«Comment j'en vins à le faire? C'est assez simple, comme toutes les

grandes inventions. L'un de ces jeunes génies qui rédige pour les

journaux des notes scientifiques, mit la main sur une brochure allemande

concernant les oiseaux de la Nouvelle-Zélande et la traduisit au moyen

d'un dictionnaire et de ses facultés naturelles; il s'embrouilla,

grâce à ces dernières, dans l'aptéryx vivant et l'anomatoptéryx

disparu, parla d'un oiseau haut de cinq pieds, vivant dans les jungles

de la Zélande septentrionale, dont les spécimens rares et timides

étaient difficiles à obtenir et ainsi de suite... Savary, qui, même

pour un collectionneur, est un homme miraculeusement ignorant, lut ces

paragraphes et jura qu'il aurait la chose à tout prix. Il tourmenta de

ses questions tous les marchands. Cela montre ce qu'un homme peut faire

avec de la persistance... avec de la volonté... Voilà un

collectionneur d'oiseaux jurant qu'il aurait un spécimen d'un oiseau

qui n'existe pas, qui n'avait jamais existé et qui, à la honte même

de sa dégaine profane, ne pourrait probablement pas exister maintenant

si on lui donnait la vie, et il l'obtint!

«Encore un peu de whisky, Bellows?--fit le taxidermiste s'éveillant

d'une passagère contemplation des mystères de la volonté et de

l'esprit collectionneur, et, rasséréné, il continua à me conter

comment il avait façonné une sirène des plus séduisantes et comment

un prédicateur errant, qu'elle empêchait d'avoir un auditoire, la

détruisit sous prétexte d'idolâtrie. Mais comme la conversation des

personnages qui prirent part à cette transaction: créateur, acheteur

et destructeur, était uniformément impropre à la publication, ce

joyeux incident ne sera pas rédigé.

Les lecteurs peu familiers avec les obscures méthodes des

collectionneurs seront peut-être enclins à douter du récit de mon

taxidermiste; mais pour ce qui concerne les œufs du grand pingouin et

les faux oiseaux empaillés, ses dires ont été confirmés par de

distingués ornithologistes; et les notes concernant l'oiseau de la

Nouvelle-Zélande ont paru de fait dans un journal du matin, d'une

réputation au-dessus de tout soupçon, car le taxidermiste en conserve

un exemplaire qu'il m'a montré.

LA POMME

--Il faut que je me débarrasse!--fit l'homme assis dans le coin du

compartiment, rompant brusquement le silence.

M. Hinchcliff leva la tête, n'ayant qu'imparfaitement compris. Il

avait été jusqu'ici perdu dans la contemplation de sa cape

d'étudiant liée par un cordon aux poignées de sa valise, signe

extérieur et visible de sa position pédagogique récemment obtenue; il

était resté plongé dans le ravissement que lui causait cette cape et

les agréables perspectives qu'elle découvrait. Car M. Hinchcliff

venait de lui s'inscrire à l'Université de Londres et allait

rejoindre une place de sous-maître à l'école préparatoire

d'Holmwood--situation fort enviable. Il regarda avec étonnement son

compagnon de voyage à l'autre bout du compartiment.

--Pourquoi ne pas la donner?--disait ce personnage.--La donner!...

pourquoi pas?

C'était un homme de haute taille au teint mat et hâlé. Il avait les

bras nerveusement croisés sur la poitrine et il avait posé les pieds

sur la banquette qui lui faisait face. Il se mit à tirer sa moustache

noire et très longue, les yeux fixés sur le bout de ses bottines.

--Pourquoi pas?--dit-il encore.

M. Hinchcliff toussa.

L'étranger leva les yeux--c'étaient des yeux gris foncé, très

perçants--et, pendant une minute, peut être, il fixa M. Hinchcliff

d'un air morne. Puis son visage sembla prendre une expression

d'intérêt.

--Oui,--fit-il lentement,--pourquoi pas? Et en finir.

--Je ne vous saisis, pas très bien, dit M. Hinchcliff en toussant une

seconde fois.

--Vous ne me suivez pas très bien,--répliqua mécaniquement

l'étranger tandis que ses yeux bizarres erraient de M. Hinchcliff à

la valise d'où pendait avec ostentation la cape et revenaient à la

figure duveteuse de M. Hinchcliff.

--Vos paroles sont si décousues, vous comprenez...--s'excusa M.

Hinchcliff.

--Pourquoi pas!--dit l'étranger suivant sa pensée--Vous êtes

étudiant?--fit-il en s'adressant à M. Hinchcliff.

--Je suis étudiant par correspondance à l'Université de

Londres.--dit M. Hinchcliff avec un orgueil non déguisé et portant

d'un geste nerveux sa main à sa cravate.

--À la poursuite de la science,--dit l'étranger. Et il retira

soudain ses pieds de dessus la banquette, posa son poing sur son genou,

et contempla, M. Hinchcliff comme s'il n'avait jamais vu

d'étudiant de sa vie.

--Oui!--et il fit un geste avec l'index tendu.

Puis il se leva, prit dans le filet un sac de cuir qu'il ouvrit. Sans

le moindre mot il en tira un objet de forme ronde enveloppé d'une

quantité de papier d'argent qu'il déplia soigneusement. Il tendit

la chose à M. Hinchcliff: c'était un petit fruit d'un jaune doré

et très doux au toucher.

M. Hinchcliff demeura un instant la bouche et les yeux grands ouverts.

Il n'essaya pas de prendre cet objet, même si on le lui offrait pour

qu'il le prît.

--Ceci,--dit le fantastique étranger en articulant très

lentement,--est la Pomme de l'Arbre de la Connaissance. Regardez-la:

petite, brillante, merveilleuse... la Connaissance!... et je vais vous

la donner.

L'esprit de M. Hinchcliff eut une minute de pénible effort, puis

l'explication évidente: fou, traversa son cerveau et éclaira toute

la situation; un fou d'humeur joyeuse. Il pencha un peu la tête.

--La Pomme de l'Arbre de la Connaissance, hein?...--dit M. Hinchcliff

regardant le fruit, feignant un air d'extrême intérêt et reportant

ensuite ses regards sur son interlocuteur.--Mais pourquoi ne le

mangez-vous pas vous-même?...... Et d'ailleurs comment est-il venu en

votre possession?

--Elle ne se flétrit jamais! Il y a trois mois que je la possède, et

elle est toujours brillante, et lisse, et mûre, et désirable comme

vous la voyez.

Il posa sa main sur son genou et considéra la pomme d'un air rêveur,

puis il se mit à l'envelopper de nouveau dans ses papiers comme

s'il avait modifié son intention de la donner.

--Mais comment l'avez-vous obtenue?--demanda M. Hinchcliff qui avait

l'esprit argumentatif--et comment savez-vous que c'est le fruit de

l'Arbre?

[Figure 6: LA POMME--Il vit, derrière lui, les herbes en feu.]

--J'ai acheté ce fruit,--dit l'étranger,--il y a trois mois, pour

une gorgée d'eau et une croûte de pain. L'homme qui me la céda,

parce que mes soins lui avaient conservé la vie, était Arménien.

L'Arménie! cette contrée merveilleuse! la première de toutes les

contrées! où l'Arche de Noé est restée, jusqu'à ce jour,

ensevelie dans les glaciers du mont Ararat. Cet homme, dis-je, fuyant

avec d'autres devant les Kurdes qui les avaient surpris, parvint en

des endroits déserts dans des montagnes... en des endroits que nul au

monde ne connaît. Fuyant devant ceux qui les poursuivaient, ils

arrivèrent sur un haut plateau entre les pics des montagnes. Il y

croissait une herbe verte dont les brins étaient comme des lames, qui

coupaient et déchiraient impitoyablement tous ceux qui s'aventuraient

à les traverser. Les Kurdes étaient à leurs trousses et il ne leur

restait d'autre chance de salut que de s'enfoncer dans ces herbes et le

pire fut que les sentiers qu'ils tracèrent au prix de leur sang

servirent aux Kurdes pour les suivre. Tous les fugitifs furent tués,

sauf cet Arménien et un autre. Il entendit les cris et les

gémissements de ses compagnons et le bruissement des herbes autour de

ceux qui les poursuivaient, car ces herbes s'élevaient presque à

hauteur d'homme. Il entendit des appels et des imprécations, et quand,

enfin, il s'arrêta, tout était silencieux. Il poussa de l'avant

quand même sans comprendre, déchiré et sanglant, jusqu'à ce

qu'il arrivât à une muraille de rocher au-dessous d'un précipice

d'où il vit, derrière lui, les herbes en feu et les fumées

s'élever comme un voile entre lui et ses ennemis.

L'étranger s'arrêta.

--Oui?--dit M. Hinchcliff,--et puis?...

--Il se trouvait donc là, tout blessé et déchiré par les herbes

tranchantes, les rochers brûlants sous les rayons du soleil et la

fumée de l'incendie s'avançant vers lui. Il n'osa pas y rester.

Peu lui importait la mort, mais la torture!... Au loin, par delà la

fumée, il entendit des clameurs et des plaintes. Des femmes criaient.

Il se mit à escalader une gorge dans les rochers entre lesquels

poussaient des buissons aux branches sèches, qui sortaient comme des

épines entre les feuilles, et il se cacha dans une sorte

d'excavation. Il rencontra là son compagnon, un berger qui avait

aussi échappé au massacre. Estimant peu de chose le froid, la faim et

la soif à côté de la cruauté des Kurdes, ils continuèrent à

escalader les hauteurs parmi les neiges et les glaces. Ils errèrent

ainsi pendant trois longs jours. Le troisième jour, ils eurent une

vision. Je crois que les gens affamés ont souvent des visions, mais

dans le cas présent nous avons ce fruit.

Il leva dans sa main le fruit enveloppé d'argent.

--J'ai entendu ce récit de la bouche d'autres montagnards qui

savaient la légende. C'était le soir, à l'heure où le nombre des

étoiles augmente; ils descendaient, une pente de rocs lisses qui menait

vers une immense vallée sombre dans laquelle croissaient des arbres

bizarrement tordus, et de ces arbres pendaient de petits globes

phosphores cents comme des vers luisants, étranges lumières rondes et

jaunes. Soudain la vallée s'éclaira au loin, tout au loin d'une

flamme dorée qui s'avançait lentement, faisant paraître les arbres

rabougris aussi noirs que la nuit et jetant sur les pentes et les

contours des choses des reflets d'or. À cette vision, les deux

hommes, instruits des légendes des montagnes, surent qu'ils voyaient

l'Éden ou la sentinelle de l'Éden, prosternèrent leur visage contre

terre comme des hommes frappés de mort... Quand ils osèrent lever les

yeux, la vallée était de nouveau dans l'obscurité, puis la clarté

reparût venant vers eux, transparente comme l'ambre... Le berger, à

cette vue, bondit sur ses pieds et avec un grand cri se mit à courir à

toutes jambes vers la lumière, mais l'autre était trop effrayé pour

le suivre. Il demeurait étourdi, frappé de stupeur, terrifié,

regardant son compagnon s'éloigner vers la lueur mouvante. À peine

le berger avait-il pris sa course qu'il y eut un bruit comme un coup

de tonnerre, le battement d'ailes invisibles au-dessus de la vallée

et une épouvante indicible; en me contant la chose l'homme qui me

donna le fruit regardait anxieusement comme s'il cherchait encore

autour de lui à se sauver. Remontant la pente aussi vite qu'il le

pouvait, avec ce tumulte courant derrière lui, il se heurta contre un

de ces arbres rabougris et un fruit mûr tomba dans sa main: celui-ci.

Immédiatement il fut entouré d'un bruit d'ailes et de tonnerre. Il

tomba et s'évanouit, et, quand il reprit ses sens, il se retrouva au

milieu des ruines noircies et fumantes de son village où, avec

d'autres personnes, je donnais mes soins aux blessés. Une vision?

Mais il tenait encore serré dans sa main le fruit doré de l'arbre.

Il y avait là d'autres gens qui connaissaient la légende, qui

savaient ce qu'était cet étrange fruit.

Il se tut.

--Et le voici,--fit-il après un silence.

C'était une histoire très extraordinaire pour être racontée dans

un compartiment de troisième classe sur une petite ligne de chemin de

fer du Surrey. On eût pu croire que le réel n'était qu'un voile

pour le fantastique et ici le fantastique était assez évident.

--Vraiment!--fut tout ce que put répondre M. Hinchcliff.

--La légende,--reprit l'étranger,--conte que ces fourrés d'arbres

nains croissant autour du jardin viennent de la pomme qu'Adam tenait

à la main quand Ève et lui furent chassés du paradis. Il sentit

quelque chose dans sa main, aperçut la pomme à demi mangée et la jeta

au loin avec colère. Là, depuis, croissent ces arbres, dans ce vallon

désolé, entouré de neiges éternelles, à l'entrée duquel les

épées de flammes montent la garde jusqu'au jour du jugement.

--Je pensais,--dit M. Hinchcliff--que tous ces racontars étaient... des

fables... des paraboles... plutôt. Voulez-vous dire que là-bas en

Arménie...

L'étranger répondit à la question inachevée en tendant le fruit

dans sa main ouverte.

--Mais vous n'avez aucune certitude,--dit M. Hinchcliff,--que c'est

là le Fruit de l'Arbre de la Connaissance. L'homme peut avoir eu...

une sorte de mirage pourrait-on dire, supposons...

--Regardez-le,--fit l'étranger.

C'était, à coup sûr, un globe d'aspect étrange, non pas

exactement une pomme, comme M. Hinchcliff put s'en rendre compte, mais

un fruit d'une couleur dorée, brillant curieusement, comme si la

lumière elle-même faisait partie de sa substance. Tout en la

considérant, il se représentait plus vivement le vallon désolé au

milieu des montagnes, les épées de flammes qui le gardaient et tous

les étranges détails de l'histoire qu'il venait d'entendre. Il

se frotta les vigoureusement yeux.

--Mais...--commença-t-il.

--Il est resté tel que cela, lisse et frais pendant trois mois, un peu

plus longtemps que cela même, sans se dessécher, sans se flétrir,

sans se corrompre.

--Mais... vous... vous-même... croyez vous réellement que...!

--C'est le Fruit Défendu.

Il n'y avait pas moyen de se méprendre sur la sincérité de ton et

sur la parfaite lucidité d'esprit de l'homme.

--Le Fruit de la Connaissance,--dit-il.

--Bien, admettons-le,--dit M. Hinchcliff après une pause et les yeux

toujours fixés sur le fruit,--mais après tout,--continua-t-il, ce

n'est pas mon genre de connaissances, le genre de science qu'il me

faut acquérir; d'ailleurs Adam et Ève l'ont déjà mangée.

--Nous avons hérité de leur péché et non de leur

connaissance,--répliqua l'étranger.--Si nous y goûtions maintenant

tout serait de nouveau clair et pur. Nous verrions au fond de toutes

choses, nous comprendrions les plus secrètes significations...

--Pourquoi ne le mangez-vous pas, alors?--questionna M. Hinchcliff,

soudainement inspiré.

--C'est dans cette intention que je l'avais pris,--dit

l'étranger.--L'homme est déchu. Seulement manger à nouveau le

fruit pourrait difficilement...

--Savoir, c'est pouvoir!--dit M. Hinchcliff.

--Mais est-ce le bonheur? Je suis plus vieux que vous, j'ai plus que

deux fois votre âge. Maintes et maintes fois j'ai tenu ceci dans ma

main et chaque fois le cœur m'a manqué à la pensée de tout ce

qu'on pourrait savoir... à pourrait savoir... à cette redoutable

lucidité... Supposez que tout à coup le monde entier vous devienne

impitoyablement clair?

--Cela, je pense, serait en somme un grand avantage,--assura M.

Hinchcliff.

--Supposez que vous puissiez voir dans les cœurs et les esprits de ceux

qui vous entourent, dans les recoins les plus secrets... des gens que

vous aimez, à l'amour de qui vous tenez?

--On trouverait bien vite la comédie,--dit M. Hinchcliff, grandement

frappé par cette idée.

--Et chose pire... se connaître soi-même... dépouillé de ses plus

intimes illusions... se voir soi même à sa place... voilà tout ce que

les désirs et les faiblesses nous ont empêché de faire... sans la

moindre indulgente atténuation...

--Mais cela serait une chose excellente... Connais-toi toi-même!...

Vous souvenez-vous?

--Vous êtes jeune!--dit l'étranger.

--Si vous ne vous souciez pas de le manger et qu'il vous soit à

charge, pourquoi ne le jetez-vous pas, tout simplement?

--Ici encore, sans doute, vous ne me comprendrez pas. Pour moi, je me

demande comment on pourrait jeter une chose comme celle-là, brillante,

merveilleuse? Une fois qu'on l'a, on est lié. Mais d'un autre

côté: la donner à quelqu'un qui ait soif de connaissances, qui

n'éprouverait aucune terreur à la pensée de cette claire

perception...

--D'ailleurs,--risqua pensivement M. Hinchcliff,--ce peut être

quelque fruit vénéneux. À ce moment son œil aperçut par la fenêtre

du compartiment quelque chose d'immobile, l'extrémité d'un grand

écriteau blanc avec des lettres noires:... MWOOD. À cette vue, il

tressaillit:

--Bon sang!--s'exclama-t-il,--Holmwood!...

La réalité présente chassa soudain les imaginations mystiques

auxquelles il s'était abandonné. Il ouvrit la portière, sa valise

à la main. Déjà le chef de train donnait le signal du départ. M.

Hinchcliff sauta sur le quai.

--Tenez!--fit une voix derrière lui.

Il vit les yeux brillants et sombres de l'étranger et le fruit doré,

velouté et tentant sur la main ouverte de l'homme. Il le prit

instinctivement et le train s'ébranla.

--Non!--cria l'étranger en faisant un geste comme pour le reprendre.

--Attention!--cria un employé se précipitant pour fermer la portière.

L'étranger, la tête et le bras passés à travers le carreau, cria

quelque chose que Hinchcliff ne comprit pas. Puis, l'ombre du pont le

cacha et en un clin d'œil il eut disparu. M. Hinchcliff, abasourdi et

le fruit merveilleux dans la main, regardait le dernier wagon du train

disparaître au tournant de la voie. L'espace d'une minute, son

esprit demeura confus; puis il se rendit compte que deux ou trois

personnes sur le quai l'examinaient avec intérêt. N'était-il pas

le nouveau maître de l'École Préparatoire, débutant dans ses

fonctions? Il lui vint à l'idée que le fruit pouvait très bien leur

paraître la naïve emplette d'une orange rafraîchissante. Cette

pensée le fit rougir et il enfonça le fruit dans la poche de son

veston où il fit une bosse ridicule. Mais il n'y avait pas moyen de

faire autrement et il se dirigea vers les gens qui l'observaient,

essayant maladroitement de dissimuler son embarras. Il s'enquit du

chemin qui devait le mener à l'École Préparatoire et des moyens de

faire porter sa valise, et les deux petites malles de fer qui étaient

là-bas au bout du quai. Oh! l'ennui de s'occuper de ces détails

vulgaires.

On lui transporterait ses bagages sur une brouette pour dix sous et il

pouvait les précéder à pied. Il se figura surprendre une certaine

ironie dans les voix de ses interlocuteurs. Il éprouvait un sentiment

de gêne à la pensée de son aspect.

Le ton de sincérité de son compagnon de voyage et le magique attrait

de son récit avaient, pendant un instant, détourné le cours des

pensées de M. Hinchcliff. Tout cela s'était interposé comme un

nuage lui dissimulant ses intérêts immédiats. Des flammes qui

erraient çà et là! La préoccupation de sa position nouvelle et de

l'impression qu'il lui fallait produire sur Holmwooden, en

général, et l'École en particulier, reprit totalement possession et

rasséréna son atmosphère mentale avant qu'il eût quitté la gare.

Mais il est extraordinaire, combien, pour un jeune homme sensé et

endimanché, peut être gênant d'avoir, en sus, un fruit doux au

toucher et délicatement doré, avec à peine trois pouces de diamètre.

Dans la poche de son veston noir, il faisait une bosse terrible gâtant

complètement la ligne. Il rencontra une vieille petite dame en noir

dont le regard fut attiré immédiatement par l'excroissance de sa

poche. Dans sa main gauche gantée, il tenait son autre gant et dans la

droite sa canne, de sorte que porter ostensiblement le fruit lui était

impossible. En un endroit où le chemin paraissait convenablement

désert il retira de sa poche l'encombrant objet et essaya de le

mettre sous son chapeau. La pomme était juste un peu trop grosse; le

chapeau dansait d'une façon grotesque et, au moment où il la

retirait, un garçon boucher tourna le coin de la route avec sa voiture.

--Sacrebleu!--exclama M. Hinchcliff.

Il l'aurait mangée incontinent, acquérant l'omniscience, mais il

eût été si stupide d'entrer en ville en suçant un fruit juteux car

évidemment il devait l'être. Si l'un des élèves venait à

passer, cela pourrait porter un sérieux dommage à son autorité

d'être vu dans cette posture. Ou bien le jus pourrait lui poisser la

figure et tacher ses manchettes. Ou bien encore ce pouvait être un jus

acide aussi fort que celui du citron et qui décolorerait ses

vêtements...

Puis, au détour du chemin ensoleillé, il aperçut deux jolies filles.

Elles marchaient à petits pas vers la ville, bavardant, et à tout

moment elles pouvaient se retourner et dévisager derrière elles un

jeune homme à la figure rouge et portant à la main une tomate jaune

phosphorescente! Sûrement elles éclateraient de rire.

[Figure 7: LA POMME--D'un geste rapide, il envoya le fruit encombrant

par dessus le mur d'un verger.]

--Flûte!--dit M. Hinchcliff et d'un geste rapide, il envoya le fruit

encombrant par-dessus le mur de pierre d'un verger qui bordait la route.

Au moment où la pomme disparut, il éprouva de cette perte un vague

regret qui dura quelques secondes. Il reprit avec aisance sa canne et

son gant et se mit à marcher droit et satisfait pour dépasser les

jeunes filles.

Mais dans les ténèbres de la nuit, M. Hinchcliff eut un rêve. Il vit

la vallée, les épées de flammes, les arbres rabougris et il sut que

c'était réellement le fruit de la Connaissance qu'il avait si

inconsidérément jeté, et il s'éveilla fort malheureux.

Dans la matinée, son regret disparut, mais plus tard. Il revint le

tourmenter, jamais néanmoins lorsqu'il était heureux ou très

occupé.

Enfin par une nuit de lune, vers onze heures, quand tout Holmwood fut

endormi, ses regrets reparurent avec une force redoublée et avec eux la

tentation de courir les aventures. Il se glissa hors de la maison,

escalada le mur, gagna à travers la ville silencieuse le chemin de la

gare et pénétra dans le verger où il avait jeté le fruit, mais il ne

put rien trouver parmi l'herbe humide et les fragiles globes de

pissenlits.

L'HOMME VOLANT

L'ethnologue considéra pensivement la plume de Bhimraj.

--Il semblait ne guère tenir à s'en séparer, dit—il.

--Elle est sacrée pour les chefs, répondit le lieutenant, comme la

soie jaune est sacrée pour l'empereur de Chine.

L'ethnologue ne répondit pas. Il hésitait; puis entrant brusquement

en matière, il demanda:

--Quel est ce conte à dormir debout, qu'ils racontent à propos

d'un homme volant?

Le lieutenant eut un faible sourire.

--Que vous ont-ils dit?

--Je vois, fit l'ethnologue, que vous êtes au courant de votre

renommée.

Le lieutenant se mit à rouler une cigarette.

--J'aimerais bien entendre une fois de plus cette histoire, fit-il, pour

voir où elle en est maintenant.

--Elle est si stupidement enfantine! reprit l'ethnologue quelque peu

irrité. Comment leur avez-vous joué ce tour-là.

Le lieutenant garda le silence et, toujours souriant, se renversa dans

son fauteuil.

--Voici donc que j'ai fait un détour de cinq cents kilomètres pour

recueillir le folklore que ces gens ont pu conserver, avant qu'ils ne

soient complètement démoralisés par les missionnaires et les

militaires, et je ne trouve qu'un tas de légendes impossibles au sujet

d'un diable de lieutenant d'infanterie à tête rousse. Comment il

est invulnérable, comment il peut sauter par-dessus les éléphants,

comment il peut voler! Et bien d'autres sottises! Un respectable

vieillard m'a décrit vos ailes disant qu'elles étaient d'un

plumage noir, mais pas tout à fait aussi long qu'une mule. Il

prétend qu'il vous a vu souvent au clair de lune voltiger au-dessus des

collines vers le pays de Shendon. Que le diable vous emporte!...

Le lieutenant éclata de rire gaiement.

--Continuez, dit-il, continuez...

L'ethnologue continua jusqu'à ce qu'il en eût assez.

--En faire accroire pareillement à ces enfants des montagnes encore

ingénus! Comment avez-vous pu faire cela?

--J'en suis très fâché, dit le lieutenant, mais vraiment j'y fus

bien obligé. Je puis vous affirmer que la chose s'imposait et je

n'avais pas alors, la moindre idée de la façon dont l'imagination

de ces gens la prendrait.

«Pas la moindre curiosité non plus. Je puis seulement invoquer que ce

fut une indiscrétion et nullement la malice qui m'a fait remplacer le

folklore par une nouvelle légende. Mais comme vous semblez chagriné,

je vais essayer de vous expliquer l'affaire.

«C'était à l'époque de l'avant-dernière expédition contre

les Lou-Chaï, et Walters croyait que ces gens que vous venez de visiter

étaient animés pour nous d'intentions amicales; aussi, avec une

allègre confiance dans mes capacités à me tirer d'affaire, il

m'envoya là-haut, dans la gorge, à vingt kilomètres d'ici, avec

trois soldats européens, une douzaine de cipayes, deux mules et sa

bénédiction, pour me rendre compte des sentiments populaires du

village que vous avez visité. Une troupe forte de dix hommes sans

compter les mules, vingt kilomètres à faire et en temps

d'hostilité! Vous avez vu la route?

--La route! fit l'ethnologue.

Dans l'abîme · 第 2 / 3 段