Elle nous peignit une vieille Mere, âgée de soixante & dix ans,

Directrice de toutes les pécheresses, & qui obligeoit toutes les

nouvelles venues à lui raconter leurs aventures. Elle nous fit

connoître un tartufe de Confesseur, qui la trouvant à son goût,

s’étoit efforcé de la convertir. Enfin, depuis la premiere jusqu’à la

derniere, elle me les contrefit toutes, déchira la Sœur Monique,

cette curieuse impertinente, & ne regretta qu’une jeune Professe, avec

laquelle elle nous avoua que, contre sa coutume, & uniquement par

besoin, elle avoit passé des moments assez gracieux.

L’histoire finie, la petite Tante s’évertua: elle nous apprit pourquoi

elle ne vouloit pas remonter sur le Théatre de l’Opéra-Comique. Elle

fit la satyre de la charmante petite Brillant, qui vaut mieux qu’elle

du côté de la nature, & qui lui est inférieure à certains égards.

La maîtresse du Chevalier de Forval commença par des airs libres.

Elle embrassa son voisin: sa voisine en fit autant; ainsi, comme de

main en main, le libertinage prit une espece de circulation. Le vin

de Champagne excitoit les esprits, chacun dit à l’envi les plus

jolis propos du monde & chanta les vaudevilles les plus éveillés.

Successivement Vénus se mit de la partie; le Président fut faire un

tour, le Chevalier le suivit, ainsi que sa bonne amie: je restai

seul avec Rozette. Ils sont bien occupés, me dit-elle; & nous, cher

Conseiller, resterons-nous dans l’oisiveté? elle est la mere de tout

vice. Elle se leva, se mit sur mes genoux, & en me tenant le visage

entre ses deux mains, elle m’embrassoit légerement & déroboit des

baisers sur ma bouche, qu’elle enflammoit par ce manege. Le feu étoit

par-tout: après les réjouissances que nous avions faites chez elle,

elle en parut surprise. Sa premiere idée fut d’en profiter. Encore

une fleur, dit-elle en la touchant avec sensualité! je croyois avoir

tout moissonné. Qu’elle est fraîche, que je la mette à mon côté: elle

l’y mit en effet, & cette fleur, comme enchantée de se trouver si bien

placée, se préparoit à lui prodiguer ses trésors: déjà la belle lui

avoit fait part des siens. Alors Rozette, par un esprit d’économie, fit

un pas en arriere, & me dit qu’elle réservoit pour la nuit un cadeau

qu’elle me vouloit faire. Elle me remit mon bouquet & m’exhorta à le

conserver jusqu’à ce temps. On se remit à table, & les liqueurs finies

nous remontâmes, Rozette & moi, dans mon carrosse, & fûmes prendre

du repos. Nos autres convives ne jugerent pas à propos d’en faire

autant, & continuerent jusqu’au matin à se divertir. Je passai la nuit

auprès de Rozette: elle se dédommagea amplement de la diete qu’elle

avoit été forcée de garder pendant son séjour de retraite; & malgré

ce que j’avois exécuté pendant la journée, je fus assez heureux de la

satisfaire.

Rozette, au sortir du Couvent, étoit un Prothée; elle se changeoit

entre mes bras: elle étoit lion pour le feu, serpent pour l’art de

s’insinuer, onde & fleuve pour se dérober, & finissoit par être une

mortelle au-dessus de toutes les Déesses.

Enfin, après avoir passé une nuit des plus voluptueuses, je la quittai

le lendemain de très-grand matin: elle pleura en me voyant partir.

Depuis ce tems, cher Marquis, selon que je l’avois promis à mon pere,

je ne l’ai point vue d’habitude, excepté les quinze premiers jours.

Cette fille est rentrée en elle-même; j’ai même contribué à son

arrangement: comme elle avoit une douzaine de mille francs, elle s’est

établie, a épousé un Marchand de la rue saint Honoré, riche, sans

enfants, qui l’a prise pour compagne. Elle est maintenant attachée

à son commerce, est heureuse avec son mari, qu’elle aime & qui lui

rend la pareille. C’est une union de gens qui ont vu le monde. Je la

vais visiter quelquefois, & je suis avec elle comme avec une amie, je

l’estime même assez pour ne lui plus parler de galanterie.

M. le Doux me prophétisoit juste lorsqu’il me disoit que cette fille

rentreroit en elle-même, parce qu’il y avoit toujours à espérer des

personnes d’esprit. Rozette devroit servir d’exemple aux filles jeunes

& jolies qui sont assez malheureuses pour se livrer au libertinage.

Elles devroient dans leurs beaux jours se ménager une ressource, comme

elle, au lieu de dissiper; mais comment espérer de la prudence de

personnes assez folles pour s’abandonner à leurs passions sans réserve?

Pour moi, cher Marquis, j’ai rendu à Laverdure ses dix louis, & lui en

ai donné dix autres. J’ai tiré mon coquin de Domestique de Bicêtre; je

suis les avis de mon pere, & je suis actuellement épris d’une aimable

Demoiselle, avec laquelle je serai peut-être assez heureux pour m’unir

par les liens sacrés du mariage. Je compte que cet hiver cette affaire

sera terminée: comme tu seras à Paris, j’aurai la satisfaction de t’y

embrasser; tu viendras joindre les lauriers qui couvrent ton front aux

myrtes que la belle Vénus & l’Amour préparent à ton ami. Mon bonheur

sera parfait, puisque je serai certain que tu y prendras part. Adieu,

cher Marquis; je t’embrasse, te souhaite à ton arrivée autant de

satisfaction que j’en ai goûté pendant ton absence.

_Fin de la seconde Partie._

NOTES:

[A] Elle se nomme madame Morin.

[B] Marchand Bijoutier; rue Saint Honoré; vis-à-vis le Grand-Conseil.

[C] Fameux Cuisinier.

[D] Marchande de mode vis-à-vis l’Opéra.

[E] Rois 3.

[F] _Tout le monde sait que ce Roman est de M. Duclos, de l’Académie des

Inscriptions._

[G] _Mesdames de *** étant à la Rapée, au mois de Juillet, y firent ces

extravagances._

[H] _On sait la fable de Titon & de l’Aurore, & personne n’ignore la

façon galante dont M. de Moncrif l’a traitée dans son rajeunissement

inutile._

[I] Fameux Maître d’Armes, rue de la Comédie.

[J] Antoine Coipel, fameux Peintre.

[K] _Ecuyer du Roi, près S. Sulpice._

[L] _D. Auteur de la Tragédie de Pantapouff._

[M] Constantin, surnommé Copronime, parce que lorsqu’on le baptisoit il

souilla les eaux dans lesquelles il étoit plongé suivant l’usage.

[N] J’en ai déjà parlé page 106 de la premiere partie: c’étoit une de

celles qui avoient insulté à mon malheur.

Thémidore; ou, mon histoire et celle de ma maîtresse · 第 8 / 8 段