comment il pourroit s’introduire à Sainte Pélagie, il avoit imaginé
de se travestir en femme. La nature avoit fait en sa faveur la moitié
des frais de ce déguisement. Il est petit, maigre, sa voix est foible,
sa taille menue; il a très-peu de barbe: passable en homme, il avoit
en femme une physionomie très-singuliere. Sans doute il hazardoit
beaucoup en cette rencontre; mais il y a des choses que l’on fait pour
d’autres, auxquelles on ne penseroit peut-être pas pour soi-même.
Dans les occasions critiques on a meilleure idée de la fortune de son
ami que de la sienne propre. Je ne vous ferai pas, cher Marquis, la
description de l’ajustement de Laverdure: pour se dédommager de la
peine qu’il avoit eue à le disposer, il me contraignit d’en admirer
successivement le comique assemblage. Quoique je ne fusse pas en
position de rire, je ne pus m’empêcher de le trouver très-plaisamment
imaginé. La capote dont il étoit couvert le masquoit au mieux: la
pluie, qui dura pendant toute la journée, la lui avoit fait prendre.
Le mauvais tems désespéra bien des personnes; mais je puis dire qu’il
ne pouvoit y en avoir de plus beau & de plus favorable pour notre
stratagême.
Laverdure se transporta d’abord au Couvent. Après quelques préambules
avec une Touriere curieuse selon son état, & qu’il trompa suivant le
sien, il fut admis au parloir de la Mere Supérieure. Les premiers
complimens épuisés, il lui expliqua modestement le sujet de sa visite,
& lui dit qu’il étoit la parente très-proche d’une jeune fille nommée
Rozette, qui, par ordre du Roi & pour son bien, avoit été conduite
dans la maison depuis le matin: qu’il venoit se réjouir de ce que
la Providence l’avoit adressée dans un _port de salut_, où les bons
exemples ne lui manqueroient pas, & pourroient la faire rentrer dans le
chemin de la vertu, dont elle ne s’étoit que trop long-tems écartée.
Qu’il étoit charmé que de bonnes ames l’eussent obligée à se repentir,
& l’eussent fait enfermer: qu’il y avoit déjà plusieurs mois qu’il
auroit fait cette action de charité si ses moyens lui en eussent permis
l’exécution. Enfin Laverdure joua la parente si pathétiquement, que la
Supérieure en fut attendrie. Il se mit à pleurer; le don des larmes
est un don de Comédien, notre drôle l’est au parfait. Les larmes sont
un mal qui se gagne; qu’une femme pleure, une autre pleurera, ainsi
que toutes celles qui viendront, & cela à l’infini. La conversation se
termina en disant à la Mere Prieure qu’il désiroit parler un moment à
Rozette; que quoique ce fût une fille dérangée, il l’aimoit cependant
encore assez pour ne pas entiérement desespérer, & qu’il venoit lui
apporter quelque soulagement. Alors il tira de sa poche deux louis,
& en remit un à la Dame, en la priant de le distribuer par parties à
Rozette, à proportion qu’elle s’acquitteroit bien de son devoir, &
qu’il auroit soin chaque mois de lui remettre pareille somme. Cette
générosité eut son effet: la Supérieure admira le bon cœur de la
prétendue parente, & lui en faisant un compliment assez poli, elle
l’assura que dans peu Rozette se trouveroit à portée de profiter de
ses avis & de ses bontés. Laverdure sans y penser fit une révérence
d’homme assez marquée: ce manque d’attention devoit le trahir; mais
tout réussit à qui est en bonheur: on fut édifié au contraire de ce que
la modestie ne lui permettoit pas d’imiter ces révérences mondaines,
qui dans le fond sont très-indécentes, & qui ne sont entretenues que
par un esprit secret de libertinage.
En attendant l’arrivée de Rozette, Laverdure, qui sait que l’oisiveté
est la mere de tout vice, s’occupa à examiner les tableaux qui
décoroient le parloir. Il fut fort édifié des sujets qui y étoient
représentés: il n’y en avoit aucun qui ne fût très-régulier; mais il
m’a avoué que quoiqu’il ne soit pas autrement scrupuleux, il avoit été
scandalisé d’y voir des figures toutes nues de beaux jeunes hommes
bien proportionnés & faits à ravir, & qui, sous prétexte d’être des
Anges, n’en étoient pas moins capables de donner à tout le Couvent des
tentations très-peu archangéliques.
La Touriere amena Rozette. Jugez, cher Marquis, de son état. Encore
fatiguée des plaisirs de la nuit, pleine de chagrins, les yeux baignés
de larmes, & qu’elle osoit à peine lever, la coëffure chiffonnée,
manquant de la moitié de ses ajustemens, & dans un déshabillé qui
n’étoit pas de commande, elle s’avança tristement, & eut beaucoup
de peine à reconnoître Laverdure sous sa physionomie empruntée. Sa
surprise fut extrême, & elle la témoigna en reculant en arriere.
La Touriere la rassura; elle ignoroit la bonne fille le sujet de
l’étonnement, & lui dit, d’un air assez sec, qu’une Demoiselle de
son état ne devoit pas voir avec effroi une parente qui avoit la
charité de venir la consoler dans son malheur. Un mot suffit à qui a
de l’intelligence. Rozette se douta du tour, & pensa que la Touriere
n’étoit que l’écho de ce que Laverdure lui avoit raconté. Elle se mit à
pleurer: l’idée de sa captivité, en présence de celui qui l’avoit vue
si triomphante dans le monde, la désespéroit. A peine, selon ce qu’elle
m’a avoué depuis, put-elle soutenir sa présence. Laverdure, sans se
troubler ni perdre son sang froid, d’un ton grave, lui fit une leçon
très-vive sur sa conduite passée, la lui peignit avec des traits forts
& nerveux; puis insensiblement radoucissant sa voix, il conclut, comme
finissent tous les parens, par donner de la consolation à l’infortunée:
il lui dit qu’il avoit quelqu’argent à lui remettre, & que la Mere
Prieure avoit bien voulu se charger d’une somme pour subvenir à ses
nécessités, si cependant elle se comportoit avec prudence. Il donna
alors à Rozette un louis, lui glissa en même-tems ma lettre: elle la
prit avec ardeur, la cacha dans son sein. Ah! que l’auteur eût bien
voulu être à la place de son ouvrage! Laverdure exigea qu’elle écrivît
à sa mere (qu’il feignit être à Paris) qu’elle étoit contente dans la
retraite où la Providence l’avoit placée, & qu’elle feroit ses efforts
pour en devenir meilleure. La Touriere fut chercher du papier & de
l’encre. Laverdure profita de son absence pour remettre à Rozette le
reste de la somme, & pour l’assurer qu’on ne négligeroit rien pour
la délivrer au plutôt. Il lui ordonna de lire promptement la lettre
qu’elle avoit reçue. Le peu de diligence de la Touriere leur donna
le tems d’une conversation assez étendue. Rozette, munie enfin des
choses nécessaires pour écrire, après avoir simulé quelque répugnance,
se mit sur une table qui étoit à son côté. Elle ne fut pas longue &
son expédition; le commissionnaire s’en chargea & sortit du Couvent,
après avoir fait un petit présent de quelques tablettes de chocolat
à la bonne Sœur qui avoit été si complaisante. Il ne tarda pas
à arriver au logis: j’admirai la présence d’esprit de ce garçon; &
n’ayant rien alors à lui donner pour récompense, je le comblai de mille
remerciemens. Voici la réponse de Rozette.
«J’ai reçu votre lettre, cher ami; je reconnois votre bon cœur
dans votre conduite. Faut-il que je sois malheureuse pour avoir adoré
un homme qui mérite si fort de l’être? Je ne sais encore comment je
suis ici; je n’ai pas eu le tems de me reconnoître. Donnez-moi de vos
nouvelles, je m’en rapporte à vous pour ma délivrance. Laverdure est un
garçon impayable: il m’a remis l’argent que vous m’envoyiez. Adieu, je
vais pleurer mon malheur. Je vous aimerai éternellement. Rozette.»
Vous ne sauriez croire, cher Marquis, à quelles réflexions je me
livrai alors. Je ne songeai plus qu’aux moyens les plus prompts pour
délivrer Rozette. Je congédiai Laverdure, qui me promit de ne me point
abandonner. On vint m’avertir que le souper étoit servi: je descendis.
La compagnie étoit assez bien composée. Plusieurs Dames s’y trouverent,
qui dans d’autres tems m’eussent paru charmantes, & qui l’étoient en
effet. La brillante madame du Cœurville, & son aimable compagne,
s’y étoient donné rendez-vous: elles n’étoient que deux de leur parti,
mais l’amour, qui les embellissoit, faisoit en leur faveur un tiers
dont elles n’avoient pas lieu de se plaindre. La sage Rozalie y avoit
suivi son époux: la vertu qui est dans son cœur est peinte dans ses
yeux. On l’adoreroit toujours, la vertu, si elle avoit le talent de
se placer ainsi à son avantage. La coquette madame de Blazamond avoit
aporté toutes ses minauderies; mais ce soir-là elle leur donna un jeu
si nouveau que j’en fus surpris, comme d’une nouvelle décoration dont
on nous feroit la galanterie à l’Opéra.
_Les deux petites Sœurs_ ne contribuoient pas peu à l’ornement
du souper; l’une chanta à ravir, & l’autre enleva tous les cœurs
par ses saillies ingénieuses. Nous avions en hommes le Président &
le Chevalier de Mirval: ils s’attaquerent quelque-tems à la grande
satisfaction de l’assemblée, & pour la gloire de leurs esprits
épigrammatiques. _Le gros Géometre_ nous fit beaucoup d’extraits de
vin de Champagne, & l’Abbé des Etoiles nous parodia toutes les dames
de la sous-ferme. Bref, je me serois fort réjoui sans le chagrin qui
s’étoit emparé de mon ame. L’homme seroit trop heureux s’il pouvoit à
son gré disposer des situations de son cœur! Que le mien étoit mal
à son aise! Monsieur le Doux s’y trouva aussi: mon pere avoit gagné
sur lui cet extraordinaire, afin de le raccommoder avec la vieille
Comtesse de Saint Etienne. Vous avez cent fois entendu parler de
cette insupportable Dévote. Jadis assez jolie, & coquette affichée,
maintenant bigotte avec le même éclat; ainsi que beaucoup de ses
semblables, elle s’est rangée sous la direction de notre saint homme,
qui les conduit assez vertement dans le chemin de la vie éternelle.
Entre les gens dévots, cher Marquis, ainsi que parmi les personnes du
monde, il est certains momens d’indifférence ou de ralentissement de
ferveur; quelquefois même il s’éleve de saintes piques, qui dans la
suite ne servent qu’à donner une nouvelle pointe à la charité: ce fut
du fond d’une bouteille de Champagne que sortit la réconciliation entre
des personnes qui se disoient ennemies des sens.
Le Président de Mondorville arrivoit de campagne, & il ne savoit rien
de mon aventure. Il n’étoit pas tems de la lui raconter, & le lieu ne
paroissoit pas convenable à un pareil récit. L’ignorance où il en étoit
lui fit tenir de très-jolis propos à mon sujet, qui étoient d’autant
plus plaisans qu’ils étoient plus justes. Toute la compagnie en rioit;
j’étois intérieurement fâché contre lui, mais sans lui en vouloir;
& je puis dire qu’en cette circonstance le Président avoit un esprit
infini sans le savoir.
Après le souper je pris en particulier M. le Doux, & le priai de me
faire l’honneur de me rendre une visite le lendemain matin, parce que
j’avois une affaire importante à lui communiquer. Il s’imagina qu’il
s’agissoit de quelques cas de conscience, ou même de ma conversion:
ces Messieurs ne s’imaginent pas qu’il y ait d’autres choses plus
intéressantes dans l’univers. Il m’assura qu’il se rendroit chez moi
sur les neuf heures. Je lui promis de l’attendre avec une tasse de
chocolat, qu’il accepta, après que je lui eus persuadé que le mien
étoit préférable à celui dont il usoit ordinairement.
Le Président monta à ma chambre peu de temps après. Je lui racontai
mon aventure: il me demanda excuse des plaisanteries dont il avoit
diverti la compagnie, & me promit qu’il feroit sortir Rozette dès
le lendemain si je le voulois. Il y eût réussi; son crédit est sans
bornes, pour certaines choses, auprès des Ministres. Il étoit en pointe
de joie. Je le priai de n’en parler à personne & d’attendre que nous en
eussions conféré ensemble à tête reposée. Il y consentit, & se retira
après m’avoir croqué plusieurs histoires plus amusantes les unes que
les autres.
Il me fut impossible de dormir. Rozette revenoit sans cesse à mon
imagination. Pour me distraire je me fis donner mes cartons à estampes,
& j’en commençai une revue générale. A proportion qu’elles étoient
libres ou plaisantes, je me rapellois les situations dans lesquelles
je m’étois trouvé avec celle qu’on venoit de m’enlever. Ce souvenir
étourdissoit au moins ma douleur.
Enfin la nature se trouva accablée, un sommeil languissant s’empara de
moi & me surprit au milieu de mes estampes éparses sans ordre sur toute
la surface de mon lit. J’ai quelquefois dormi entre les bras de la
réalité; mais alors l’illusion étoit entre les miens.
A peine étoit-il sept heures de matin, qu’un domestique vint me
réveiller, parce que la gouvernante de M. le Doux m’apportoit une
lettre, & qu’elle vouloit absolument me parler de la part de son
maître. Je donnai ordre qu’on l’introduisît. Elle fit quelque bruit
en entrant pour avertir de son arrivée. J’avançai la tête, & par
l’ouverture de mes rideaux j’entrevis un minois très-gracieux. J’ai
toujours été heureux au coup d’œil. Je me levai, & remuant ma
couverture je fis tomber plusieurs estampes. La jeune fille les ramassa
par propreté, & ne croyant pas être vue les examina par sensualité.
J’en augurai bien pour la satisfaction d’un de ces désirs qui naissent
à l’instant, dont l’effet étoit alors prodigieux en moi, & que pour
tout jeune homme la beauté fait galamment éclorre. Je crus appercevoir
que ce qu’elle avoit examiné, quoique très-rapidement, avoit fait sur
elle une agréable impression. Un rien trahit la passion dominante, & il
n’y a personne qui n’en ait une: un signe sur le visage dévelope les
replis de l’ame la mieux sur la défensive. Nanette, c’étoit son nom,
me fit une révérence simple & gracieuse, & me présenta sans affectation
la lettre qui m’étoit adressée. Je jettai les yeux dessus, & sur celle
qui me la remettoit: elle méritoit bien les regards d’un galant homme.
Imaginez-vous, cher Marquis, une grande fille d’une taille ordinaire,
mais bien tournée, déliée & ferme sur ses jambes: de grands sourcils
noirs, de belles dents, un teint qui étoit disposé à recevoir des
couleurs, & qui pour-lors ne jouissoit que de la blanche. Une gorge
qui ne paroissoit pas; mais qui, cachée avec affectation, disoit aux
curieux qu’elle étoit digne de faire leur admiration & leur plaisir.
Sa coëffure & son habillement répondoient à la simplicité de tout son
extérieur; elle me parut une Dévote aisée, & qui, âgée de vingt-huit
à trente ans, ne prendroit de parti que suivant les circonstances.
Je la fis asseoir, & je lus la missive. M. le Doux me marquoit qu’il
étoit au désespoir de ne pouvoir se trouver chez moi à neuf heures,
selon sa promesse, parce qu’il étoit obligé d’aller visiter les pauvres
prisonniers du Petit-Châtelet avec une Dame qui depuis deux jours avoit
renoncé solemnellement au monde: que sur les deux ou trois heures,
aussi-tôt qu’il auroit pris son café, il ne manqueroit pas à se rendre
au logis.
Je complimentai Nanette sur ce qu’elle étoit la gouvernante de monsieur
le Doux, qui étoit un très-honnête homme & mon ami particulier. Elle
me repliqua uniment qu’il étoit fort bon maître, & que depuis trois
ans qu’elle étoit à son service elle n’avoit qu’à se louer de son
égalité & de sa douceur. Comme elle ne s’étendit pas extrêmement sur
son panégyrique, je conclus qu’il n’y avoit aucune liaison déterminée
entr’eux. Pendant que je lui demandois pourquoi elle s’étoit attachée
à monsieur le Doux, moi-même, sans m’en appercevoir, je m’attachois
très-fort à elle. Enfin de discours en discours je conduisis la
conversation sur ces matieres que les femmes aiment si fort à traiter,
& dont elles font semblant de rougir. Les fleurs naissent sous les pas
de ceux qui courent dans cette carriere: il y a toujours quelqu’un qui
en cueille.
Cependant le feu me montoit au visage: je m’approche de cette belle
fille, qui se levoit de son siege sans avoir trop envie de sortir.
Je lui prends la main, que je trouve blanche à ravir; je lui répete
qu’elle est charmante, qu’elle est adorable: je lui donne un léger
baiser, qui est suivi par un second, auquel elle se déroboit autant
qu’il en falloit pour qu’il ne fît pas une impression trop marquée
sur ses levres. Je ne sais si c’est la dévotion qui apprend ces
délicatesses; si cela est, je veux m’y livrer pour mon plaisir. L’état
dans lequel j’étois excusoit de ma part un peu de hardiesse; on n’a
jamais exigé qu’un homme en robe de chambre soit aussi retenu & aussi
sage que lorsqu’il est empaqueté dans les ornemens de sa magistrature.
Mes mains devenues entreprenantes par degrés, oserent lever le voile
qui cachoit à mes yeux des trésors; alors me nommant par mon nom,
Nanette me reprocha qu’autrefois je n’avois pas daigné la regarder
lorsqu’elle étoit fille de boutique chez madame Fanfreluche, cour
Dauphine. Quoi, c’est vous, ma charmante, m’écriai-je! que je vous
rendois peu de justice alors! Que je répare ma faute, & que je vous
embrasse de tout mon cœur! Effectivement, Marquis, elle étoit la
compagne d’une petite-maîtresse que j’ai eue dans ma jeunesse, que
j’aimois à l’adoration, & que j’ai quittée ainsi que beaucoup d’autres.
Deux mots de mes intrigues passées me donnerent lieu de penser aux
siennes, & me mirent en une espece de droit d’y faire un supplément à
mon goût: je commençai.
En vain me représentoit-elle qu’elle étoit presque Dévote depuis trois
ans; que j’allois la chiffonner: sa dévotion excitoit mon ardeur, &
les trois années de sagesse qu’elle m’objectoit me rassurant contre
la crainte du danger, me donnoient de nouvelles forces: je n’étois
pas embarrassé de rétablir son ajustement. Une vertu qui ne se débat
plus que sur un arrangement de plis, est bien prête à être dérangée
elle-même. Nanette le fut. Je la pressai, elle soupira, & après les
façons usitées en tel cas, j’ôtai à cette belle commissionnaire
toute connoissance, excepté celle du plaisir. Dans le feu de nos
embrassemens elle me fit soupçonner qu’il n’y avoit pas extrêmement
long-tems qu’elle avoit perdu la charmante habitude de les varier
à l’infini. Soupçon ridicule, réflexion impertinente, comme si on
avoit besoin d’exercice pour pratiquer parfaitement les choses qui
ne sont que de nature! Mes estampes répandues sur le lit jouerent
leur personnage & joignirent leur petit murmure à un certain bruit
occasionné par la pratique de ce qu’elles représentoient pour la
plupart. Mademoiselle Nanette, libre enfin de l’embarras où j’avois
mis sa dévotion & sa robe, s’étant elle-même raccommodée dans le
miroir, me salua malignement & gracieusement. Je la reconduisis, & lui
promis une coëffure de fantaisie, & de l’aller voir souvent, parce
que j’aurois certainement besoin de sa protection. Elle se retira
avec le contentement dans les yeux, mais avec le besoin autre part;
car je ne suis pas assez orgueilleux pour croire que j’aie pu en un
moment combler le vuide que trois années d’abstinence avoient laissé
dans son ame. N’est-il pas vrai, cher Marquis, que je suis un garçon
d’un violent tempérament? Si je ne trouvois de tems à autre quelque
occasion de me réjouir je périrois de chagrin.
J’aurois cru que cette fille auprès de M. le Doux étoit peu sage:
point du tout; il est des tempéramens qui ressemblent à ces machines
qui n’ont de violence que lorsqu’elles sont montées. Elle m’a assuré
depuis, cent fois, que son maître étoit un homme sur qui la nature ne
s’étoit réservé aucuns droits, & dont l’unique occupation étoit de se
mêler des affaires des autres, de diriger des vieilles, de les prêcher
ou de les endormir.
Je fus au Palais, où je trouvai le Président: l’audience levée nous
fûmes ensemble chez lui, où, ayant quitté nos robes, nous fîmes la
partie d’aller rendre une visite de passage à mademoiselle Laurette.
Elle se mit à rire en nous voyant; elle savoit le malheur de Rozette:
elle m’entreprit sur cet article, me reprocha mon peu de prudence; &,
avec un ton orgueilleusement plaintif, elle m’assura qu’elle étoit
touchée du sort de sa bonne amie. Elle nous offrit à dîner, nous la
remerciâmes; ses charmes & l’air dont elle en faisoit parade nous
invitoient à lui faire compagnie; mais mon feu avoit eu son essor le
matin; & le Président, sans s’être trouvé dans ma premiere position, se
trouvoit par habitude dans la seconde.
Nous passâmes chez la belle Bijoutiere de la rue S. Honoré, d’où, après
avoir examiné, critiqué, contrôlé, marchandé mille choses différentes,
nous sortîmes sans en emporter une seule. Je revins dîner à la maison
& j’y restai jusqu’à l’arrivée de M. le Doux. Il tint sa promesse &
me rendit sa visite un peu avant trois heures. Il salua mon pere;
leur conférence fut très-courte: il me joignit au jardin, & après
m’avoir lu un article des Nouvelles Ecclésiastiques où on traitoit
très-plaisamment un Evêque Constitutionnaire, & m’avoir informé de
quelques anecdotes sur le chapitre de deux autres, il me demanda quel
étoit le sujet de la confidence que je lui destinois. Je lui répondis
que je ne pouvois m’ouvrir que chez le Président de Mondorville; que
mon carrosse étoit dans la cour à nous attendre, & que nous irions s’il
y consentoit. Nous partîmes; comme je serois fâché, cher Marquis, qu’on
ne me prît pas pour un jeune Conseiller, je vais toujours dans Paris
à toute bride: mes chevaux y sont accoutumés. M. le Doux, qui ne monte
en équipage qu’avec des Dévotes & des vieilles, fut effrayé de mon
train, & me pria d’ordonner à mes gens de ne se pas tant précipiter.
Il m’ajouta qu’il n’étoit pas séant qu’on vît un Ecclésiastique courir
comme un jeune homme; il me cita même un passage latin d’un Concile
de Jérusalem, qui défend aux cochers d’obéir aux maîtres qui leur
commandent d’aller plus vîte que le pas.
Je vous avoue, Marquis, que je fus bien humilié dans ma route: je
rencontrai plusieurs Seigneurs qui n’avoient que de très-mauvais
chevaux, & qui se faisoient un honneur infini par leur course rapide.
Notre conversation pendant le chemin fut peu intéressante: je ris
seulement de ce que M. le Doux fit un signe de croix en passant
pardevant l’Opéra. Le Président nous reçut d’un air enjoué, & après
avoir obligé M. le Doux à prendre des raffraîchissemens, nous entrâmes
en matiere. Quand on est en compagnie on se sent plus de hardiesse. Je
lui exposai que j’aimois Rozette, que j’étois cause de son malheur,
& que si mon pere la retenoit encore long-tems je me porterois à des
extrêmités; que je consentois à ne la plus revoir, mais qu’aussi
je voulois être certain qu’elle ne seroit pas dans l’état le plus
déplorable. Le saint homme m’écouta très-pacifiquement, &, contre mon
attente, il s’étendit fort peu sur la morale, & me fit grace d’un bel
& beau sermon qu’il étoit en droit de me débiter. Après un préambule
grave sur la sagesse de mon pere & la légéreté de ma conduite, il me
dit qu’il étoit impossible, selon Dieu & sa conscience, de se mêler de
cette affaire. En vain lui fis-je diverses représentations; sourd à
mes prieres, il me pria très-sérieusement à son tour de ne lui jamais
parler dans ce genre. J’étois sur le point de me retirer, le désespoir
dans le cœur, lorsque le Président laissa échapper comme par hazard:
«c’est dommage en vérité, car cette fille-là pense bien sur les
affaires du tems, & même elle a eu des convulsions en conséquence.»
Rozette, cher Marquis, n’a jamais rien pensé sur ces matieres, parce
qu’elle ne les connoît pas; pour des convulsions elle n’en a jamais
éprouvé qu’en amour. Ce mot du Président me servit beaucoup, puisque
dans la suite il fut cause de l’élargissement de Rozette, qui n’eût
point réussi sans M. le Doux.
Notre saint homme avoit un foible, & ce foible étoit un zele sans
bornes lorsqu’il s’agissoit de servir quelqu’un qui avoit seulement
un vernis de Jansénisme. Je le tenois par l’endroit critique, & je
ne négligeai rien pour venir à bout de mon entreprise. On fait faire
aux hommes ce que l’on veut, dès qu’on a trouvé l’art de mettre en
mouvement certains ressorts qui conduisent toute leur machine.
Monsieur le Doux, après avoir réfléchi quelque-tems, nous demanda si
nous étions certains de ce que nous assurions sur le compte de Rozette.
Fûmes-nous assez simples pour ne pas le lui confirmer authentiquement?
Sa charité se trouva assez bien disposée, son cœur s’attendrit, il
nous donna sa parole que dans peu il auroit une conférence plus étendue
avec nous, dans laquelle il nous communiqueroit ses réflexions. Il
sortit. Mon équipage le conduisit à une assemblée de piété, & celui du
Président nous mena droit à l’Opéra: on y donnoit, je crois, l’_Ecole
des Amants_. Nous augurâmes bien du succès de notre affaire, puisque
monsieur le Doux s’en mêloit. Le spectacle n’eut pas grande part à
notre attention; nous ne nous y amusâmes qu’à examiner la parure de
plusieurs Dames dont nous devions cruellement médire le soir.