Depuis plusieurs jours Laverdure s’étoit absenté de chez son Maître,

qui s’en étoit apperçu. Le Président en avoit voulu savoir la raison,

& quelle intrigue avoit son Domestique: il n’avoit pu rien tirer de la

vérité. Enfin il s’avisa de le faire suivre, & après bien des soins il

fut informé qu’il se travestissoit en femme & qu’il alloit de temps à

autre dans la Communauté de Sainte Pélagie. Monsieur de Mondorville

affecte un air aisé avec Laverdure, & prend la résolution de lui donner

une belle peur. Pour cet effet, il lui dit un matin qu’il étoit le

maître de se promener toute la journée, après lui avoir donné quelques

commissions, & qu’il n’avoit qu’à se trouver le soir chez la Marquise

de Saint Laurent à l’attendre. Le Domestique profita de la liberté qui

lui étoit accordée, & vers son heure accoutumée il se disposa à aller

rendre visite à Rozette. Le Président, qui avoit un espion affidé, fut

averti que son drôle, revêtu de son équipage féminin, étoit en route

pour se rendre à Sainte Pélagie: il écrit aussitôt à la Supérieure

qu’il y avoit un homme déguisé en femme qui s’étoit introduit dans

sa Communauté, & que le loup pouvoit causer un grand ravage dans la

maison du Seigneur; que cet homme commettoit un si grand crime depuis

plusieurs semaines. La Prieure reçoit cet avertissement, & tremble en

le lisant: elle fait avertir le Commissaire; celui-ci se transporte

au plutôt au Couvent, accompagné d’Archers, & on se saisit de six

personnes qui étoient alors au parloir. Malheureusement il s’en trouva

une qui à son air peu féminin fut soupçonnée d’avoir voulu déguiser

son sexe. On la prend, on la saisit, malgré sa résistance & les

protestations qu’elle fait qu’elle est femme d’honneur & n’a rien fait

qui la puisse mettre entre les mains d’un Commissaire. On la traîne

dans un endroit secret: il falloit entendre les cris que poussoit

cette nouvelle Lucrece lorsqu’un Sergent se mit en devoir de vérifier

l’accusation intentée contre elle. En pareille rencontre il n’y a

pas de personnes qui se défendent mieux que celles à qui il seroit

impossible de rien prendre. Enfin l’examinateur avec un grand cri

assura à toute l’assemblée que madame Bourut (c’étoit son nom) n’étoit

point un homme, & que sa physionomie en avoit imposé. Pour cette fois

le Commissaire ne fit pas une plus ample perquisition, & se dispensa

volontairement d’une descente sur les lieux. On fit la visite de la

maison, on ne trouva rien de suspect, & toute la Justice se retira,

après avoir averti la Supérieure que dans de pareilles occurrences il

ne falloit pas trop s’alarmer, & que sur un simple avis on ne mettoit

pas tant _d’honnêtes gens_ en alarmes pour une affaire où l’on ne

tiroit pas ses frais. La compagnie se retira, & monsieur le Président,

informé de la rumeur qui étoit arrivée à Sainte Pélagie, attendoit

qu’on vînt le demander de la part de Laverdure, lorsqu’il entra avec

son air tranquille & délibéré, & rendit compte de ce dont il avoit été

chargé. Monsieur de Mondorville ne lui parla de rien, & n’en étoit pas

moins curieux de savoir comment il s’étoit tiré de ce mauvais pas. Sans

doute vous avez la même curiosité, cher Marquis. Il n’avoit eu aucune

peine à se délivrer de l’embarras: il ne s’y étoit point trouvé. Voici

le fait. Un petit malheur de hazard nous sauve très-souvent de grandes

infortunes.

Laverdure, déguisé à son ordinaire, étoit en chemin pour rendre sa

visite à Rozette. Il est bon que vous remarquiez, cher Marquis, que le

drôle en étoit un peu amoureux, & qu’en faisant exactement mes affaires

il croyoit qu’il avançoit les siennes: deux motifs bien puissants le

conduisoient, l’intérêt & l’amour; il n’est point étonnant qu’il fût

si animé à exécuter mes ordonnances. Dans sa route il fut rencontré

par deux jeunes gens, qui, la tête encore un peu échauffée du vin de

Champagne dont ils avoient abondamment éprouvé les piquantes douceurs,

l’arrêterent, & après l’avoir considéré quelque tems, s’imaginerent

avoir trouvé en lui une Déesse des plus charmantes, & en conséquence

vouloient que sa Divinité les conduisît dans un temple où ils pussent

lui faire des offrandes proportionnées à ses mérites. Vous voyez,

Marquis, que le bandeau que Bacchus met sur les yeux des mortels est

plus épais encore que celui de l’Amour: l’un empêche de voir, mais

l’autre fait voir trouble; rien n’est plus pernicieux qu’une fausse

lumiere.

Laverdure se défendit en vain; il essuya les compliments les plus

flatteurs, & se vit donner les épithetes les plus tendres: il m’a avoué

que, quoique d’un sexe qui n’entend pas ordinairement de fadeurs &

qui ne fait qu’en débiter, il avoit senti la tentation à laquelle on

expose une jolie femme en lui détaillant des fleurettes. Ne pouvant se

débarrasser de leurs mains, & craignant qu’en affectant trop la femme

d’honneur on ne vînt à examiner de trop près cet honneur là, qui,

comme tout autre, perd souvent à l’examen, il invita ces messieurs à

venir se reposer chez lui: ces jeunes entreprenans lui avoient demandé

cette faveur, de façon que ce qu’il avoit alors de mieux à faire étoit

de la leur accorder. Ils monterent en Fiacre, & le Cocher eut ordre

de les conduire dans un endroit qu’il nomma. Ne songeons pas, pour un

moment, que Laverdure est un Domestique, & imaginons que cette affaire

arrive à un de nos amis. Elle nous intéressera davantage.

La plaisante figure que faisoit alors notre homme! Je m’imagine voir

ces jeunes gens le caresser, l’embrasser, lui tenir de galants propos:

lui se défendre d’un baiser de l’un, écarter les mains libertines de

l’autre, quoiqu’il eût pu les rendre très-sages en leur laissant une

minute toute liberté de ne le pas être. Il étoit très-plaisant aux uns

de se croire en possession de jolies choses, & de vouloir s’en emparer,

& à l’autre de défendre très-sérieusement ces jolies choses, qu’il

n’auroit pas si bien défendues s’il en eût été le possesseur. On fait

pour le mensonge ce qu’on n’auroit pas le courage de faire pour la

réalité.

Enfin la compagnie arriva au lieu marqué: c’étoit à l’endroit où

Laverdure avoit coutume de prendre ses habits de déguisement. Une de

ses cousines à la mode de Paris y demeuroit, qui reçut fort bien ces

nouveaux venus & qui leur fit perdre en un moment la passion violente

qu’ils avoient conçue pour le bel Adonis de rencontre. On proposa des

raffraîchissements, ces messieurs en avoient besoin & ils en firent

suffisamment les frais. Cependant comme les tentations qui les avoient

accompagnés dans l’équipage étoient augmentées, on voulut, à la faveur

de la colation, badiner sur ce qui y donnoit lieu, & de-là en traiter à

fond la matiere. Laverdure s’étoit bien promis de pousser l’aventure,

mais jusqu’au point que sa parente ne seroit point forcée à enfreindre

les bienséances. Voyant néanmoins qu’elle seroit bientôt dans le cas

de se défendre à force ouverte, & connoissant qu’une femme n’a jamais

l’avantage lorsque l’attaque est de longue durée, il se retira dans la

chambre voisine, & ayant alors abandonné son ajustement féminin, il

reparut aux yeux de la compagnie en homme, & par sa présence subite

effraya les convives. Armé d’une espece de couteau de chasse qui n’y

avoit jamais servi, il s’avance vers ces messieurs, & avec des paroles

emportées leur commande de sortir promptement, sous peine de se voir

étendus sur le pavé. Notre homme est brave, cher Marquis, & si je

l’en crois, il fit trembler ces deux jeunes gens, qui descendirent en

diligence d’une maison où on leur préparoit une si mauvaise récompence

des frais qu’ils avoient faits pour y être bien reçus. Laverdure, qui

ment peut-être, & fait le généreux après coup, m’a protesté qu’il les

avoit poursuivis jusques dans la rue: peut-être étoit-ce de paroles,

alors le fait devient assez vraisemblable. En un mot il se tira

d’intrigue de la part de ces jeunes gens: sa prudence & le hazard

lui sauverent pour cette journée le malheur que son Maître lui avoit

machiné.

Le Président piqué de n’avoir point réussi continua à le faire épier.

Dès le lendemain Laverdure fut trouver Rozette, à qui il raconta son

aventure & lui amplifia sans doute sa hardiesse & son courage. Après

la victoire le soldat le plus lâche a droit de faire son éloge. Il

resta ce soir là moins long-tems qu’à l’ordinaire, & par son bonheur il

esquiva une visite que les gens de la maison firent, sur un second avis

anonyme qui leur étoit envoyé par le Président. Pendant plusieurs jours

il ne put être découvert: s’il se fût douté qu’on lui préparoit quelque

tour, jamais on n’y auroit réussi. La vengeance veille, & la simplicité

s’endort sur la foi de son innocence.

Enfin le Président, outré de ne pouvoir réussir, suivit lui-même

son Domestique, & l’ayant vu entrer au Couvent, fit avertir le

Commissaire, la Supérieure, & une compagnie du Guet, & découvrit que

c’étoit à Rozette à qui on en vouloit. On ne douta plus de rien.

Laverdure ayant voulu sortir apperçut quelque tumulte, & qu’on le

considéroit de près; il soupçonna que la visite faite dans le Couvent

quelques jours avant, & dont il avoit entendu parler, pouvoit le

regarder: il craignit. Mais, sans perdre la tête, il imagina que

ce tour venoit de la part de son Maître, & en rapprochant diverses

circonstances, il en fut convaincu. Il pensa à se sauver, & ensuite à

s’en venger. En un instant il eut quitté son ajustement de femme, & il

se trouva en petite camisolle blanche; & ayant par hazard un bonnet

brodé dans sa poche, il le mit sur sa tête & passa au milieu de la

Garde & des Religieuses comme quelqu’un qui étoit entré par curiosité,

ou comme un jardinier de la maison. S’étant même abouché avec un

Sergent, il lui dit en confidence que celui qui s’étoit introduit étoit

un homme de condition, & lui avoua sous le secret qu’il se nommoit

le Président de Mondorville, qui étoit amoureux d’une Religieuse.

Le Sergent le dit au Commissaire, qui, sur cet avis, trancha toute

difficulté, fit ouvrir les portes, & se retira en recommandant aux

Religieuses le secret sur cette affaire. Les gens de Robe n’aiment

point à avoir de discussion les uns avec les autres. Sans ce stratagême

Laverdure restoit dans le Couvent, & il eût pu être découvert. Ce

prétendu secret se divulga, & on fut d’autant mieux persuadé de la

vérité de la chose, que l’on avoit vu le carrosse du Président arrêté

dans une rue voisine, précisément pendant cette expédition. Laverdure

dissimula avec son Maître, qui n’osa lui parler de cette aventure.

Les Religieuses, dont la curiosité avoit été si cruellement tourmentée

par Rozette, profiterent de l’occasion, & ayant un sujet de la punir

la saisirent avidement: on avoit trouvé les habits en question dans le

parloir, & on avoit reconnu ce déguisement sous lequel quelqu’un depuis

long-temps venoit faire la cour à Rozette. La pauvre fille fut enfermée

dans une chambre obscure, au pain & à l’eau, & y demeura jusqu’à ce

qu’enfin, par le moyen de monsieur le Doux, elle en sortit, pour n’y

rentrer sans doute de ses jours.

Le Président ne put se contenir ayant entendu dans le monde que

l’on affirmoit qu’il s’étoit travesti pour enlever une fille de

Sainte Pélagie, & que les Religieuses le publioient. Il se fâcha

d’abord, & en rit après. Ce fut alors qu’il voulut savoir tout de son

Domestique: celui-ci le lui raconta fidelement. Le drôle trouvoit

son orgueil flatté à tracer ses avantages contre son Maître: il en

reçut son pardon. Mais le Président eut beaucoup de difficulté à ne

se pas brouiller avec moi, parce que je ne lui avois pas confié mon

secret, & que je l’avois exposé à des démarches qui avoient tourné

à son désavantage. Ah! cher Marquis, qu’il étoit piqué de n’avoir

pu réussir! Autant qu’il étoit sérieux lorsqu’on lui parloit de sa

prétendue expédition conventuelle, autant je m’en divertissois à ses

dépens. Ainsi souvent ceux qui veulent jouer les autres sont-ils joués

eux-mêmes. On ne hazarde point à faire du bien à quelqu’un; il y a tout

à appréhender à lui préparer des embûches.

L’état affreux où je savois qu’étoit Rozette me désespéroit. J’eus

recours à M. le Doux. Je le pris en particulier, & lui ayant abandonné

certains rayons de mes tablettes remplis de pots de confitures, je

lui exposai mes chagrins. Le ton pathétique que j’employai le toucha.

Les Dévots ont l’ame tendre, & quand on a une fois trouvé le chemin

de leur cœur, on est assuré de leur faire exécuter les choses les

plus difficiles. Je lui déclarai d’abord que puisqu’il étoit ami de mon

pere, & de notre famille, il devoit le faire voir à cette occasion,

en empêchant quelque coup d’éclat que j’étois résolu de hazarder.

Voyant que mon discours ne faisoit pas une impression assez vive sur

son esprit, je lui racontai comment Rozette étoit actuellement dans

l’état le plus affreux: je ne lui dissimulai point que c’étoit à cause

de moi; mais profitant de la circonstance des livres pris chez elle, &

de la confession qu’elle avoit faite de son attachement au parti des

Appellants, je fis entendre à M. le Doux que l’on avoit été charmé

d’avoir trouvé la rencontre de Laverdure, pour la punir de la premiere

aventure, & que cette fille alors souffroit pour la bonne cause. Pour

achever de déterminer mon Dévot, je le priai de s’informer de la vérité

de ce que j’avançois, & je lui donnai tous les éclaircissements

nécessaires. Il m’assura que sa protection seroit le fruit de la vérité

que je lui aurois exposée. Il promit que sans faute il me rendroit

réponse dans trois jours. Je l’embrassai: je lui fis plaisir; & en me

remerciant il me dit qu’il seroit bien heureux s’il pouvoit gagner une

si belle ame au Seigneur, & qu’il n’en désespéroit pas.

Lorsqu’il s’agit du soulagement de leurs freres tous les gens de parti

sont très-ardents. M. le Doux fut en me quittant constater la vérité de

ce dont je l’avois entretenu. N’ayant pu être instruit de tout en un

jour il n’abandonna pas sa résolution.

Pendant ces recherches, instituées & suivies en faveur de Rozette, je

m’amusai auprès d’une Dame assez connue dans le monde par sa grande

ferveur, & qui quoiqu’à vingt-neuf ans, a déjà affiché la plus

éminente dévotion.

Je passe à une femme de cinquante ans, qui a l’orgueil de vouloir se

faire remarquer, d’abandonner le rouge & les mouches, de se mettre

sous la direction d’un homme célebre, enfin de faire semblant de

vouloir abandonner le monde; mais je ne pardonne pas à une veuve

qui n’est pas encore dans sa trentieme année, qui a de l’esprit, du

bien, des graces, de la beauté, qui peut faire les charmes du Public,

d’aller se renfermer dans une société de Bigotes ou de Directeurs.

Qu’arrive-t-il? Telle femme dit au monde qu’elle le quitte, afin que

le monde l’engage à rester: hé bien! ce monde-là la prend au mot, &

elle se trouve obligée à jouer par pique ce que dans le fond du cœur

elle est au désespoir de pratiquer à l’extérieur. Aussi, cher Marquis,

semblable vertu est bien sujette à se démentir: un souffle la dérange;

& accoutumée à ne se soutenir que par la vue de ceux qui l’admirent,

si elle se trouve seule avec elle-même, elle chancelle: je réponds moi

qu’elle est tombée si jamais elle se rencontre vis-à-vis le plaisir.

Madame de Dorigny[N] depuis un an étoit un exemple d’édification: la

bonne odeur de sa charité étoit répandue dans tout le Marais. Je la

voyais depuis quelque tems, & même elle avoit eu la bonté de me mener

aux Sermons choisis du Pere Regnault; à ces Sermons qui se prêchent aux

extrêmités de Paris, où on choisit exprès une petite Eglise afin d’y

faire foule.

Un soir que j’avois collationné avec elle, elle se mit à médire de

plusieurs Dames de ma connoissance d’une façon qui me parut indigne.

J’oubliai alors les charmes de ses yeux, les agrémens de sa personne, &

je ne vis qu’avec une espece d’indignation la plus belle main du monde,

qu’elle affectoit de me faire remarquer, en prenant un soin particulier

de me servir à diverses reprises les mets les plus délicats. Je

commençai dès-lors à jetter les fondemens d’une punition qui pût lui

être d’autant plus sensible qu’elle la privoit pour un temps d’une

satisfaction, pour la jouissance de laquelle elle avoit sacrifié son

appareil de vertu & ces beaux dehors, dont il n’y a que les sots qui

soient dupes. Ne sachant trop où aller, après avoir quitté M. le Doux,

je me fis conduire chez elle: son Portier me dit que Madame n’étoit

pas visible. J’insistai; on fut lui dire mon nom: j’eus permission

d’entrer. Elle vint au-devant de moi en robe courte, mais d’une étoffe

des plus belles; en garniture simple, mais de points d’Angleterre, &

avec des manchettes semblables, quoiqu’à un seul rang. La fraîcheur de

son visage, & la sérénité qui y régnoit, étoient l’image de la paix de

son cœur: le trouble devoit bientôt y exciter une cruelle tempête.

Elle tenoit en ses mains un gros livre relié en maroquin noir; elle

me dit qu’avec ma permission elle alloit achever ses petites heures:

elles me parurent bien longues. En attendant j’examinai l’ameublement,

qui étoit d’un goût exquis. Je parcourus des yeux ce cabinet, où

il brilloit un luxe étudié, & où je voyois par-tout des meubles qui

n’avoient pas été inventés par la mortification. Il n’y a que les

mondains qui ignorent l’art de se procurer les véritables commodités de

la vie.

L’office fini, mon aimable Dévote vint me rejoindre, & par un air

presque étourdi, elle sembloit me dire que pour être une Sainte elle

n’en étoit pas moins charmante. Notre conversation roula sur la

conduite qu’on tenoit dans le monde, sur les spectacles, les cercles,

les parties, &c. Le tout pour avoir occasion d’en médire, & cependant

d’en entendre faire l’histoire. On mit sur le tapis les aventures

galantes de madame de Brepile, de madame de Selrez & de quelques

autres. On parla des miennes, & on me dit, d’un air d’amitié, qu’en

conscience je ne pouvois pas porter ma figure, parce qu’elle étoit

capable de faire naître des désirs. J’en avois effectivement déjà

excité chez madame de Dorigny; ses yeux me le disoient, & dès ce jour

il n’eût tenu qu’à moi d’en avoir une confirmation. Ses regards me

signifierent qu’elle m’aimoit, qu’elle me le déclaroit: les miens

furent assez barbares pour ne lui pas rendre sa déclaration. Elle me

parla d’un livre, qui, à ce qu’elle disoit avoir entendu dire, faisoit

un grand bruit dans le monde: elle me le demanda; je lui répondis que

je l’avois, mais qu’il étoit écrit trop librement, & qu’elle en seroit

scandalisée. Elle parut de mon avis; mais elle revint à son but par un

détour, en s’informant si tout le livre étoit du même style. Je lui

répliquai qu’il y avoit des endroits que toute personne pouvoit lire.

Ce sont ces endroits-là que je veux examiner, reprit-elle, afin de

décider si cet ouvrage est aussi bien dicté que le publie la renommée,

qui exagere toujours. Je n’exagere point moi, lorsque je vous affirme,

cher Marquis, que ma Dévote n’étoit plus maîtresse d’elle-même. Je lui

promis de le lui envoyer le lendemain: elle l’exigea pour le soir. Je

le lui fis tenir, & par malice je glissai dedans deux estampes capables

de rallumer des feux qu’une jeune veuve doit ressentir avec plus de

violence, parce qu’elle en a encore les dernieres étincelles en son ame.

Je retournai le lendemain, en sortant du Palais, savoir si mon livre

avoit plu: je le savois à n’en pas douter. On me dit qu’on n’en avoit

encore parcouru que quatre pages, mais qu’on en étoit assez contente.

Elle ne m’en imposoit pas avec son ingénuité; je suis trop convaincu

qu’une femme est sans réserve lorsqu’elle entre dans la carriere de

l’amusement. Je fus invité à dîner. Je ne me fis point prier: je

renvoyai mon carrosse. On me vanta beaucoup l’esprit d’un certain

Ecclésiastique qui devoit nous faire compagnie. Il vint, je ne trouvai

qu’une espece de béat; sans doute, qu’il ne brilloit que quand il étoit

à table tête à tête: son esprit n’étoit pas un esprit de trois couverts.

Notre dîner fut des plus sensuels; le café qui le suivit m’embaumoit:

si j’étois à mon particulier je voudrois une main dévote pour

m’apprêter tous mes besoins. Un tiers nuisoit à la conversation que

nous devions avoir madame de Dorigny & moi; elle écarta pieusement

le saint homme en l’envoyant porter à l’autre extrêmité de Paris du

soulagement à quelques malades. D’une main la jeune veuve répandoit

des bienfaits, de l’autre elle appelloit le plaisir & écartoit les

obstacles. Les passions ont toutes leur politique particuliere; mais la

plus sure est celle qui est couverte de l’extérieur de la réforme.

J’étois assis auprès de madame de Dorigny; soit par négligence, ou

soit par la faute d’une épingle, on appercevoit au-dessous de son

mouchoir de cou l’extrait d’une gorge d’une blancheur éblouissante.

Je lui en fis compliment; elle rougit. Sa mule, de couleur noire,

étoit si petite qu’à peine pouvoit-elle lui servir; un mouvement

léger causa sa chûte, je la ramassai & ne pus m’empêcher de me

récrier sur une jambe dont j’avois apperçu toute la finesse. On me

pria de glisser sur ces choses. De la jambe à la gorge, de la gorge

à la main, de la main à la taille, toute sa personne étoit pour moi

l’occasion d’un éloge: insensiblement notre conversation s’anima, &

chaque chose dont je faisois le panégyrique servoit à trouver dans

telle ou telle Dame de notre connoissance un défaut opposé à cette

perfection. J’en fus choqué, & si je jouai le passionné, ce fut pour

punir cette belle médisante. Enfin, de propos en propos, après avoir

baisé sa main, j’osai m’approcher de sa gorge & de son visage: elle

voulut détourner le coup; mais sa bouche vermeille, qui n’entendoit

rien à telle défense, reçut les marques de mon ardeur, qui ne lui

étoient pas destinées. Un baiser en exige un second; le second trouva

moins de résistance: après m’être donné tout le temps d’amener une

attaque éclatante, avec la plus mauvaise volonté du monde & la plus

grande malignité, je redoublai mes efforts. Ne gardant plus de mesure,

j’enleve madame de Dorigny entre mes bras; je la transporte sur un

lit de repos dans son cabinet; j’en ferme la porte & je lui demande à

genoux le pardon d’une offense dont jamais femme ne s’est offensée.

La belle ouvrit mollement les yeux; la foiblesse les lui referma, &

poussant un soupir, elle me dit d’une voix tendre: ah! cher Conseiller,

je me damne. Et moi je me sauve, m’écriai-je; & aussi-tôt je courus

à la porte pour sortir. Ce mot la réveilla: jugez dans quelle fureur

elle entra alors. En un moment le feu pétilla dans ses yeux, la colere

fermenta dans son cœur, s’étant relevée avec fureur, elle s’avança

vers moi pour m’accabler de reproches. Je n’avois pu ouvrir le cabinet,

parce qu’il y avoit un ressort secret. Je fis de cette nécessité une

ressource; je me retourne vers elle & lui dis en riant, que ce que

j’en avois fait étoit une plaisanterie. Comme elle n’écoutoit pas mes

raisons, & qu’elle exigeoit une réparation, je la regardai tendrement:

elle m’envisagea de même; des larmes coulerent de ses yeux. Quel

cœur n’eût pas été attendri? Je m’approche d’elle, je la reprends

entre mes bras, & dans les effusions de mon repentir je lui fis goûter

que c’étoit un bonheur pour elle que j’eusse failli, & que ma faute

étoit la plus heureuse du monde. Ah! cher Marquis, que j’éprouvai de

délices! Que je bénis mille fois ce fortuné ressort qui m’avoit forcé à

jouir de mon bonheur. Deux heures se passerent à gémir sur ma faute, &

je ne quittai ma belle qu’après en avoir obtenu mon pardon en doublant

& triplant mes œuvres satisfactoires.

Je me retirai vers le soir, avec promesse de revenir. Je n’y ai pas

manqué depuis, le plus souvent que j’en ai trouvé l’occasion. J’ai

conservé du goût pour la pénitence, & madame de Dorigny en garde pour

la volupté, la critique & la simagrée. Après tout, j’aurois été un

grand sot de n’avoir pas profité de mon aventure: j’aurois puni la

médisance, je n’aurois pas détruit le mal, & je me serois privé d’un

plaisir inexprimable. Profitons de l’occasion, & pour mortifier les

autres ne nous interdisons pas le plaisir: sa fleur ne dure qu’un jour;

insensé qui la laisse périr sans en avoir éprouvé les douceurs.

Monsieur le Doux étoit enfin sûr de l’exactitude de mon rapport, & ne

doutoit plus que je ne lui eusse accusé juste. Il avoit trouvé le moyen

de parler à Rozette, qui, pour cette fois, ne s’étant pas livrée tout

d’un coup par ses réponses, en avoit donné assez à entendre à son futur

libérateur, qui lui promit de la revenir voir. Ce fut dans cet esprit

de contentement que le saint homme vint me trouver & me protester qu’il

me rendroit service, en m’assurant que le soir il seroit en état de

porter de bonnes nouvelles à la prisonniere. M. le Doux avoit obtenu

par amis un ordre de monsieur le Lieutenant de Police pour parler à

Rozette à sa volonté. Cependant il en avoit touché quelque chose auprès

de mon pere, qui n’avoit point voulu absolument y entendre. M. son

Directeur en cette circonstance n’avoit pas eu plus de privilege qu’un

simple ami.

La visite devoit se faire le soir même; je fis ce que je pus pour

déterminer mon protecteur à me laisser l’accompagner, afin de

m’entretenir avec Rozette: il me refusa, & si j’en vins à mon honneur,

ce fut malgré lui, & j’en eus obligation à Laverdure.

J’étois triste & rêveur après le dîner. Le Président m’envoya son

Domestique affidé pour me demander si je voulois faire un médiateur

chez mademoiselle de _l’Ecluse_. Vous la connoissez, cher Marquis;

c’est la femme soi-disant d’un Officier, qui donne à jouer pour

l’amusement des autres & pour son profit. Il s’y rencontre assez

bonne compagnie en hommes & assez libertine en femmes. Il ne se passe

rien dans cette maison; mais il est bien commode d’avoir quelques

endroits dans Paris où on puisse voir aisément de jolies personnes

sans scandale, & en choisir à son gré sans avoir la réputation & l’air

d’en chercher par besoin. Je fis faire réponse que je m’y rendrois sur

les huit heures. J’étois instruit qu’il s’y trouvoit depuis peu une

jeune Provinciale qui venoit solliciter un procès à Paris. Tel est mon

cœur, il est avide de tout, & ressemble en amour & en volupté à ces

enfans qui ont envie de tout ce qu’ils voient.

Thémidore; ou, mon histoire et celle de ma maîtresse · 第 6 / 8 段