Dès le lendemain j’écrivis à Rozette l’idée qui nous étoit venue de la

faire passer pour une fille attachée au parti anticonstitutionnaire.

Je lui recommandai d’être prête à jouer ce rôle si on l’exigeoit. Que

ne doit-on pas exécuter pour se mettre en liberté? Je lui envoyai même

quelques livres à ce sujet, sur-tout un qui est l’abrégé de l’Histoire

de tout cet événement. Le maudit livre coûta cher à ma nouvelle

Néophite. Il va se rencontrer du comique dans cette aventure. Je lui

mandai que j’étois obligé d’aller avec mon pere à la campagne pour

quelques semaines, & qu’elle ne se désespérât pas, que Laverdure lui

donneroit souvent de mes nouvelles.

Notez, cher Marquis, que je n’avois pas voulu confier au Président que

son Domestique se travestissoit pour mon service. Cette remarque sera

nécessaire par la suite.

Nous partîmes pour la terre de mon Pere. Rozette cependant lisoit avec

avidité les livres que je lui avois envoyés. Elle se préparoit au rôle

dont je lui avois indiqué l’idée dans ma derniere lettre. Elle n’eut

que trop le tems de s’y exercer, & de pleurer sur cette malheureuse

invention. Mais n’anticipons point sur les faits.

La terre où j’accompagnai mon pere, cher Marquis, est en Picardie:

l’air y est serein, le pays assez beau, & notre maison très-bien

disposée. Elle est un peu ancienne; mais elle ressemble à certaines

femmes de la Cour qui ont perdu la fleur de leur jeunesse, mais qui

sont cultivées parce qu’elles sont profitables en des rencontres.

Pendant quelques jours nous ne vîmes personne. Nous ne nous souciyons

pas de compagnie, puisque mon pere n’avoit entrepris ce voyage que pour

arranger ses affaires dans ce pays. Insensiblement divers Gentilshommes

des environs nous honorerent de leurs visites: la politesse ne nous

permit pas de demeurer en reste. Nous les avions trop bien traités, ils

se piquerent de nous rendre la pareille. Les Picards en général sont

de bonnes gens, francs pour l’ordinaire, estimables quand ils donnent

du bon côté; mais malins & fourbes plus que les Normands, quand ils

quittent leurs inclinations natales.

Les différens endroits où nous fûmes reçus ne méritent pas que je

vous en parle. Là c’étoit un vieil Officier qui habitoit un reste

de château, échapé à la fureur du déluge, & qui, ayant à peine le

nécessaire, dédaignoit avec orgueil le commerce de ses voisins qui

eussent pu lui rendre service, & cela parce que, comme lui, ils

n’avoient pas eu un de leurs ancêtres tué auprès de Philippe à la

bataille de Bovine. Ici je rencontrois une maison assez bien ornée,

quoique les tapisseries en parussent avoir été travaillées par les

mains du tems, lorsqu’il étoit encore en son enfance. On m’y recevoit

avec aisance; mais je n’y rencontrois que des bégueules provinçiales,

qui n’avoient lu & admiré que le conte assez gentil de _Ver-Vert_. Dans

un autre côté je me rencontrois avec des Moines qui me faisoient des

fêtes superbes: elles m’eussent plu, si tout ce que font ces gens-là

n’avoit toujours un goût de froc qui m’est insupportable. Enfin, cher

Marquis, pendant six semaines je ne fus occupé qu’à parcourir, tantôt

tout seul, tantôt en la compagnie de mon pere, des gentilshommieres, où

je ne découvrois que bon cœur sans délicatesse, ou politesse sans

goût, & telle que la pratiquoient nos bons aïeux. Un de nos petits

soupers d’hiver vaut une éternité de ces plaisirs champêtres. En vain

voulus-je chercher quelque aventure amusante, les circonstances ne se

présentoient pas: & quelquefois, lorsque je croyois en avoir trouvé de

favorables à mes désirs, justement les plus jolies Picardes n’avoient

que la tête chaude.

Comme ceux qui aiment les fleurs en surprennent par-tout, je me saisis

de quelques-unes par occasion; mais je ne m’en fais pas gloire:

d’ailleurs elles n’étoient pas choisies dans des parterres qui

pussent, comme à Paris, donner un certain lustre à celles qui sont les

plus communes. Voici la seule rencontre où je me sois un peu amusé.

Les Picards sont simples, & si la foi étoit perdue dans l’univers,

on la rencontreroit chez eux; ils lui sont dévoués, ainsi qu’à la

superstition: l’une est bien voisine de l’autre.

Un jeune homme, fils d’un riche Fermier, étoit amoureux de la fille

d’un Gentilhomme de son voisinage. Il l’adoroit, & elle voyoit avec

plaisir son adorateur. Le pere n’eût pas souffert que sa fille aimât

un roturier; aussi ne lui en fit-on point confidence. La Demoiselle

croyoit tous les cœurs de condition lorsqu’ils pensoient bien ou

qu’ils aimoient: elle souhaitoit fort s’unir avec son jeune ami, dont

sans doute elle étoit sûre. Elle n’avoit que son titre de noblesse: il

ne possédoit que ceux de quelques terres très-fertiles, & peut-être un

fond de cinquante mille livres; mais il étoit écrit sur la porte de

son pere: _en mariage tu ne convoiteras qu’un Gentilhomme seulement_.

Le tempérament l’avoit emportée, & elle avoit trouvé le moyen depuis

deux ans de faire rencontrer à des rendez-vous le Tiers-Etat avec la

Noblesse. Sans entrer dans le détail de ses aventures, il en vint à la

république un sujet: l’affaire étoit encore nouvellement répandue à

notre arrivée. Le pere n’ayant pu cacher les passe-tems de sa fille,

plutôt que de la marier avec celui qui sans son ordre étoit entré

dans sa famille, aima mieux répandre le bruit qu’un _Cordon-bleu de

Versailles_, en passant par chez lui, en avoit été l’auteur. Ainsi

Romulus étoit fils du Dieu Mars: ainsi beaucoup d’autres qu’on a encore

fait de meilleure famille, n’ont-ils eu pour pere que des Jérôme

Blutot: tel étoit le nom du jeune homme.

Depuis ses couches mademoiselle des Bercailles ne pouvoit plus

souffrir celui à qui elle avoit l’obligation de la maternité: elle

l’avoit congédié; j’ai su qu’elle avoit rempli sa place en fille sage,

& qui ne changeoit que pour trouver mieux.

Le pauvre garçon, qui n’étoit pas si intelligent, se désespéroit; il

en parla à un Fermier de ses amis, qui lui donna la connoissance d’un

Berger qui, suivant l’attestation de toute la Nation Picarde, étoit

sorcier, & avoit un grimoire comme un Curé. C’est une remarque certaine

& infaillible; moins les peuples sont sorciers, plus il s’en trouve

parmi eux. Blutot fut le trouver. Le drôle, après s’être fait prier,

supplier, conjurer & payer, lui donna dans une fiole une liqueur, & lui

ordonna de la mêler dans la boisson de celle dont il vouloit regagner

le cœur. Notre Fermier se saisit de l’ampoule, & attendoit avec

impatience le moment de s’en servir: il se présenta enfin.

Une fête de paroisse étant arrivée, le Curé y invita toute notre

maison; & pour nous faire honneur rassembla quelques Gentilshommes,

plusieurs Curés, & M. Blutot s’y trouva, ainsi que son ancienne

maîtresse. Le dîner fut servi copieusement, & nous nous assîmes environ

vingt-cinq personnes à table: le Pasteur ne se contenoit pas de joie.

Comme il n’y avoit de femmes ou filles que mademoiselle des Bercailles

de jolie, les autres étant toutes passées, je la mis entre le Curé &

moi, bien résolu d’en tirer parti, sachant que la poulette n’étoit pas

novice.

Son amoureux eût bien voulu être à ma place; mais si l’épée cede le

pas à la robe, un Villageois ne doit pas seulement avoir contr’elle de

la jalousie. Blutot, qui avoit apporté sa fiole amoureuse, cherchoit

à en verser dans le pot duquel on devoit servir à boire à mon aimable

compagne. Il ne put choisir, & comme l’homme perd souvent la tête à

propos de rien, il se précipita si fort, qu’il vuida toute sa bouteille

dans une grande cruche de six à huit pintes qui devoit servir au

dessert. Le repas fut assez tumultueux: le Clergé mangea beaucoup, &

but de même, déclama contre les hérétiques & fit l’éloge de la biere.

Je pris soin d’en conter à ma compagne, & je n’eus pas de peine à lui

faire goûter mes raisons. Elle avoit de l’expérience; une fille dans

ce cas, avec un peu de tempérament, vous devance dans la carriere du

plaisir. Nous en étions au point que, sans la compagnie qui commençoit

à s’émanciper insensiblement, nous nous serions recueillis dans

quelqu’allée du jardin. Ce ne fut que partie différée. Le dessert venu,

redoublement de joie. Rien n’est plus divertissant à voir, une seule

fois en sa vie, que ces assemblées. Vous y reconnoissez l’âge d’or,

ce bel âge où les hommes, sans finesse & sans goût, s’enivroient de

voluptés sans les sentir.

On servit à toute la compagnie un grand verre de la liqueur renfermée

dans cette cruche en question; c’étoit une espece de ratafia propre

à faire couler la biere. Mon pere, ni ma voisine, ni moi n’en bûmes

point, ayant toujours usé de vin de Bourgogne, que nos Domestiques

avoient apporté. Bien nous en prit. M. le Prédicateur se repentit d’en

avoir trop peu ménagé la dose. Nous sortîmes & fûmes à l’Eglise. Ma

bonne amie étoit à mes côtés; ce n’étoit pas trop là la situation où je

l’aurois voulue; mais celle-là étoit encore assez pour le lieu.

Le Prédicateur commença au mieux; son texte fut heureux: & comme

il faisoit le panégyrique d’une Vierge, son Sermon devoit être une

exhortation à la chasteté; il ne l’acheva pas.

Il est à propos de remarquer que la liqueur qui étoit dans ce vase

mentionné avoit eu le tems de fermenter & de s’insinuer dans toutes

les parties du prétendu ratafia: c’étoit une composition d’une force

extraordinaire, qui avoit deux effets, l’un de mettre le sang en fureur

& d’exciter un amour violent; l’autre d’égaler la médecine la plus

purgative: le tout plus promptement ou plus lentement, suivant la

constitution des corps.

Déjà l’Orateur Chrétien s’échauffoit, se battoit les flancs, & nous

endormoit, lorsque le ratafia commença à opérer en lui. Il y résista

quelque-tems: l’autre effet de la même liqueur fermentoit, & s’animoit

par degrés chez la plupart des Curés, & de ceux qui avoient été au

dîner. Rien ne m’a tant amusé que de voir de saints Ecclésiastiques

se tourmenter sur leurs chaises, & rouler leurs yeux d’une façon

injurieuse à l’aimable vertu de continence dont l’Orateur entamoit

déjà le panégyrique. Les Paysans rioient intérieurement de ce qu’ils

voyoient, & leur malignité naturelle n’avoit alors aucun respect pour

leurs Directeurs. Il fut encore bien moindre dans la suite.

Le Chrysostôme de village ayant fait un effort violent en poussant un

de ces hélas pathétiques qui ébranlent jusques aux voûtes des temples,

ne fut pas assez heureux pour contenir en lui-même la malignité du

ratafia cruel, & la laissa échapper avec impétuosité. Ce malheur

l’étonne, il perd la voix; on court, on vole à son secours: une sueur

froide coule de tous ses membres, on le croit mort; mais dans l’instant

ceux qui aident à le ranimer s’apperçoivent bien qu’il est très-vivant:

& soit par esprit de joie, soit par quelque autre principe, ils

ordonnent que très-précipitamment on offre de l’encens au Ciel & que

l’on parfume l’Eglise.

Tout le monde rit de l’aventure, & ceux qui en parurent les plus

réjouis donnerent eux-mêmes à rire aux autres à leur tour. Cependant

on commença l’Office, & mon pere, qui étoit présent, ne put s’empêcher

de me demander si je me souvenois de l’aventure de Constantin

Copronime.[M]

A peine étoit-on au tiers du premier pseaume, que les deux Chantres

pressés par le témoignage intérieur de leur besoin, quittent rapidement

leurs chapes & sont déjà dans le cimetiere. Leur espece de fuite

étonne: on se regarde. Deux Curés prennent les places vacantes: ils

n’ont pas fait dix tours dans le chœur que les vêtemens contagieux,

semblables à la robe de Nessus, les embrase; ils les quittent, fuient

de l’Eglise & sont suivis de dix de leurs confreres qui sont dans les

mêmes tourmens; tout le reste de l’assemblée de rire & de s’emporter

en éclats. Le seul Curé de la Paroisse demeura immobile: en vain le

ratafia fit-il tout son effet, en vain étoit-il inondé des restes

précieux de cette liqueur, il demeura ferme en sa place & imita ces

anciens Sénateurs, qui, au milieu du sac de Rome par les Gaulois,

resterent tranquilles dans leurs chaires curules & y reçurent la mort.

Les Peuples anciens reconnoissoient les Dieux à la bonne odeur qui

naissoit sous leurs pas; je réponds que pas un de ceux qui avoient dîné

avec nous n’eût eu des autels chez les Païens.

L’effet du ratafia, ou plutôt du philtre, n’avoit pas borné son pouvoir

à donner de la fluidité aux corps hétérogenes avec lesquels il s’étoit

trouvé; il avoit aussi mis en feu la concupiscence des particuliers

dans lesquels il s’étoit introduit. Nous en vîmes plusieurs qui,

dans leurs transports amoureux, embrassoient sans distinction toutes

les femmes ou filles qui s’offroient à leurs yeux: sans doute ils

désiroient davantage & le faisoient voir; mais il y avoit un trop

grand concours, la honte les enchaînoit. La nature est une sotte

de se cacher toujours pour faire son plus agréable ouvrage: c’est

précisément lorsqu’on a le moins de modestie qu’on en veut le plus

avoir. Nous fûmes témoins qu’un vieux Chapelain de plus de 60 ans, qui

sans doute avoit doublé la mesure de la liqueur, ou qui étoit dans

une certaine habitude, se mit à poursuivre une Bergere, assez laide

& âgée, au travers d’un pré, & dans un déshabillé fort peu honnête.

On cria après lui. La Nymphe fuyoit, le nouvel Apollon étoit prêt à

enlever sa chere Daphné, lorsqu’elle se précipita dans une mare d’eau

bourbeuse, où tomba à sa suite le Dieu Ecclésiastique, dont on les

tira, lui & sa Nymphe, bien couverts de boue, dans laquelle ils étoient

presque métamorphosés. Quel comique spectacle, cher Marquis! Que Calot

n’étoit-il là! il en eût fait une de ses plus jolies fantaisies.

C’étoit pourtant l’amour qui causoit tout ce désordre. Si d’un côté il

troubloit l’office de l’Eglise, il ne dérangeoit pas d’un autre mes

petites intrigues particulieres. Ainsi jamais personne ne perd qu’une

autre ne gagne.

Je m’étois écarté avec dessein de ne me pas perdre. Mademoiselle des

Bercailles me vint joindre. C’étoit dans une allée d’un bosquet,

extrêmement couvert. Là, pourrois-je vous dire, le lierre amoureux

s’unissoit à l’ormeau; là une jeune vigne tapissoit des murs de

tilleuls & de sycomores: on y entendoit le murmure d’une onde argentée

& les concerts des oiseaux qui soupiroient leurs tendres soucis. Je

pourrois charger ce tableau, & vous répéter toutes ces descriptions

usées que les Poëtes se donnent de main en main: mais n’ayant pas perdu

de temps à mon expédition, dois-je vous en faire perdre en y ajoutant

des circonstances? Nous arrivons, l’herbe étoit grande; nous nous y

jettons: la belle étoit animée, j’étois plein d’ardeur; Vénus donne le

signal, la pudeur s’envole, l’Amour nous couvre de ses ailes. Le temps

nous pressoit; nous ne le fîmes pas attendre: le nuage se forme, le

ciel s’obscurcit, le tonnerre gronde; il tombe, & tout est consommé.

Nous regagnâmes la maison du Curé, & en chemin ma belle Nymphe me

répéta qu’elle étoit charmée de ce que j’étois Gentilhomme. Ma foi,

Marquis, sans vanité, avec elle j’avois valu le Paysan le plus

vigoureux. On ne s’informa pas d’où nous venions; chacun étoit occupé

à faire son paquet pour partir. Je vis la chambre du Curé ouverte, j’y

entre; mademoiselle des Bercailles m’y suit: le lit étoit bien fourni,

bien mollet & sembloit inviter à quelque chose. Sans doute il avoit

une vertu particuliere, ou peut-être avoit-il tâté du ratafia; mais à

son aspect je devins comme un des Curés: ma voisine s’en apperçut; les

fenêtres se ferment, les rideaux se tirent, la porte est barrée, & je

commence à pratiquer ce que dans tel cas telles précautions engagent de

faire. Le lieu, la position y font beaucoup; je goûtai mille plaisirs.

Je ne faisois que les demander, on me les varioit: je m’en enivrois;

& en me plongeant dans cette douce volupté, je la voyois naître dans

les yeux de celle qui en étoit la mere. Quel surcroît de satisfaction

de jouir d’un fruit défendu, & dans un lieu où une chose même permise

auroit une pointe particuliere. Que je donnai de louanges à la jeune

Demoiselle! Qu’elle me donna de contentement! Nous descendîmes, après

avoir bien ri de l’aventure du Clergé, & nous être promis que ce ne

seroit pas la derniere fois nous parlerions d’affaires intéressantes.

L’histoire de cette Paroisse fit beaucoup de bruit dans le canton: on

s’en divertit comme il convenoit, & depuis on demande aux Curés qui

sont à semblables fêtes s’ils y boiront du ratafia.

Pendant huit à dix jours que je restai encore dans le pays, je n’en

passai aucun sans m’entretenir avec mon pere de cette farce, & sans

rendre visite à M. des Bercailles. Le bon Gentilhomme venoit exactement

chez nous faire sa cour au vin de Bourgogne, en y amenant son

héritiere, à qui je faisois quelque chose de plus. Enfin nous partîmes,

& après avoir témoigné à plusieurs reprises à ma jeune maîtresse le

déplaisir que j’avois de la quitter & lui avoir fait quelques présents,

je la laissai peut-être avec l’ébauche d’un petit Conseiller, qui,

dans son tems, pourra être regardé par M. le Gentilhomme comme une

galanterie de quelque Prince du Sang ou de quelque Monarque.

Me voici à Paris. Revenons à Rozette & à son étude des livres que je

lui avois envoyés, & du rôle qu’elle devoit jouer. Aussi-tôt que je fus

arrivé j’envoyai chercher Laverdure, pour être instruit de ce qu’il

avoit exécuté en mon absence.

Rozette, qui n’avoit eu rien tant à cœur que de sortir du lieu où

elle étoit enfermée, & qui s’étoit imaginé que l’étude des livres

que je lui avois adressés devoit y contribuer infiniment, s’y étoit

donnée toute entiere. Elle en a profité d’une façon marquée. Un jour

qu’elle étoit absorbée dans cette méditation, entra une Religieuse:

ces filles-là sont encore plus curieuses mille fois que les femmes

du monde; moins elles devroient savoir de choses, plus elles sont

impatientes d’en apprendre. Est-il étonnant qu’il soit difficile aux

Religieuses de vivre heureuses? Elle voulut apprendre quel étoit le

livre qui étoit le sujet des réflexions profondes que Rozette sembloit

former avec tant de soin. Rozette fit difficulté, la Sœur n’en eut

que plus de désirs: elle le demanda avec empressement, on le lui refusa

par plaisanterie; sa curiosité s’en fâcha & fut poussée au point que

dans son transport elle fit ce qu’elle put pour arracher le livre. On

le lui refusa alors très-nettement, & elle eut le désespoir de se voir

même méprisée. Ah! que la sainte vengeance va bien faire son devoir!

La Sœur Sainte Monique, c’étoit son nom, va mettre l’alarme dans le

Couvent, raconte à toutes celles qu’elle rencontre qu’elle a vu quelque

chose qui fait trembler (elle n’avoit rien vu certainement;) que la

fille renfermée dans la chambre rouge avoit été surprise par elle à

lire un livre affreux, abominable, couvert de noir, avec des flammes

jaunes dessus; que ce livre étoit un livre de magie, qui contenoit la

fin du monde, qui faisoit venir le Diable; que c’étoit le grand Albert,

ou peut-être même un Rituel ou un Grimoire. La Supérieure tremble à

ce récit, tout le Couvent est dans l’effroi; on sonne la cloche, on

assemble la Communauté; on parle, on discute, on délibere, on opine,

on décide: sur quoi? sur rien absolument, parce qu’il n’avoit été

rien proposé. On fait avertir un Grand-Vicaire; il vient, on lui dit

le cas: il en sourit, & monte chez Rozette, lui demande ses livres:

elle les remet, & l’on trouve entre ses mains un ouvrage Janséniste!

On lui demande si elle est du parti des Appellants, elle répond qu’oui

fermement, & qu’elle en sera toujours. Elle croyoit, la pauvre fille,

que celui qui l’interrogeoit de la sorte étoit du parti, qu’il étoit

tems de jouer son rôle. Le Grand-Vicaire, homme d’esprit, lui dit qu’il

étoit charmé de ses sentimens, & que le parti des Appellants étoit

fort bien soutenu par des personnes de _réputation_ comme elle dans le

monde; & d’un ton ironique lui demanda si parmi ses compagnes elles

étoient un grand nombre attachées à la bonne cause. Rozette vit sa

méprise, & donna une replique qui ne déplut pas à l’Ecclésiastique. Il

ordonna qu’on eût soin d’elle & qu’on ne lui donnât que de bons livres:

il se saisit des volumes Jansénistes et les emporta.

Cependant les Religieuses n’avoient pas encore su ce que c’étoit

que ce Grimoire, sujet de leurs alarmes. Elles firent ce qu’elles

purent pour l’apprendre de Rozette; celle-ci, pour les désespérer,

refusa absolument de les satisfaire: elles entrerent dans une fureur

extraordinaire, & lui auroient dès ce jour interdit tout soulagement,

si le Grand-Vicaire en sortant ne leur eût recommandé de ne point

inquiéter leur Pensionnaire. On ne lui promettoit cependant pas de

laisser ce mépris sans une vengeance marquée. D’abord on refusa à

Laverdure l’entrée du Couvent pendant plusieurs jours: ce ne fut

qu’après en avoir appris la cause qu’il demanda à parler à la Sœur

Monique, & il lui dit que c’étoit lui qui avoit apporté les livres que

Rozette lisoit, & que ces livres étoient les Voyages de Paul Lucas; que

c’étoit un entêtement de sa part de n’avoir pas voulu les montrer: que

preuve que ce n’étoient pas de mauvais ouvrages, c’est que monsieur le

Grand-Vicaire n’y avoit rien trouvé de fort blâmable. La curiosité de

la Sœur ainsi remplie par l’adresse de Laverdure, on lui permit de

parler à Rozette, qui commençoit à s’impatienter: ce n’étoit pas encore

le temps.

Thémidore; ou, mon histoire et celle de ma maîtresse · 第 5 / 8 段