Directrice de toutes les pécheresses, & qui obligeoit toutes les
nouvelles venues à lui raconter leurs aventures. Elle nous fit
connoître un tartufe de Confesseur, qui la trouvant à son goût,
s’étoit efforcé de la convertir. Enfin, depuis la premiere jusqu’à la
derniere, elle me les contrefit toutes, déchira la Sœur Monique,
cette curieuse impertinente, & ne regretta qu’une jeune Professe, avec
laquelle elle nous avoua que, contre sa coutume, & uniquement par
besoin, elle avoit passé des moments assez gracieux.
L’histoire finie, la petite Tante s’évertua: elle nous apprit pourquoi
elle ne vouloit pas remonter sur le Théatre de l’Opéra-Comique. Elle
fit la satyre de la charmante petite Brillant, qui vaut mieux qu’elle
du côté de la nature, & qui lui est inférieure à certains égards.
La maîtresse du Chevalier de Forval commença par des airs libres.
Elle embrassa son voisin: sa voisine en fit autant; ainsi, comme de
main en main, le libertinage prit une espece de circulation. Le vin
de Champagne excitoit les esprits, chacun dit à l’envi les plus
jolis propos du monde & chanta les vaudevilles les plus éveillés.
Successivement Vénus se mit de la partie; le Président fut faire un
tour, le Chevalier le suivit, ainsi que sa bonne amie: je restai
seul avec Rozette. Ils sont bien occupés, me dit-elle; & nous, cher
Conseiller, resterons-nous dans l’oisiveté? elle est la mere de tout
vice. Elle se leva, se mit sur mes genoux, & en me tenant le visage
entre ses deux mains, elle m’embrassoit légerement & déroboit des
baisers sur ma bouche, qu’elle enflammoit par ce manege. Le feu étoit
par-tout: après les réjouissances que nous avions faites chez elle,
elle en parut surprise. Sa premiere idée fut d’en profiter. Encore
une fleur, dit-elle en la touchant avec sensualité! je croyois avoir
tout moissonné. Qu’elle est fraîche, que je la mette à mon côté: elle
l’y mit en effet, & cette fleur, comme enchantée de se trouver si bien
placée, se préparoit à lui prodiguer ses trésors: déjà la belle lui
avoit fait part des siens. Alors Rozette, par un esprit d’économie, fit
un pas en arriere, & me dit qu’elle réservoit pour la nuit un cadeau
qu’elle me vouloit faire. Elle me remit mon bouquet & m’exhorta à le
conserver jusqu’à ce temps. On se remit à table, & les liqueurs finies
nous remontâmes, Rozette & moi, dans mon carrosse, & fûmes prendre
du repos. Nos autres convives ne jugerent pas à propos d’en faire
autant, & continuerent jusqu’au matin à se divertir. Je passai la nuit
auprès de Rozette: elle se dédommagea amplement de la diete qu’elle
avoit été forcée de garder pendant son séjour de retraite; & malgré
ce que j’avois exécuté pendant la journée, je fus assez heureux de la
satisfaire.
Rozette, au sortir du Couvent, étoit un Prothée; elle se changeoit
entre mes bras: elle étoit lion pour le feu, serpent pour l’art de
s’insinuer, onde & fleuve pour se dérober, & finissoit par être une
mortelle au-dessus de toutes les Déesses.
Enfin, après avoir passé une nuit des plus voluptueuses, je la quittai
le lendemain de très-grand matin: elle pleura en me voyant partir.
Depuis ce tems, cher Marquis, selon que je l’avois promis à mon pere,
je ne l’ai point vue d’habitude, excepté les quinze premiers jours.
Cette fille est rentrée en elle-même; j’ai même contribué à son
arrangement: comme elle avoit une douzaine de mille francs, elle s’est
établie, a épousé un Marchand de la rue saint Honoré, riche, sans
enfants, qui l’a prise pour compagne. Elle est maintenant attachée
à son commerce, est heureuse avec son mari, qu’elle aime & qui lui
rend la pareille. C’est une union de gens qui ont vu le monde. Je la
vais visiter quelquefois, & je suis avec elle comme avec une amie, je
l’estime même assez pour ne lui plus parler de galanterie.
M. le Doux me prophétisoit juste lorsqu’il me disoit que cette fille
rentreroit en elle-même, parce qu’il y avoit toujours à espérer des
personnes d’esprit. Rozette devroit servir d’exemple aux filles jeunes
& jolies qui sont assez malheureuses pour se livrer au libertinage.
Elles devroient dans leurs beaux jours se ménager une ressource, comme
elle, au lieu de dissiper; mais comment espérer de la prudence de
personnes assez folles pour s’abandonner à leurs passions sans réserve?
Pour moi, cher Marquis, j’ai rendu à Laverdure ses dix louis, & lui en
ai donné dix autres. J’ai tiré mon coquin de Domestique de Bicêtre; je
suis les avis de mon pere, & je suis actuellement épris d’une aimable
Demoiselle, avec laquelle je serai peut-être assez heureux pour m’unir
par les liens sacrés du mariage. Je compte que cet hiver cette affaire
sera terminée: comme tu seras à Paris, j’aurai la satisfaction de t’y
embrasser; tu viendras joindre les lauriers qui couvrent ton front aux
myrtes que la belle Vénus & l’Amour préparent à ton ami. Mon bonheur
sera parfait, puisque je serai certain que tu y prendras part. Adieu,
cher Marquis; je t’embrasse, te souhaite à ton arrivée autant de
satisfaction que j’en ai goûté pendant ton absence.
_Fin de la seconde Partie._
NOTES:
[A] Elle se nomme madame Morin.
[B] Marchand Bijoutier; rue Saint Honoré; vis-à-vis le Grand-Conseil.
[C] Fameux Cuisinier.
[D] Marchande de mode vis-à-vis l’Opéra.
[E] Rois 3.
[F] _Tout le monde sait que ce Roman est de M. Duclos, de l’Académie des
Inscriptions._
[G] _Mesdames de *** étant à la Rapée, au mois de Juillet, y firent ces
extravagances._
[H] _On sait la fable de Titon & de l’Aurore, & personne n’ignore la
façon galante dont M. de Moncrif l’a traitée dans son rajeunissement
inutile._
[I] Fameux Maître d’Armes, rue de la Comédie.
[J] Antoine Coipel, fameux Peintre.
[K] _Ecuyer du Roi, près S. Sulpice._
[L] _D. Auteur de la Tragédie de Pantapouff._
[M] Constantin, surnommé Copronime, parce que lorsqu’on le baptisoit il
souilla les eaux dans lesquelles il étoit plongé suivant l’usage.
[N] J’en ai déjà parlé page 106 de la premiere partie: c’étoit une de
celles qui avoient insulté à mon malheur.