rideaux du lit étoient fermés, & les bougies placées sur la toilette,
de sorte que la lumiere ne réfléchissoit pas sur toute la chambre. Nous
passâmes vers le côté obscur. Je me jettai sur un fauteuil, & la tenant
entre mes bras, je lui tenois les discours les plus tendres. Elle y
répondoit par de petits baisers & par des caresses délicates: ainsi
peint-on les colombes de Vénus. Tu veux donc, dit-elle après quelques
instants de recueillement, que je te donne du plaisir? Petit libertin!
N’allez pas faire venir mademoiselle de Noirville, lui repliquai-je.
Non, non, ajouta-t-elle, ce n’est plus le tems: j’ai eu mes raisons
pour le faire; _d’autres circonstances exigent d’autres soins_. En
discourant ainsi, & badinant toujours, nous gagnâmes le lit: je l’y
poussai délicatement, en la serrant entre mes bras. Approchez ces deux
chaises, dit-elle, puisque vous le voulez absolument. J’obéis. Elle mit
ses deux jambes dessus, l’une d’un côté, l’autre de l’autre, & sans
sortir de la modestie, sinon par la situation, elle m’agaça par mille
figures.
Mes mains ardentes écartoient déjà le voile qui... Tout doucement,
beau Conseiller, dit-elle! donnez-moi ces mains-là, je les placerai
moi-même. Elle les mit sur deux pommes d’albâtre, avec défense d’en
sortir sans permission. Elle voulut bien elle-même arranger le bouquet
que je destinois pour son sein. Elle m’encouragea alors avec un signal
dont vous vous doutez: je croyois qu’elle agissoit de bonne foi. En
conséquence je me donnois une peine très-sincere pour parvenir à mes
fins; elle faisoit semblant de m’aider: la simplicité étoit chez moi, &
la malice dans toute sa conduite.
Fatigué, je la nommois cruelle, barbare. Nouveau Tantale, le fruit &
l’onde fuyoient à mon approche.
Cruelle, barbare, reprenoit-elle! vous serez puni tout à l’heure. Alors
elle se saisit du bouquet que je lui destinois; puisque l’on m’insulte,
continuoit-elle, en prison tout à l’heure. Effectivement elle l’y
conduisit: mais je ne sais si ce fut de chagrin, ou par quelqu’autre
motif, le prisonnier à peine entré, se mit à pleurer entre les deux
guichets.
Nous entendîmes qu’on avoit servi, & nous nous transportâmes, sans
dire mot, où la volupté nous attendoit avec ses apprêts. Notre
conversation fut assez vague & sage. Quand, dans un tête-à-tête, deux
personnes comme nous s’entretiennent de choses indifférentes, c’est une
preuve qu’il s’en est passé qui ne l’étoient pas.
Le souper fini, je ne jugeai pas à propos de m’en retourner, & sans
me soucier de mon équipage qui m’attendoit, ni de mon pere, ni de
personne, je demandai à Rozette une retraite pour cette nuit: elle me
l’accorda en me faisant jurer que je serois sage. Ne savoit-elle pas
bien qu’un jeune homme ne peut contracter vis-à-vis d’une jolie femme
avec qui il doit passer la nuit?
Cependant Rozette étoit devenue extrêmement gaie, & faisoit mille
folies dans la chambre. Tantôt elle montoit sur la commode, & vouloit
que je la portasse sur mes épaules; tantôt elle sautoit d’une chaise
à l’autre & contrefaisoit les tours des danseurs de corde. Tantôt,
levant son jupon jusqu’aux genoux, elle passoit un entrechat & me
prioit d’examiner sa jambe, qui effectivement est faite à ravir. Elle
découvroit de loin sa gorge, puis la recouvroit, & faisant l’éloge
de ce qui étoit caché, elle me promettoit que je n’en profiterois
jamais. Puis, elle prenoit son chat, & lui tenoit les discours les
plus plaisans & les plus singuliers. Elle alloit ensuite chercher des
liqueurs, m’en présentoit, en buvoit, n’en buvoit pas, me prenoit
entre ses bras comme un enfant, & me couvroit de caresses. En un mot,
elle fit mille folies que les graces ne désavoueroient point. Le
lit se trouva préparé & nous invita à prendre du repos. La lumiere
retirée, les rideaux fermés, croyez-vous, cher Marquis, que je me sois
abandonné au sommeil? Pétrone fait la description d’une nuit qu’il
passa délicieusement; celle-ci est fort au-dessus: quand ce ne seroit
que parce qu’un honnête homme n’ose pas se vanter de l’une, & qu’il
faut être bien homme pour avoir goûté autant de plaisir que j’en ai
eu pendant l’autre. Tout ce que l’art peut inventer fut mis en usage:
nous avions la nature à nos ordres. Le moindre obstacle eût nui à nos
empressemens, on écarta tout: nous donnâmes l’exclusion à une feuille
de rose.
Nous entrâmes en conversation. Rozette, malgré ses promesses,
n’essayoit-elle pas encore d’éluder mes entreprises? J’allois uniment à
mon but, & elle vouloit m’y conduire par des détours.
Hors d’elle-même, comme je m’en appercevois bien, elle n’en perdoit
cependant pas la tête; & après avoir épuisé six fois mon ardeur, elle
n’en avoit éprouvé superficiellement que l’elixir. Sans avoir joui
précisément, j’avois eu le plaisir de la possession. Je ne pouvois me
glorifier d’avoir obtenu ce que je désirois; je ne pouvois être fâché
de ne l’avoir pas obtenu: l’art de Rozette m’avoit fait illusion; c’est
une vraie magicienne en amour.
Le jour arriva, & Morphée me procura du repos. A mon réveil je trouvai
la table couverte; je dînai de grand apétit. Les fatigues de la nuit
m’avoient épuisé. Souvent on est plus incommodé d’une promenade que
d’un long voyage.
L’après-dînée se passa encore en badineries. Les amans ne s’ennuient
jamais: le tems fuit, & leurs plaisirs renaissent.
Cependant on étoit fort inquiet chez mon pere. Une affaire arrivée à
un jeune homme de famille dans une maison de jeu faisoit appréhender
quelque chose de semblable à mon égard. Mon absence étoit d’autant plus
singuliere que je n’avois encore donné aucune occasion au reproche que
l’on pouvoit ici me faire. Un pere tendre craint tout pour un fils dont
il n’a jamais reçu aucune occasion de craindre. Un ami, nouvelliste
de profession, & qui racontoit ordinairement toutes les anecdotes de
Paris, fut chargé de s’informer si on n’avoit pas entendu parler de
moi. Il s’acquitta de la commission. On lui dit dans le Café pardevant
lequel j’avois passé que dans le numéro 71, qui couroit à toute bride,
on avoit apperçu un jeune homme, & qu’au train dont il alloit il y
avoit quelque partie fine au bout de la course. Quoiqu’on ne pût faire
le portrait de celui qui étoit dans le Fiacre, cet ami soupçonnant
à tout hazard que c’étoit moi, le rapporta à mon pere, qui en fut
persuadé.
Sans perdre de tems, mon pere & son ami montent en carrosse, vont de
place en place demander le numéro 71, & ne le rencontrerent nulle part:
il étoit allé _à Saint Cloud_, d’où il ne devoit revenir que le soir.
Un embarras ne va jamais sans un autre, & les inconvéniens font une
chaîne. La ressource de mon pere fut d’attendre que le Fiacre fût de
retour à son logis: on le lui avoit enseigné au bureau.
Lafleur, dès le matin, avoit été chargé de me déterrer: il se doutoit
du lieu de ma retraite, & s’en inquiétoit peu, sachant que j’étois chez
quelque amie. Il avoit reçu un louis pour les frais de la recherche,
il l’employa à se divertir, au lieu de venir me donner avis de ce qui
se passoit, & d’épargner par-là à mon pere & à moi la douleur de ce
qui arriva par la suite. Cependant il vint chez Rozette: sa suivante
lui avoit plu. Je lui demandai comment il avoit appris où j’étois,
& pourquoi il venoit; si mon pere n’avoit point d’inquiétude de mon
absence. Il répondit à tout très-juste, m’assura qu’il avoit fait mes
affaires au mieux, qu’il avoit dit que j’étois rentré à quatre heures,
& que sur les dix heures du matin madame la Comtesse de Mornac m’avoit
envoyé prier de passer à sa toilette, & que probablement, à ce que
le Valet de chambre lui avoit dit, j’y passerois la journée & serois
d’un grand souper à Auteuil: que mon pere avoit dîné chez le Premier
Président, & qu’il devoit y assister à un conseil pour une affaire
survenue de la part de la Cour. Je fus content de ce qu’il me disoit;
je le regardai comme un domestique impayable: il reçut un louis pour
ses soins, & ordre de m’attendre à cinq heures du matin à la porte du
jardin, où je lui promis de me trouver. Le scélérat me remercia, me
donna même quelques avis, & fut dans le moment trouver mon pere. Ce qui
est véritable, c’est que Lafleur ne m’avoit pas dit un mot de vrai; que
mon pere avoit été dans une impatience cruelle, & qu’il me cherchoit
comme vous avez vu.
J’ai trouvé un grand nombre de domestiques coquins, méchants, ornés de
toutes les qualités de leur état; mais je ne croyois pas que quelqu’un
fût ainsi méchant sans intrigue ni profit. Il étoit Bas-Normand, & je
ne suis point surpris de sa conduite. Arrivé chez mon pere, il lui dit
qu’il ne savoit pas précisément le lieu de ma retraite, mais qu’on
l’avoit assuré que j’étois avec une fille nommée Rozette, dont j’étois
passionné, & qui me ruinoit; que je devois l’enlever, pour l’épouser
en pays étranger. Pour confirmer son avis il montra le signalement
de Rozette & le remit à mon pere. Mon pere se transporta aussi-tôt
chez monsieur le Lieutenant de Police, à qui il fit part de ce qu’il
venoit d’apprendre. Il s’emporta contre moi, & lui demanda un ordre
pour me faire arrêter par-tout où je serois, ainsi que la fille qui
me dérangeoit. Ce pere, qui m’aime tant, hors de lui-même alors, ne
respiroit que punition & vengeance.
Son ardeur surprit le Magistrat; il avoit peine à concevoir qu’un homme
d’un âge mûr, & grave par caractere, se laissât ainsi emporter. Il lui
représenta que cette affaire feroit de l’éclat, & que cet éclat étoit
le plus grand mal. Qu’il s’agissoit de taire cette aventure, qui,
peut-être, peu considérable dans le fond, seroit tournée autrement par
la calomnie. Enfin qu’il étoit d’avis qu’on fît ce qui étoit nécessaire
pour me retrouver, & que l’on aviseroit aux moyens d’empêcher que la
Demoiselle en question ne me vît plus par la suite. Cet avis étoit
très-sensé: le Magistrat qui le donnoit est très-éclairé; il ne
s’occupe que de son devoir & à rendre service à ses concitoyens, dont
il est un des meilleurs.
Mon pere ne profita point de ses remarques. M. le Lieutenant de Police
lui accorda ce qu’il demandoit, c’est-à-dire un ordre pour faire
arrêter Rozette, & main-forte, en cas de résistance de ma part: un
Exempt l’accompagna & monta en carrosse avec lui. Mon pere eut bien
lieu de se repentir de sa démarche; un homme sage ne peut pas répondre
qu’il ne perdra jamais la tête.
Minuit étoit sonné que le Fiacre n’étoit point de retour. Jugez de
l’embarras dans lequel se trouvoit mon pere. Cependant mon domestique,
sans que j’en fusse informé, vint trouver la femme de chambre de
Rozette, & lui tint compagnie durant la nuit: le coquin ne prenoit-il
pas bien son tems?
Avant le souper Rozette étoit devenue un peu triste; sans en pouvoir
rendre raison, elle sentoit des sujets de chagrin. On a dans
son cœur un pressentiment de son infortune. Je ne suis point
superstitieux, cependant je crois qu’il y a quelque chose autour de
nous qui nous avertit de l’avenir. Ceux qui ont les yeux perçants
ne découvrent-ils pas le nuage qui précede le tonnerre? Je fis mon
possible pour distraire Rozette, & j’y réussis. Insensiblement ses
yeux se ranimerent, la joie rentra dans son imagination, & le plaisir
dans son cœur. Nous préludâmes par ces amusemens folâtres qui
n’effleurent que la superficie de la volupté, qui vous font sentir
mille mouvemens délicieux, & qui à chacun d’eux vous avertissent que ce
n’est pas là le lieu de se fixer. Ce monde n’est qu’un pélerinage, il
faut faire durer ses provisions jusqu’au bout de la carriere.
Nous nous étions donné parole de nous conserver pour la nuit; mais
sans y penser nous empruntâmes sur l’avenir. Ce fut alors qu’elle ne
me refusa rien. Elle me conduisit de plaisirs en plaisirs, & sema de
fleurs les avenues du palais, où, pour cette fois, je fus reçu avec
tous les honneurs.
Ah! cher Marquis, dans quel abyme de volupté mon ame ne fut-elle pas
plongée! Je ne sentois rien pour trop sentir; je mourois, je renaissois
pour mourir encore; & Rozette, pleine de tendresse, aprochoit sa belle
bouche pour recueillir mes derniers soupirs. Plus j’avois attendu, plus
je goûtois la récompense de mon attente. L’Amour s’applaudissoit de
notre union & se faisoit honneur de ce qu’alors nous n’avions qu’une
ame.
Le repas que nous prîmes remit un peu les forces que nous avions
perdues. Nous nous ménageâmes sur le vin de Champagne; & pour ne rien
dérober à la sensualité, nous y suppléâmes par de petits verres de
liqueur propres à raffermir contre la tension du repos.
Nous passâmes quelque-tems à la fenêtre, & nous y restâmes dans des
attitudes de préparation à une nuit amusante.
Rozette feignant un désir ou un besoin de sommeil, s’approcha de la
toilette, & de-là se retira dans son alcove. Victime de l’Amour, elle
étoit ornée de bandelettes, & avoit eu soin de se purifier dans une
onde parfumée.
Sur un autel simple par sa construction, & fait de bois de myrte,
s’élevoient plusieurs larges coussins de soie & de coton: un voile de
fin lin en couvroit la superficie, & un tapis de taffetas couleur de
rose, piqué en lacs d’amour, & roulé sur une des extrêmités, attendoit
qu’on voulût l’employer à couvrir quelque cérémonie. Une bougie à la
main, je m’approchai de ce lieu respectable. Rozette elle-même s’étoit
placée sur l’autel; ses mains étoient jointes sur sa tête, mais sans la
presser; ses yeux fermés, sa bouche un peu ouverte comme pour demander
quelqu’offrande. Une rougeur naturelle & fraîche couvroit ses joues: le
zéphir avoit caressé tout son extérieur; une mousseline transparente
couvroit la moitié de sa gorge, & l’autre moitié se montroit en négligé
aux regards. D’un côté l’examen étoit permis, & de l’autre, sous l’air
d’être défendu, il devenoit plus piquant. Ses bras paroissoient avec
tout leur embonpoint & leur blancheur. Ses jambes croisées déroboient
ce que j’aurois voulu envisager, mais fournissoient à l’imagination
une belle prairie à s’égarer. Rozette dormoit en disposition de se
réveiller aisément, & en position voluptueuse & de voluptueuse. Je
m’arrêtai à contempler mon bonheur. Je m’avançai avec une tendresse
respectueuse, & gardant un silence sacré, je posai mon offrande sur
l’autel. Dieux! que la victime donnoit de courage au Sacrificateur.
Le Fiacre au numéro 71 étoit enfin arrivé. On ne lui donna pas le tems
de conduire ses chevaux à l’écurie; on le saisit, on le met dans une
chambre, on l’interroge, on lui fait questions sur questions. Il ne
répondit rien, parce qu’il étoit effrayé; & que, comme il se trouvoit
dans l’exercice actuel de sa profession, il étoit raisonnablement
ivre. Mon pere fit venir du café, lui en fit prendre plusieurs tasses,
& enfin il tira de lui que la veille il avoit mené un monsieur habillé
de noir au fauxbourg S. Germain. Mon pere le fit monter dans son
carrosse, avec l’Exempt & le Commissaire du quartier, & ordonna à une
compagnie de Guet à cheval de les suivre. Les ordres du Magistrat de
Police étoient qu’on obéît ponctuellement à mon pere; d’ailleurs la
place de Président qu’il tient lui donnoit une certaine autorité. La
compagnie arrive près de l’Académie de M. de Vandeuil[K], où le Fiacre
avoit indiqué: mais il ne put jamais reconnoître la maison: après avoir
cherché & examiné, il se fit conduire vers les _Petites-Maisons_;
mais il ne fut pas plus heureux: ce ne fut qu’après bien des courses
pareilles qu’il avoua qu’il ne se souvenoit plus de la rue; que
cependant il en avoit quelque idée & que ce pouvoit bien être près de
la Comédie. Il fallut bien y aller, & les plaintes & les mauvaises
humeurs n’abrégerent point la route. Il reconnut la porte, c’étoit
celle d’un Café connu par le nombre infini des inutiles de Paris qui
s’y rencontrent. On frappe, refrappe; enfin descend un laquais qui,
en se frottant les yeux, demande ce qu’on lui veut. On lui répond
que de la part du Roi il faut qu’il dise où est monsieur Thémidore:
il jure ses grands Dieux que jamais personne de ce nom n’est entré
chez son maître. On monte, on fait la visite par toute la maison, &
l’alarme couroit d’étage en étage. Point de Thémidore. Le Commissaire
ayant apperçu près du grenier une petite porte basse & une lumiere
qui passoit au travers des planches mal jointes, y frappa rudement &
l’enfonça presque: vint à lui un grand fantôme pâle & sec, en habit de
nuit, avec un bonnet affreux sur sa tête & une petite lampe à sa main.
On entre, on visite, on ne trouve que quelques cahiers de musique, une
épée sans garde, quelques nouvelles à la main, & la vie de monsieur de
Turenne. L’habitant de _cet antre aërien_ fut fort effrayé, & excita
la commisération. Mon pere lui donna deux écus de six livres, en lui
disant adieu, & lui demandant excuse de son importunité: c’est la
premiere fois qu’une visite de gens de robe ait apporté de l’argent
dans un logis. Le Commissaire, dont j’ai apris tout ceci, & le reste de
l’aventure jusqu’à ma découverte, m’a assuré cette nuit-là avoir été
témoin de visions qui n’étoient pas fantastiques, & dont on dresseroit
de plaisans procès-verbaux à Cythere.
Enfin on trouva ce jeune homme, qui la surveille étoit vêtu de noir.
C’étoit un Poëte[L], qui ce jour-là avoit été en cérémonie présenter
à un Sous-Fermier une Épître en vers libres sur la mort de son singe,
& qui tremble encore d’avoir vu sur son Parnasse des gens dont la
profession est de faire la guerre aux Muses. Mon pere se fâcha
sérieusement contre le Fiacre, lui soutint qu’il s’entendoit avec moi.
L’autre juroit qu’il étoit innocent. Après bien des interrogations,
le cocher leur dit à tous qu’il étoit bien conducteur du carrosse au
numéro 71, mais que c’étoit pour la premiere fois qu’il en étoit
chargé; que l’on s’étoit mal expliqué avec lui; qu’il connoissoit celui
qui avoit mené le numéro 71 depuis six mois, mais qu’il demeuroit à la
Villette & étoit malade des coups que lui avoit donné un Officier, qui
eût mieux fait de les aller porter aux Pandours de la Reine d’Hongrie.
Il enseigna très-juste la demeure de son camarade, & on fut obligé de
l’aller trouver. En vérité, ne se donnoit-on pas bien de la peine pour
troubler un galant homme dans son bonheur? Le cocher du numéro 71 fut
enfin découvert. On monte chez lui: il étoit assez mal. Plus d’une
contusion à la tête & par tout le corps lui faisoient jetter des cris
peu soulageans pour lui, & très-désagréables à la compagnie.
Cependant il répondit bien, & trop bien, à ce qu’on lui demandoit. Il
avoit de bonnes raisons pour se souvenir de moi; il fit mon portrait
d’après nature, sans oublier les deux soufflets dont j’avois apostrophé
son insolence. Il indiqua le quartier de l’Estrapade & une maison
blanche, dans une grande porte jaune. Nouvelle course. On arrive au
lieu indiqué. Il n’y avoit personne dans les rues. Le Commissaire
s’adresse à un Garde Française qui étoit en sentinelle, & lui demande
s’il ne connoît point mademoiselle Rozette; le drôle étoit un résolu,
qui, moitié en riant, moitié en goguenardant, en exigea le portrait: on
le lui fit. Elle est vraiment très-jolie, dit-il; mais je vois bien que
vous en voulez à ses charmes: votre serviteur, Messieurs. Je ne connois
ni Roze ni Rozette. Ces Messieurs ont à juste titre la réputation
d’être les protecteurs du sexe d’un certain genre, & s’intéressent fort
à son honneur, s’ils ne contribuent pas à sa réputation.
De porte en porte on frappa à un hôtel garni: la plupart de ces
endroits sont entretenus aux dépens de ce qui se passe dans leur
enceinte. Le maître vint en tremblant ouvrir, & protesta sur son
honneur que la seule personne qui demeuroit chez lui étoit une fille
sans scandale, & que même elle passoit dans le voisinage pour une
dévote. Le Commissaire monta indépendamment des attestations de sagesse
de M. l’Hôte de _la Providence_. La porte de la chambre fut enfoncée
dans le moment, ceux qui y étoient ayant tardé à l’ouvrir. On ne vit
personne. On fut droit au lit; mais comme la fenêtre se trouva ouverte
on se douta que quelqu’un avoit pu se sauver par-là. Cette idée se
trouva confirmée par un bruit que l’on entendit dans les feuilles
d’une treille qui étoit posée contre la muraille. On s’approcha, on
vit un homme en bonnet de nuit & en chemise qui se débattoit pour se
débarrasser du milieu d’une infinité de fagots sur lesquels il étoit
tombé. L’Exempt, homme alerte, descend au jardin avec une lumiere, &
ayant aperçu cette figure en un état très-immodeste, cria aux Archers
de venir voir un buisson où il croissoit de plaisants fruits sauvages.
Cependant mon pere avoit considéré cette fille. Au signalement qu’on
lui avoit donné de Rozette il ne l’avoit pas reconnue. L’une étant
une beauté, & celle-ci un petit monstre au yeux chassieux, au teint
jaunâtre & d’un blond hazardé.
La visite de la chambre fut bientôt expédiée. A l’ouverture d’une
armoire on trouva une perruque large & mal peignée, une robe de chambre
d’homme, percée par les coudes. En même-tems un Archer tira de dessous
le chevet du lit un haut-de-chausses, duquel, en glissant sans y songer
ses mains dans le gousset, il tira une longue discipline. Vous voyez
bien, cher Marquis, que ce lieu étoit une école de l’Amour; que la
belle blonde étoit écoliere: son Précepteur étoit un Maître de Pension
du voisinage, nommé monsieur Damon, celui chez qui nous avons demeuré
ensemble, & qui crioit perpétuellement contre les femmes, & qui nous
étrilloit si souvent pour des bagatelles. Le pauvre Maître de Pension
fut conduit en présence de l’assemblée. Je ne pus m’empêcher de rire
lorsque le Commissaire me fit la peinture des contorsions que faisoit
le nouvel Adam pour couvrir son honneur. Celui du plus honnête homme
n’est pas fort considérable en pareille rencontre: il ne tient pas
une grande place dans le monde. Presque dans l’état de pure nature,
avec une chemise extrêmement courte, les menotes aux mains, il eût été
très-satisfait de profiter des feuilles de figuier qui servirent à nos
premiers Peres.
On n’abusa point de l’état où étoit ce Pédagogue, on lui restitua
ses vêtemens, & mon pere lui fit une mercuriale très-sévere, suivant
l’exigence du cas, & blâma fort l’Exempt, qui, par forme de correction
fraternelle, avoit détaché plusieurs coups de discipline sur le
postérieur du patient: peut-être lui rendoit-il ce qu’il en avoit reçu
autrefois.
Cette scene finit en s’informant à la dévote si elle n’avoit point
entendu parler de Rozette. Qui les dévotes ne connoissent-elles pas!
Elle enseigna ce qu’on lui demandoit, & se voyant délivrée, par le
plus affreux caractere, elle fit le récit de la conduite de Rozette
& la peignit avec les plus noires couleurs. Il n’y a qu’une dévote
capable d’une semblable noirceur. Elle fut assez hardie pour s’offrir
d’y conduire mon pere; ce qu’elle fit. Je la tiens maintenant enfermée,
la malheureuse: elle y demeurera long-tems, & ma vengeance se fera une
satisfaction de ses pleurs. On renvoya le pédant; on lui dit de venir
chercher sa discipline chez monsieur le Lieutenant de Police, s’il en
étoit curieux. Elle restera long-tems au Greffe. Comme il n’y avoit
rien là à gagner pour le Commissaire, il ne fit point de procès-verbal,
& dirigea ses pas vers la maison désignée: il y arriva avec son cortege.
L’Aurore, montée sur son char de pourpre & d’azur, ouvroit dans
l’Orient les portes du jour, & les oiseaux commençoient leurs concerts
amoureux: il étoit quatre heures de matin. Les songes voltigeoient
dans les alcoves, & Rozette entre mes bras goûtoit le repos dont les
fatigues d’une nuit voluptueuse lui avoient mérité l’usage. Ne vous
attendez pas, cher Marquis, que je vous fasse ici la description
de cette nuit. Mille fois j’expirai de plaisir, mille fois je fus
rappellé à la vie, & mille fois je mourus afin de revivre encore.
Jamais je n’eus une ferveur plus sincere. Mon culte s’adressoit
à toutes les parties de ma Divinité; tout en elle étoit le sujet
d’un éloge & d’une offrande, tout en moi étoit pour elle un présent
agréable & étoit récompensé par une faveur. Transportés, je crois,
dans le royaume des enchantemens, nous changions mutuellement de sort:
elle devenoit sacrificateur & moi victime; je goûtois presque la
satisfaction d’être immolé, & hors le couteau sacré qui ne me perçoit
par le flanc, il ne me manquoit rien de ce que doit éprouver une
victime. Nos momens ne couloient plus, ils étoient fixés; & des années
entieres ainsi consumées ne seroient pas un point dans la vie la plus
courte. Combien de fois dans ces égaremens, qu’on ne peut que sentir,
ai-je oublié que j’existois, ou ai-je désiré d’être anéanti dans ce que
je sentois? Pourquoi la nature a-t-elle borné nos forces, & étendu si
loin nos désirs? Ou plutôt pourquoi ne se rencontrent-ils pas à raison
égale?