La conversation est bientôt épuisée, lorsqu’elle roule sur l

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THEMIDORE.

_PREMIERE PARTIE._

THEMIDORE.

_Togatos

Cum Venere in molli gramine bella decent._

Ovid. Eleg. 5. Lib. 3.

_PREMIERE PARTIE._

[Illustration: colophon]

_A LA HAYE,_

Aux dépens de la Compagnie.

M. DCC. LXXVI.

AVERTISSEMENT.

_Lorsqu’on entre chez un Curieux, non-seulement on est charmé

d’observer ses collections, mais on est encore flatté de savoir dans

quel esprit elles ont été recueillies: l’histoire du cabinet intéresse

en faveur des morceaux qu’il renferme. C’est précisément le cas où se

trouvent ceux entre les mains desquels ces Mémoires se rencontrent. Il

est juste de satisfaire leurs désirs._

_L’Auteur des aventures que l’on communique ici au Public est un

Conseiller au Parlement: il est inutile d’exposer son nom; comme son

ouvrage paroît sans son consentement, ce seroit lui déplaire que de

l’en faire connoître pour l’Auteur._

_M. Thémidore est un jeune homme riche, beau, bien fait, d’un excellent

caractere, plein d’esprit, & qui aime éperdument le plaisir: avec

ces qualités il n’est pas étonnant qu’il ait recherché les occasions

de s’amuser, & qu’il les ait rencontrées. Sensible à la vanité, comme

il convient à son âge, il seroit très-singulier qu’outre le soin qu’il

a dû prendre de raconter à Paris ses bonnes fortunes de vive voix,

il eût manqué de les transmettre par écrit à ses amis, qui, par leur

éloignement, ne pouvoient autrement en avoir la confidence. Ainsi c’est

en partie à son amour-propre que l’on est redevable des descriptions

que renferment ces deux parties de Mémoires. Monsieur le Marquis de

Doncourt, à qui ils sont adressés, les a lus avec plaisir, & me les

a envoyés pour m’en amuser: ils ont fait sur moi l’impression qu’ils

avoient faite sur lui: ils méritent de plaire à tout le monde._

_Ce n’est point ici un Comte imaginaire, qui en donnant ses prétendues

confessions, ment hardiment à confesse; c’est un jeune homme qui

entre à peine dans le monde, & qui s’imagine souvent que le plaisir est

une découverte de son invention; qui en conséquence en entretient les

autres avec transport: c’est un jeune homme qui, par l’usage qu’il a de

parler exactement, écrit de même; qui réfléchit quelquefois, & donne

à ses pensées une tournure qui lui est propre: enfin c’est un esprit

un peu impétueux, & qui n’ayant pas encore eu le temps de devenir

sage, fait avec feu l’éloge de l’égarement, & peint avec force les

occasions où il a pu se livrer à la volupté: ses portraits sont d’après

nature, & méritent une place dans le Recueil des Miniatures galantes._

_Nous avons jugé à propos de déguiser le nom de ceux dont on fait

mention; ce soin sera approuvé de toutes les personnes raisonnables.

Nous ne conseillons point aux ames scrupuleuses de jetter les yeux

sur ces aventures; elles sont quelquefois chatouilleuses & capables

d’exciter des idées extrêmement éveillées. Elles ne sont faites que

pour être lues par les esprits revenus de la bagatelle, ou qui vivent

avec elle: ainsi ne doit-on communiquer l’histoire d’un naufrage

qu’à ceux qui en sont échappés, ou à ceux qui sont dans le cas de

s’y exposer. Au reste, ces Mémoires sont écrits avec retenue: il n’y

a aucun mot qui puisse blesser la modestie; mais on ne répond pas

des idées qu’ils peuvent faire naître. Ils sont semés de sentences

très-sages & aisées à retenir; ils sont dans le goût actuel du

Public, puisqu’ils ne contiennent que d’aimables bagatelles, bien

dictées, & plus propres à amuser l’esprit qu’à nourrir le cœur._

THÉMIDORE.

_PREMIERE PARTIE._

Ce que je désirois depuis si long-temps, cher Marquis, s’est offert de

lui-même; & je n’ai pas fait les avances du hazard. Enfin j’ai possédé

la belle Rozette. Voici son portrait: jugez si je sais attraper la

ressemblance.

Elle a de l’esprit, du jugement, de l’imagination, & se plaît dans

l’exercice de ses talens. Faisant tout avec aisance, elle fait faire

aux autres tout ce qu’elle veut. Extérieur éveillé, démarche légere,

bouche petite, grands yeux, belles dents, graces sur tout le visage;

voilà celle qui a fait mon bonheur: prude par accès, tendre par

caractere; dans un moment son caprice vous désespere, dans un autre sa

passion vous enivre des idées les plus délicieuses. Rozette entend au

mieux le coup d’œil, elle part à votre appel, & vous rend aussi-tôt

votre déclaration. Elle folâtre avec le plaisir, mais elle l’éloigne le

plus qu’elle peut de sa véritable destination: goût singulier d’aimer

mieux caresser un beau fruit, que d’en exprimer la liqueur!

Trois jours s’étoient passés depuis votre relation de la prise de

Menin, lorsque plein de vous, & inquiet de votre santé, cher Marquis,

je reçus de vos nouvelles. Je fus au Palais-Royal les communiquer à

nos amis, & ensuite me promenai dans une allée un peu écartée. Je vis

arriver le Président de Mondorville. Il étoit pimpant à son ordinaire;

la tête élevée, l’air content: il s’applaudissoit par distraction, & se

trouvoit charmant par habitude. Il badinoit avec une boîte d’or d’un

nouveau goût, & y prenoit quelques légeres couches de tabac, dont,

avec certaines minauderies, il se barbouilloit le visage. Je suis à

vous, me dit-il en passant: je courus au Méridien. Il y fut; je fis en

l’attendant quelques tours seul, & considérai avec un plaisir critique

un groupe original de Nouvellistes, qui politiquoient profondément sur

des choses qui ne doivent jamais arriver. Je m’approchai d’un vieux

Militaire qui parloit fort haut & fort bien, chose assez rare à son

espece: il fit noblement le panégyrique de notre illustre Monarque;

& peut-être pour la premiere fois de sa vie il ne trouva point de

contradicteur.

Le Président revint du Méridien, en grondant de ce que sa montre

retardoit de quelques minutes: il promit que jamais Julien le Roy ne

travailleroit pour lui, & qu’il feroit venir exprès de _Londres_ une

douzaine de répétitions. Tel qui ne veut pas que sa pendule se dérange

d’une seconde, est perpétuellement en contradiction avec lui-même.

Mon cher Conseiller, me dit-il, une prise d’Espagnol? C’est ce marchand

Arménien qui est là-bas sous ces arbres qui me l’a vendu. C’est un

nouveau Converti: on le dit bon Chrétien; mais ma foi il est Arabe

avec les curieux. Vous voilà beau comme l’Amour: on vous prendroit

pour lui, si vous étiez aussi volage; mais on sait que la jeune

Baronne vous tient dans ses chaînes. Votre pere est à la campagne.

Divertissons-nous à la ville. Quel désert que Paris! Il n’y a pas

dix femmes: ainsi celles qui veulent se faire examiner ont des yeux à

choisir.

Je vous fais dîner avec trois jolies filles; nous serons cinq, le

plaisir fera le sixieme: il sera de la partie puisque vous en êtes.

J’ai renvoyé mon équipage, & Laverdure doit m’amener une remise.

Argentine est du dîner: c’est une fille adorable; au libertinage près,

elle a les meilleures inclinations du monde.

Ne reconnoissez-vous pas bien-là, cher Marquis, le Président? Il a du

génie, de l’honneur, mais il tient furieusement au plaisir. La nuit au

bal, à sept heures du matin au Palais: il n’est ni pédant en parties,

ni dissipé à la Chambre. Charmant à une toilette, integre sur les

fleurs-de-lis: sa main joue avec les roses de Vénus, & tient toujours

en équilibre la balance de la Justice.

Nous sortîmes insensiblement du jardin. Laverdure n’étoit pas encore

arrivé. Depuis quelque-tems nous entendions les propos de deux jeunes

gens qui se confessoient mutuellement leurs bonnes fortunes, mais qui,

à leur air, m’avoient bien celui de mentir au tribunal.

Nous appercevions à leurs fenêtres plusieurs Vestales, dont la

réputation est excellente dans le quartier, & embaume tout le

voisinage; elles étoient parées comme pour des mysteres: nous jugeâmes

qu’elles ne pouvoient allumer que des feux d’artifice.

Nous considérions d’un côté de la place le Café de la Régence, si

brillant autrefois; nous plaignions la maîtresse de ce lieu, qui a été

forcée de fuir un époux qui ne sera jamais choisi pour servir le nectar

à la table des Dieux.

De l’autre côté nous appercevions le Café _des beaux Arts_, Café

nouveau, orné très-galamment, bien fréquenté; & qui, s’il continue, ne

sera pas si-tôt le Café des Arts défendus.

La maîtresse de ce cabaret[A] étoit sur sa porte en négligé. Souvent il

y a plus d’art dans cette simplicité que dans les ornemens précieux.

Elle est prévenante & gracieuse: sans être belle, on plaît quand on

lui ressemble. Elle est bien faite, a la peau fort blanche, parle avec

aisance, & l’esprit accompagne ses reparties. A sa façon propre de se

mettre on imagine qu’elle doit être sensuelle dans le particulier. Sa

jambe est fine & déliée à ce qui paroît. Je connois un autre sens que

la vue qui auroit plus de satisfaction à en décider.

Cependant arriva Laverdure: il descendit de carrosse; nous y montâmes.

Tout est prêt, dit-il, mademoiselle Laurette & mademoiselle Argentine

vous attendent; mais mademoiselle Rozette est indisposée, & vous fait

ses excuses. Cette nouvelle, que Rozette devoit être de la partie, &

n’en seroit pas, me rendit chagrin. J’ignorois la surprise qu’elle

nous ménageoit. On s’afflige souvent de ce qui nous doit être le plus

agréable dans la suite.

Le Président ne déparla pas jusqu’au logis de nos Demoiselles. Il est

permis de ne pas garder le silence quand on s’exprime avec sa variété.

Il n’y a pas un petit-maître ou une petite-maîtresse qu’il ne connoisse

par nom, surnom, intrigues, qualités, mœurs & aventures: il sait la

chronique médisante de tout Paris.

Voici, me disoit-il, ce grand Flamand au teint pâle, qui joue si gros

jeu. Il est au-dessus & au-dessous de nous de toute sa tête. Voyez-vous

le sage Damis au regard ingénieux & spirituel? on croiroit qu’il pense,

il donne bonne idée de lui lorsqu’il ne dit mot; sa physionomie est une

menteuse, & cet homme-là n’est bon qu’à être son portrait.

Vous voyez le petit Duc dans son équipage. Il joue le galant & le

passionné auprès des Dames, mais on sait son goût, & l’on est persuadé

qu’il triche toujours en de telles parties.

N’avez-vous pas apperçu la Comtesse de Dorigny? elle est toujours dans

son _vis-à-vis_ seule; elle court de maison en maison pour annoncer

une piece que l’on donnera ce soir aux Italiens pour la premiere fois:

elle dit à tout le monde qu’elle en est très-contente, & ne l’a pas

lue; c’est le Secrétaire de son frere qui en est auteur, elle en jugera

en faisant des nœuds. Voici le jeune Poliphonte; il court à toute

bride dans son phaëton bleu-céleste: fils d’un riche Marchand de vin,

il se croit un Adonis; il est bien le favori de Bacchus, mais il ne le

sera jamais de l’Amour.

Je n’ose, continuoit-il, regarder la porte d’Hebert[B]; il me vend

toujours mille choses malgré moi: il en ruine bien d’autres en

bagatelles. Il fait en France ce que les Français font à l’Amérique, il

donne des colifichets pour des lingots d’or.

Nous arrivâmes à la porte de nos Demoiselles, après avoir attendu assez

long-tems: Laverdure descendit avec elles.

Pensez-vous comme moi, Marquis? Je n’aime pas qu’un Domestique soit si

fort dans la confidence de mes secrets, ou de mes plaisirs. En gardant

un bijou on le regarde; en le regardant de trop près on en est tenté, &

quelquefois le gardien devient larron: d’ailleurs une fille qui se vend

à vous par intérêt, peut se donner par goût à votre confident.

Laurette & Argentine monterent avec nous: les stores tirés, nous

partons. Le Président de prendre les mains à nos compagnes, elles

de lui recommander d’être sage; lui de les embrasser, elles de se

défendre ou d’en faire la cérémonie. Bientôt j’eus fait connoissance,

à l’exemple de mon ami: nous badinons, le tems s’écoule, nous nous

trouvâmes à la Glaciere.

Le dîner étoit préparé. Donnez vos ordres à un Domestique entendu,

qu’il soit le maître de votre bourse, il en fera les honneurs par-delà

vos vœux: plus vous serez content, plus il y aura trouvé son

avantage. Qui est-ce qui n’est pas industrieux sur le plaisir, lorsque

les frais en sont faits par un autre?

La maison où nous étions est louée par le Président; on y trouve toutes

les commodités désirables.

L’extérieur n’en est pas brillant, mais l’intérieur vous en dédommage.

C’est au dehors la forge de Vulcain; mais le dedans est le palais de

Vénus.

Ces petites maisons-là sont d’une idée charmante, le mystere en

est l’inventeur, le goût les construit, la commodité les dispose, &

l’élégance en meuble les cabinets. On ne rencontre là que le simple

nécessaire; mais c’est ce nécessaire cent fois plus délicieux que tous

les superflus. On ne trouve jamais là de parens au degré prohibé, ainsi

jamais de trouble. La sagesse est consignée à la porte; & le secret,

qui y fait sentinelle, ne laisse entrer que le plaisir & l’aimable

libertinage.

Le dîner servi nous en profitâmes. Passez-m’en la description.

Imaginez ce que peut offrir la Volupté, quand la finesse vous sert à

petits plats. Je me plaçai auprès de Laurette, & le Président choisit

Argentine. Laverdure nous fit attendre après la bisque; cet intervalle

fut rempli par une dispute qui s’éleva sur le savant & ennuyeux Opéra

de Dardanus. Déjà nous étions animés, lorsqu’on nous présenta deux

entrées, auxquelles Martiolo[C] eût donné un nom très-apétissant. Ce

service calma notre ardeur, & nous remit dans notre assiette & sur

notre assiette.

Vous ne connoissez pas beaucoup nos deux convives; en voici une

esquisse.

Laurette est encore jeune, mais moins qu’elle ne le dit, & moins aussi

qu’elle ne le pense: la bonne foi des femmes est admirable sur cet

article. Elle est une de ces grandes filles bien découplées, dont la

taille & la jambe dénotent des dispositions excellentes pour plus d’une

danse. Elle est brune, très-semillante, & se pique de faire naître des

désirs.

Argentine est une grosse maman ragoûtante, qui a le nez un peu

retroussé, la bouche jolie, la main potelée, & une gorge en faveur de

laquelle la Nature n’a pas été ménagere. Le plaisir est sa divinité

chérie; aussi lui sacrifie-t-elle le plus souvent qu’il lui est

possible. Leur conversation se ressemble assez; elle est brillante

lorsqu’elle roule sur la bagatelle: ces filles-là possedent bien leur

matiere.

Le dîner se passa assez tranquillement; j’en fus surpris, connoissant

l’humeur impétueuse du Président. J’ai toujours soupçonné que pendant

un moment d’absence avec Argentine, sous prétexte de rendre visite à un

cabinet nouvellement meublé de Perse, il s’étoit précautionné contre

les effets du vin de Champagne. Au reste je le plains, s’il a été si

long-tems sage sans préparation. Pour moi je m’apperçus bien que l’on

n’est pas réservé quand on le veut. Est-ce un si grand mal de n’avoir

pas un empire absolu sur la nature? On dit qu’il y a de la gloire à

prendre sur elle; je trouve qu’il y a plus de plaisir à lui laisser

prendre sur nous.

Déjà les propos enjoués avoient animé notre repas; quelques couplets

de chansons assez libres avoient fait naître des désirs agréables,

plusieurs baisers avoient, en conséquence, effleuré les charmes de nos

convives, qui ne résistoient qu’autant qu’il le falloit pour se donner

une réputation de s’être défendues. Nous ne songions à personne lorsque

Laverdure nous annonça que l’on pensoit très-fort à nous, & nous remit

une lettre de la part de Rozette.

Le Président la décacheta avec empressement: elle étoit badine, & nous

félicitoit sur l’aimable désordre où elle supposoit que nous devions

être, & nous avertissoit qu’avant une demi-heure elle partageroit nos

amusemens. On but à sa santé; je le fis d’une façon trop marquée.

Le cœur se trahit aisément, _on le prend sur le fait_ à chaque

rencontre. Cette façon découvrit à Argentine & à Laurette que je lui

donnois la préférence. Toute femme est jalouse; les filles du genre

de ces Demoiselles ne le sont pas précisément & en forme; mais elles

ne sont point insensibles. Pourquoi, ayant des agrémens, l’orgueil

ne seroit-il pas aussi leur apanage? Sans se dire mot elles se le

donnerent pour empêcher que Rozette à son arrivée ne profitât de ce

qu’elles avoient mérité comme premieres occupantes. Ce systême ne

portoit pas à faux. En punissant l’amour que j’avois pour Rozette

elles avoient deux satisfactions: la premiere de se procurer de

l’amusement; la seconde d’en priver une rivale: ce dernier motif

suffisoit. Les femmes font quelquefois le mal pour le mal; mais leur

malice est bien industrieuse lorsqu’elle doit être récompensée par le

plaisir.

On remit le dessert à l’avénement de Rozette. J’ai oublié de vous dire,

cher Marquis, que c’étoit elle-même qui avoit apporté la lettre; & que,

de concert avec Laverdure, elle s’étoit cachée dans un appartement

voisin, d’où elle étoit témoin de ce qui se passoit dans le nôtre.

Que n’en fus-je informé! j’aurois été mettre le secret de sa retraite

à contribution: bien différens de vous autres Militaires, nous n’en

levons que dans les pays qui nous sont les plus chers.

Quelques raisons ayant obligé Argentine à sortir, le Président lui

donna la main: nous restâmes seuls Laurette & moi.

Argentine étoit en robe détroussée de moire citron, avec une coëffure

qui demandoit à être chiffonnée. Laurette étoit parée, avoit du rouge &

un ajustement des plus lestes. La simplicité embellissoit Argentine, &

Laurette trouvoit mille avantages dans sa parure. Rien ne peut enlaidir

une jolie femme; & on peut se flatter d’être passable quand on n’est

point changée par l’affectation de la parure.

Le Président tardoit un peu dehors. Nous en badinâmes & rîmes entre

nous de ce qui probablement ne les désespéroit pas alors. Suivant le

caractere des absens, nous jugions que l’emploi de leur tems étoit

leur plus sérieuse affaire; & que s’ils avoient quelque compte à rendre

ce ne seroit pas d’y avoir laissé un grand vuide à remplir.

Ceux qui badinent des autres sont toujours punis. En critiquant son

prochain on agit souvent de même; la morale est très-foible vis-à-vis

le plaisir. Otez cette palatine, dis-je à Laurette; elle doit vous

gêner. Cette garniture de robe est bien gaie. Il faut avouer que la

Duchap[D] a un grand goût pour ces riens-là, si elle a le talent

de vous les vendre au poids de l’or. Que vous êtes charmante,

continuai-je! le vin de Chably vous a mis un feu divin dans les yeux.

Votre gorge est toute couverte de poudre: que je l’ôte! J’y portai le

doigt légérement; j’aurois voulu alors être un autre Jonathas.[E]

Que je voie votre bague: vous avez les doigts bien pris! Je saisis sa

main, je la baisai; elle prit la mienne, elle la serra: une main qui

serre veut quelque chose, je lui donnai un baiser de tout mon cœur,

& redoublai à plusieurs reprises, en faveur d’une belle bouche qui

s’offroit toujours à mon passage. Mon ardeur augmentoit, son feu se

communiquoit au mien; déjà nos yeux fixés les uns sur les autres se

demandoient ce qu’ils ne peuvent qu’indiquer: nous nous approchâmes

d’un canapé qui étoit auprès de nous, & vers lequel le parquet ciré

conduisit, peut-être malicieusement, nos sieges. Ce fut alors que,

sans rien détailler, je m’occupait essentiellement de mon devoir. Je

m’oubliai comme elle; nous nous égarâmes ensemble: ce que je sais,

c’est que nous tombâmes dans une espece de précipice où elle aidoit à

m’ensévelir, & dans lequel je serois encore, si, au contraire de ce qui

arrive ordinairement, il ne falloit pas être extrêmement fort pour y

demeurer long-temps. Nous sortîmes de notre léthargie, & en rougissant

de ce que nous sentions, nous désirions d’en sentir encore davantage.

C’est bien-là le temps d’avoir de la pudeur! vous me la passez, cher

Marquis: il n’est pas permis à un homme de Robe de penser aussi

généreusement qu’un Colonel de Hussards. Nous rîmes un instant après

d’avoir été si fous; mais nous en fûmes si peu fâchés, que, par un

baiser mutuel, nous convînmes de recommencer au premier moment à perdre

la raison.

Argentine rentra en bon ordre: elle étoit en habit de combat, & se mit

à éclater de rire en regardant la robe de Laurette qui avoit l’air

d’avoir été de quelque partie. La physionomie n’est pas toujours

trompeuse. Elle plaisanta sur ses yeux, sur les miens, & se tournant

vers le canapé & l’examinant avec soin, elle assura que si je faisois

une carte des lieux où j’aurois combattu, celui-ci seroit marqué

en rouge. Pourquoi, disoit-elle d’un ton ironique, n’a-t-on point

de foiblesses sans que les autres s’en apperçoivent? La faute se

peint dans les yeux; voyez les miens, ne sont-ils pas le miroir de

l’innocence? Apparemment que pour cette fois Argentine nous avoit

fait faire un jugement téméraire, ou plutôt qu’elle n’étoit troublée

que lorsqu’elle avoit combattu dans les regles. Défaites-vous de ces

ajustements superflus, dit-elle à Laurette; restez en corset, comme je

m’y suis mise: puisque nous passons ici la journée, il ne faut point de

cérémonies; vos graces en seront plus aimables en négligé. Montez en

haut & arrangez proprement tout sur le lit; mais de graces ne réveillez

pas le Président, qui repose sur la duchesse. Laurette suivit le

conseil, comme il étoit bon: elle s’aperçut qu’on ne le lui avoit donné

que par quelqu’intérêt. Quelle est la femme qui soit bien aise que sa

rivale soit plus brillante, & aide à la rendre telle? Aussi en nous

quittant retourna-t-elle malicieusement la tête à plusieurs reprises.

Les maîtres dans un art en savent tous les secrets.

C’est à moi à qui vous avez affaire maintenant, beau Conseiller, dit

alors Argentine, sans autre préambule: elle avoit déjà fermé la porte,

& fait un petit saut de caractere. Je vous aime, le tems est court, le

Président n’a fait qu’effleurer la matiere; il a commencé le combat,

il faut que vous vainquiez pour lui. Ce canapé n’a-t-il pas été témoin

de votre courage? Il est poudreux; mais je crains peu la poussiere:

elle est honorable lorsqu’elle est prise au champ de bataille. Elle

dit, elle m’embrasse, je lui rends avec vivacité; elle m’entraîne où

j’allois assurément très-volontiers. Rien n’est tel qu’une femme qui

a du tempérament, & qui a été frustrée dans son attente. Ce n’est

plus goût, c’est passion; ce n’est plus transport, c’est fureur: je

ne crois pas qu’il y ait quelque chose dans le monde de plus vif que

la possession d’un objet de ce genre. Bref, j’attaquai une place

qui s’étoit offerte à moi: combattant avec courage, & vainqueur avec

gloire, j’étendis mes conquêtes dans un climat dont on m’avoit facilité

les entrées. Argentine & moi sortîmes de notre ébat très-satisfaits;

& si elle ne fut pas surprise de ma valeur, elle eut lieu de s’en

glorifier. Que Rozette vienne présentement, disoit-elle, je lui

souhaite beaucoup de satisfaction: nous serons amies ensemble, & je

vous prie même de lui témoigner combien je l’aime. Jugez, cher Marquis,

si Argentine m’avoit laissé les moyens de lui témoigner quelque chose.

Cependant arriva Laurette. Ce canapé est contagieux, on ne peut en

approcher sans s’en ressentir, dit-elle: voyons aussi vos yeux,

Argentine; & les votres, Conseiller? Cela suffit: il faut avouer que

ma bonne amie est bien tranquille; elle ressemble au grand Condé, qui

n’étoit jamais d’un plus grand sens-froid qu’au milieu d’une bataille.

Le Président repose, vuidons cette bouteille de Frontignan pendant

son sommeil. Vous êtes pensif, cher Conseiller: vous avez un air

respectueux; il ne faut marquer du respect aux Dames que lorsque vous

ne pouvez pas leur en manquer.

Cependant la conversation tomba sur la lecture; ressource d’un homme

fatigué, & de femmes qui n’ont pas encore songé à médire. On parla

beaucoup du Roman d’Acajou[F]: je trouvai que l’Epître Dédicatoire au

Public étoit ce qu’il y avoit de plus raisonnable dans le Livre. Nos

Demoiselles firent l’éloge de l’Auteur, louerent sa facilité à parler,

& son esprit sur toutes sortes de matieres. Argentine qui est de ses

amies, dans les transports de son affection pour lui, nous assura

que, par cascade, elle avoit assez de crédit pour le faire recevoir à

l’Académie Française.

La conversation est bientôt épuisée, lorsqu’elle roule sur le mérite

d’un Auteur. Nous discourûmes de modes, de dentelles, d’étoffes, & par

gradation nous commencions à mettre Rozette sur le tapis, lorsqu’elle

entra elle-même & nous surprit agréablement par sa présence. Je me

levois pour aller au-devant d’elle, elle m’arrêta; & après un salut de

joie, elle fit le tour de la table, & nous donna à tous un baiser sur

le front avec un certain petit bruit des levres, qui est ordinairement

l’écho du plaisir.

Elle nous découvrit tout le mystere, & nous apprit qu’il y avoit

long-tems qu’elle étoit dans la chambre voisine; elle nous récita nos

propos, & nous décrivit nos aventures: elle compta même les minutes

que j’avois occupé avec Argentine; & en connoisseuse elle m’assura que

j’avois été trop long-tems pour peu, & trop peu pour beaucoup. On en

fit juge Argentine: un seul mot de sa part fit mon éloge.

Rozette étoit sans panier, avec le plus beau linge du monde; une

chaussure fine, & une jambe dont elle sait tirer mille avantages. Le

Président dort, s’écria-t-elle! veillons. Le dessert a été réservé

pour mon arrivée; remplissons sa destination: tâchons qu’il n’en

reste rien; & que pour la premiere fois le Juge n’ait que les écailles

de l’huître. Nous suivîmes son avis. Une heure se passa à badiner, à

chanter, à faire partir les bouchons, & à casser des verres & quelques

porcelaines.[G] C’est le goût des Dames de condition: depuis le départ

des Officiers pour l’armée, elles font les petites-maîtresses, & se

plaisent dans des soupers où l’on fait _carillon_. Elles trouvent un

esprit infini à briser un miroir ou une table, ou à jetter des chaises

par les fenêtres: les filles du monde n’ont-elles pas droit de copier,

dans ces expéditions, les jeunes Marquises, puisque celles-ci les

copient dans leurs intrigues? Je tirai de ma poche ma flûte: Laurette

s’en saisit; & comme elle en joue passablement, elle préluda par des

roulades, & nous donna des airs assez touchants. Rozette prit cet

instrument à partie, & soutint que la façon d’en tirer des sons étoit

indécente: elle blâma les coups de langue, & soutint que jamais le sexe

ne devoit toucher à une flûte en compagnie. Où la morale alloit-elle

se loger? Dans le fond, il est vrai de dire qu’il est certaines choses

dont une femme ne doit jamais faire savoir qu’elle sait faire usage.

Rozette, après ses réflexions sur ma flûte, parla de son état. C’est

l’ordinaire qu’après certaines parties, lorsqu’on a, pour ainsi parler,

épuisé le plaisir, on se jette sur les embarras de la vie, ou sur les

obligations de la nature, & ses malheurs. Quelle destinée pour la

philosophie d’être fille en quelque sorte du libertinage! Rozette fit

une comparaison de ses pareilles avec les Abbés, qui n’étoit pas sans

ressemblance.

Les uns, disoit-elle, débutent dans le monde par un air de modestie &

de pudeur; les autres par une affectation de cagotterie. Nous regardons

les hommes à la dérobée; les Abbés dévorent les femmes sous leurs

grands chapeaux. Les hommes viennent nous chercher; les femmes se

glissent vers nos Messieurs. Nous ruinons nos amants; ils font fortune

par le moyen de leurs maîtresses. Nous sommes dans l’opulence tant

que nous sommes jeunes; les autres ne deviennent à leur aise qu’en

vieillissant. Nous sommes sages & quelquefois _saintes_ sur la fin de

nos jours; les Abbés au contraire sont plus libertins sur le déclin

des leurs. La nécessité fait notre vocation, l’intérêt fait presque

toujours la leur. On ne donne au monde que ce qu’il y a de mieux;

& l’Eglise a ordinairement le rebut de la nature. Nous sommes dans

l’état deux êtres indéfinissables qui ne tiennent à rien & se trouvent

par-tout, qui ne sont pas nécessaires, & dont on ne peut se passer.

Elle nous détailla ensuite quelques aventures qu’elle avoit eues avec

de très-graves Ecclésiastiques, & qui nous amuserent beaucoup. Je les

passe sous silence, cher Marquis, ayant un frere Chanoine, & un autre

Abbé Commandataire: je ne veux pas qu’il soit dit que j’aie révélé le

secret de l’Eglise.

Le Président se réveilla, descendit, & vit Rozette avec surprise. Il

vola vers elle, l’embrassa, & se mit vis-à-vis pour la contempler à son

aise.

Le repos l’avoit rafraîchi: un verre de liqueur le remit en humeur,

la compagnie lui donna de l’audace; & se sentant fort, il défia ma

foiblesse. Je fus humilié, je le confesse: Argentine & Laurette

triomphoient intérieurement. Mes yeux se tournerent du côté de Rozette,

& lui demandoient pardon de ce qui m’arrivoit, ou plutôt de ce qui ne

m’arrivoit pas. Elle en parut touchée: un malheur qui arrivoit en sa

compagnie l’en rendoit presque participante.

On me badina, on me tourna en ridicule. Le Président jouissoit de mon

trouble; & fier d’un instant de valeur; orgueilleux dans la prospérité,

il me félicitoit ironiquement sur mes exploits du canapé.

Rozette se sentit piquée en ma personne, & vit bien que les deux

convives défioient ses charmes. Elle eût bien voulu faire un coup

décisif; mais après ce qu’elle avoit vu de moi, elle appréhendoit pour

son honneur. La plaisante circonstance que celle où on le perd en le

gardant! Elle ne savoit pas si, nouvelle Aurore pour les attraits, elle

en auroit la puissance en faveur d’un nouveau Titon[H], qu’elle n’avoit

pas réduit à cet état de foiblesse.

Elle me fit un souris pour tenter l’entreprise; j’y répondis: elle

examina mes yeux, & surprit dans mon regard le présage de sa gloire

à venir. Elle but à la Déesse de la Jeunesse, prononça quelques mots

mystérieux, & après trois mouvements magiques elle fit voir son

triomphe. On lui donna de grandes louanges & on convint, malgré la

jalousie, que la fleur qu’elle avoit fait éclorre lui appartenoit, &

qu’elle en devoit faire un bouquet pour mettre à son côté.

On se leva de table. Après quelques tours de jardin on fit un

_Médiateur_. Le Président gagna beaucoup: il jouoit d’un bonheur

sans égal. Rozette en étoit outrée; ce n’est pas aux cartes où elle

est belle joueuse: elle nous répéta souvent qu’elle étoit en péché

mortel, parce qu’elle ne voyoit pas un as noir. Cependant elle trichoit

suivant le talent qu’elle en avoit reçu. Argentine, que je conseillois,

l’imitoit au mieux. Le Président s’en appercevoit & en rioit sous

cape. Il sait comme vous & moi que toute femme triche, & que même

lorsqu’elles veulent être fidelles l’habitude suplée à leur intention.

Le souper fut délicat. Notre cuisinier se surpassa, & le Président en

tira vanité. En effet, c’est-là ce qu’on appelle un homme essentiel:

n’est-il pas plus estimable qu’un bel esprit mathématicien, qui pique

réguliérement votre table? Celui-ci vous mange, & l’autre vous fait

manger.

Rozette & Argentine firent l’amusement du repas, par une infinité de

chansons plus jolies les unes que les autres, qu’elles débitoient à

l’envi. Laurette excitoit à boire & faisoit circuler la joie avec la

mousse qu’elle excitoit dans les verres.

Il est des bornes à tout, même à la folie. Le Président devint rêveur,

Laurette le fit sortir pour le distraire, & le conduisit au jardin.

Semblable guide étoit propre à l’égarer. Apparemment qu’ils se

fourvoyerent en chemin, & tomberent dans quelques broussailles, car

nous remarquâmes que la rosée avoir gâté la robe de celle qui, je

crois, n’étoit point sortie pour examiner les étoiles.

Je ne réussis pas à engager Rozette de venir avec moi, elle savoit que

je tenois d’elle mon rajeunissement, & elle ne vouloit pas que je lui

remisse son bienfait. Qu’un cœur né généreux souffre lorsqu’on lui

interdit les moyens de témoigner sa reconnoissance!

Le souper fini nous montâmes en carrosse: le Président étoit revenu de

ses vapeurs. Il le prit sur un ton gai, & nous dit de très-plaisantes

choses. Son libertinage est ordinairement à fleur d’esprit.

A peine étions-nous placés, arrivent dix personnes & un grand bruit

avec elles. On appelloit le Président par son nom, & on lui demandoit

de loin sa protection. Je mets la tête à la portiere: le Président

regarde aussi. Ah! Monseigneur, s’écria un vieillard avec une voix

cassée, voici ma femme: (c’étoit une grosse laide, tout bourgeonnée,

autant que je pus voir à la lumiere de deux lanternes.) Nous nous

recommandons à votre bonne justice: notre procès se juge demain. Il

s’agit..... Le vieux Plaideur n’alloit-il pas nous détailler son

affaire; & ses voisins, qui l’accompagnoient, n’alloient-ils pas aussi

tous crier ensemble, lorsque le Président leur dit en fureur: qui

diable vous a donné l’idée de venir ici? Pardon, s’écria la troupe:

Monseigneur, nous vous avons reconnu pendant que vous étiez dans le

jardin, & nous sommes tous montés au grenier pour avoir l’honneur de

vous voir. Voici un Mémoire dressé à la hâte, Monseigneur, continuoit

le Nestor de ce village; j’espere en votre bonté. Donnez, donnez,

reprit le Président: bon jour, & fouette, cocher. Le Seigneur vous

maintienne en santé, s’écria la bande importune, & qu’il vous donne

une longue vie. L’écho du voisinage, selon sa coutume, répéta, à faire

rire, pendant un quart-d’heure, les dernieres syllabes du souhait. Que

le Diable vous emporte, ajoutoit le Président: voilà-t-il pas une belle

heure pour entendre des causes? La chicane vient nous déterrer dans des

endroits où je serois très-fâché que la Justice me rencontrât jamais.

Argentine se trouva assise sur mes genoux. Rozette m’avoit rétabli

dans mes anciens droits, & je m’en appercevois bien dans la position

présente. Elle étoit à mon côté & veilloit de près à ma conservation.

Argentine est méchante; malgré les amitiés qu’elle faisoit à Rozette,

elle ne fut pas contente qu’elle n’eût ravi, même à perte, à sa rivale

ce qui lui appartenoit à titre de droit féodal. La nuit me cacha ce qui

se passoit entre Laurette & mon ami, ainsi je serai aussi discret que

son ombre. Descendu chez nos Demoiselles, qui ce soir couchoient dans

la même maison, nous les vîmes se mettre au lit, & après quelques jeux

de mains très-superficiels, nous leur souhaitâmes un bon soir verbal,

& nous nous retirâmes chez nous. En embrassant Rozette je lui fis

promettre qu’elle me recevroit bien le lendemain.

De quatre jours je ne vis le Président. Ce qui m’est arrivé pendant

cet intervalle n’est pas indifférent: sans être romanesque, il a le

singulier des aventures de ce genre.

Toutes les fois que je songe à Rozette je ne puis comprendre comment

on peut aimer par inclination une fille qui par son état est obligée

de se livrer au premier qui en essaie la conquête. Je ne comprends pas

aussi, par la même raison, comment une honnête femme peut s’attacher à

un jeune homme, qui certainement ne cherche qu’à voler de conquête en

conquête, & s’attache rarement même à celle qui a le plus de mérite. Le

cœur de l’homme est bien aveugle: il sent qu’il l’est, & qu’il lui

faut un conducteur; il va chercher l’Amour, qui est aussi aveugle que

lui, & tous deux se précipitent dans l’abyme.

J’étois fatigué en rentrant chez moi. Je me couchai, & rêvai de

Rozette pendant toute la nuit. Ma premiere occupation à mon réveil

fut d’envoyer savoir des nouvelles de sa santé; en quoi je fis mal:

cet ordre, que je donnai à un Domestique que je ne connoissois pas à

fond, coûta pour quelque tems la liberté à ma nouvelle amie, & pensa me

faire à moi-même de très-mauvaises affaires. J’en reçus pour réponse,

qu’elle étoit en parfaite santé; & comme elle n’imaginoit pas que je

fusse assez imprudent pour me servir d’un laquais dont je ne serois

pas sûr, elle me fit dire qu’elle m’attendoit avec impatience; mais

à condition que je serois aussi modéré que si je sortois du carrosse

avec mademoiselle Argentine. La Fleur me rendit mot pour mot ce qu’il

tenoit de Rozette: il profita de ce qu’il avoit appris; & dans le

tems qu’il faisoit mes affaires auprès de la maîtresse, il poussa les

siennes auprès de sa suivante, & fut cause de beaucoup de malheurs.

Vous apprendrez par la suite le tour qu’il me joua; comment, pris en

flagrant délit, il fut conduit en une maison de force, où je veux

qu’il reste encore plus de deux années révolues. Vos Domestiques sont

toujours vos espions; il faut quelquefois être le leur.

Charmé de la réponse de Rozette, je montai dans mon carrosse & me fis

conduire au _Luxembourg_: je renvoyai mes gens, & un instant après

m’enfermai dans une chaise à porteur & arrivai où j’étois attendu.

Rozette étoit à sa fenêtre, dès qu’elle m’eut apperçu elle vint

au-devant de moi. Quand on est amoureux une bagatelle est sensible:

une prévenance de la part d’une jolie femme est quelque chose de divin

pour un jeune homme.

Rozette étoit coëffée en négligé, & avoit un désespoir couleur de

feu; un corset de satin blanc, par-dessous une robe brodée des

Indes, pressoit un peu sa gorge, &, faute d’une épingle, en laissoit

appercevoir tous les charmes. Je me jettai à son cou, je l’embrassai

avec transport. Nous nous reposâmes un moment, & je ne pouvois me

lasser de lui donner des marques de mon amour. Ses mains, sa bouche, sa

gorge, tout eut un compliment & mille baisers. Sa satisfaction mit le

comble à la mienne.

Dînons-nous, lui dis-je? Sans doute, reprit-elle; & fit venir sa

cuisiniere, à qui elle recommanda la propreté & de la promptitude.

Cependant je pris ma bonne amie sur mes genoux. Mes mains ardentes

s’émancipoient-elles; elle réprimoit soudain leur ardeur. Vous vous

fatiguez, mon cher ami, me disoit-elle; soyez sage. Voilà mes jeunes

gens, leur feu part comme un coup de pistolet & s’évapore en fumée.

Soyez plus modéré, mon cher cœur, dans peu vous aurez besoin de

ces transports. Sa voix me persuadoit, je restois tranquille; elle me

donnoit un baiser pour récompenser mon obéissance, & ce baiser m’en

faisoit manquer à l’heure même. La situation où nous étions étoit

singuliere. Vous vous souvenez, Marquis, du tems où nous travaillions

en Salle d’Armes chez Dumouchelle.[I] Supposez que Rozette est le

maître, & moi l’éleve.

Toujours les armes en état, je me présentois de bonne grace:

j’avançois, elle badinoit contre mes appels; quelquefois elle se

laissoit effleurer ou le sein, ou le bras, ou le côté; tierce, quarte,

seconde, elle étoit à tout, & rioit en prévenant toutes les feintes

dans mes yeux. Tantôt elle rompoit la mesure & alloit rapidement à la

parade: plus d’une fois elle courut au désarmement. Jamais je ne pus

la toucher à l’endroit où j’avois fixé mon triomphe. Je sortis fort

fatigué de cet assaut, où j’avois à la fin perdu beaucoup sans qu’elle

en profitât. Cela s’appelle un combat en blanc: il n’y a que des

enfans, ou des poltrons, qui puissent s’en amuser.

Nous nous mîmes à table. Je me piquai contr’elle, & fus vingt fois sur

le point de me retirer. J’attribuois à mépris de sa part son peu de

complaisance. Je la haïssois; je la détestois: elle me regardoit, &

j’en redevenois passionnément amoureux.

Je ne restai pas long-tems à table; j’avois mon dessein: le voyageur

curieux d’arriver ne s’amuse pas à considérer les prairies qui se

trouvent sur son passage.

Rozette savoit la carte de mon voyage, elle m’avoit vu mettre le doigt

sur l’endroit où je prétendois arriver, & avoit résolu de me donner

quelque distraction en chemin. Sans m’avertir elle avoit fait venir une

de ses bonnes amies, qui en pareille rencontre avoit coutume de lui

servir de second. C’est la premiere fois qu’une femme ait choisi une

autre femme pour lui faire la galanterie d’une bonne fortune qui lui

appartenoit.

Nous rentrâmes dans le cabinet, Rozette me devançoit. Nous en étions

aux explications, & une glace qui répétoit notre attitude me la rendoit

plus chere en en doublant la perspective. Un de ses bras étoit derriere

ma tête, la sienne penchée sur mon estomac, son autre main étoit saisie

de ce qu’elle craignoit; les miennes errantes s’amusoient à des emplois

qui ne se décrivent pas. Ses jambes badinoient auprès d’un ennemi,

qui n’en étoit pas un pour elle. Avez-vous vu, Marquis, un tableau de

Coipel[J], dans lequel une Nymphe, couchée sur un lit de fleurs auprès

de Jupiter, se plaît à manier son foudre. Nous étions une copie de ce

chef-d’œuvre. J’étois dans une position si agréable que je n’osois

en sortir, & elle étoit si voluptueuse qu’elle me faisoit sentir qu’il

y en avoit une autre qui l’étoit davantage. Je la demandai, on me

la refusa; je voulus la ravir, on me disputa la victoire: j’allois

triompher lorsque mademoiselle de Noirville entra. Vous ne pouvez être

sage, me dit alors Rozette en élevant la voix, & feignant d’avoir été

surprise. Savez-vous que je me fâcherai à mon tour? Je m’étois levé par

politesse; elle s’esquiva alors, & en fermant la porte à la clef elle

me laissa avec la nouvelle venue dans un déshabillé qui annonçoit ce

que j’avois voulu faire. Je fus un peu surpris. Mademoiselle Noirville

me pria de n’en point être troublé; mais sur-tout de ne lui en pas

vouloir sur son arrivée, qui sembloit ne me pas mettre à mon aise. Je

n’y étois que trop; mais c’est qu’on n’y est jamais avec les personnes

que l’on ne connoît pas. Je me laissai toucher par la douceur de sa

voix; je l’envisageai, & mes regards tomberent sur une des plus jolies

brunes de Paris. Le désordre où j’étois présentoit de lui-même le sujet

de la conversation: elle le saisit, & le tournant en fille d’esprit à

mon avantage, elle me félicita sur ce que sans doute j’avois exécuté

avec Rozette. Ses discours sinceres & ambigus, gracieux & ironiques,

me mirent dans l’embarras de m’expliquer; mais comme elle continuoit

de parler, je fus forcé par politesse de lui répondre. On n’est pas

hardi quand on a quelque chose sur la conscience. Je n’étois plus dans

un état présentable, & mes réponses se sentirent de ma foiblesse. Je

m’en apperçus moi-même. Il est des momens critiques, où les plus grands

guerriers font mauvaise contenance. Insensiblement notre conversation

tomba sur ce qui venoit de m’arriver, mes yeux sur les appas de

la nouvelle Nymphe, & ses regards sur un endroit qui étoit alors

extrêmement respectueux. De propos en propos elle m’avoua qu’elle ne

reconnoissoit point Rozette dans cette conduite, & ne concevoit point

ses idées de chagriner un galant homme, dont la figure seule étoit

capable de désarmer la plus cruelle, & qui certainement étoit fait pour

remplir le présage de sa bonne mine. Cette fille étoit bien dressée,

elle parloit à l’esprit avec art, & ses charmes se rendoient maîtres de

mon cœur. Les louanges qu’elle me donnoit tomboient sur un article

dont tout le monde est charmé de se prévaloir. Détaillant le caractere

de sa bonne amie, elle en faisoit, par forme de conversation, une

critique approchante de la satyre. Elle en vint à me confesser que,

vis-à-vis de moi, en telle situation, si sa foiblesse ne plioit pas,

l’espoir certain du plaisir détermineroit son obéissance; la gloire

d’être inexorable ne valant pas la joie intérieure que l’on goûte à

ne la pas être. Elle embellit cette morale en fille qui en espéroit

du fruit. Cependant elle s’étoit approchée de moi, & en regardant mon

ajustement: serrez, Monsieur, dit-elle, ce que j’entrevois là-dessous;

vous m’exposez-là une tentation & à une tentation; & en voulant

elle-même écarter cette tentation, elle en fit naître en moi pour

elle une des mieux conditionnées. De degrés en degrés mademoiselle de

Noirville me mit hors de moi-même. Je prends feu aisément: la moindre

étincelle embrase une matiere combustible, & l’embrasement consume

indifféremment tout ce qui se trouve à son passage. Bref, mademoiselle

de Noirville remplit la place de Rozette, en tint presque lieu chez

moi dans des embrassemens que serroit la passion; je ne songeai qu’au

sacrifice, & peu à la Divinité: ce que j’éprouvai, c’est qu’à quelque

Dieu de l’Univers que l’on adresse ses vœux, il y a une satisfaction

sensible à mettre des présens sur un autel.

Rozette rentra alors, & mademoiselle de Noirville, que j’ai connue

depuis, qui étoit venue-là comme une machine, s’en retourna de même. La

plaisante figure que celle que je faisois alors en présence de Rozette!

Elle savoit ce qui étoit arrivé, & elle avoit d’avance _calculé cette

éclipse_. Elle étoit à un coin de la chambre, & moi à l’autre. Nous

n’osions nous approcher. Qu’étoient devenus ces momens où nous nous

serions si volontiers confondus ensemble? Elle me fit mille reproches;

mais avec cet air sévere & gracieux, & de ce ton insinuant qui vous

peint votre faute sans vous la nommer: elle m’offroit à penser & me

prêtoit un cadre vuide où je pouvois moi-même placer mes solides

réflexions. Elle me fit remarquer que les femmes étoient bien folles de

compter sur le cœur des hommes, dont l’unique but n’est jamais que

de satisfaire leurs passions. Qui n’auroit pas goûté cette morale dans

sa bouche? Mais la façon dont elle la débitoit excitoit en moi pour

elle les mêmes passions contre lesquelles elle déclamoit avec tant de

grace.

De la morale au plaisir il n’est souvent qu’un pas. Au milieu des avis

que me prodiguoit si libéralement Rozette, je lui demandai si le soir

je pourrois venir souper avec elle; & pour déterminer son consentement,

je lui fis la galanterie d’une navette garnie d’or. Elle aime à faire

des nœuds, ainsi elle reçut mon présent, & me confessa que, malgré

mes infidélités, elle m’aimoit toujours. Un bijou présenté à temps

attendrit bien une ame: si les Dieux se gagnent par des offrandes,

pourquoi de simples mortelles y seroient-elles insensibles?

Je la quittai avec peine. Retourné à la maison, j’y trouvai mon pere,

auquel je fis un détail de ce que je n’avois pas vu la veille à l’Opéra

& le soir aux Tuileries. Il sut en un moment l’histoire circonstanciée

de mille aventures qui n’étoient certainement point arrivées. En

pareilles circonstances il faut d’autant plus raconter de choses

qu’on en a moins vues. Je lui dis que j’étois prié à souper en ville,

& que la partie étoit indispensable. Je lui nommai une maison qu’il ne

connoissoit point ni moi non-plus. Mon pere est bon, peu défiant, s’en

rapporte à moi, & m’aime extrêmement, comme étant le dernier fruit de

son amour avec ma mere, & à qui ma naissance a coûté la vie. Je me fis

conduire au Marais, renvoyai mon équipage, & ordonnai au Cocher de se

trouver à côté de l’hôtel de Soubise à une heure du matin au plus tard.

J’espérois effectivement m’y rendre. Ne comptons jamais sur l’avenir.

Les Domestiques partis, je monte dans un Fiacre. Je ne sais pourquoi le

coquin, qui étoit cependant sur la place, ne vouloit point marcher: je

fus obligé d’en venir à des extrêmités. Il me servit enfin. Il étoit

marqué au numéro 71, & à la lettre X.

Vous verrez, cher Marquis, que ce numéro va jouer un grand rôle; ainsi

ne soyez pas étonné que je m’en souvienne si bien.

En passant pardevant un Café, ce nombre impair fit perdre une grosse

somme à des particuliers qui jouoient à pair ou non sur le chiffre

du premier Fiacre qui passeroit. Avant que le Fiacre fût à portée de

laisser voir son numéro on eut celle de considérer celui qui étoit

dedans. Les perdans & les gagnans se ressouvinrent du chiffre & de la

lettre, & n’oublierent pas celui qui étoit dans la voiture. Ainsi,

cher Marquis, les événemens de la vie dépendent d’une circonstance à

laquelle on n’a jamais pensé, & qu’il est impossible au plus fin de

prévoir.

J’arrivai chez Rozette, qui commençoit à s’impatienter de mon délai.

Elle me reçut avec empressement; soit qu’elle eût pris de l’amitié

pour moi, soit que ma libéralité lui eût plu, elle se préparoit à une

généreuse reconnoissance. Elle m’obligea de mettre la robe de chambre

que j’avois fait porter chez elle, & voulut que je me misse à mon aise,

étant dans le pays de la liberté. Elle s’étoit coëffée de nuit, & sa

garniture de dentelles, en pressant un peu ses joues, faisoit un office

qui lui donnoit de belles couleurs. Un mouchoir politique couvroit sa

gorge; mais il étoit placé d’un air qui demandoit qu’on ne le laissât

pas à sa place. Elle n’avoit qu’un corset de taffetas blanc & un jupon

de même étoffe & de pareille couleur: sa robe, aussi de taffetas bleu,

flottoit au souffle des zéphirs.

Thémidore; ou, mon histoire et celle de ma maîtresse · 第 1 / 8 段