d'être l'homme du monde
le mieux fait et le plus beau. Ce qui le mettait au-dessus des autres
était une valeur incomparable, et un agrément dans son esprit, dans son
visage et dans ses actions, que l'on n'a jamais vu qu'à lui seul; il
avait un enjouement qui plaisait également aux hommes et aux femmes, une
adresse extraordinaire dans tous ses exercices, une manière de
s'habiller qui était toujours suivie de tout le monde, sans pouvoir être
imitée, et enfin, un air dans toute sa personne, qui faisait qu'on ne
pouvait regarder que lui dans tous les lieux où il paraissait. Il n'y
avait aucune dame dans la cour, dont la gloire n'eût été flattée de le
voir attaché à elle; peu de celles à qui il s'était attaché se pouvaient
vanter de lui avoir résisté, et même plusieurs à qui il n'avait point
témoigné de passion n'avaient pas laissé d'en avoir pour lui. Il avait
tant de douceur et tant de disposition à la galanterie, qu'il ne pouvait
refuser quelques soins à celles qui tâchaient de lui plaire: ainsi il
avait plusieurs maîtresses, mais il était difficile de deviner celle
qu'il aimait véritablement. Il allait souvent chez la reine dauphine; la
beauté de cette princesse, sa douceur, le soin qu'elle avait de plaire à
tout le monde, et l'estime particulière qu'elle témoignait à ce prince,
avaient souvent donné lieu de croire qu'il levait les yeux jusqu'à elle.
Messieurs de Guise, dont elle était nièce, avaient beaucoup augmenté
leur crédit et leur considération par son mariage; leur ambition les
faisait aspirer à s'égaler aux princes du sang, et à partager le pouvoir
du connétable de Montmorency. Le roi se reposait sur lui de la plus
grande partie du gouvernement des affaires, et traitait le duc de Guise
et le maréchal de Saint-André comme ses favoris. Mais ceux que la faveur
ou les affaires approchaient de sa personne ne s'y pouvaient maintenir
qu'en se soumettant à la duchesse de Valentinois; et quoiqu'elle n'eût
plus de jeunesse ni de beauté, elle le gouvernait avec un empire si
absolu, que l'on peut dire qu'elle était maîtresse de sa personne et de
l'État.
Le roi avait toujours aimé le connétable, et sitôt qu'il avait commencé
à régner, il l'avait rappelé de l'exil où le roi François premier
l'avait envoyé. La cour était partagée entre messieurs de Guise et le
connétable, qui était soutenu des princes du sang. L'un et l'autre parti
avait toujours songé à gagner la duchesse de Valentinois. Le duc
d'Aumale, frère du duc de Guise, avait épousé une de ses filles; le
connétable aspirait à la même alliance. Il ne se contentait pas d'avoir
marié son fils aîné avec madame Diane, fille du roi et d'une dame de
Piémont, qui se fit religieuse aussitôt qu'elle fut accouchée. Ce
mariage avait eu beaucoup d'obstacles, par les promesses que monsieur de
Montmorency avait faites à mademoiselle de Piennes, une des filles
d'honneur de la reine; et bien que le roi les eût surmontés avec une
patience et une bonté extrême, ce connétable ne se trouvait pas encore
assez appuyé, s'il ne s'assurait de madame de Valentinois, et s'il ne la
séparait de messieurs de Guise, dont la grandeur commençait à donner de
l'inquiétude à cette duchesse. Elle avait retardé, autant qu'elle avait
pu, le mariage du dauphin avec la reine d'Écosse: la beauté et l'esprit
capable et avancé de cette jeune reine, et l'élévation que ce mariage
donnait à messieurs de Guise, lui étaient insupportables. Elle haïssait
particulièrement le cardinal de Lorraine; il lui avait parlé avec
aigreur, et même avec mépris. Elle voyait qu'il prenait des liaisons
avec la reine; de sorte que le connétable la trouva disposée à s'unir
avec lui, et à entrer dans son alliance, par le mariage de mademoiselle
de La Marck, sa petite fille, avec monsieur d'Anville, son second fils,
qui succéda depuis à sa charge sous le règne de Charles IX. Le
connétable ne crut pas trouver d'obstacles dans l'esprit de monsieur
d'Anville pour un mariage, comme il en avait trouvé dans l'esprit de
monsieur de Montmorency; mais, quoique les raisons lui en fussent
cachées, les difficultés n'en furent guère moindres. Monsieur d'Anville
était éperdument amoureux de la reine dauphine, et, quelque peu
d'espérance qu'il eût dans cette passion, il ne pouvait se résoudre à
prendre un engagement qui partagerait ses soins. Le maréchal de
Saint-André était le seul dans la cour qui n'eût point pris de parti. Il
était un des favoris, et sa faveur ne tenait qu'à sa personne: le roi
l'avait aimé dès le temps qu'il était dauphin; et depuis, il l'avait
fait maréchal de France, dans un âge où l'on n'a pas encore accoutumé de
prétendre aux moindres dignités. Sa faveur lui donnait un éclat qu'il
soutenait par son mérite et par l'agrément de sa personne, par une
grande délicatesse pour sa table et pour ses meubles, et par la plus
grande magnificence qu'on eût jamais vue en un particulier. La
libéralité du roi fournissait à cette dépense; ce prince allait jusqu'à
la prodigalité pour ceux qu'il aimait; il n'avait pas toutes les grandes
qualités, mais il en avait plusieurs, et surtout celle d'aimer la guerre
et de l'entendre; aussi avait-il eu d'heureux succès et si on en excepte
la bataille de Saint-Quentin, son règne n'avait été qu'une suite de
victoires. Il avait gagné en personne la bataille de Renty; le Piémont
avait été conquis; les Anglais avaient été chassés de France, et
l'empereur Charles-Quint avait vu finir sa bonne fortune devant la ville
de Metz, qu'il avait assiégée inutilement avec toutes les forces de
l'Empire et de l'Espagne. Néanmoins, comme le malheur de Saint-Quentin
avait diminué l'espérance de nos conquêtes, et que, depuis, la fortune
avait semblé se partager entre les deux rois, ils se trouvèrent
insensiblement disposés à la paix.
La duchesse douairière de Lorraine avait commencé à en faire des
propositions dans le temps du mariage de monsieur le dauphin; il y avait
toujours eu depuis quelque négociation secrète. Enfin, Cercamp, dans le
pays d'Artois, fut choisi pour le lieu où l'on devait s'assembler. Le
cardinal de Lorraine, le connétable de Montmorency et le maréchal de
Saint-André s'y trouvèrent pour le roi; le duc d'Albe et le prince
d'Orange, pour Philippe II; et le duc et la duchesse de Lorraine furent
les médiateurs. Les principaux articles étaient le mariage de madame
Élisabeth de France avec Don Carlos, infant d'Espagne, et celui de
Madame soeur du roi, avec monsieur de Savoie.
Le roi demeura cependant sur la frontière, et il y reçut la nouvelle de
la mort de Marie, reine d'Angleterre. Il envoya le comte de Randan à
Élisabeth, pour la complimenter sur son avènement à la couronne; elle le
reçut avec joie. Ses droits étaient si mal établis, qu'il lui était
avantageux de se voir reconnue par le roi. Ce comte la trouva instruite
des intérêts de la cour de France, et du mérite de ceux qui la
composaient; mais surtout il la trouva si remplie de la réputation du
duc de Nemours, elle lui parla tant de fois de ce prince, et avec tant
d'empressement, que, quand monsieur de Randan fut revenu, et qu'il
rendit compte au roi de son voyage, il lui dit qu'il n'y avait rien que
monsieur de Nemours ne pût prétendre auprès de cette princesse, et qu'il
ne doutait point qu'elle ne fût capable de l'épouser. Le roi en parla à
ce prince dès le soir même; il lui fit conter par monsieur de Randan
toutes ses conversations avec Élisabeth, et lui conseilla de tenter
cette grande fortune. Monsieur de Nemours crut d'abord que le roi ne lui
parlait pas sérieusement; mais comme il vit le contraire:
--Au moins, Sire, lui dit-il, si je m'embarque dans une entreprise
chimérique, par le conseil et pour le service de Votre Majesté, je la
supplie de me garder le secret, jusqu'à ce que le succès me justifie
vers le public, et de vouloir bien ne me pas faire paraître rempli d'une
assez grande vanité, pour prétendre qu'une reine, qui ne m'a jamais vu,
me veuille épouser par amour.
Le roi lui promit de ne parler qu'au connétable de ce dessein, et il
jugea même le secret nécessaire pour le succès. Monsieur de Randan
conseillait à monsieur de Nemours d'aller en Angleterre sur le simple
prétexte de voyager; mais ce prince ne put s'y résoudre. Il envoya
Lignerolles qui était un jeune homme d'esprit, son favori, pour voir les
sentiments de la reine, et pour tâcher de commencer quelque liaison. En
attendant l'événement de ce voyage, il alla voir le duc de Savoie, qui
était alors à Bruxelles avec le roi d'Espagne. La mort de Marie
d'Angleterre apporta de grands obstacles à la paix; l'assemblée se
rompit à la fin de novembre, et le roi revint à Paris.
Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le
monde, et l'on doit croire que c'était une beauté parfaite, puisqu'elle
donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de
belles personnes. Elle était de la même maison que le vidame de
Chartres, et une des plus grandes héritières de France. Son père était
mort jeune, et l'avait laissée sous la conduite de madame de Chartres,
sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires.
Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans
revenir à la cour. Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à
l'éducation de sa fille; mais elle ne travailla pas seulement à cultiver
son esprit et sa beauté; elle songea aussi à lui donner de la vertu et à
la lui rendre aimable. La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de
ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en
éloigner. Madame de Chartres avait une opinion opposée; elle faisait
souvent à sa fille des peintures de l'amour; elle lui montrait ce qu'il
a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en
apprenait de dangereux; elle lui contait le peu de sincérité des hommes,
leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs domestiques où
plongent les engagements; et elle lui faisait voir, d'un autre côté,
quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, et combien la
vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la
beauté et de la naissance. Mais elle lui faisait voir aussi combien il
était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance
de soi-même, et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire
le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée.
Cette héritière était alors un des grands partis qu'il y eût en France;
et quoiqu'elle fût dans une extrême jeunesse, l'on avait déjà proposé
plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui était extrêmement glorieuse,
ne trouvait presque rien digne de sa fille; la voyant dans sa seizième
année, elle voulut la mener à la cour. Lorsqu'elle arriva, le vidame
alla au-devant d'elle; il fut surpris de la grande beauté de
mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur
de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a
jamais vu qu'à elle; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et
sa personne étaient pleins de grâce et de charmes.
Le lendemain qu'elle fut arrivée, elle alla pour assortir des pierreries
chez un Italien qui en trafiquait par tout le monde. Cet homme était
venu de Florence avec la reine, et s'était tellement enrichi dans son
trafic, que sa maison paraissait plutôt celle d'un grand seigneur que
d'un marchand. Comme elle y était, le prince de Clèves y arriva. Il fut
tellement surpris de sa beauté, qu'il ne put cacher sa surprise; et
mademoiselle de Chartres ne put s'empêcher de rougir en voyant
l'étonnement qu'elle lui avait donné. Elle se remit néanmoins, sans
témoigner d'autre attention aux actions de ce prince que celle que la
civilité lui devait donner pour un homme tel qu'il paraissait. Monsieur
de Clèves la regardait avec admiration, et il ne pouvait comprendre qui
était cette belle personne qu'il ne connaissait point. Il voyait bien
par son air, et par tout ce qui était à sa suite, qu'elle devait être
d'une grande qualité. Sa jeunesse lui faisait croire que c'était une
fille; mais ne lui voyant point de mère, et l'Italien qui ne la
connaissait point l'appelant madame, il ne savait que penser, et il la
regardait toujours avec étonnement. Il s'aperçut que ses regards
l'embarrassaient, contre l'ordinaire des jeunes personnes qui voient
toujours avec plaisir l'effet de leur beauté; il lui parut même qu'il
était cause qu'elle avait de l'impatience de s'en aller, et en effet
elle sortit assez promptement. Monsieur de Clèves se consola de la
perdre de vue, dans l'espérance de savoir qui elle était; mais il fut
bien surpris quand il sut qu'on ne la connaissait point. Il demeura si
touché de sa beauté, et de l'air modeste qu'il avait remarqué dans ses
actions, qu'on peut dire qu'il conçut pour elle dès ce moment une
passion et une estime extraordinaires. Il alla le soir chez Madame,
soeur du roi.
Cette princesse était dans une grande considération, par le crédit
qu'elle avait sur le roi, son frère; et ce crédit était si grand, que le
roi, en faisant la paix, consentait à rendre le Piémont, pour lui faire
épouser le duc de Savoie. Quoiqu'elle eût désiré toute sa vie de se
marier, elle n'avait jamais voulu épouser qu'un souverain, et elle avait
refusé pour cette raison le roi de Navarre lorsqu'il était duc de
Vendôme, et avait toujours souhaité monsieur de Savoie; elle avait
conservé de l'inclination pour lui depuis qu'elle l'avait vu à Nice, à
l'entrevue du roi François premier et du pape Paul troisième. Comme elle
avait beaucoup d'esprit, et un grand discernement pour les belles
choses, elle attirait tous les honnêtes gens, et il y avait de certaines
heures où toute la cour était chez elle.
Monsieur de Clèves y vint à son ordinaire; il était si rempli de
l'esprit et de la beauté de mademoiselle de Chartres, qu'il ne pouvait
parler d'autre chose. Il conta tout haut son aventure, et ne pouvait se
lasser de donner des louanges à cette personne qu'il avait vue, qu'il ne
connaissait point. Madame lui dit qu'il n'y avait point de personne
comme celle qu'il dépeignait, et que s'il y en avait quelqu'une, elle
serait connue de tout le monde. Madame de Dampierre, qui était sa dame
d'honneur et amie de madame de Chartres, entendant cette conversation,
s'approcha de cette princesse, et lui dit tout bas que c'était sans
doute mademoiselle de Chartres que monsieur de Clèves avait vue. Madame
se retourna vers lui, et lui dit que s'il voulait revenir chez elle le
lendemain, elle lui ferait voir cette beauté dont il était si touché.
Mademoiselle de Chartres parut en effet le jour suivant; elle fut reçue
des reines avec tous les agréments qu'on peut s'imaginer, et avec une
telle admiration de tout le monde, qu'elle n'entendait autour d'elle que
des louanges. Elle les recevait avec une modestie si noble, qu'il ne
semblait pas qu'elle les entendît, ou du moins qu'elle en fût touchée.
Elle alla ensuite chez Madame, soeur du roi. Cette princesse, après
avoir loué sa beauté, lui conta l'étonnement qu'elle avait donné à
monsieur de Clèves. Ce prince entra un moment après.
--Venez, lui dit-elle, voyez si je ne vous tiens pas ma parole, et si en
vous montrant mademoiselle de Chartres, je ne vous fais pas voir cette
beauté que vous cherchiez; remerciez-moi au moins de lui avoir appris
l'admiration que vous aviez déjà pour elle.
Monsieur de Clèves sentit de la joie de voir que cette personne qu'il
avait trouvée si aimable était d'une qualité proportionnée à sa beauté;
il s'approcha d'elle, et il la supplia de se souvenir qu'il avait été le
premier à l'admirer, et que, sans la connaître, il avait eu pour elle
tous les sentiments de respect et d'estime qui lui étaient dus.
Le chevalier de Guise et lui, qui étaient amis, sortirent ensemble de
chez Madame. Ils louèrent d'abord mademoiselle de Chartres sans se
contraindre. Ils trouvèrent enfin qu'ils la louaient trop, et ils
cessèrent l'un et l'autre de dire ce qu'ils en pensaient; mais ils
furent contraints d'en parler les jours suivants, partout où ils se
rencontrèrent. Cette nouvelle beauté fut longtemps le sujet de toutes
les conversations. La reine lui donna de grandes louanges, et eut pour
elle une considération extraordinaire; la reine dauphine en fit une de
ses favorites, et pria madame de Chartres de la mener souvent chez elle.
Mesdames, filles du roi, l'envoyaient chercher pour être de tous leurs
divertissements. Enfin, elle était aimée et admirée de toute la cour,
excepté de madame de Valentinois. Ce n'est pas que cette beauté lui
donnât de l'ombrage: une trop longue expérience lui avait appris qu'elle
n'avait rien à craindre auprès du roi; mais elle avait tant de haine
pour le vidame de Chartres, qu'elle avait souhaité d'attacher à elle par
le mariage d'une de ses filles, et qui s'était attaché à la reine,
qu'elle ne pouvait regarder favorablement une personne qui portait son
nom, et pour qui il faisait paraître une grande amitié.
Le prince de Clèves devint passionnément amoureux de mademoiselle de
Chartres, et souhaitait ardemment de l'épouser; mais il craignait que
l'orgueil de madame de Chartres ne fût blessé de donner sa fille à un
homme qui n'était pas l'aîné de sa maison. Cependant cette maison était
si grande, et le comte d'Eu, qui en était l'aîné, venait d'épouser une
personne si proche de la maison royale, que c'était plutôt la timidité
que donne l'amour, que de véritables raisons, qui causaient les craintes
de monsieur de Clèves. Il avait un grand nombre de rivaux: le chevalier
de Guise lui paraissait le plus redoutable par sa naissance, par son
mérite, et par l'éclat que la faveur donnait à sa maison. Ce prince
était devenu amoureux de mademoiselle de Chartres le premier jour qu'il
l'avait vue; il s'était aperçu de la passion de monsieur de Clèves,
comme monsieur de Clèves s'était aperçu de la sienne. Quoiqu'ils fussent
amis, l'éloignement que donnent les mêmes prétentions ne leur avait pas
permis de s'expliquer ensemble; et leur amitié s'était refroidie, sans
qu'ils eussent eu la force de s'éclaircir. L'aventure qui était arrivée
à monsieur de Clèves, d'avoir vu le premier mademoiselle de Chartres,
lui paraissait un heureux présage, et semblait lui donner quelque
avantage sur ses rivaux; mais il prévoyait de grands obstacles par le
duc de Nevers son père. Ce duc avait d'étroites liaisons avec la
duchesse de Valentinois: elle était ennemie du vidame, et cette raison
était suffisante pour empêcher le duc de Nevers de consentir que son
fils pensât à sa nièce.
Madame de Chartres, qui avait eu tant d'application pour inspirer la
vertu à sa fille, ne discontinua pas de prendre les mêmes soins dans un
lieu où ils étaient si nécessaires, et où il y avait tant d'exemples si
dangereux. L'ambition et la galanterie étaient l'âme de cette cour, et
occupaient également les hommes et les femmes. Il y avait tant
d'intérêts et tant de cabales différentes, et les dames y avaient tant
de part, que l'amour était toujours mêlé aux affaires, et les affaires à
l'amour. Personne n'était tranquille, ni indifférent; on songeait à
s'élever, à plaire, à servir ou à nuire; on ne connaissait ni l'ennui,
ni l'oisiveté, et on était toujours occupé des plaisirs ou des
intrigues. Les dames avaient des attachements particuliers pour la
reine, pour la reine dauphine, pour la reine de Navarre, pour Madame,
soeur du roi, ou pour la duchesse de Valentinois. Les inclinations, les
raisons de bienséance, ou le rapport d'humeur faisaient ces différents
attachements. Celles qui avaient passé la première jeunesse et qui
faisaient profession d'une vertu plus austère étaient attachées à la
reine. Celles qui étaient plus jeunes et qui cherchaient la joie et la
galanterie faisaient leur cour à la reine dauphine. La reine de Navarre
avait ses favorites; elle était jeune et elle avait du pouvoir sur le
roi son mari: il était joint au connétable, et avait par là beaucoup de
crédit. Madame, soeur du roi, conservait encore de la beauté, et
attirait plusieurs dames auprès d'elle. La duchesse de Valentinois avait
toutes celles qu'elle daignait regarder; mais peu de femmes lui étaient
agréables; et excepté quelques-unes qui avaient sa familiarité et sa
confiance, et dont l'humeur avait du rapport avec la sienne, elle n'en
recevait chez elle que les jours où elle prenait plaisir à avoir une
cour comme celle de la reine.
Toutes ces différentes cabales avaient de l'émulation et de l'envie les
unes contre les autres: les dames qui les composaient avaient aussi de
la jalousie entre elles, ou pour la faveur, ou pour les amants; les
intérêts de grandeur et d'élévation se trouvaient souvent joints à ces
autres intérêts moins importants, mais qui n'étaient pas moins
sensibles. Ainsi il y avait une sorte d'agitation sans désordre dans
cette cour, qui la rendait très agréable, mais aussi très dangereuse
pour une jeune personne. Madame de Chartres voyait ce péril, et ne
songeait qu'aux moyens d'en garantir sa fille. Elle la pria, non pas
comme sa mère, mais comme son amie, de lui faire confidence de toutes
les galanteries qu'on lui dirait, et elle lui promit de lui aider à se
conduire dans des choses où l'on était souvent embarrassée quand on
était jeune.
Le chevalier de Guise fit tellement paraître les sentiments et les
desseins qu'il avait pour mademoiselle de Chartres, qu'ils ne furent
ignorés de personne. Il ne voyait néanmoins que de l'impossibilité dans
ce qu'il désirait; il savait bien qu'il n'était point un parti qui
convînt à mademoiselle de Chartres, par le peu de biens qu'il avait pour
soutenir son rang; et il savait bien aussi que ses frères
n'approuveraient pas qu'il se mariât, par la crainte de l'abaissement
que les mariages des cadets apportent d'ordinaire dans les grandes
maisons. Le cardinal de Lorraine lui fit bientôt voir qu'il ne se
trompait pas; il condamna l'attachement qu'il témoignait pour
mademoiselle de Chartres, avec une chaleur extraordinaire; mais il ne
lui en dit pas les véritables raisons. Ce cardinal avait une haine pour
le vidame, qui était secrète alors, et qui éclata depuis. Il eût plutôt
consenti à voir son frère entrer dans tout autre alliance que dans celle
de ce vidame; et il déclara si publiquement combien il en était éloigné,
que madame de Chartres en fut sensiblement offensée. Elle prit de grands
soins de faire voir que le cardinal de Lorraine n'avait rien à craindre,
et qu'elle ne songeait pas à ce mariage. Le vidame prit la même
conduite, et sentit, encore plus que madame de Chartres, celle du
cardinal de Lorraine, parce qu'il en savait mieux la cause.
Le prince de Clèves n'avait pas donné des marques moins publiques de sa
passion, qu'avait fait le chevalier de Guise. Le duc de Nevers apprit
cet attachement avec chagrin. Il crut néanmoins qu'il n'avait qu'à
parler à son fils, pour le faire changer de conduite; mais il fut bien
surpris de trouver en lui le dessein formé d'épouser mademoiselle de
Chartres. Il blâma ce dessein; il s'emporta et cacha si peu son
emportement, que le sujet s'en répandit bientôt à la cour, et alla
jusqu'à madame de Chartres. Elle n'avait pas mis en doute que monsieur
de Nevers ne regardât le mariage de sa fille comme un avantage pour son
fils; elle fut bien étonnée que la maison de Clèves et celle de Guise
craignissent son alliance, au lieu de la souhaiter. Le dépit qu'elle eut
lui fit penser à trouver un parti pour sa fille, qui la mît au-dessus de
ceux qui se croyaient au-dessus d'elle. Après avoir tout examiné, elle
s'arrêta au prince dauphin, fils du duc de Montpensier. Il était lors à
marier, et c'était ce qu'il y avait de plus grand à la cour. Comme
madame de Chartres avait beaucoup d'esprit, qu'elle était aidée du
vidame qui était dans une grande considération, et qu'en effet sa fille
était un parti considérable, elle agit avec tant d'adresse et tant de
succès, que monsieur de Montpensier parut souhaiter ce mariage, et il
semblait qu'il ne s'y pouvait trouver de difficultés.
Le vidame, qui savait l'attachement de monsieur d'Anville pour la reine
dauphine, crut néanmoins qu'il fallait employer le pouvoir que cette
princesse avait sur lui, pour l'engager à servir mademoiselle de
Chartres auprès du roi et auprès du prince de Montpensier, dont il était
ami intime. Il en parla à cette reine, et elle entra avec joie dans une
affaire où il s'agissait de l'élévation d'une personne qu'elle aimait
beaucoup; elle le témoigna au vidame, et l'assura que, quoiqu'elle sût
bien qu'elle ferait une chose désagréable au cardinal de Lorraine, son
oncle, elle passerait avec joie par-dessus cette considération, parce
qu'elle avait sujet de se plaindre de lui, et qu'il prenait tous les
jours les intérêts de la reine contre les siens propres.
Les personnes galantes sont toujours bien aises qu'un prétexte leur
donne lieu de parler à ceux qui les aiment. Sitôt que le vidame eut
quitté madame la dauphine, elle ordonna à Châtelart, qui était favori de
monsieur d'Anville, et qui savait la passion qu'il avait pour elle, de
lui aller dire, de sa part, de se trouver le soir chez la reine.
Châtelart reçut cette commission avec beaucoup de joie et de respect. Ce
gentilhomme était d'une bonne maison de Dauphiné; mais son mérite et son
esprit le mettaient au-dessus de sa naissance. Il était reçu et bien
traité de tout ce qu'il y avait de grands seigneurs à la cour, et la
faveur de la maison de Montmorency l'avait particulièrement attaché à
monsieur d'Anville. Il était bien fait de sa personne, adroit à toutes
sortes d'exercices; il chantait agréablement, il faisait des vers, et
avait un esprit galant et passionné qui plut si fort à monsieur
d'Anville, qu'il le fit confident de l'amour qu'il avait pour la reine
dauphine. Cette confidence l'approchait de cette princesse, et ce fut en
la voyant souvent qu'il prit le commencement de cette malheureuse
passion qui lui ôta la raison, et qui lui coûta enfin la vie.
Monsieur d'Anville ne manqua pas d'être le soir chez la reine; il se
trouva heureux que madame la dauphine l'eût choisi pour travailler à une
chose qu'elle désirait, et il lui promit d'obéir exactement à ses
ordres; mais madame de Valentinois, ayant été avertie du dessein de ce
mariage, l'avait traversé avec tant de soin, et avait tellement prévenu
le roi que, lorsque monsieur d'Anville lui en parla, il lui fit paraître
qu'il ne l'approuvait pas, et lui ordonna même de le dire au prince de
Montpensier. L'on peut juger ce que sentit madame de Chartres par la
rupture d'une chose qu'elle avait tant désirée, dont le mauvais succès
donnait un si grand avantage à ses ennemis, et faisait un si grand tort
à sa fille.
La reine dauphine témoigna à mademoiselle de Chartres, avec beaucoup
d'amitié, le déplaisir qu'elle avait de lui avoir été inutile:
--Vous voyez, lui dit-elle, que j'ai un médiocre pouvoir; je suis si
haïe de la reine et de la duchesse de Valentinois, qu'il est difficile
que par elles, ou par ceux qui sont dans leur dépendance, elles ne
traversent toujours toutes les choses que je désire. Cependant,
ajouta-t-elle, je n'ai jamais pensé qu'à leur plaire; aussi elles ne me
haïssent qu'à cause de la reine ma mère, qui leur a donné autrefois de
l'inquiétude et de la jalousie. Le roi en avait été amoureux avant qu'il
le fût de madame de Valentinois; et dans les premières années de son
mariage, qu'il n'avait point encore d'enfants, quoiqu'il aimât cette
duchesse, il parut quasi résolu de se démarier pour épouser la reine ma
mère. Madame de Valentinois qui craignait une femme qu'il avait déjà
aimée, et dont la beauté et l'esprit pouvaient diminuer sa faveur,
s'unit au connétable, qui ne souhaitait pas aussi que le roi épousât une
soeur de messieurs de Guise. Ils mirent le feu roi dans leurs
sentiments, et quoiqu'il haït mortellement la duchesse de Valentinois,
comme il aimait la reine, il travailla avec eux pour empêcher le roi de
se démarier; mais pour lui ôter absolument la pensée d'épouser la reine
ma mère, ils firent son mariage avec le roi d'Écosse, qui était veuf de
madame Magdeleine, soeur du roi, et ils le firent parce qu'il était le
plus prêt à conclure, et manquèrent aux engagements qu'on avait avec le
roi d'Angleterre, qui la souhaitait ardemment. Il s'en fallait peu même
que ce manquement ne fît une rupture entre les deux rois. Henri VIII ne
pouvait se consoler de n'avoir pas épousé la reine ma mère; et, quelque
autre princesse française qu'on lui proposât, il disait toujours qu'elle
ne remplacerait jamais celle qu'on lui avait ôtée. Il est vrai aussi que
la reine ma mère était une parfaite beauté, et que c'est une chose
remarquable que, veuve d'un duc de Longueville, trois rois aient
souhaité de l'épouser; son malheur l'a donnée au moindre, et l'a mise
dans un royaume où elle ne trouve que des peines. On dit que je lui
ressemble: je crains de lui ressembler aussi par sa malheureuse
destinée, et, quelque bonheur qui semble se préparer pour moi, je ne
saurais croire que j'en jouisse.
Mademoiselle de Chartres dit à la reine que ces tristes pressentiments
étaient si mal fondés, qu'elle ne les conserverait pas longtemps, et
qu'elle ne devait point douter que son bonheur ne répondît aux
apparences.
Personne n'osait plus penser à mademoiselle de Chartres, par la crainte
de déplaire au roi, ou par la pensée de ne pas réussir auprès d'une
personne qui avait espéré un prince du sang. Monsieur de Clèves ne fut
retenu par aucune de ces considérations. La mort du duc de Nevers, son
père, qui arriva alors, le mit dans une entière liberté de suivre son
inclination, et, sitôt que le temps de la bienséance du deuil fut passé,
il ne songea plus qu'aux moyens d'épouser mademoiselle de Chartres. Il
se trouvait heureux d'en faire la proposition dans un temps où ce qui
s'était passé avait éloigné les autres partis, et où il était quasi
assuré qu'on ne la lui refuserait pas. Ce qui troublait sa joie, était
la crainte de ne lui être pas agréable, et il eût préféré le bonheur de
lui plaire à la certitude de l'épouser sans en être aimé.
Le chevalier de Guise lui avait donné quelque sorte de jalousie; mais
comme elle était plutôt fondée sur le mérite de ce prince que sur aucune
des actions de mademoiselle de Chartres, il songea seulement à tâcher de
découvrir qu'il était assez heureux pour qu'elle approuvât la pensée
qu'il avait pour elle. Il ne la voyait que chez les reines, ou aux
assemblées; il était difficile d'avoir une conversation particulière. Il
en trouva pourtant les moyens, et il lui parla de son dessein et de sa
passion avec tout le respect imaginable; il la pressa de lui faire
connaître quels étaient les sentiments qu'elle avait pour lui, et il lui
dit que ceux qu'il avait pour elle étaient d'une nature qui le rendrait
éternellement malheureux, si elle n'obéissait que par devoir aux
volontés de madame sa mère.
Comme mademoiselle de Chartres avait le coeur très noble et très bien
fait, elle fut véritablement touchée de reconnaissance du procédé du
prince de Clèves. Cette reconnaissance donna à ses réponses et à ses
paroles un certain air de douceur qui suffisait pour donner de
l'espérance à un homme aussi éperdument amoureux que l'était ce prince:
de sorte qu'il se flatta d'une partie de ce qu'il souhaitait.
Elle rendit compte à sa mère de cette conversation, et madame de
Chartres lui dit qu'il y avait tant de grandeur et de bonnes qualités
dans monsieur de Clèves, et qu'il faisait paraître tant de sagesse pour
son âge, que, si elle sentait son inclination portée à l'épouser, elle y
consentirait avec joie. Mademoiselle de Chartres répondit qu'elle lui
remarquait les mêmes bonnes qualités, qu'elle l'épouserait même avec
moins de répugnance qu'un autre, mais qu'elle n'avait aucune inclination
particulière pour sa personne.
Dès le lendemain, ce prince fit parler à madame de Chartres; elle reçut
la proposition qu'on lui faisait, et elle ne craignit point de donner à
sa fille un mari qu'elle ne pût aimer, en lui donnant le prince de
Clèves. Les articles furent conclus; on parla au roi, et ce mariage fut
su de tout le monde.
Monsieur de Clèves se trouvait heureux, sans être néanmoins entièrement
content. Il voyait avec beaucoup de peine que les sentiments de
mademoiselle de Chartres ne passaient pas ceux de l'estime et de la
reconnaissance, et il ne pouvait se flatter qu'elle en cachât de plus
obligeants, puisque l'état où ils étaient lui permettait de les faire
paraître sans choquer son extrême modestie. Il ne se passait guère de
jours qu'il ne lui en fît ses plaintes.
--Est-il possible, lui disait-il, que je puisse n'être pas heureux en
vous épousant? Cependant il est vrai que je ne le suis pas. Vous n'avez
pour moi qu'une sorte de bonté qui ne peut me satisfaire; vous n'avez ni
impatience, ni inquiétude, ni chagrin; vous n'êtes pas plus touchée de
ma passion que vous le seriez d'un attachement qui ne serait fondé que
sur les avantages de votre fortune, et non pas sur les charmes de votre
personne.--Il y a de l'injustice à vous plaindre, lui répondit-elle; je
ne sais ce que vous pouvez souhaiter au-delà de ce que je fais, et il me
semble que la bienséance ne permet pas que j'en fasse davantage.
--Il est vrai, lui répliqua-t-il, que vous me donnez de certaines
apparences dont je serais content, s'il y avait quelque chose au-delà;
mais au lieu que la bienséance vous retienne, c'est elle seule qui vous
fait faire ce que vous faites. Je ne touche ni votre inclination ni
votre coeur, et ma présence ne vous donne ni de plaisir ni de trouble.
--Vous ne sauriez douter, reprit-elle, que je n'aie de la joie de vous
voir, et je rougis si souvent en vous voyant, que vous ne sauriez
douter aussi que votre vue ne me donne du trouble.
--Je ne me trompe pas à votre rougeur, répondit-il; c'est un sentiment
de modestie, et non pas un mouvement de votre coeur, et je n'en tire que
l'avantage que j'en dois tirer.
Mademoiselle de Chartres ne savait que répondre, et ces distinctions
étaient au-dessus de ses connaissances. Monsieur de Clèves ne voyait que
trop combien elle était éloignée d'avoir pour lui des sentiments qui le
pouvaient satisfaire, puisqu'il lui paraissait même qu'elle ne les
entendait pas.
Le chevalier de Guise revint d'un voyage peu de jours avant les noces.
Il avait vu tant d'obstacles insurmontables au dessein qu'il avait eu
d'épouser mademoiselle de Chartres, qu'il n'avait pu se flatter d'y
réussir; et néanmoins il fut sensiblement affligé de la voir devenir la
femme d'un autre. Cette douleur n'éteignit pas sa passion, et il ne
demeura pas moins amoureux. Mademoiselle de Chartres n'avait pas ignoré
les sentiments que ce prince avait eus pour elle. Il lui fit connaître,
à son retour, qu'elle était cause de l'extrême tristesse qui paraissait
sur son visage, et il avait tant de mérite et tant d'agréments, qu'il
était difficile de le rendre malheureux sans en avoir quelque pitié.
Aussi ne se pouvait-elle défendre d'en avoir; mais cette pitié ne la
conduisait pas à d'autres sentiments: elle contait à sa mère la peine
que lui donnait l'affection de ce prince.
Madame de Chartres admirait la sincérité de sa fille, et elle l'admirait
avec raison, car jamais personne n'en a eu une si grande et si
naturelle; mais elle n'admirait pas moins que son coeur ne fût point
touché, et d'autant plus, qu'elle voyait bien que le prince de Clèves ne
l'avait pas touchée, non plus que les autres. Cela fut cause qu'elle
prit de grands soins de l'attacher à son mari, et de lui faire
comprendre ce qu'elle devait à l'inclination qu'il avait eue pour elle,
avant que de la connaître, et à la passion qu'il lui avait témoignée en
la préférant à tous les autres partis, dans un temps où personne n'osait
plus penser à elle.
Ce mariage s'acheva, la cérémonie s'en fit au Louvre; et le soir, le roi
et les reines vinrent souper chez madame de Chartres avec toute la cour,
où ils furent reçus avec une magnificence admirable. Le chevalier de
Guise n'osa se distinguer des autres, et ne pas assister à cette
cérémonie; mais il y fut si peu maître de sa tristesse, qu'il était aisé
de la remarquer.
Monsieur de Clèves ne trouva pas que mademoiselle de Chartres eût changé
de sentiment en changeant de nom. La qualité de son mari lui donna de
plus grands privilèges; mais elle ne lui donna pas une autre place dans
le coeur de sa femme. Cela fit aussi que pour être son mari, il ne
laissa pas d'être son amant, parce qu'il avait toujours quelque chose à
souhaiter au-delà de sa possession; et, quoiqu'elle vécût parfaitement
bien avec lui, il n'était pas entièrement heureux. Il conservait pour
elle une passion violente et inquiète qui troublait sa joie; la jalousie
n'avait point de part à ce trouble: jamais mari n'a été si loin d'en
prendre, et jamais femme n'a été si loin d'en donner. Elle était
néanmoins exposée au milieu de la cour; elle allait tous les jours chez
les reines et chez Madame. Tout ce qu'il y avait d'hommes jeunes et
galants la voyaient chez elle et chez le duc de Nevers, son beau-frère,
dont la maison était ouverte à tout le monde; mais elle avait un air qui
inspirait un si grand respect, et qui paraissait si éloigné de la
galanterie, que le maréchal de Saint-André, quoique audacieux et soutenu
de la faveur du roi, était touché de sa beauté, sans oser le lui faire
paraître que par des soins et des devoirs. Plusieurs autres étaient dans
le même état; et madame de Chartres joignait à la sagesse de sa fille
une conduite si exacte pour toutes les bienséances, qu'elle achevait de
la faire paraître une personne où l'on ne pouvait atteindre.
La duchesse de Lorraine, en travaillant à la paix, avait aussi travaillé
pour le mariage du duc de Lorraine, son fils. Il avait été conclu avec
madame Claude de France, seconde fille du roi. Les noces en furent
résolues pour le mois de février.
Cependant le duc de Nemours était demeuré à Bruxelles, entièrement
rempli et occupé de ses desseins pour l'Angleterre. Il en recevait ou y
envoyait continuellement des courriers: ses espérances augmentaient tous
les jours, et enfin Lignerolles lui manda qu'il était temps que sa
présence vînt achever ce qui était si bien commencé. Il reçut cette
nouvelle avec toute la joie que peut avoir un jeune homme ambitieux, qui
se voit porté au trône par sa seule réputation. Son esprit s'était
insensiblement accoutumé à la grandeur de cette fortune, et, au lieu
qu'il l'avait rejetée d'abord comme une chose où il ne pouvait parvenir,
les difficultés s'étaient effacées de son imagination, et il ne voyait
plus d'obstacles.
Il envoya en diligence à Paris donner tous les ordres nécessaires pour
faire un équipage magnifique, afin de paraître en Angleterre avec un
éclat proportionné au dessein qui l'y conduisait, et il se hâta lui-même
de venir à la cour pour assister au mariage de monsieur de Lorraine.
Il arriva la veille des fiançailles; et dès le même soir qu'il fut
arrivé, il alla rendre compte au roi de l'état de son dessein, et
recevoir ses ordres et ses conseils pour ce qu'il lui restait à faire.
Il alla ensuite chez les reines. Madame de Clèves n'y était pas, de
sorte qu'elle ne le vit point, et ne sut pas même qu'il fût arrivé. Elle
avait ouï parler de ce prince à tout le monde, comme de ce qu'il y avait
de mieux fait et de plus agréable à la cour; et surtout madame la
dauphine le lui avait dépeint d'une sorte, et lui en avait parlé tant de
fois, qu'elle lui avait donné de la curiosité, et même de l'impatience
de le voir.
Elle passa tout le jour des fiançailles chez elle à se parer, pour se
trouver le soir au bal et au festin royal qui se faisaient au Louvre.
Lorsqu'elle arriva, l'on admira sa beauté et sa parure; le bal commença,
et comme elle dansait avec monsieur de Guise, il se fit un assez grand
bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu'un qui entrait, et à
qui on faisait place. Madame de Clèves acheva de danser et pendant
qu'elle cherchait des yeux quelqu'un qu'elle avait dessein de prendre,
le roi lui cria de prendre celui qui arrivait. Elle se tourna, et vit un
homme qu'elle crut d'abord ne pouvoir être que monsieur de Nemours, qui
passait par-dessus quelques sièges pour arriver où l'on dansait. Ce
prince était fait d'une sorte, qu'il était difficile de n'être pas
surprise de le voir quand on ne l'avait jamais vu, surtout ce soir-là,
où le soin qu'il avait pris de se parer augmentait encore l'air brillant
qui était dans sa personne; mais il était difficile aussi de voir madame
de Clèves pour la première fois, sans avoir un grand étonnement.
Monsieur de Nemours fut tellement surpris de sa beauté, que, lorsqu'il
fut proche d'elle, et qu'elle lui fit la révérence, il ne put s'empêcher
de donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à
danser, il s'éleva dans la salle un murmure de louanges. Le roi et les
reines se souvinrent qu'ils ne s'étaient jamais vus, et trouvèrent
quelque chose de singulier de les voir danser ensemble sans se
connaître. Ils les appelèrent quand ils eurent fini, sans leur donner le
loisir de parler à personne, et leur demandèrent s'ils n'avaient pas
bien envie de savoir qui ils étaient, et s'ils ne s'en doutaient point.
--Pour moi, Madame, dit monsieur de Nemours, je n'ai pas d'incertitude;
mais comme madame de Clèves n'a pas les mêmes raisons pour deviner qui
je suis que celles que j'ai pour la reconnaître, je voudrais bien que
Votre Majesté eût la bonté de lui apprendre mon nom.
--Je crois, dit madame la dauphine, qu'elle le sait aussi bien que vous
savez le sien.
--Je vous assure, Madame, reprit madame de Clèves, qui paraissait un peu
embarrassée, que je ne devine pas si bien que vous pensez.
--Vous devinez fort bien, répondit madame la dauphine; et il y a même
quelque chose d'obligeant pour monsieur de Nemours, à ne vouloir pas
avouer que vous le connaissez sans l'avoir jamais vu.
La reine les interrompit pour faire continuer le bal; monsieur de
Nemours prit la reine dauphine. Cette princesse était d'une parfaite
beauté, et avait paru telle aux yeux de monsieur de Nemours, avant qu'il
allât en Flandre; mais de tout le soir, il ne put admirer que madame de
Clèves.
Le chevalier de Guise, qui l'adorait toujours, était à ses pieds, et ce
qui se venait de passer lui avait donné une douleur sensible. Il prit
comme un présage, que la fortune destinait monsieur de Nemours à être
amoureux de madame de Clèves; et soit qu'en effet il eût paru quelque
trouble sur son visage, ou que la jalousie fit voir au chevalier de
Guise au-delà de la vérité, il crut qu'elle avait été touchée de la vue
de ce prince, et il ne put s'empêcher de lui dire que monsieur de
Nemours était bien heureux de commencer à être connu d'elle, par une
aventure qui avait quelque chose de galant et d'extraordinaire.
Madame de Clèves revint chez elle, l'esprit si rempli de tout ce qui
s'était passé au bal, que, quoiqu'il fût fort tard, elle alla dans la
chambre de sa mère pour lui en rendre compte; et elle lui loua monsieur
de Nemours avec un certain air qui donna à madame de Chartres la même
pensée qu'avait eue le chevalier de Guise.
Le lendemain, la cérémonie des noces se fit. Madame de Clèves y vit le
duc de Nemours avec une mine et une grâce si admirables, qu'elle en fut
encore plus surprise.
Les jours suivants, elle le vit chez la reine dauphine, elle le vit
jouer à la paume avec le roi, elle le vit courre la bague, elle
l'entendit parler; mais elle le vit toujours surpasser de si loin tous
les autres, et se rendre tellement maître de la conversation dans tous
les lieux où il était, par l'air de sa personne et par l'agrément de son
esprit, qu'il fit, en peu de temps, une grande impression dans son
coeur.
Il est vrai aussi que, comme monsieur de Nemours sentait pour elle une
inclination violente, qui lui donnait cette douceur et cet enjouement
qu'inspirent les premiers désirs de plaire, il était encore plus aimable
qu'il n'avait accoutumé de l'être; de sorte que, se voyant souvent, et
se voyant l'un et l'autre ce qu'il y avait de plus parfait à la cour, il
était difficile qu'ils ne se plussent infiniment.
La duchesse de Valentinois était de toutes les parties de plaisir, et le
roi avait pour elle la même vivacité et les mêmes soins que dans les
commencements de sa passion. Madame de Clèves, qui était dans cet âge où
l'on ne croit pas qu'une femme puisse être aimée quand elle a passé
vingt-cinq ans, regardait avec un extrême étonnement l'attachement que
le roi avait pour cette duchesse, qui était grand-mère, et qui venait de
marier sa petite-fille. Elle en parlait souvent à madame de Chartres:
--Est-il possible, Madame, lui disait-elle, qu'il y ait si longtemps que
le roi en soit amoureux? Comment s'est-il pu attacher à une personne qui
était beaucoup plus âgée que lui, qui avait été maîtresse de son père,
et qui l'est encore de beaucoup d'autres, à ce que j'ai ouï dire?
--Il est vrai, répondit-elle, que ce n'est ni le mérite, ni la fidélité
de madame de Valentinois, qui a fait naître la passion du roi, ni qui
l'a conservée, et c'est aussi en quoi il n'est pas excusable; car si
cette femme avait eu de la jeunesse et de la beauté jointes à sa
naissance, qu'elle eût eu le mérite de n'avoir jamais rien aimé, qu'elle
eût aimé le roi avec une fidélité exacte, qu'elle l'eût aimé par rapport
à sa seule personne, sans intérêt de grandeur, ni de fortune, et sans se
servir de son pouvoir que pour des choses honnêtes ou agréables au roi
même, il faut avouer qu'on aurait eu de la peine à s'empêcher de louer
ce prince du grand attachement qu'il a pour elle. Si je ne craignais,
continua madame de Chartres, que vous disiez de moi ce que l'on dit de
toutes les femmes de mon âge qu'elles aiment à conter les histoires de
leur temps, je vous apprendrais le commencement de la passion du roi
pour cette duchesse, et plusieurs choses de la cour du feu roi, qui ont
même beaucoup de rapport avec celles qui se passent encore présentement.
--Bien loin de vous accuser, reprit madame de Clèves, de redire les
histoires passées, je me plains, Madame, que vous ne m'ayez pas
instruite des présentes, et que vous ne m'ayez point appris les divers
intérêts et les diverses liaisons de la cour. Je les ignore si
entièrement, que je croyais, il y a peu de jours, que monsieur le
connétable était fort bien avec la reine.
--Vous aviez une opinion bien opposée à la vérité, répondit madame de
Chartres. La reine hait monsieur le connétable, et si elle a jamais
quelque pouvoir, il ne s'en apercevra que trop. Elle sait qu'il a dit
plusieurs fois au roi que, de tous ses enfants, il n'y avait que les
naturels qui lui ressemblassent.
--Je n'eusse jamais soupçonné cette haine, interrompit madame de Clèves,
après avoir vu le soin que la reine avait d'écrire à monsieur le
connétable pendant sa prison, la joie qu'elle a témoignée à son retour,
et comme elle l'appelle toujours mon compère, aussi bien que le roi.
--Si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci, répondit madame de
Chartres, vous serez souvent trompée: ce qui paraît n'est presque jamais
la vérité.
«Mais pour revenir à madame de Valentinois, vous savez qu'elle s'appelle
Diane de Poitiers; sa maison est très illustre, elle vient des anciens
ducs d'Aquitaine, son aïeule était fille naturelle de Louis XI, et enfin
il n'y a rien que de grand dans sa naissance. Saint-Vallier, son père,
se trouva embarrassé dans l'affaire du connétable de Bourbon, dont vous
avez ouï parler. Il fut condamné à avoir la tête tranchée, et conduit
sur l'échafaud. Sa fille, dont la beauté était admirable, et qui avait
déjà plu au feu roi, fit si bien (je ne sais par quels moyens) qu'elle
obtint la vie de son père. On lui porta sa grâce, comme il n'attendait
que le coup de la mort; mais la peur l'avait tellement saisi, qu'il
n'avait plus de connaissance, et il mourut peu de jours après. Sa fille
parut à la cour comme la maîtresse du roi. Le voyage d'Italie et la
prison de ce prince interrompirent cette passion. Lorsqu'il revint
d'Espagne, et que mademoiselle la régente alla au-devant de lui à
Bayonne, elle mena toutes ses filles, parmi lesquelles était
mademoiselle de Pisseleu, qui a été depuis la duchesse d'Étampes. Le roi
en devint amoureux. Elle était inférieure en naissance, en esprit et en
beauté à madame de Valentinois, et elle n'avait au-dessus d'elle que
l'avantage de la grande jeunesse. Je lui ai ouï dire plusieurs fois
qu'elle était née le jour que Diane de Poitiers avait été mariée; la
haine le lui faisait dire, et non pas la vérité: car je suis bien
trompée, si la duchesse de Valentinois n'épousa monsieur de Brézé, grand
sénéchal de Normandie, dans le même temps que le roi devint amoureux de
madame d'Étampes. Jamais il n'y a eu une si grande haine que l'a été
celle de ces deux femmes. La duchesse de Valentinois ne pouvait
pardonner à madame d'Étampes de lui avoir ôté le titre de maîtresse du
roi. Madame d'Étampes avait une jalousie violente contre madame de
Valentinois, parce que le roi conservait un commerce avec elle. Ce
prince n'avait pas une fidélité exacte pour ses maîtresses; il y en
avait toujours une qui avait le titre et les honneurs; mais les dames
que l'on appelait de la petite bande le partageaient tour à tour. La
perte du dauphin, son fils, qui mourut à Tournon, et que l'on crut
empoisonné, lui donna une sensible affliction. Il n'avait pas la même
tendresse, ni le même goût pour son second fils, qui règne présentement;
il ne lui trouvait pas assez de hardiesse, ni assez de vivacité. Il s'en
plaignit un jour à madame de Valentinois, et elle lui dit qu'elle
voulait le faire devenir amoureux d'elle, pour le rendre plus vif et
plus agréable. Elle y réussit comme vous le voyez; il y a plus de vingt
ans que cette passion dure, sans qu'elle ait été altérée ni par le
temps, ni par les obstacles.
«Le feu roi s'y opposa d'abord; et soit qu'il eût encore assez d'amour
pour madame de Valentinois pour avoir de la jalousie, ou qu'il fût
poussé par la duchesse d'Étampes, qui était au désespoir que monsieur le
dauphin fût attaché à son ennemie, il est certain qu'il vit cette
passion avec une colère et un chagrin dont il donnait tous les jours des
marques. Son fils ne craignit ni sa colère, ni sa haine, et rien ne put
l'obliger à diminuer son attachement, ni à le cacher; il fallut que le
roi s'accoutumât à le souffrir. Aussi cette opposition à ses volontés
l'éloigna encore de lui, et l'attacha davantage au duc d'Orléans, son
troisième fils. C'était un prince bien fait, beau, plein de feu et
d'ambition, d'une jeunesse fougueuse, qui avait besoin d'être modéré,
mais qui eût fait aussi un prince d'une grande élévation, si l'âge eût
mûri son esprit.
«Le rang d'aîné qu'avait le dauphin, et la faveur du roi qu'avait le duc
d'Orléans, faisaient entre eux une sorte d'émulation, qui allait jusqu'à
la haine. Cette émulation avait commencé dès leur enfance, et s'était
toujours conservée. Lorsque l'Empereur passa en France, il donna une
préférence entière au duc d'Orléans sur monsieur le dauphin, qui la
ressentit si vivement, que, comme cet Empereur était à Chantilly, il
voulut obliger monsieur le connétable à l'arrêter, sans attendre le
commandement du roi. Monsieur le connétable ne le voulut pas, le roi le
blâma dans la suite, de n'avoir pas suivi le conseil de son fils; et
lorsqu'il l'éloigna de la cour, cette raison y eut beaucoup de part.
«La division des deux frères donna la pensée à la duchesse d'Étampes de
s'appuyer de monsieur le duc d'Orléans, pour la soutenir auprès du roi
contre madame de Valentinois. Elle y réussit: ce prince, sans être
amoureux d'elle, n'entra guère moins dans ses intérêts, que le dauphin
était dans ceux de madame de Valentinois. Cela fit deux cabales dans la
cour, telles que vous pouvez vous les imaginer; mais ces intrigues ne se
bornèrent pas seulement à des démêlés de femmes.
«L'Empereur, qui avait conservé de l'amitié pour le duc d'Orléans, avait
offert plusieurs fois de lui remettre le duché de Milan. Dans les
propositions qui se firent depuis pour la paix, il faisait espérer de
lui donner les dix-sept provinces, et de lui faire épouser sa fille.
Monsieur le dauphin ne souhaitait ni la paix, ni ce mariage. Il se
servit de monsieur le connétable, qu'il a toujours aimé, pour faire voir
au roi de quelle importance il était de ne pas donner à son successeur
un frère aussi puissant que le serait un duc d'Orléans, avec l'alliance
de l'Empereur et les dix-sept provinces. Monsieur le connétable entra
d'autant mieux dans les sentiments de monsieur le dauphin, qu'il
s'opposait par là à ceux de madame d'Étampes, qui était son ennemie
déclarée, et qui souhaitait ardemment l'élévation de monsieur le duc
d'Orléans.
«Monsieur le dauphin commandait alors l'armée du roi en Champagne et
avait réduit celle de l'Empereur en une telle extrémité, qu'elle eût
péri entièrement, si la duchesse d'Étampes, craignant que de trop grands
avantages ne nous fissent refuser la paix et l'alliance de l'Empereur
pour monsieur le duc d'Orléans, n'eût fait secrètement avertir les
ennemis de surprendre Épernay et Château-Thierry, qui étaient pleins de
vivres. Ils le firent, et sauvèrent par ce moyen toute leur armée.
«Cette duchesse ne jouit pas longtemps du succès de sa trahison. Peu
après, monsieur le duc d'Orléans mourut à Farmoutier, d'une espèce de
maladie contagieuse. Il aimait une des plus belles femmes de la cour, et
en était aimé. Je ne vous la nommerai pas, parce qu'elle a vécu depuis
avec tant de sagesse et qu'elle a même caché avec tant de soin la
passion qu'elle avait pour ce prince, qu'elle a mérité que l'on conserve
sa réputation. Le hasard fit qu'elle reçut la nouvelle de la mort de son
mari, le même jour qu'elle apprit celle de monsieur d'Orléans; de sorte
qu'elle eut ce prétexte pour cacher sa véritable affliction, sans avoir
la peine de se contraindre.
«Le roi ne survécut guère le prince son fils, il mourut deux ans après.
Il recommanda à monsieur le dauphin de se servir du cardinal de Tournon
et de l'amiral d'Annebauld, et ne parla point de monsieur le connétable,
qui était pour lors relégué à Chantilly. Ce fut néanmoins la première
chose que fit le roi, son fils, de le rappeler, et de lui donner le
gouvernement des affaires.
«Madame d'Étampes fut chassée, et reçut tous les mauvais traitements
qu'elle pouvait attendre d'une ennemie toute-puissante; la duchesse de
Valentinois se vengea alors pleinement, et de cette duchesse et de tous
ceux qui lui avaient déplu. Son pouvoir parut plus absolu sur l'esprit
du roi, qu'il ne paraissait encore pendant qu'il était dauphin. Depuis
douze ans que ce prince règne, elle est maîtresse absolue de toutes
choses; elle dispose des charges et des affaires; elle a fait chasser le
cardinal de Tournon, le chancelier Ollivier, et Villeroy. Ceux qui ont
voulu éclairer le roi sur sa conduite ont péri dans cette entreprise. Le
comte de Taix, grand maître de l'artillerie, qui ne l'aimait pas, ne put
s'empêcher de parler de ses galanteries, et surtout de celle du comte de
Brissac, dont le roi avait déjà eu beaucoup de jalousie; néanmoins elle
fit si bien, que le comte de Taix fut disgracié; on lui ôta sa charge;
et, ce qui est presque incroyable, elle la fit donner au comte de
Brissac, et l'a fait ensuite maréchal de France. La jalousie du roi
augmenta néanmoins d'une telle sorte, qu'il ne put souffrir que ce
maréchal demeurât à la cour; mais la jalousie, qui est aigre et violente
en tous les autres, est douce et modérée en lui par l'extrême respect
qu'il a pour sa maîtresse; en sorte qu'il n'osa éloigner son rival, que
sur le prétexte de lui donner le gouvernement de Piémont. Il y a passé
plusieurs années; il revint, l'hiver dernier, sur le prétexte de
demander des troupes et d'autres choses nécessaires pour l'armée qu'il
commande. Le désir de revoir madame de Valentinois, et la crainte d'en
être oublié, avait peut-être beaucoup de part à ce voyage. Le roi le
reçut avec une grande froideur. Messieurs de Guise qui ne l'aiment pas,
mais qui n'osent le témoigner à cause de madame de Valentinois, se
servirent de monsieur le vidame, qui est son ennemi déclaré, pour
empêcher qu'il n'obtînt aucune des choses qu'il était venu demander. Il
n'était pas difficile de lui nuire: le roi le haïssait, et sa présence
lui donnait de l'inquiétude; de sorte qu'il fut contraint de s'en
retourner sans remporter aucun fruit de son voyage, que d'avoir
peut-être rallumé dans le coeur de madame de Valentinois des sentiments
que l'absence commençait d'éteindre. Le roi a bien eu d'autres sujets de
jalousie; mais ou il ne les a pas connus, ou il n'a osé s'en plaindre.
«Je ne sais, ma fille, ajouta madame de Chartres, si vous ne trouverez
point que je vous ai plus appris de choses, que vous n'aviez envie d'en
savoir.
--Je suis très éloignée, Madame, de faire cette plainte, répondit madame
de Clèves; et sans la peur de vous importuner, je vous demanderais
encore plusieurs circonstances que j'ignore.
La passion de monsieur de Nemours pour madame de Clèves fut d'abord si
violente, qu'elle lui ôta le goût et même le souvenir de toutes les
personnes qu'il avait aimées, et avec qui il avait conservé des
commerces pendant son absence. Il ne prit pas seulement le soin de
chercher des prétextes pour rompre avec elles; il ne put se donner la
patience d'écouter leurs plaintes, et de répondre à leurs reproches.
Madame la dauphine, pour qui il avait eu des sentiments assez
passionnés, ne put tenir dans son coeur contre madame de Clèves. Son
impatience pour le voyage d'Angleterre commença même à se ralentir, et
il ne pressa plus avec tant d'ardeur les choses qui étaient nécessaires
pour son départ. Il allait souvent chez la reine dauphine, parce que
madame de Clèves y allait souvent, et il n'était pas fâché de laisser
imaginer ce que l'on avait cru de ses sentiments pour cette reine.
Madame de Clèves lui paraissait d'un si grand prix, qu'il se résolut de
manquer plutôt à lui donner des marques de sa passion, que de hasarder
de la faire connaître au public. Il n'en parla pas même au vidame de
Chartres, qui était son ami intime, et pour qui il n'avait rien de
caché. Il prit une conduite si sage, et s'observa avec tant de soin, que
personne ne le soupçonna d'être amoureux de madame de Clèves, que le
chevalier de Guise; et elle aurait eu peine à s'en apercevoir elle-même,
si l'inclination qu'elle avait pour lui ne lui eût donné une attention
particulière pour ses actions, qui ne lui permît pas d'en douter.
Elle ne se trouva pas la même disposition à dire à sa mère ce qu'elle
pensait des sentiments de ce prince, qu'elle avait eue à lui parler de
ses autres amants; sans avoir un dessein formé de lui cacher, elle ne
lui en parla point. Mais madame de Chartres ne le voyait que trop, aussi
bien que le penchant que sa fille avait pour lui. Cette connaissance lui
donna une douleur sensible; elle jugeait bien le péril où était cette
jeune personne, d'être aimée d'un homme fait comme monsieur de Nemours
pour qui elle avait de l'inclination. Elle fut entièrement confirmée
dans les soupçons qu'elle avait de cette inclination par une chose qui
arriva peu de jours après.
Le maréchal de Saint-André, qui cherchait toutes les occasions de faire
voir sa magnificence, supplia le roi, sur le prétexte de lui montrer sa
maison, qui ne venait que d'être achevée, de lui vouloir faire l'honneur
d'y aller souper avec les reines. Ce maréchal était bien aise aussi de
faire paraître aux yeux de madame de Clèves cette dépense éclatante qui
allait jusqu'à la profusion.
Quelques jours avant celui qui avait été choisi pour ce souper, le roi
dauphin, dont la santé était assez mauvaise, s'était trouvé mal, et
n'avait vu personne. La reine, sa femme, avait passé tout le jour auprès
de lui. Sur le soir, comme il se portait mieux, il fit entrer toutes les
personnes de qualité qui étaient dans son antichambre. La reine dauphine
s'en alla chez elle; elle y trouva madame de Clèves et quelques autres
dames qui étaient le plus dans sa familiarité.
Comme il était déjà assez tard, et qu'elle n'était point habillée, elle
n'alla pas chez la reine; elle fit dire qu'on ne la voyait point, et fit
apporter ses pierreries afin d'en choisir pour le bal du maréchal de
Saint-André, et pour en donner à madame de Clèves, à qui elle en avait
promis. Comme elles étaient dans cette occupation, le prince de Condé
arriva. Sa qualité lui rendait toutes les entrées libres. La reine
dauphine lui dit qu'il venait sans doute de chez le roi son mari, et lui
demanda ce que l'on y faisait.
--L'on dispute contre monsieur de Nemours, Madame, répondit-il; et il
défend avec tant de chaleur la cause qu'il soutient, qu'il faut que ce
soit la sienne. Je crois qu'il a quelque maîtresse qui lui donne de
l'inquiétude quand elle est au bal, tant il trouve que c'est une chose
fâcheuse pour un amant, que d'y voir la personne qu'il aime.
--Comment! reprit madame la dauphine, monsieur de Nemours ne veut pas
que sa maîtresse aille au bal? J'avais bien cru que les maris pouvaient
souhaiter que leurs femmes n'y allassent pas; mais pour les amants, je
n'avais jamais pensé qu'ils pussent être de ce sentiment.
--Monsieur de Nemours trouve, répliqua le prince de Condé, que le bal
est ce qu'il y a de plus insupportable pour les amants, soit qu'ils
soient aimés, ou qu'ils ne le soient pas. Il dit que s'ils sont aimés,
ils ont le chagrin de l'être moins pendant plusieurs jours; qu'il n'y a
point de femme que le soin de sa parure n'empêche de songer à son amant;
qu'elles en sont entièrement occupées; que ce soin de se parer est pour
tout le monde, aussi bien que pour celui qu'elles aiment; que
lorsqu'elles sont au bal, elles veulent plaire à tous ceux qui les
regardent; que, quand elles sont contentes de leur beauté, elles en ont
une joie dont leur amant ne fait pas la plus grande partie. Il dit aussi
que, quand on n'est point aimé, on souffre encore davantage de voir sa
maîtresse dans une assemblée; que plus elle est admirée du public, plus
on se trouve malheureux de n'en être point aimé; que l'on craint
toujours que sa beauté ne fasse naître quelque amour plus heureux que le
sien. Enfin il trouve qu'il n'y a point de souffrance pareille à celle
de voir sa maîtresse au bal, si ce n'est de savoir qu'elle y est et de
n'y être pas.
Madame de Clèves ne faisait pas semblant d'entendre ce que disait le
prince de Condé; mais elle l'écoutait avec attention. Elle jugeait
aisément quelle part elle avait à l'opinion que soutenait monsieur de
Nemours, et surtout à ce qu'il disait du chagrin de n'être pas au bal où
était sa maîtresse, parce qu'il ne devait pas être à celui du maréchal
de Saint-André, et que le roi l'envoyait au-devant du duc de Ferrare.
La reine dauphine riait avec le prince de Condé, et n'approuvait pas
l'opinion de monsieur de Nemours.
--Il n'y a qu'une occasion, Madame, lui dit ce prince où monsieur de
Nemours consente que sa maîtresse aille au bal, qu'alors que c'est lui
qui le donne; et il dit que l'année passée qu'il en donna un à Votre
Majesté, il trouva que sa maîtresse lui faisait une faveur d'y venir,
quoiqu'elle ne semblât que vous y suivre; que c'est toujours faire une
grâce à un amant, que d'aller prendre sa part a un plaisir qu'il donne;
que c'est aussi une chose agréable pour l'amant, que sa maîtresse le
voie le maître d'un lieu où est toute la cour, et qu'elle le voie se
bien acquitter d'en faire les honneurs.
--Monsieur de Nemours avait raison, dit la reine dauphine en souriant,
d'approuver que sa maîtresse allât au bal. Il y avait alors un si grand
nombre de femmes à qui il donnait cette qualité, que si elles n'y
fussent point venues, il y aurait eu peu de monde.
Sitôt que le prince de Condé avait commencé à conter les sentiments de
monsieur de Nemours sur le bal, madame de Clèves avait senti une grande
envie de ne point aller à celui du maréchal de Saint-André. Elle entra
aisément dans l'opinion qu'il ne fallait pas aller chez un homme dont on
était aimée, et elle fut bien aise d'avoir une raison de sévérité pour
faire une chose qui était une faveur pour monsieur de Nemours; elle
emporta néanmoins la parure que lui avait donnée la reine dauphine; mais
le soir, lorsqu'elle la montra à sa mère, elle lui dit qu'elle n'avait
pas dessein de s'en servir; que le maréchal de Saint-André prenait tant
de soin de faire voir qu'il était attaché à elle, qu'elle ne doutait
point qu'il ne voulût aussi faire croire qu'elle aurait part au
divertissement qu'il devait donner au roi, et que, sous prétexte de
faire l'honneur de chez lui, il lui rendrait des soins dont peut-être
elle serait embarrassée.
Madame de Chartres combattit quelque temps l'opinion de sa fille, comme
la trouvant particulière; mais voyant qu'elle s'y opiniâtrait, elle s'y
rendit, et lui dit qu'il fallait donc qu'elle fît la malade pour avoir
un prétexte de n'y pas aller, parce que les raisons qui l'en empêchaient
ne seraient pas approuvées, et qu'il fallait même empêcher qu'on ne les
soupçonnât. Madame de Clèves consentit volontiers à passer quelques
jours chez elle, pour ne point aller dans un lieu où monsieur de Nemours
ne devait pas être; et il partit sans avoir le plaisir de savoir qu'elle
n'irait pas.
Il revint le lendemain du bal, il sut qu'elle ne s'y était pas trouvée;
mais comme il ne savait pas que l'on eût redit devant elle la
conversation de chez le roi dauphin, il était bien éloigné de croire
qu'il fût assez heureux pour l'avoir empêchée d'y aller.
Le lendemain, comme il était chez la reine, et qu'il parlait à madame la
dauphine, madame de Chartres et madame de Clèves y vinrent, et
s'approchèrent de cette princesse. Madame de Clèves était un peu
négligée, comme une personne qui s'était trouvée mal; mais son visage ne
répondait pas à son habillement.
--Vous voilà si belle, lui dit madame la dauphine, que je ne saurais
croire que vous ayez été malade. Je pense que monsieur le prince de
Condé, en vous contant l'avis de monsieur de Nemours sur le bal, vous a
persuadée que vous feriez une faveur au maréchal de Saint-André d'aller
chez lui, et que c'est ce qui vous a empêchée d'y venir.
Madame de Clèves rougit de ce que madame la dauphine devinait si juste,
et de ce qu'elle disait devant monsieur de Nemours ce qu'elle avait
deviné.
Madame de Chartres vit dans ce moment pourquoi sa fille n'avait pas
voulu aller au bal; et pour empêcher que monsieur de Nemours ne le
jugeât aussi bien qu'elle, elle prit la parole avec un air qui semblait
être appuyé sur la vérité.
--Je vous assure, Madame, dit-elle à madame la dauphine, que Votre
Majesté fait plus d'honneur à ma fille qu'elle n'en mérite. Elle était
véritablement malade; mais je crois que si je ne l'en eusse empêchée,
elle n'eût pas laissé de vous suivre et de se montrer aussi changée
qu'elle était, pour avoir le plaisir de voir tout ce qu'il y a eu
d'extraordinaire au divertissement d'hier au soir.
Madame la dauphine crut ce que disait madame de Chartres, monsieur de
Nemours fut bien fâché d'y trouver de l'apparence; néanmoins la rougeur
de madame de Clèves lui fit soupçonner que ce que madame la dauphine
avait dit n'était pas entièrement éloigné de la vérité. Madame de Clèves
avait d'abord été fâchée que monsieur de Nemours eût eu lieu de croire
que c'était lui qui l'avait empêchée d'aller chez le maréchal de
Saint-André; mais ensuite elle sentit quelque espèce de chagrin, que sa
mère lui en eût entièrement ôté l'opinion.
Quoique l'assemblée de Cercamp eût été rompue, les négociations pour la
paix avaient toujours continué, et les choses s'y disposèrent d'une
telle sorte que, sur la fin de février, on se rassembla à
Câteau-Cambresis. Les mêmes députés y retournèrent; et l'absence du
maréchal de Saint-André défit monsieur de Nemours du rival qui lui était
plus redoutable, tant par l'attention qu'il avait à observer ceux qui
approchaient madame de Clèves, que par le progrès qu'il pouvait faire
auprès d'elle.
Madame de Chartres n'avait pas voulu laisser voir à sa fille qu'elle
connaissait ses sentiments pour le prince, de peur de se rendre suspecte
sur les choses qu'elle avait envie de lui dire. Elle se mit un jour à
parler de lui; elle lui en dit du bien, et y mêla beaucoup de louanges
empoisonnées sur la sagesse qu'il avait d'être incapable de devenir
amoureux, et sur ce qu'il ne se faisait qu'un plaisir, et non pas un
attachement sérieux du commerce des femmes. «Ce n'est pas,
ajouta-t-elle, que l'on ne l'ait soupçonné d'avoir une grande passion
pour la reine dauphine; je vois même qu'il y va très souvent, et je vous
conseille d'éviter, autant que vous pourrez, de lui parler, et surtout
en particulier, parce que, madame la dauphine vous traitant comme elle
fait, on dirait bientôt que vous êtes leur confidente, et vous savez
combien cette réputation est désagréable. Je suis d'avis, si ce bruit
continue, que vous alliez un peu moins chez madame la dauphine, afin de
ne vous pas trouver mêlée dans des aventures de galanterie.»
Madame de Clèves n'avait jamais ouï parler de monsieur de Nemours et de
madame la dauphine; elle fut si surprise de ce que lui dit sa mère, et
elle crut si bien voir combien elle s'était trompée dans tout ce qu'elle
avait pensé des sentiments de ce prince, qu'elle en changea de visage.
Madame de Chartres s'en aperçut: il vint du monde dans ce moment, madame
de Clèves s'en alla chez elle, et s'enferma dans son cabinet.
L'on ne peut exprimer la douleur qu'elle sentit, de connaître, par ce
que lui venait de dire sa mère, l'intérêt qu'elle prenait à monsieur de
Nemours: elle n'avait encore osé se l'avouer à elle-même. Elle vit alors
que les sentiments qu'elle avait pour lui étaient ceux que monsieur de
Clèves lui avait tant demandés; elle trouva combien il était honteux de
les avoir pour un autre que pour un mari qui les méritait. Elle se
sentit blessée et embarrassée de la crainte que monsieur de Nemours ne
la voulût faire servir de prétexte à madame la dauphine, et cette pensée
la détermina à conter à madame de Chartres ce qu'elle ne lui avait point
encore dit.
Elle alla le lendemain matin dans sa chambre pour exécuter ce qu'elle
avait résolu; mais elle trouva que madame de Chartres avait un peu de
fièvre, de sorte qu'elle ne voulut pas lui parler. Ce mal paraissait
néanmoins si peu de chose, que madame de Clèves ne laissa pas d'aller
l'après dînée chez madame la dauphine: elle était dans son cabinet avec
deux ou trois dames qui étaient le plus avant dans sa familiarité.
--Nous parlions de monsieur de Nemours, lui dit cette reine en la
voyant, et nous admirions combien il est changé depuis son retour de
Bruxelles. Devant que d'y aller, il avait un nombre infini de
maîtresses, et c'était même un défaut en lui; car il ménageait également
celles qui avaient du mérite et celles qui n'en avaient pas. Depuis
qu'il est revenu, il ne connaît ni les unes ni les autres; il n'y a
jamais eu un si grand changement; je trouve même qu'il y en a dans son
humeur, et qu'il est moins gai que de coutume.
Madame de Clèves ne répondit rien; et elle pensait avec honte qu'elle
aurait pris tout ce que l'on disait du changement de ce prince pour des
marques de sa passion, si elle n'avait point été détrompée. Elle se
sentait quelque aigreur contre madame la dauphine, de lui voir chercher
des raisons et s'étonner d'une chose dont apparemment elle savait mieux
la vérité que personne. Elle ne put s'empêcher de lui en témoigner
quelque chose; et comme les autres dames s'éloignèrent, elle s'approcha
d'elle, et lui dit tout bas:
--Est-ce aussi pour moi, Madame, que vous venez de parler, et
voudriez-vous me cacher que vous fussiez celle qui a fait changer de
conduite à monsieur de Nemours?
--Vous êtes injuste, lui dit madame la dauphine; vous savez que je n'ai
rien de caché pour vous. Il est vrai que monsieur de Nemours, devant que
d'aller à Bruxelles, a eu, je crois, intention de me laisser entendre
qu'il ne me haïssait pas; mais depuis qu'il est revenu, il ne m'a pas
même paru qu'il se souvînt des choses qu'il avait faites, et j'avoue que
j'ai de la curiosité de savoir ce qui l'a fait changer. Il sera bien
difficile que je ne le démêle, ajouta-t-elle: le vidame de Chartres, qui
est son ami intime, est amoureux d'une personne sur qui j'ai quelque
pouvoir, et je saurai par ce moyen ce qui a fait ce changement.
Madame la dauphine parla d'un air qui persuada madame de Clèves, et elle
se trouva, malgré elle, dans un état plus calme et plus doux que celui
où elle était auparavant.
Lorsqu'elle revint chez sa mère, elle sut qu'elle était beaucoup plus
mal qu'elle ne l'avait laissée. La fièvre lui avait redoublé, et, les
jours suivants, elle augmenta de telle sorte, qu'il parut que ce serait
une maladie considérable. Madame de Clèves était dans une affliction
extrême, elle ne sortait point de la chambre de sa mère; monsieur de
Clèves y passait aussi presque tous les jours, et par l'intérêt qu'il
prenait à madame de Chartres, et pour empêcher sa femme de s'abandonner
à la tristesse, mais pour avoir aussi le plaisir de la voir; sa passion
n'était point diminuée.
Monsieur de Nemours, qui avait toujours eu beaucoup d'amitié pour lui,
n'avait pas cessé de lui en témoigner depuis son retour de Bruxelles.
Pendant la maladie de madame de Chartres, ce prince trouva le moyen de
voir plusieurs fois madame de Clèves, en faisant semblant de chercher
son mari, ou de le venir prendre pour le mener promener. Il le cherchait
même à des heures où il savait bien qu'il n'y était pas, et sous le
prétexte de l'attendre, il demeurait dans l'antichambre de madame de
Chartres, où il y avait toujours plusieurs personnes de qualité. Madame
de Clèves y venait souvent, et, pour être affligée, elle n'en paraissait
pas moins belle à monsieur de Nemours. Il lui faisait voir combien il
prenait d'intérêt à son affliction, et il lui en parlait avec un air si
doux et si soumis, qu'il la persuadait aisément que ce n'était pas de
madame la dauphine dont il était amoureux.
Elle ne pouvait s'empêcher d'être troublée de sa vue, et d'avoir
pourtant du plaisir à le voir; mais quand elle ne le voyait plus, et
qu'elle pensait que ce charme qu'elle trouvait dans sa vue était le
commencement des passions, il s'en fallait peu qu'elle ne crût le haïr
par la douleur que lui donnait cette pensée.
Madame de Chartres empira si considérablement, que l'on commença à
désespérer de sa vie; elle reçut ce que les médecins lui dirent du péril
où elle était, avec un courage digne de sa vertu et de sa piété. Après
qu'ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde, et appeler madame
de Clèves.
--Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle, en lui tendant la main;
le péril où je vous laisse, et le besoin que vous avez de moi,
augmentent le déplaisir que j'ai de vous quitter. Vous avez de
l'inclination pour monsieur de Nemours; je ne vous demande point de me
l'avouer: je ne suis plus en état de me servir de votre sincérité pour
vous conduire. Il y a déjà longtemps que je me suis aperçue de cette
inclination; mais je ne vous en ai pas voulu parler d'abord, de peur de
vous en faire apercevoir vous-même. Vous ne la connaissez que trop
présentement; vous êtes sur le bord du précipice: il faut de grands
efforts et de grandes violences pour vous retenir. Songez ce que vous
devez à votre mari; songez ce que vous vous devez à vous-même, et pensez
que vous allez perdre cette réputation que vous vous êtes acquise, et
que je vous ai tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, ma fille,
retirez-vous de la cour, obligez votre mari de vous emmener; ne craignez
point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles, quelque
affreux qu'ils vous paraissent d'abord; ils seront plus doux dans les
suites que les malheurs d'une galanterie. Si d'autres raisons que celles
de la vertu et de votre devoir vous pouvaient obliger à ce que je
souhaite, je vous dirais que, si quelque chose était capable de troubler
le bonheur que j'espère en sortant de ce monde, ce serait de vous voir
tomber comme les autres femmes; mais si ce malheur vous doit arriver, je
reçois la mort avec joie, pour n'en être pas le témoin.
Madame de Clèves fondait en larmes sur la main de sa mère, qu'elle
tenait serrée entre les siennes, et madame de Chartres se sentant
touchée elle-même:
--Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous
attendrit trop l'une et l'autre, et souvenez-vous, si vous pouvez, de
tout ce que je viens de vous dire.
Elle se tourna de l'autre côté en achevant ces paroles, et commanda à sa
fille d'appeler ses femmes, sans vouloir l'écouter, ni parler davantage.
Madame de Clèves sortit de la chambre de sa mère en l'état que l'on peut
s'imaginer, et madame de Chartres ne songea plus qu'à se préparer à la
mort. Elle vécut encore deux jours, pendant lesquels elle ne voulut plus
revoir sa fille, qui était la seule chose à quoi elle se sentait
attachée.
Madame de Clèves était dans une affliction extrême; son mari ne la
quittait point, et sitôt que madame de Chartres fut expirée, il l'emmena
à la campagne, pour l'éloigner d'un lieu qui ne faisait qu'aigrir sa
douleur. On n'en a jamais vu de pareille; quoique la tendresse et la
reconnaissance y eussent la plus grande part, le besoin qu'elle sentait
qu'elle avait de sa mère, pour se défendre contre monsieur de Nemours,
ne laissait pas d'y en avoir beaucoup. Elle se trouvait malheureuse
d'être abandonnée à elle-même, dans un temps où elle était si peu
maîtresse de ses sentiments, et où elle eût tant souhaité d'avoir
quelqu'un qui pût la plaindre et lui donner de la force. La manière dont
monsieur de Clèves en usait pour elle lui faisait souhaiter plus
fortement que jamais, de ne manquer à rien de ce qu'elle lui devait.
Elle lui témoignait aussi plus d'amitié et plus de tendresse qu'elle
n'avait encore fait; elle ne voulait point qu'il la quittât, et il lui
semblait qu'à force de s'attacher à lui, il la défendrait contre
monsieur de Nemours.
Ce prince vint voir monsieur de Clèves à la campagne. Il fit ce qu'il
put pour rendre aussi une visite à madame de Clèves; mais elle ne le
voulut point recevoir, et, sentant bien qu'elle ne pouvait s'empêcher de
le trouver aimable, elle avait fait une forte résolution de s'empêcher
de le voir, et d'en éviter toutes les occasions qui dépendraient d'elle.
Monsieur de Clèves vint à Paris pour faire sa cour, et promit à sa femme
de s'en retourner le lendemain; il ne revint néanmoins que le jour
d'après.
--Je vous attendis tout hier, lui dit madame de Clèves, lorsqu'il
arriva; et je vous dois faire des reproches de n'être pas venu, comme
vous me l'aviez promis. Vous savez que si je pouvais sentir une nouvelle
affliction en l'état où je suis, ce serait la mort de madame de Tournon,
que j'ai apprise ce matin. J'en aurais été touchée quand je ne l'aurais
point connue; c'est toujours une chose digne de pitié, qu'une femme
jeune et belle comme celle-là soit morte en deux jours; mais de plus,
c'était une des personnes du monde qui me plaisait davantage, et qui
paraissait avoir autant de sagesse que de mérite.
--Je fus très fâché de ne pas revenir hier, répondit monsieur de Clèves;
mais j'étais si nécessaire à la consolation d'un malheureux, qu'il
m'était impossible de le quitter. Pour madame de Tournon, je ne vous
conseille pas d'en être affligée, si vous la regrettez comme une femme
pleine de sagesse, et digne de votre estime.
--Vous m'étonnez, reprit madame de Clèves, et je vous ai ouï dire
plusieurs fois qu'il n'y avait point de femme à la cour que vous
estimassiez davantage.
--Il est vrai, répondit-il, mais les femmes sont incompréhensibles, et,
quand je les vois toutes, je me trouve si heureux de vous avoir, que je
ne saurais assez admirer mon bonheur.
--Vous m'estimez plus que je ne vaux, répliqua madame de Clèves en
soupirant, et il n'est pas encore temps de me trouver digne de vous.
Apprenez-moi, je vous en supplie, ce qui vous a détrompé de madame de
Tournon.
--Il y a longtemps que je le suis, répliqua-t-il, et que je sais qu'elle
aimait le comte de Sancerre, à qui elle donnait des espérances de
l'épouser.
--Je ne saurais croire, interrompit madame de Clèves, que madame de
Tournon, après cet éloignement si extraordinaire qu'elle a témoigné pour
le mariage depuis qu'elle est veuve, et après les déclarations publiques
qu'elle a faites de ne se remarier jamais, ait donné des espérances à
Sancerre.
--Si elle n'en eût donné qu'à lui, répliqua monsieur de Clèves, il ne
faudrait pas s'étonner; mais ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'elle
en donnait aussi à Estouteville dans le même temps; et je vais vous
apprendre toute cette histoire.