Epuisés de fatigue, Rozette & moi, nous voulions nous avertir de

terminer nos transports; mais ses levres étoient collées sur les

miennes, & les organes de nos voix embarrassés l’un par l’autre,

étoient occupés si délicieusement, qu’ils ne pouvoient former le

moindre son pour nos oreilles. C’est dans cette position que nous

avions attendu le sommeil & qu’il nous avoit couronnés de ses pavots.

Enfin nous dormions, la volupté étoit entre Rozette & moi, & la

vengeance veilloit pour nous faire sentir les horreurs d’un affreux

réveil. Hélas! qu’alors un songe officieux envoyé par l’Amour tenoit

mes sens dans une attente flatteuse! Quel bruit vint me tirer de cette

aimable illusion!

Mon pere, le Commissaire, l’Exempt & quelques Cavaliers étoient entrés

dans la maison & s’étoient informés si mademoiselle Rozette n’y étoit

pas, & quelle étoit sa compagnie. Ils surent tout, & on fut sûr, par le

portrait qui fut tracé de ma figure, que j’étois celui qui s’amusoit

depuis deux jours avec la Nymphe de ce palais. On monte, on frappe à la

porte; la femme de chambre vint porter l’alarme dans notre appartement,

& effrayée des menaces qu’elle entendoit, elle ouvrit à des personnes

qui entrerent avec un grand nombre de lumieres. Rozette fut saisie de

peur; une femme seule en tel cas est hors d’elle-même; mais elle est

bien autrement tremblante quand elle se trouve alors entre les bras de

son amant. Je me levai, je saisis deux pistolets, dont je suis toujours

muni quand je vais en parties: j’attendois en bonne contenance que

quelqu’un se présentât. Pensois-je que mon pere dût se trouver ainsi à

mon lever? Une sentinelle est placée dans l’antichambre, une autre à la

porte de notre cabinet, & plusieurs gardoient l’escalier.

Le Commissaire se présente avec l’Exempt: n’avancez pas, Messieurs,

leur criai-je. Ils virent mes armes & furent très-dociles. Mon pere

entra. Que faites-vous ici, Monsieur, me dit-il d’un ton ferme? Il

y a deux jours que vous me désespérez. Il s’avance vers moi, m’ôte

les deux pistolets, & commande aux Archers de faire leur devoir. Les

rideaux du lit furent tirés, & l’on aperçut la belle Rozette qui étoit

tombée en défaillance. On la fit revenir avec peine. Son premier regard

se tourna vers moi: elle imploroit un secours que j’étois hors d’état

de lui procurer. Elle demanda tristement ce qu’on vouloit faire d’elle;

mon pere lui répondit avec un air dur que sa destination étoit marquée

sur un ordre qu’on lui fit voir. La douleur l’accabla, & un torrent de

larmes inonda ses beaux yeux; ses charmes devinrent plus séduisans,

& toucherent toute l’assemblée, qui n’étoit pas venue dans cette

idée. Elle se jetta aux pieds de mon pere pour lui demander grace. Je

l’imitai; mais cet homme inflexible détourna son visage & m’ordonna

séchement de le suivre.

Le Commissaire s’empara de Rozette; elle m’appella d’une voix

entrecoupée, je ne lui répondis que par un soupir. Un fils, quelque

résolu qu’il soit, est bien foible vis-à-vis de son pere qui est dans

son droit, & en présence d’une amante malheureuse. L’amour reste dans

le silence et l’inaction: la nature nous fait sentir tout son pouvoir.

Déjà nous étions sur l’escalier, lorsqu’un Archer s’avisa de regarder

dans le lit de la femme de chambre. Il y découvrit une figure humaine

qui s’enfonçoit dans la ruelle & se couvroit avec les draps. On tire

la couverture & on force le quidan à se montrer: il le fit. On lui

demande son nom, sa qualité, qui il est. Nous rentrons. Quelle fut

notre surprise lorsque nous reconnûmes le coquin de Lafleur. J’oubliai

à sa vue tous mes chagrins, & j’allois le tuer dans ma fureur, si on ne

m’eût arrêté le bras. Je racontai sincérement que c’étoit lui qui étoit

cause de mon malheur; il fut saisi, lié, garotté, traîné en prison,

de-là au château de Bicêtre, où il expiera amplement ses perfidies.

Rozette fut conduite à Sainte Pélagie, par l’Exempt & le Guet, qui

eurent lieu d’être satisfaits de la générosité de mon pere. Le

Commissaire monta avec nous dans le carrosse. On le remit chez lui.

Arrivé à la maison, je passai au travers de tous les domestiques, qui

étoient inquiets de moi, & se réjouirent en me voyant. Il n’y en a

pas un qui ne me soit attaché: mon principe fut toujours de traiter

avec humanité des gens au-dessus desquels nous ne nous trouvons que

par hazard. Accablé de chagrin & de lassitude je me retirai dans ma

chambre, & m’étant jetté sur mon lit, je m’endormis dans les bras

de l’inquiétude. Je ne rêvai que de Rozette. Une maîtresse heureuse

enflamme, enchante un amant: une maîtresse infortunée lui devient plus

chere & plus adorable. Vous saurez, cher Marquis, dans la seconde

partie de ces Mémoires, ce qui arriva à Rozette: sa situation fut

extrêmement dure; la description en a coûté des soupirs à mon cœur

lorsqu’elle me l’a faite.

Après avoir sommeillé, ou plutôt après avoir été assoupi assez

long-tems, je sortis de cet état, & songeai aux moyens de délivrer ma

chere amie.

Deux heures étoient sonnées & le dîner servi: on vint m’en avertir;

comme je tardois, l’ami nouvelliste monta à ma chambre, & après

un compliment assez fade sur mon retour, il m’apprit avec une joie

orgueilleuse qu’il avoit été le principal instrument de ma découverte.

Apparemment qu’il ignoroit tout le chagrin que j’avois alors: mais

il y a des gens qui ne peuvent pas s’empêcher de discourir; qui

aiment mieux dire des riens que de ne rien dire, & qui parlent à tout

hazard. Ils disent tout ce qu’ils pensent, & ne pensent jamais à ce

qu’ils disent. Je le regardai avec des yeux de mépris. Il voulut

m’engager à descendre; mais il le faisoit si pesamment & si mal, que

m’ayant échauffé l’imagination, peu s’en fallut que je n’en vinsse à

des extrêmités avec sa chevalerie. Il se retira promptement, & fit

bien. Le sort me ménageoit une occasion de vengeance qui me devoit

être plus douce & qui lui auroit été plus sensible, s’il en eût été

informé. Ce Chevalier se nomme d’Orville: il est du pays du Maine,

Gentilhomme d’une ancienne race. Il a servi long-tems, s’est retiré

avec les honneurs militaires, & jouit d’un bien considérable. C’est

un de ces honorables parasites, qui sont toujours bien hors de chez

eux. Son métier est de débiter des nouvelles & de les dire autant de

fois que vous le voulez. C’est une montre à répétition qui sonne aussi

souvent que vous la poussez avec le pouce. Il n’a pas l’esprit de faire

du bien, ni de malice pour faire du mal; c’est le Manceau le moins

Manceau qui fut jamais. Il est marié depuis plusieurs années, & est un

peu jaloux; personne ne connoît sa femme, parce qu’il ne l’a jamais

présentée en compagnie, & qu’aucun de ses amis ne sait où il loge: son

adresse est au Palais-Royal, sous l’arbre de Cracovie, ou sur le banc

de Mantoue.

On m’avertit plusieurs fois de la part de mon pere de venir dîner, mais

en vain; je fis toujours la sourde oreille sans l’avoir. On me servit

dans ma chambre. Quoique triste, je pris quelque nourriture. Le besoin

a une voix qui se fait puissamment entendre, & qui est aisément écoutée.

Cependant j’avois écrit une grande lettre à Rozette, dans laquelle je

lui marquois en termes passionnés mon amour, & le désespoir où m’avoit

plongé son infortune. Je l’encourageois à avoir bonne espérance, &

l’assurois que je ne négligerois rien pour la tirer de l’injuste

captivité où elle étoit cruellement retenue. Je finissois en la

conjurant de m’aimer toujours, de ne point m’imputer ses chagrins, & la

priant de recevoir dix louis que je lui envoyois pour subvenir à ses

nécessités. Cette lettre étoit simple, mais touchante; on a le cœur

tendre dans la douleur, & je me souviens que l’amour me dictoit des

expressions qu’il n’eût pas désavouées lui-même.

La lettre étoit sur mon _secrétaire_; je ne découvrois aucun moyen

pour la faire tenir à sa destination. Je n’osois me confier à personne

depuis la perfidie de Lafleur. D’ailleurs, dans ces premiers momens, la

moindre démarche est suspecte, & presque toujours hazardée. Je résolus

de faire avertir le Président: il est, comme vous savez, cher Marquis,

homme de plaisir; mais de bon conseil; capable de vous mettre dans des

affaires galantes, mais en état de vous tirer des plus embarrassantes.

Je lui écrivis de venir me trouver pour une affaire d’importance. Je

chargeai un des cochers de la maison de ce message, dont il fut content

& moi aussi.

M. le Président n’étoit point chez lui. Laverdure, son laquais affidé,

instruit que la lettre venoit de ma part, soupçonna quelque chose, &

en garçon intelligent il se transporta chez moi. Je fus ravi de son

arrivée. Voilà de ces domestiques sans prix; heureux qui en rencontre

de semblables! Je ne lui cachai rien, il apprit en un moment toute mon

aventure; & sans faire le moraliste, il me plaignit, me blâma, & fit

briller quelque espérance à mes yeux. Je lui parlai de la lettre que

j’écrivois à Rozette, & lui avouai l’embarras où j’étois de la lui

faire tenir. D’abord il n’y trouvoit aucune difficulté, croyant qu’elle

étoit renfermée dans l’endroit où l’on met d’ordinaire les Pénitentes

de ce genre, qui ne sont jamais repentantes. Mais lorsque je lui eus

assuré que Rozette étoit à Sainte Pélagie, il fut déconcerté. Son

découragement m’alarma; je demeurai dans cette situation accablante,

où l’on ne fait que sentir stupidement son malheur. Laverdure fit

plusieurs tours dans la chambre, & après une méditation profonde, il

me dit qu’il tenteroit, qu’il ne garantissoit rien; mais qu’avant

huit heures du soir il me rendroit une réponse très-positive. Je fus

transporté d’alégresse. Je voulus lui remettre les dix louis qui

étoient les seuls qui me restassent; mais il prit simplement la

lettre, en me disant que l’argent m’étoit nécessaire, que je gardasse

celui-là, qu’il avanceroit la somme. Il se contenta de recevoir quatre

pistoles pour les frais de sa commission. Il partit: je demeurai entre

la crainte & l’espérance.

N’êtes-vous pas étonné, cher Marquis, de mon attachement pour une

maîtresse de quelques jours? Je l’aimois, je l’aime encore, & l’amour

est extrême en tout. Quand elle m’eût été moins chere, ma vanité se

seroit roidie contre ceux qui vouloient me l’enlever. N’étoit-ce pas

un devoir de ma part de ne pas abandonner une fille, libertine à la

vérité, mais charmante, & qui n’étoit dans la tristesse que pour s’être

tournée sur tous les sens pour me procurer du plaisir?

Le bruit de mon aventure s’étoit répandu: elle servoit de conversation

aux convives qui se trouverent ce jour-là chez mon pere. Chacun en

dit son mot. Quelques douairieres ne m’épargnerent pas, surtout

une certaine dame d’Origny, à qui j’avois autrefois conté mes

raisons, & qui par scrupule avoit refusé de m’entendre. Les femmes

sont plaisantes: elles sont choquées de ce que l’on obtient d’une

autre femme ce qu’on leur a demandé à elle-mêmes, & qu’elles ont

toujours refusé. Je me vengeai de tout par la suite, & d’une façon

très-plaisante, comme vous verrez. Au sortir de table quelques amis

vinrent me visiter; visites qui ne se font jamais que par curiosité, ou

par méchanceté: on veut savoir l’histoire d’un homme, de sa bouche, ou

bien jouir du spectacle de sa misere. Aussi je reçus assez impoliment

tous les complimens. Mon pere étant aussi venu avec les autres, sortit

fort à propos dans le tems que ma fureur contre lui alloit m’emporter

au-delà des bornes du respect.

On me laissa seul. Dans le transport où j’étois je résolus de faire

quelque coup d’éclat qui désespérât mon pere. Je ne m’embarrassois pas

de mon honneur, si je pouvois lui faire de la peine. J’étois outré de

ce que je n’avois pas le cœur méchant. Le sort m’offrit ce que je

désirois, me sauva du hazard d’un coup d’éclat, & fut cause que j’eus

un plaisir d’autant plus singulier, qu’il se trouva rempli à titre

de vengeance. Voici le fait, cher Marquis, je serai plus long à le

raconter que je n’ai été à l’expédier. C’est un in-promptu de cabinet.

Depuis quelque-tems j’étois à ma fenêtre, lorsque je vis un Fiacre

s’arrêter à notre porte. Pour le coup, Marquis, celui-ci ne me porta

pas malheur; au contraire, il m’apportoit une bonne fortune. Depuis

que le numéro 71 a été cause de ma disgrace je n’apperçois point de

semblable voiture sans en examiner la lettre & le numéro. Aussi me

souviens-je de la marque de celui-ci à merveille. Il étoit au numéro

1er & à la lettre B. Si j’eusse pensé à examiner cette espece

d’emblême j’aurois trouvé qu’elle me pronostiquoit mon aventure. La

_connoissance des Fiacres_ seroit une chose qui devroit être éclaircie

par l’Académie des Sciences, & un bon traité sur cette matiere seroit

aussi utile que celui qu’a fait Mathieu Lansberg sur celle des tems.

La matiere au moins est aussi sujette à conjectures.

Le laquais qui étoit derriere le carrosse, après s’être informé au

Suisse si mon pere y étoit, avoit donné le bras à une Dame vêtue

de noir. A cet habillement je devinai sans peine que c’étoit une

solliciteuse. La curiosité me prit de savoir qui elle étoit, ce qu’elle

demandoit, & sur-tout si elle étoit jolie. Mon chagrin n’avoit pas

entiérement fermé mon cœur à l’amour du plaisir. On l’avoit conduite

dans la salle de compagnie, sur l’air de distinction qu’elle avoit. Là

elle attendoit l’audience de mon pere. Je descendis par un escalier

dérobé, en robe de taffetas, en bonnet de nuit & en pantoufles, &

m’étant introduit doucement dans le cabinet qui a vue sur la salle,

je considérai au travers de la porte vitrée les agrémens de la

solliciteuse: elle en avoit. C’étoit une femme de 26 à 28 ans, ni

grande ni petite, des yeux assez éveillés, de belles dents, un teint

un peu brun, une gorge passable, un ensemble de physionomie capable

d’animer. Sa jambe dans sa façon n’étoit pas indifférente: elle étoit

dans le sopha étendue négligemment, & dans ces attitudes que l’on croit

indifférentes, qui le sont rarement, & qui n’ont pas été inventées par

la modestie. Elle se considéroit dans les glaces, & répétoit devant

elles les graces avec lesquelles elle devoit se présenter devant mon

pere.

Toute femme aime à plaire; mais toutes ne sont pas coquettes: celle-ci

l’étoit. Jeune femme d’un vieil Officier, suivie de près: que de titres

pour l’être! Une coquette cherche à charmer les autres: qui aime à

charmer, n’est pas loin de se laisser surprendre; & essayez de vous

rendre maître d’une telle Nymphe, brusquez l’affaire, je vous réponds

de la victoire. Tout cela se suit. Logique de galanterie, direz-vous!

Je la soutiens meilleure que celle de Nicole & de Crouzas.

Rien n’excite plus les passions que la vue d’une personne qui, ne

se croyant pas examinée, fait devant un miroir l’exercice de la

coquetterie. Mon tempérament est impétueux, son feu se trouva encore

animé par le désir que j’avois de faire un coup d’éclat. Je fermai les

yeux & me livrai à tout événement. Je sortis brusquement du cabinet;

feignant d’être surpris de rencontrer quelqu’un, je demandai excuse à

la Dame de ce que je paroissois ainsi en déshabillé devant elle. Elle

me répondit poliment. Je m’informai qui elle étoit & pourquoi elle

venoit: elle m’apprit qu’elle ne sollicitoit point pour elle, & que

quoique née à Caen en France, elle n’avoit jamais eu de procès; mais

qu’elle venoit pour une de ses sœurs, actuellement fort mal, dont

la cause devoit être portée dans quelques jours à l’audience. Elle

ajouta qu’elle n’avoit pas l’honneur d’être connue de moi; mais que son

époux étoit tous les jours à la maison, & qu’il se nommoit le Chevalier

d’Orville. Je la regardai fixement. Comment, Madame, repris-je, cet

homme est votre époux? C’est mon ennemi mortel, il m’a joué un tour

sanglant; sans doute que vous en étiez complice: puisque j’en trouve

le moment, il faut que je me venge. Aussi-tôt je la saisis entre mes

bras, je la serre, je la pousse sur le canapé. Elle veut crier. Criez,

criez, lui dis-je... Oui, Madame, le plus haut que vous pourrez: faites

éclat, c’est ce que je veux. Je lui mis le poignard dans le sein: elle

perdit connoissance. Sans songer aux fenêtres & aux portes ouvertes,

sans me soucier du bruit que faisoit le froissement de nos robes de

taffetas, je combattis, j’attaquai, je triomphai. Je ne sais si, pour

être plutôt libre, madame d’Orville n’aida pas à la victoire. Je me

vengeois de son époux; peut-être vouloit elle aussi s’en venger: quelle

est la femme qui n’ait pas sujet de mécontentement dans son ménage!

Semblable à un Pandour, j’arrive, j’attaque, je pille, je tire mon coup

de pistolet, & je suis déjà décampé. En une minute tout fut expédié, &

j’étois déjà à ma chambre que la solliciteuse n’avoit pas eu le tems de

remarquer si j’étois encore auprès d’elle.

Personne ne survint, & madame d’Orville eut tout le tems de se

remettre à sa toilette. De plus d’une heure mon pere ne sortit de son

cabinet. Arrivé dans mon appartement, je me mis à rire comme un fou, &

passai près d’une demi-heure à en méditer les circonstances. Je sais

actuellement que penser de cette étourderie.

Mon pere arriva enfin. Il étoit depuis long-tems en conférence avec

un Ecclésiastique nommé monsieur le Doux, son Confesseur ordinaire &

mon Directeur honoraire. Il tire beaucoup d’argent de mon pere pour

les pauvres, entre lesquels je crois qu’il se met au premier rang, &

pour plus d’une part. Ce consolateur monta chez moi, & vint me débiter

bénignement une morale assurément très-épurée.

Madame d’Orville se présenta devant mon pere, qui attribua un reste de

trouble qui étoit dans ses yeux à la modestie d’une Dame, qui rougit

nécessairement de demander quelque grace à un homme. Toute autre que

madame d’Orville eût été aussi embarrassée; car jamais chûte n’a été

plus précipitamment amenée. Si les Dames saisissoient ainsi le moment

à propos, elles ne courroient pas risque de leur honneur. Ce qui les

perd, est-ce ce qu’elles accordent? Non; c’est le tems qu’elles perdent

à le faire attendre.

L’épouse du Chevalier exposa à mon pere le sujet de sa visite. Après

une audience assez longue, il se trouva que mon pere n’étoit point

Juge dans ce procès; mais qu’il étoit pendant à une des Enquêtes,

dont j’ai l’honneur d’être membre, & que c’étoit moi que l’on devoit

solliciter.

Mon pere me fit appeller. Je ne voulus pas descendre; ce ne fut

qu’après un ordre précis que j’obéis. Je refusois d’autant plus, qu’on

me disoit que c’étoit pour une Dame qui avoit un grand procès. Je crus

d’abord que, hors d’elle-même, madame d’Orville avoit découvert à

mon pere mon imprudence: mon feu étoit tombé & l’esprit de vengeance

s’étoit un peu radouci. Où étoit donc alors, cher Marquis, la parfaite

connoissance que j’ai du sexe? Une femme se vante-t-elle jamais de

pareille aventure? Elle s’en aplaudit intérieurement; elle sait bien

_qu’on n’est malhonnête homme_ qu’avec une jolie personne; & elle ne

peut vouloir du mal à qui lui a donné du plaisir. Dans le vrai, ne

doit-on pas savoir gré à quelqu’un qui vous délivre du cérémonial?

Lucrece se tua, mais après coup; & peut-être de désespoir de ce qu’elle

craignoit ne pouvoir plus recommencer.

Je parus. Je saluai madame d’Orville avec respect, comme si je

ne l’eusse pas connue, _cognoveram_. Elle ne se démonta point, &

m’expliqua son affaire assez intelligiblement. Mon pere sortit. Madame

d’Orville entra en fureur contre moi; elle se servit des termes les

plus forts & les plus énergiques pour me reprocher ma hardiesse: elle

pleura même. Façons, cher Marquis; je connoissois trop la marche du

cœur du sexe pour être alarmé: une femme souvent n’est jamais

plus près de sa chûte que lorsqu’elle fait plus d’efforts pour s’en

défendre. Je lui laissai exhaler son courroux. Je pris la parole, &

m’excusai sur ses charmes. Mon excuse posoit sur un bon fondement. Je

lui promis un secret inviolable; & moi qui avois été regardé comme

un tyran, je devins insensiblement un consolateur, dont on écoutoit

tranquillement les avis. Quand on est sûr du secret on craint moins

pour sa vertu. Je rétablis la paix dans l’ame de madame d’Orville;

je la vis dans ses yeux: ce fut là où je fus convaincu qu’Annibal se

seroit rendu maître de Rome s’il ne se fût pas amusé aux délices de

Capoue. Elle se leva, je la reconduisis, & en sortant elle me serra

la main d’une façon à me faire entendre qu’elle étoit moins fâchée, &

qu’elle me pardonneroit mon audace, aux conditions que je ne serois

pas assez imprudent pour m’exposer sur la bonne foi des fenêtres &

des portes ouvertes. Je lui fis mille politesses & je l’assurai que je

goûtois infiniment la bonté de sa cause.

Elle remonta en carrosse & moi dans mon appartement. J’y avois laissé

monsieur le Doux. En mon absence il avoit fait la visite de ma

bibliotheque; & en furetant il n’avoit pas oublié certains pots de

confitures qui étoient sur une tablette écartée. Il m’en parla comme

d’une chose indifférente à moi, qui étois un homme du monde, & qui

seroit d’une grande utilité à un Directeur comme lui, qui assistoit

un grand nombre de malades. Il n’eut point ce qu’il demandoit; car

sur le chapitre des confitures & des douceurs j’ai l’ame la plus

ecclésiastique qui fut jamais.

Il me gronda amicalement sur plusieurs livres, sur-tout à l’occasion

des Romans. Je fis la controverse sur cet article: il ne brilla pas;

il m’avoua que son fort n’étoit pas la dispute; qu’il étoit persuadé

que les Romans étoient mauvais, mais qu’il n’en avoit jamais lu, &

qu’ainsi il n’en pouvoit pas juger. Il me conseilla de brûler mes

miniatures & mes estampes. Sur ce que je lui représentai que cet

assemblage valoit plus de 200 louis, il me dit que la somme n’étoit pas

assez considérable pour se damner pour elle. J’insistois sur la valeur

des choses: hé bien, dit-il! vendez toutes ces infamies à quelques

Conseillers Constitutionnaires; ces gens-là n’ont point d’ame à perdre.

Je lui promis d’y penser, & le Janséniste me crut déjà dans la bonne

voie.

De matiere en matiere nous parlâmes de mon aventure. Il n’est pas

étonnant que le saint homme fût curieux. Je lui racontai tout, &

l’intéressai si bien, que c’est lui qui a le plus contribué à la

délivrance de Rozette, comme vous le verrez, & que c’est par son moyen

que j’ai tout obtenu de mon pere.

N’ayez point mauvaise opinion de lui sur la conduite que vous lui

remarquerez. M. le Doux n’est point un hypocrite; il est droit, bon

Ecclésiastique, mais simple, aisé à tromper: il a toutes les minuties

de son état, mais n’en a pas les intrigues secretes. S’il a fait

quelque faute, j’en suis la cause. On n’est véritablement coupable que

lorsqu’on l’est par le cœur.

Il étoit près de huit heures, M. le Doux étoit retourné chez lui,

& m’avoit laissé le temps de revenir au sujet de mes inquiétudes.

Je me promenois dans ma chambre à grands pas; je regardois par la

fenêtre: Laverdure ne revenoit point. J’excusois son retardement sur

la différence des horloges: j’étois dans une cruelle impatience.

Entre subitement dans ma chambre une figure empaquetée dans une cape

de camelot, qui, sans me parler, jette une lettre sur mon bureau, &

se jette dans un canapé. Je lis l’adresse, je reconnus l’écriture de

Rozette; sans différer je l’ouvre, je la dévore, & je suis enchanté.

Je vais vous en donner une copie, après vous avoir mis au fait des

moyens par lesquels elle étoit parvenue jusqu’à moi, comment s’y étoit

pris mon commissionnaire, & quelle étoit la personne qui étoit entrée

chez moi dans cet équipage. Cette intrigue est assez bien conduite, &

Laverdure m’a avoué que c’étoit son chef-d’œuvre.

_Fin de la premiere Partie._

THEMIDORE.

_SECONDE PARTIE._

THEMIDORE.

_Dùm licet, in rebus jucundis vive beatus._

Hor. Lib. I. Ep.

_SECONDE PARTIE._

_A LA HAYE_,

Aux dépens de la Compagnie.

M. DCC. LXXVI.

THÉMIDORE.

_SECONDE PARTIE._

Thémidore; ou, mon histoire et celle de ma maîtresse · 第 3 / 8 段