Cependant je m’étois entretenu avec Laverdure des moyens de voir

Rozette. Je lui avois parlé de la visite que lui devoit faire ce jour

même monsieur le Doux. Il ne trouva rien de si simple que de l’y

accompagner, & m’ouvrit son sentiment. On s’imagineroit que ce garçon

avoit la tête remplie de stratagêmes, & que, nouveau Mascarille, ses

ressources se varioient à l’infini. Point du tout; il n’a qu’un seul

chemin; il ne connoît qu’une seule façon de se tirer d’intrigue:

quoique ce soit toujours la même, la même lui réussit toujours; avec

lui on n’a pas la surprise de l’invention, on n’a que celle de la

réussite. Je m’abandonnai à lui. Il s’étoit travesti pour parler à

Rozette, il jugea à propos que je me déguisasse aussi pour jouir

de la même faveur. Il me conseilla de m’habiller en Ecclésiastique

& de me mettre dans le même appareil que monsieur le Doux, n’étant

point embarrassé comment il se conduiroit pour le reste. Le parti

accepté, j’écrivis aussi-tôt à un Abbé de mes amis, Docteur de

Sorbonne, de m’envoyer une soutane, un manteau long, un rabat & le

reste de l’ajustement. Sans soupçonner l’usage que j’en espérois

faire, & même sans daigner s’en informer, il me fit tenir ce que je

lui avois demandé. Le tout porté dans la chambre de Laverdure, je

m’équipai en Ecclésiastique. La perruque qui couvroit mes cheveux

avoit un air modeste, mais étoit peignée & arrangée comme par les

mains de la régularité: la calotte, qui en couvroit une partie, étoit

très-luisante & brilloit avec affectation. Enfin mon extérieur étoit

uni & recherché, & j’avois, sauf mes yeux qui sont toujours libertins,

la représentation d’un saint Directeur, jeune à la vérité, mais qui

n’en est que plus chéri des bonnes ames.

Je ne me trouvai point du tout emprunté sous cette nouvelle forme;

j’ai porté le petit collet à Saint Sulpice plusieurs années, & les

médisants ont attribué à cela le fond de galanterie qui fait mon

apanage. Je m’enfonçai dans une chaise à porteur, & Laverdure me suivit

à Sainte Pélagie. Il s’informa s’il n’y avoit point un Ecclésiastique

de telle & telle façon qui fût entré; on lui dit qu’il y étoit depuis

une demi-heure. Il demanda ensuite si son Maître n’y étoit pas; on lui

repliqua qu’on ne connoissoit pas son Maître: alors feignant d’être

embarrassé, il dit qu’il seroit grondé; que son Maître étoit monsieur

l’Abbé de Calamort, Abbé d’une Abbaye qu’il institua subitement, & qui

devoit être avec cet Ecclésiastique qui étoit entré, puisqu’il avoit

une permission de monsieur le Lieutenant de Police pour visiter aussi

le Couvent. Il dit, & sortit pour m’avertir d’entrer.

Il me précéda en disant à la Touriere: ma Sœur, voici mon Maître,

conduisez-le au parloir où est monsieur le digne Prêtre qui est déjà

entré. La bonne fille ouvrit la porte. J’avançai, non sans trembler, &

sans rire en même-temps. Sur mon passage je fus examiné par plusieurs

Religieuses ou Pensionnaires, que je ne regardai pas par crainte:

le Couvent en fit honneur à ma modestie. Quelle fut la surprise de

monsieur le Doux en me voyant! Que faites-vous, monsieur le Conseiller,

s’écria-t-il! vous voulez donc nous perdre? Heureusement il n’y avoit

personne qui pût nous entendre. Rozette fut transportée de joie:

sans ce que venoit de faire le saint homme elle eût eu peine à me

reconnoître. Paix, dis-je au Directeur: la chose est consommée, il

s’agit de ne pas faire de bruit. Il voulut me haranguer; mais je lui

fis sentir l’inutilité de son sermon, & combien il seroit mal placé.

Je dis à Rozette les choses les plus vives & les plus expressives;

je lui glissai une lettre qui étoit toute prête, dans laquelle je

l’avertissois que le lendemain je reviendrois si je pouvois réussir.

Monsieur le Doux, qui étoit sur les épines, termina la conversation

& la visite en donnant parole à Rozette que dans trois jours elle

ne coucheroit pas à Sainte Pélagie, & en l’exhortant à rentrer en

elle-même & à se conserver dans ses bons sentiments. Il y a toujours de

la ressource avec les personnes d’esprit, me disoit monsieur le Doux;

je ne désespere que des sots: cette fille a beaucoup d’intelligence.

Nous sortîmes, & en sortant je fus considéré par quelques Religieuses,

qui aparemment avoient du goût pour les Ecclésiastiques de figure

revenante. Je renvoyai mes porteurs & montai en Fiacre. Ce fut alors

qu’il me fallut essuyer les remontrances les plus raisonnables & les

plus légitimes. Monsieur le Doux, quittant le caractere de son nom, me

traita durement, me reprocha que je profanois l’habit de l’Eglise, que

je le rendois complice d’un crime affreux, & que puisque je n’avois pas

plus de tête, ni de religion, il ne me verroit plus; qu’il avertiroit

mon pere de ma conduite, & qu’il abandonnoit Rozette. Ce dernier

article me touchoit plus que tous les autres.

Je lui demandai excuse, je lui promis d’être plus retenu & je fis tant

par mes caresses qu’il s’adoucit: sur-tout lorsque je lui eus reproché

qu’il n’étoit pas juste qu’une fille qui souffroit pour la vérité fût

malheureuse plus long-temps par mon imprudence.

Je le descendis chez lui. Je changeai promptement d’habits aussitôt que

je fus arrivé chez Laverdure. Ce qui est plaisant, c’est que le Cocher,

que je payois libéralement, me dit, en me saluant d’un air malin, que

je n’étois pas si méchant qu’un certain jour où je l’avois bien battu,

& que le Seigneur m’avoit fait une grande grace de me faire Prêtre: &

en montant sur son siege il ajouta qu’il me souhaitoit une bonne cure.

C’étoit ce coquin de Fiacre qui m’avoit conduit chez Rozette deux mois

auparavant, & que mon pere avoit trouvé dangereusement malade à la

Villette.

Il étoit près de neuf heures lorsque je rendis ma visite à madame de

l’Ecluse: j’y trouvai de jolies femmes, & le Président, qui étoit fort

occupé auprès d’une. Content & joyeux de la réussite de l’entreprise

que je venois d’exécuter, je communiquai ma joie à toute la compagnie:

je fis même des folies, jusqu’à un point, qu’une Dame de plus de

quarante ans, & très-grave, devint amoureuse de moi. Elle en fut pour

ses avances; car ma foi je n’avois pas la moindre petite tentation d’y

répondre. Le temps viendra où pour mon malheur je me trouverai dans le

même cas: alors, sans espoir pour l’avenir, je m’amuserai du passé, &

cette considération pour un vieillard équivaudra aux espérances de la

jeunesse: un retour sur ce qui a précédé ne vaut-il pas un prospectus

de ce qui peut arriver quelque jour?

Je refusai ce soir-là plusieurs soupers fort bien composés; & devant

faire le lendemain une folie, je voulus m’y préparer par la sagesse. Je

demeurai à la maison, & fis compagnie à mon pere assez tard, après quoi

je me retirai à mon appartement, où je reposai tranquillement toute la

nuit.

Dès le lendemain matin je vis arriver Laverdure, qui s’informa de la

façon dont tout s’étoit passé. Je la lui racontai: il m’encouragea à y

retourner le soir; je lui promis de n’y pas manquer. Je lui ordonnai

de dire à son Maître que je le retenois pour souper le surlendemain

absolument, & qu’il ne s’engageât à rien avec personne.

En même-temps je reçus une lettre de madame de Dorigny, qui me prioit

de passer chez elle. Cette lettre étoit écrite de façon à pouvoir

être lue du plus sévere Casuiste, & cependant des plus expressives

pour quelqu’un qui comme moi avoit la clef de ses sentiments & de son

cœur. Je fis réponse que je m’y transporterois dans l’instant. Je

montai en carrosse, & quoiqu’en robe de Palais je lui fis ma visite,

excusant mon habillement sur la passion que j’avois de lui faire

ma cour. Elle me reçut à sa toilette: les Dévotes en ont une moins

brillante que celle des coquettes du monde; mais plus choisie, &

mieux composée. Les odeurs qui remplissoient les boîtes n’étoient pas

fortes & en grande quantité; mais elles étoient douces & répandoient

un parfum suave qui embaumoit légerement la chambre & vous flattoit

délicieusement l’odorat. Son linge de nuit, garni d’une dentelle,

petite, mais fine, étoit travaillé avec goût; sa robe de Perse, son

jupon de satin piqué, ses bas extrêmement fins, ainsi que sa chaussure;

enfin tout son déshabillé accompagnoit bien sa taille & sa figure. Ses

yeux se fixerent sur moi tendrement, les miens lui rendirent ce qu’ils

inspiroient, & pendant qu’on nous préparoit un chocolat voluptueux, je

m’approchai d’elle & cueillis sur sa bouche un nectar tel que celui qui

étoit préparé pour les Dieux.

Je ne fus point tenté alors de me sauver. Je contemplois l’heureuse

situation dans laquelle elle étoit; mais un miroir me faisoit

appercevoir qu’en perruque longue & en robe je ne pouvois me hazarder

sans péril. Je l’embrassois néanmoins: ses belles mains me serroient

avec transport: animés tous les deux, elle voulut bien, pour cette

fois seulement, après avoir tiré des rideaux de damas qui déroboient

presque la lumiere, se prêter à ma commodité, ou plutôt à la nécessité.

Oui, cher Marquis, dans un lieu embelli par le goût, disposé par la

délicatesse & le plaisir, je contemplai sans obstacle la divine madame

de Dorigny.

Placé sur un sofa violet, & elle à mes côtés, exerçant en cette

attitude la fonction de Juge, ayant mis un bandeau sur mes yeux &

couvrant les siens de mille baisers, je rendis à ses charmes toute la

justice qui leur étoit due. Quel bonheur de prononcer un Arrêt, quand

on le met ainsi soi-même à exécution.

Ne pouvant demeurer plus long-temps, parce que l’heure du Palais me

pressoit, je la quittai avec peine, & courus où mon devoir m’appelloit;

mais où il ne me devoit pas causer tant d’amusement. Cher Marquis, si

vous devenez sensuel, délicat & raffiné en plaisirs, prenez-moi une

Dévote pour amie, vos vœux seront comblés: elles seules ont la clef

du bonheur; il faut qu’elles vous introduisent elles-mêmes dans son

temple.

Mon premier soin, vers les quatre heures du soir, fut de me transporter

chez Rozette. A mon habillement & à la visite de la veille on me laissa

entrer. Une Mere vint m’entretenir en attendant l’arrivée de celle

que j’avois demandée: je ne m’ennuyai pas, parce qu’elle me laissoit

voir un visage frais, & une gorge qui s’élevoit de temps à autre avec

une grande envie de se faire remarquer. Le bruit s’étoit répandu dans

la Communauté qu’il y avoit un Ecclésiastique au parloir S. Jean, qui

étoit beau comme l’Amour: les filles de Couvent outrent tout.

Là-dessus les Meres, Novices, Sœurs, Pensionnaires vinrent

successivement me regarder, sous prétexte qu’on les démandoit à

la grille. J’eus la satisfaction de voir de jolies physionomies.

Quel dommage de tenir en cage des oiseaux si charmants & qui ne

demanderoient qu’à voltiger! Rozette arrivée me remercia de ma visite:

nous nous dîmes mille tendresses, nous nous embrassâmes autant que

nous le pouvions au travers des grillages. Je lui protestai que je la

tirerois de sa captivité dans peu: elle me protestoit un amour éternel.

Pendant que nous étions collés pour ainsi dire contre les barreaux, une

Religieuse, qui nous vit, crut que je la confessois, & le dit à ses

compagnes.

Depuis près d’une heure que j’étois avec ma chere amie, mon tempérament

étoit devenu extrêmement violent: il étoit encore animé par l’obstacle.

Celui de Rozette, qui se reposoit depuis long-temps, étoit au moins

égal au mien: n’entendant venir personne, nous nous hazardâmes à une

entreprise difficile.

Je montai sur une chaise; elle fit de même de son côté: malgré

l’embarras de mon habit, la crainte qu’il ne vînt quelqu’un, & les

barreaux maudits, par son adresse & la mienne, je touchois au séjour de

l’amusement. Dix fois j’y eusse trouvé mon bonheur en tout autre lieu;

mais soit que la visite que j’avois rendue le matin très-amplement à

madame de Dorigny me nuisit alors, soit que ce grillage fût funeste

par sa fraîcheur, je ne profitois pas de ma position. Cependant

j’étois justement sur le point de conclure mes projets; déjà un

petit frémissement secret, avant-coureur du succès, m’avertissoit de

ma félicité; déjà Rozette y avoit contribué deux fois, & pour la

troisieme s’y livroit encore, lorsque nous entendîmes du bruit: tout

fut perdu, nous nous remîmes en notre place. Le destin des entreprises

ne dépend jamais que d’un instant. Une imagination comme la vôtre, cher

Marquis, se représente aisément combien étoit plaisante notre attitude.

J’ai beaucoup d’estampes, très-gaillardes, mais aucune des miennes ne

copie une situation dans ce goût: c’est bien-là un sujet à burin. Si

je voulois plaisanter, je vous dirois que je ne comprends pas comment

toute la grille n’a pas fondu, se trouvant ainsi entre deux feux.

C’étoit une Touriere, dont la marche heureusement pesante nous

avertit de son arrivée. Elle me dit que deux Meres & trois Sœurs

me demandoient au confessionnal. Il est bon de savoir que lorsque

quelque Prêtre vient souvent dans une Communauté, & qu’il a le bonheur

de plaire, il est accablé par les Religieuses, qui veulent lui ouvrir

l’intérieur de leur conscience. Un Directeur de vingt-quatre ans ne

seroit pas mal le fait d’une douzaine de Cloîtrées: une douzaine de

gentilles Cloîtrées ne le seroient que trop d’un Directeur de cet âge.

Je répondis à la commissionnaire que je ne pouvois pour le présent;

que j’en étois fort mortifié, mais que le lendemain à la même heure je

donnerois à ces Dames le temps qu’elles exigeroient; que je me ferois

un honneur de me rendre à leurs ordres. On porta ma réponse, on me pria

de ne pas manquer à ma parole, & l’on me demanda mon adresse, au cas

que quelqu’une des Meres se trouvât incommodée: je donnai celle de

mon ami, Docteur de Sorbonne. Craignant d’être encore importuné je me

retirai. J’ai oublié de dire que depuis deux jours Rozette étoit un peu

mieux, & qu’à cause du bonheur qu’elle avoit eu, disoit-on, d’aller à

confesse à moi, chacune voulut lui rendre visite ce soir-là. Il y eut

même quelques Religieuses qui désirerent être filles du monde, pour

avoir la satisfaction de raconter leurs aventures à un Confesseur aussi

doux que je semblois l’être. Rozette eut soin de dire à celles qui lui

parloient de moi, que ma physionomie étoit trompeuse (c’étoit vrai dans

un autre sens) & que sous mon extérieur doux & politique j’avois un

cœur qui étoit très-rigide pour les pécheresses. La malicieuse se

jouoit de la simplicité de ces béguines.

Au sortir de Sainte Pélagie, ayant repris mes habits, je fus trouver

monsieur le Doux, qui arrivoit, très-fatigué, & qui, depuis le matin,

avoit couru pour intéresser plusieurs saintes ames à la délivrance de

ma maîtresse. Il me confia que le lendemain elle sortiroit, malgré mon

pere, s’il ne vouloit pas y consentir; que ses amis le lui avoient

promis, & que quand il se mêloit de quelque chose il réussissoit

absolument & malgré tous les obstacles. Il me dit que le soir il

souperoit au logis, & qu’il ne falloit pas que je m’y trouvasse; je le

remerciai, &, suivant ses ordres, je fus chercher compagnie. Pour la

premiere fois de ma vie je la cherchai raisonnable. On fut étonné en

me voyant arriver chez le Comte de Montvert; on m’en fit compliment:

je m’y entretins de choses très-intéressantes, soit de la guerre, soit

de la politique particuliere. Je mêlai mes éloges à ceux qu’on faisoit

de notre Auguste Monarque, duquel, cher Marquis, vous me parlez dans

toutes vos lettres avec tant de respect, d’admiration & d’amour. Je

vous dirai que je vous estime d’autant plus, que vous rendez plus de

justice à un Prince qui égale dès maintenant les Louis XII par son

cœur paternel, & les Philippe-Auguste par sa valeur.

Le destin est ordinairement favorable à ceux qui se comportent

sagement, du moins il le fut pour moi en cette rencontre. Après le

souper on joua pour passer un moment. Monsieur le Comte, qui est

d’une santé infirme, s’étant retiré, le jeu s’échauffa. On proposa

un lansquenet, j’y hazardai quelques louis. La fortune me favorisa;

plus d’un particulier se piqua, & insensiblement, sans presque avoir

manqué une seule _réjouissance_, je me trouvai avoir gagné plus de deux

cens vingt louis. La séance finit à mon grand contentement. J’employai

une partie de la nuit à songer à mon bonheur & à remercier le Ciel de

m’avoir envoyé cette somme dans un temps où elle m’étoit extrêmement

nécessaire.

Le lendemain matin encore une lettre de madame de Dorigny: nouvelle

invitation au chocolat. M. le Doux vint m’apprendre que mon pere

ne vouloit pas absolument que Rozette sortît, & que leur dispute à

ce sujet avoit été extrêmement vive; qu’il étoit embarrassé. Comme

il me décrivoit ses inquiétudes, mon pere entra, qui, voyant chez

moi son Directeur, se douta du sujet qui l’y avoit conduit: sans

autre préambule, d’un ton ferme & mâle, il nous dit que Rozette ne

sortiroit de dix ans de sa prison, & que je me repentirois de mes

démarches. M. le Doux ayant voulu faire quelques représentations, mon

pere repliqua un peu durement. M. le Directeur lui ayant dit d’un ton

benin & imposant qu’on la feroit bien sortir sans lui, mon pere l’en

défia & le piqua d’honneur. Il n’en fallut pas davantage: il n’étoit

pas nécessaire d’être fin pour appercevoir qu’un Dévot n’est jamais

défié en vain. Il sortit, réunit toutes ses batteries, & intéressa

sur-tout madame de Dorigny. Une heure après je me rendis chez cette

même Dame: son carrosse étoit prêt, & elle étoit déjà descendue. Mon

apparition la fit remontrer: elle me dit qu’elle n’avoit qu’un moment

à m’entretenir, parce qu’il falloit qu’elle se trouvât avec deux Dames

de la premiere condition, pour obtenir du Ministre, qui étoit alors à

Paris, l’élargissement d’une honnête fille enfermée à Sainte Pélagie,

qui lui étoit recommandée par un saint Ecclésiastique. Je ne lui dis

point que je savois ce dont il s’agissoit; je l’exhortai à cette bonne

œuvre, & voulus prendre congé d’elle, pour ne la pas arrêter plus

long-temps.

Les bonnes œuvres ne passent jamais qu’après le plaisir. Elle

m’engagea à rester un moment. Sous un vain prétexte elle entra dans son

cabinet: je n’étois point, comme la veille, en robe. Je l’embrassai,

& en ménageant sa coëffure & ses habits, je la poussai sur son lit.

Là, dans les transports de ma reconnoissance, je lui prodiguai des

satisfactions incroyables: comme elle n’est pas ingrate, dans le même

moment elle tâchoit de me les rendre, pour ne pas demeurer en reste.

Elle se releva avec des couleurs charmantes, & telles que l’art ne peut

les appliquer: rien n’égale celles qui sont broyées par l’Amour, & que

la volupté dispense sans affectation.

Je me transportai chez le Président, à qui j’annonçai que peut-être dès

le soir même nous souperions avec Rozette. Il se chargea de préparer

la fête: nous fûmes au Palais-Royal nous entretenir de ce que nous

pouvions faire pour la rendre brillante. Il fut conclu que nous irions

à son jardin; que le Chevalier de Bourval s’y trouveroit; qu’il y

conduiroit sa maîtresse; que lui Président y ameneroit la petite Tante

de l’Opéra-Comique, & que j’aurois Rozette pour ma compagnie. La chose

étant comme faite, nous nous séparâmes, & Laverdure eut ordre d’aller

tout préparer. J’obtins du Président que je ferois les frais de la

fête, puisqu’elle étoit faite pour moi. Nous nous séparâmes. Pour lors

je me trouvois dans une grande inquiétude.

Pendant que j’étois à dîner avec mon pere il lui vint un exprès

avec une lettre: le Secrétaire du Ministre lui écrivoit qu’il le

prioit de donner son consentement à la sortie d’une nommée Rozette,

enfermée à Sainte Pélagie, parce que le Ministre ne pouvoit refuser

son élargissement à des personnes de la premiere considération. Mon

pere vit bien ce que cela signifioit; après le dîner il me fit venir

dans son cabinet; & pour n’en pas avoir le dessous, il me dit qu’il

vouloit bien faire ce que je désirois; que je n’avois qu’à venir avec

lui, qu’il m’alloit rendre Rozette; qu’il me demandoit en grace, si je

l’aimois, de ne plus revoir cette fille, & de prendre le parti qu’on

me proposoit, qui étoit une héritiere de condition, vertueuse, jeune &

belle. Je l’embrassai & lui promis de lui donner toute satisfaction à

l’avenir.

Nous montâmes en carrosse, & fûmes chez M. le Lieutenant de Police,

qui remit à mon pere l’ordre de délivrance de Rozette. Mon pere, pour

me donner la satisfaction en entier, me permit de l’aller retirer: &

se doutant bien que je souperois avec elle, il me prévint qu’il ne

seroit pas le soir au logis. Quel pere, cher Marquis! je ne puis vous

exprimer tout ce que je sentois pour lui en cette rencontre.

Je volai à Sainte Pélagie. Je demandai à parler à la Mere Supérieure:

elle vint assez promptement; mais trop lentement au gré de mon

impatience. Je lui montrai l’ordre dont j’étois saisi. Après l’avoir

tourné & retourné, elle me demanda qui j’étois; je le lui expliquai.

Elle s’informa si je n’avois pas un frere Ecclésiastique. Je lui dis

que non. Elle étoit en extase qu’il y eût quelqu’un dans le monde qui

pût me ressembler si bien: elle ne soupçonnoit pas que j’eusse été

effectivement ce Directeur aimable à qui toute la Communauté vouloit

confier ses peines de conscience. On fit venir Rozette; je lui dis que

j’avois l’ordre de sa délivrance, & qu’elle n’avoit qu’à aller faire

son paquet.

Cependant arriva fort embarrassé mon ami le Docteur de Sorbonne,

dont j’avois donné l’adresse. Il avoit reçu dix lettres le matin des

Religieuses, qui le demandoient au confessionnal. Il faut remarquer que

cet ami confesse quelquefois, mais rarement, & qu’il est laid à faire

peur. On le produisit à la grille, où on l’attendoit. Dès qu’il se fut

nommé on lui dit qu’il se trompoit, que ce n’étoit pas son nom, & que

celui qu’on demandoit étoit bien d’une autre figure. Il en fut pour sa

course. L’ayant rencontré en sortant, je le mis au fait de l’aventure:

il est homme d’esprit, quoique Docteur de Sorbonne; il en rit & monta

en carrosse avec moi. Survint aussi M. le Doux, qui me voyant me

dit d’un air triste que la pauvre Rozette ne sortiroit point, qu’il

venoit la consoler. Comment, lui repliquai-je, qu’est devenu votre

pouvoir! Il soupira. C’est dans le temps où l’on croit que certaines

personnes n’ont aucun crédit, & qu’elles le pensent elles-mêmes,

qu’elles réussissent davantage. Je le remerciai de ses peines, & lui

appris que Rozette alloit venir avec moi. Dieu soit loué, dit le saint

homme. Rozette parut: quoiqu’en linge sale & assez mal mise, la joie

lui avoit donné des couleurs charmantes. Elle embrassa la Supérieure,

la Touriere, & ne fit qu’un saut de la porte du Couvent dans le

carrosse. Quelqu’un qui nous auroit vus auroit bien mal pensé des deux

Ecclésiastiques qui m’accompagnoient. Rozette fit la sage devant eux,

& je lui en sus bon gré.

Après avoir remis mes deux Messieurs chez eux, je fus chez Rozette, où

sa femme de chambre, par mon ordre, avoit tout préparé pour la recevoir.

J’envoyai dire au Président que ma maîtresse étoit libre. Avec quel

transport ne revit-elle pas son appartement! elle eût embrassé, si

elle l’eût osé, tous ses meubles. Plusieurs mois de captivité rendent

la liberté bien chere; il faut l’avoir perdue pour en goûter tout le

prix. Son premier soin fut de prendre un bain promptement & de faire

une toilette complette. Ce fut alors qu’après s’être habillée le plus

galamment qu’il lui fut possible, elle vint me sauter au cou, & en

m’embrassant avec toute l’effusion de son cœur, elle me remercioit

de mes soins.

Vous entendez bien, cher Marquis, par quelles marques je lui prouvai

la joie que je goûtois de sa délivrance. Deux mois de loisir n’avoient

pas fait perdre à Rozette son art à diversifier le plaisir: il fut mit

dans toute sa force, & en moins d’une heure nous offrîmes plusieurs

sacrifices de reconnoissance à la belle Vénus, qui certainement

avoit été notre protectrice. Il me sembla qu’elle avoit répandu ses

faveurs sur moi; car jamais je ne fus si ardent & si prodigue dans

mes offrandes religieuses. Ah! charmante Rozette, que la Déesse de

Cythere vous a d’obligation, & que vous êtes bien digne de partager les

présents qu’on lui consacre.

Après m’être informé des facultés de ma bonne amie, elle me dit qu’elle

avoit encore sept des louis que je lui avois envoyés: elle voulut

me les rendre en m’ouvrant un coffre qui en contenoit plus de deux

cens, sans plusieurs contrats bien conditionnés. Je ne voulus pas les

recevoir, & j’y en ajoutai vingt autres pour elle, & vingt pour payer

le souper que nous devions faire: elle s’en acquitta au mieux, & nous

régala parfaitement.

Nous arrivâmes bientôt au rendez-vous: on nous y attendoit. Rozette

fut embrassée de toute la compagnie avec transport. La petite Tante,

son ancienne amie & la maîtresse du Chevalier de Fourval, qui la

connoissoit, avoient pris part à sa détention & en prenoient beaucoup

à sa délivrance. Le Président ne pouvoit se rassasier d’embrasser

la nouvelle arrivée. Enfin nous nous mîmes à table; ce fut une

satisfaction très-grande pour les convives de voir avec quel apétit

Rozette dévoroit tout ce qui lui étoit présenté: tout étoit de son

goût, & à chaque mets elle faisoit un commentaire de comparaison avec

la nourriture qu’on lui apportoit dans son hermitage. Le dessert venu,

elle commença à chanter, & un verre de Champagne à la main, elle but

à la santé de son libérateur: nous fîmes chorus. Elle tint toute la

conversation à nous décrire la façon dont elle étoit traitée en sa

retraite.

Thémidore; ou, mon histoire et celle de ma maîtresse · 第 7 / 8 段