«Pendant tout le temps qu'il fut entraîné vers le fond par s

LA SCIENCE ILLUSTRÉE

JOURNAL HEBDOMADAIRE

FONDÉ SOUS LA DIRECTION

DE

LOUIS FIGUIER

06 DÉCEMBRE 1902

À

30 MAI 1903

EXPOSITION INTERNATIONALE (1900)

PARIS

DANS L'ABÎME

H.-G. WELLS

TRADUIT DE L'ANGLAIS

PAR

HENRY-D. DAVRAY

TABLE DES MATIÈRES

DANS L'ABÎME

LES TRIOMPHES D'UN TAXIDERMISTE

LA POMME

L'HOMME VOLANT

DANS L'ABÎME

Le lieutenant se tenait debout devant la sphère d'acier et mordillait

un éclat de bois.

--Que pensez-vous de ça, Steevens? demanda-t-il.

--C'est une idée comme une autre, dit Steevens, du ton de quelqu'un qui

veut se faire une opinion sincère.

--Je crois que ça s'écrasera à plat, continua le lieutenant.

--Il semble avoir calculé son affaire soigneusement, dit Steevens

encore impartial.

--Mais pensez à la pression, insista le lieutenant. À la surface de

l'eau, elle est de quatorze livres par pouce; trente pieds plus bas,

elle est double; soixante, triple; quatre-vingt-dix, quadruple; neuf

cents, quarante fois plus grande; cinq-mille pieds, trois-cents fois...

c'est-à-dire qu'à un mille de profondeur la pression est de deux cent

quarante fois quatorze livres; c'est-à-dire... attendez... un

quintal... une tonne et demie, Steevens, _une tonne et demie_ par pouce

carré. Et l'Océan a ici cinq milles de profondeur. Il subira une

pression de sept tonnes et demie...

--Un joli sondage! dit Steevens. Mais il est protégé aussi par une

jolie épaisseur d'acier.

Le lieutenant ne répondit pas et se mit à mâchonner son bout de bois.

L'objet de leur conversation était une immense boule d'acier, d'un

diamètre extérieur d'environ neuf pieds, et qui semblait être le

projectile de quelque titanique pièce d'artillerie; elle était fort

laborieusement nichée dans un échafaudage monstrueux, élevé dans la

charpente du vaisseau, et les espars gigantesques qui allaient bientôt

la faire glisser par-dessus bord donnaient à l'arrière du navire un

aspect qui avait excité la curiosité de tout honnête marin, depuis le

_pool_ de Londres jusqu'au tropique du Capricorne. En deux endroits,

l'un au-dessus de l'autre, l'acier faisait place à une couple de

fenêtres circulaires, fermées d'une paroi de verre d'une épaisseur

énorme, et l'une d'elles, enchâssée dans un cadre d'acier d'une

grande solidité, se trouvait pour l'instant en partie dévissée.

Le matin même, les deux hommes avaient vu, pour la première fois,

l'intérieur de ce globe. Il était soigneusement matelassé de coussins

à air, garnis de petits boutons fixés entre les saillies, et qui

constituaient le simple mécanisme de la chose. Tous les objets

étaient, de même, soigneusement capitonnés, même l'appareil Myers,

qui devait absorber l'acide carbonique et remplacer l'oxygène inspiré

par l'habitant du globe, quand, s'y étant introduit, l'ouverture

vitrée aurait été vissée.

Tout était si parfaitement capitonné qu'un être humain aurait pu

supporter, en toute sécurité, d'être lancé avec la sphère par un

canon. Et il fallait qu'il en fût ainsi, car bientôt un homme allait

s'insinuer par l'ouverture; il serait enfermé solidement à

l'intérieur et lancé par-dessus bord pour s'en foncer dans l'Océan

jusqu'à une profondeur de cinq milles, comme le lieutenant l'avait dit.

L'imagination de ce dernier était exclusivement occupée de cet objet;

c'était devenu pour lui une obsession, même aux repas, et Steevens, le

nouveau venu, était un compagnon inattendu auquel il allait pouvoir à

son aise causer de sa préoccupation.

--J'ai idée, dit le lieutenant, que ces hublots de verre fléchiront

simplement, crèveront et s'écraseront sous une pression pareille.

Daubrée a liquéfié des rochers sous des pressions énormes... et,

remarquez bien ceci...

--Si le verre casse, fit Steevens, qu'arrivera-t-il?

--L'eau entrera comme un jet de fer. Avez-vous jamais reçu, bien droit,

un jet à haute pression? Ça frappe comme un boulet. Il serait

simplement écrasé et aplati. L'eau entrerait dans sa gorge, dans ses

poumons, pénétrerait dans ses oreilles...

--Quelle imagination détaillée! s'écria Steevens, qui se

représentait vivement les choses.

--C'est le simple exposé d'une chose inévitable, dit le lieutenant...

--Et le globe?

--Il laisserait s'échapper quelques petites bulles et s'installerait

confortablement, jusqu'au jour du jugement, parmi la vase et le limon du

fond... avec le pauvre Elstead étalé sur ces coussins aplatis, comme

du beurre sur du pain.

Il répéta cette image, comme si elle lui eût plu beaucoup:

--Comme du beurre sur du pain.

--Un coup d'œil au tape-cul, fit une voix.

Et Elstead parut derrière eux, vêtu d'un complet blanc, une cigarette

aux lèvres et les yeux souriants sous les amples bords de son chapeau.

--Qu'est-ce que vous dites, à propos de pain et de beurre, Weybridge?

Vous grommelez, comme d'habitude sur la paye insuffisante des officiers

de marine?... Il n'y a plus qu'un jour à attendre avant que je parte

maintenant. Les élingues vont être prêtes aujourd'hui. Ce beau ciel

et cette houle tranquille sont juste ce qu'il faut pour lancer

par-dessus bord une douzaine de tonnes de plomb et de fer, n'est-ce pas?

--Vous ne vous apercevrez pas beaucoup de la houle, dit Weybridge.

--Non. À soixante ou quatre-vingts pieds de profondeur... et j'y serai

dans dix à douze secondes... pas une molécule ne bougera, quand le

vent hurlerait et que l'eau s'élèverait jusqu'aux nuages. Non. Là, au

fond...

Il s'avança jusqu'au bastingage, et les deux autres le suivirent. Tous

trois se penchèrent sur leurs coudes et contemplèrent l'eau, d'un vert

jaunâtre.

--... La paix, dit. Elstead, en achevant tout haut sa pensée.

--Êtes-vous absolument certain que le mouvement d'horlogerie marchera?

demanda tout à coup Weybridge.

--Il a marché trente-cinq fois, dit Elstead. Il est tenu de marcher.

--Mais s'il ne fonctionne pas?

--Pourquoi ne fonctionnerait-il pas?

--Je ne voudrais pas, pour vingt mille livres, descendre dans cette

maudite machine, dit Weybridge.

--Vous êtes tout à fait encourageant, remarqua Elstead.

--Je ne comprends pas encore de quelle façon vous pourrez faire

fonctionner la chose, dit Steevens.

--Eh bien! d'abord, j'entre dans la sphère, et l'on visse l'ouverture,

commença Elstead. Et quand, trois fois de suite, j'ai allumé et

éteint la lumière électrique pour montrer que tout va bien, je suis

lancé par-dessus le bastingage par cette grue, avec tous ces gros

fonceurs de plomb suspendus au-dessous de moi. Le gros poids de plomb,

qui est fixé sur le dessus, est muni d'un cylindre sur lequel

s'enroulent cent toises de solide cordage, et c'est tout ce qui lie les

fonceurs à la sphère, sauf les élingues qui seront coupées quand la

sphère tombera. Je me sers de cordes plutôt que de câbles de fer,

parce que c'est plus facile à couper et plus flottant, conditions

nécessaires, comme vous allez voir. Vous remarquez que tous ces

fonceurs de plomb sont percés d'un trou; une tringle de fer y sera

adaptée, qui dépassera de six pieds sur la face inférieure. Dès que

cette tringle sera en contact avec le fond, elle frappera sur un levier

qui déclenchera le mouvement d'horlogerie placé sur le côté du

cylindre sur lequel les cordes s'enroulent... Vous suivez? On descend

gentiment dans l'eau tout le système. La sphère flotte... avec l'air

qu'elle renferme, elle est plus légère que l'eau... mais les poids de

plomb continuent à s'en foncer, et la corde se déroule jusqu'au bout.

Quand la corde est entièrement filée, la sphère s'enfonce aussi.

--Mais à quoi sert la corde? demanda Steevens. Pourquoi ne pas fixer

directement les poids à la sphère?

--Mais à cause du choc probable au fond. La sphère et ses poids vont

s'enfoncer rapidement, atteindre peu à peu une vitesse vertigineuse.

Elle serait mise en pièces en touchant le fond, si ce n'était de cette

corde. Mais, dès que les poids reposeront sur le fond, la légèreté

de la sphère entrera en jeu. Elle continuera à s'enfoncer de plus en

plus lentement, s'arrêtera enfin, puis se mettra à remonter. C'est là

que le mouvement d'horlogerie intervient. Aussitôt que les fonceurs

s'aplatiront sur le fond de la mer, la tringle sera heurtée et

déclenchera le mouvement et la corde s'enroulera de nouveau sur le

cylindre. Je serai ainsi amené jusqu'au fond. Là, je resterai une

demi-heure, la lumière électrique allumée, examinant ce que j'aurai

autour de moi. Puis le mouvement d'horlogerie mettra enjeu un couteau à

ressort, la corde sera coupée, et je remonterai à la surface, comme

une bulle dans un siphon. La corde elle-même aidera la flottaison.

--Et si, par hasard, vous remontiez sous un navire? demanda Weybridge.

--J'arriverais avec une telle vitesse que je passerais simplement au

travers comme un boulet de canon, dit Elstead. Vous n'avez pas besoin de

vous tourmenter à ce sujet.

--Supposez que quelque actif petit crustacé s'insinue dans votre

mouvement d'horlogerie...

--Ce serait pour moi une espèce d'invitation un peu pressante à rester

en leur compagnie, dit Elstead en tournant le dos à la mer et

contemplant la sphère.

*

* *

On avait jeté Elstead par-dessus bord à onze heures. C'était une

journée calme et brillamment sereine, et l'horizon se perdait dans la

brume. L'éclat des lampes électriques avait joyeusement, par trois

fois, apparu dans le petit compartiment supérieur. Alors on l'avait

descendu lentement jusqu'à la surface de l'eau, et un matelot se tenait

près des sabords d'arrière prêt à couper le palan qui retenait l'ensemble

des fonceurs et de la sphère. La sphère, qui sur le pont avait

paru si énorme, semblait maintenant un inimaginable petit objet sous

l'arrière du navire.

[Figure 01: DANS L'ABÎME.--Ses deux hublots sombres, au dessus

de la ligne de flottaison, semblaient des yeux ahuris.]

Elle se balança un peu, et ses deux hublots sombres au-dessus de la

ligne de flottaison semblaient des yeux ahuris contemplant l'équipage

qui se pressait contre le bord. Une voix s'éleva, demandant ce

qu'Elstead devait penser de ce balancement.

--Êtes-vous prêts? fit le commandant.

--Oui, capitaine.

--Lâchez tout.

Le câble du palan se raidit contre la lame et fut coupé. Un remous

tourbillonna sur la sphère d'une façon grotesquement impuissante.

Quelqu'un agita un mouchoir; un autre tenta une acclamation vaine; un

quartier maître compta lentement... huit, neuf, dix. Il y eut un autre

remous, puis, avec un bruyant clapotis et un large éclaboussement, la

sphère reprit son aplomb.

Elle sembla rester stationnaire un instant, puis devenir rapidement plus

petite; enfin l'eau la recouvrit, et elle resta visible au-dessous de la

surface, imprécise et agrandie par la réfraction. Avant qu'on ait pu

compter jusqu'à trois, elle avait disparu. Il y eut, dans les

profondeurs de l'eau, un tremblement de lumière blanche qui diminua

jusqu'à n'être plus qu'un point et s'évanouit. Puis, il n'y eut plus

rien que l'abîme des eaux ténébreuses dans lequel un requin nageait.

Soudain l'hélice du croiseur se mit en mouvement; l'eau bouillonna; le

requin disparut dans la convulsion des vagues, et un torrent d'écume

s'étendit sur la cristalline limpidité qui avait englouti Elstead.

--Qu'est-ce qu'on fait maintenant? dit un matelot à un autre.

--On va s'éloigner d'une couple de milles pour ne pas nous trouver sur

son chemin quand il remontera, répondit son camarade.

Le navire gagna lentement sa nouvelle position. À bord, tous ceux qui

n'étaient pas occupés restaient à surveiller l'endroit houleux où la

sphère s'était enfoncée. Pendant la demi-heure qui suivit, il est

douteux qu'un seul mot ait été prononcé qui n'eût pas rapport à

Elstead. Le soleil de décembre était maintenant haut dans le ciel, et

la chaleur était fort grande.

--Je crois qu'il n'aura pas trop chaud là-dessous, dit Weybridge. On

prétend que, passé une certaine profondeur, l'eau de la mer est

presque toujours à une température glaciale.

--À quel endroit va-t-il ressortir? demanda Steevens.

--C'est là-bas, dit le commandant, qui s'enorgueillissait de son

omniscience. Il indiqua d'un doigt précis le sud-est. Et, ajouta-t-il,

il ne va pas tarder maintenant. Il y a déjà trente-cinq minutes.

--Combien de temps faut-il pour atteindre le fond de l'Océan?

interrogea Steevens.

--Pour une profondeur de cinq milles, en tenant compte, comme nous

l'avons fait, d'une accélération de deux pieds par seconde, à la fois

à l'aller et au retour, il lui faut environ trois quarts de minute.

--Alors, il est en retard, fit Weybridge.

--Mais... presque, dit le commandant. Je suppose qu'il faut quelques

minutes pour que sa corde s'enroule.

--J'avais oublié cela, dit Weybridge, évidemment soulagé.

Alors commença l'attente. Lentement, une minute s'écoula, et aucune

sphère ne sortit des flots. Une autre minute suivit, et rien ne vint

rompre la houle huileuse. Les matelots s'expliquaient les uns aux autres

l'importance de l'enroulement de la corde. Les agrès étaient pleins de

figures attentives.

--Montez, Elstead, montez! cria impatiemment un matelot à la poitrine

velue, et les autres reprirent et crièrent comme s'ils réclamaient la

levée du rideau au théâtre.

Le commandant leur lança un regard irrité.

--Naturellement, si l'accélération est moindre que deux, dit-il, il

sera plus longtemps. Nous ne sommes pas absolument certains que ce soit

là une donnée exacte. Je ne crois pas aveuglément aux calculs.

Steevens donna brièvement son assentiment. Personne sur le gaillard

d'arrière ne parla pendant une couple de minutes. Alors l'étui de la

montre de Steevens cliqua.

Lorsque, vingt et une minutes plus tard, le soleil atteignit le zénith,

ils attendaient encore l'apparition de la sphère, et pas un homme à

bord n'avait osé murmurer que tout espoir était perdu. Ce fut

Weybridge qui, le premier, exprima cette certitude.

--Je n'ai jamais eu confiance dans ces hublots, dit-il tout à coup à

Steevens.

--Grand Dieu! s'écria Steevens, vous ne croyez pas que...

--Ma foi... fit Weybridge, et il laissa le reste à son imagination.

--Je n'ai pas grande foi dans les calculs de ce genre, déclara le

commandant sur un ton de doute, de sorte que je n'ai pas encore perdu

tout espoir.

À minuit, le croiseur évoluait lentement autour de l'endroit où la

sphère s'était enfoncée. Le rayon blanc du foyer électrique se

promenait et s'arrêtait indiscontinûment sur l'étendue des eaux

phosphorescentes, tandis, que scintillaient de minuscules étoiles.

--Si sa fenêtre n'a pas cédé et qu'il ne soit pas écrasé, dit

Weybridge, sa maudite situation est pire encore, car alors ce serait son

mouvement d'horlogerie qui n'aurait pas fonctionné, et il serait

maintenant vivant à cinq milles sous nos pieds, là-dessous, dans le

froid et les ténèbres, à l'ancre dans sa petite boule d'acier, là

où jamais un rayon de lumière n'a brillé, ni un être humain vécu

depuis que les eaux se sont rassemblées. Il est là sans nourriture,

souffrant de la faim et de la soif, épouvanté et se demandant s'il

mourra de faim ou d'étouffement. Laquelle de ces deux morts sera-ce?

L'appareil Myers doit s'épuiser, je suppose. Combien de temps peut-il

durer?

--Tonnerre! s'exclama-t-il, quelles petites choses nous sommes! quels

audacieux petits diables! Dans l'abîme! Des milles et des milles de

liquide... rien que de l'eau au-dessous de nous et autour de nous, et ce

ciel! Des gouffres!

Il leva les bras, et au même moment une petite traînée blanche monta

sans bruit dans le ciel, ralentit peu à peu sa course, s'arrêta,

devint un petit point immobile, comme si une nouvelle étoile avait pris

place dans le ciel. Puis cela se mit à dégringoler et se perdit

bientôt dans les réflexions des étoiles et dans la pâle et brumeuse

phosphorescence de la mer.

À cette vue, il resta stupéfait, le bras tendu et la bouche ouverte.

Puis il ferma sa bouche, l'ouvrit de nouveau, et agita ses bras avec des

gestes désordonnés. Enfin, il se tourna et cria: «Elstead, ohé!» à

la première vigie, et courut jusqu'à Lindley, puis au foyer

électrique.

--Je l'ai vu, criait-il, à tribord, là-bas! Ses lampes sont allumées.

Et il vient juste de sortir. Cherchez de ce côté avec le rayon. Nous

allons bien le voir flotter quand il réapparaîtra à la surface.

Mais ils ne le trouvèrent pas avant l'aurore. Même alors ils

manquèrent de le couler bas. La grue fut préparée, et avec une

chaloupe, on agrafa les chaînes à la sphère. Quand ils l'eurent

remontée à bord, ils en dévissèrent l'ouverture et explorèrent des

yeux l'obscurité de l'intérieur, car la chambre du foyer électrique

était arrangée de façon à illuminer l'eau seulement autour de la

sphère et était interceptée de la cavité générale.

L'atmosphère intérieure était très surchauffée, et la gutta-percha

qui garnissait les bords de l'ouverture était molle. Leurs questions

impatientes restèrent sans réponse et aucun bruit ne leur parvint.

Elstead était inanimé, replié sur lui-même au fond de sa cabine. Le

médecin du bord s'y introduisit et le passa à ceux de l'extérieur.

Pendant un certain temps, ils ne purent se rendre compte si Elstead

était vivant ou mort. Sa figure, à la lueur jaunâtre des lampes,

était toute brillante de transpiration. On le descendit dans sa cabine.

Il n'était pas mort, comme ils purent bientôt s'en apercevoir, mais

dans un état d'affaissement nerveux absolu et, de plus, cruellement

contusionné. Il lui fallut, pendant plusieurs jours, rester couché et

parfaitement tranquille. Une semaine se passa avant qu'il pût raconter

ses expériences.

Dès les premiers mots, il déclara qu'il allait recommencer. La sphère

avait besoin d'être perfectionnée, dit-il, afin de lui permettre de se

débarrasser de la corde, s'il le fallait, et c'était tout. Ç'avait

été la plus merveilleuse aventure.

--Vous pensiez, dit-il, que je ne trouverais rien que de la vase. Vous

vous moquiez de mes explorations, et j'ai découvert un nouveau monde.

Il raconta son histoire par fragments sans suite, et presque toujours en

commençant par la fin, de sorte qu'il est impossible de la répéter

dans ses propres termes. Mais ce qui suit en est l'exacte narration.

«Son voyage commença atrocement. Avant que la corde fût entièrement

filée, la sphère ne cessa de ballotter. Il eut la sensation d'être

une grenouille enfermée dans un ballon sur lequel on s'acharne à coups

de pieds. Il ne pouvait voir que la grue et le ciel au-dessus de sa

tête, avec un coup d'œil occasionnel sur les gens qui garnissaient le

bastingage, et il était incapable de prévoir de quel côté allait se

balancer la sphère. Tantôt, il levait le pied pour marcher et il

était culbuté en tous sens contre les coussins. Toute autre forme eût

été plus confortable, mais aucune n'aurait pu supporter l'immense

pression de l'abîme. Soudain le balancement cessa; la sphère se mit en

équilibre, et, quand il fut relevé, il aperçut tout autour de lui le

bleu verdâtre des flots avec la lumière du jour atténuée filtrant de

la surface et une multitude de petites choses flottantes qui passaient

vertigineusement contre les vitres, montant, lui semble-t-il, vers la

lumière. Puis, à mesure qu'il regardait, l'obscurité s'accrut

jusqu'à ce que l'eau fût, au-dessus de sa tête, aussi sombre que le

ciel de minuit, bien que d'une teinte plus verte, et, au-dessous de lui,

absolument noire. De temps en temps, de petites choses transparentes

avec un scintillement lumineux faisaient au long des hublots de

légères traînées verdâtres.

«Et la sensation de chute! Elle rappelait le départ soudain d'un

ascenseur, avec cette différence qu'elle durait plus longtemps. Il faut

réfléchir un instant pour réaliser ce que ce doit être. Ce fut alors

et seulement qu'Elstead se repentit d'avoir tenté cette aventure. Il

vit sous un aspect entièrement nouveau les chances qui se dressaient

contre lui. Il pensa aux énormes poissons à scie qui existent dans les

profondeurs moyennes, à ces spécimens terribles qu'on trouve parfois

à demi digérés dans l'estomac des grands cétacés ou flot tant

morts, décomposés et à demi dévorés.

«Il s'imagina l'un d'entre eux s'attaquant à la sphère et ne voulant

plus la lâcher. Et le mouvement d'horlogerie, l'avait-il suffisamment

éprouvé? Mais qu'il voulut maintenant descendre ou remonter, c'était

absolument la même chose.

[Figure 02: DANS L'ABÎME.--Dans le rayon de son foyer électrique

apparaissaient des poissons.]

«Au bout de cinquante secondes, tout, à l'extérieur, fut aussi noir

que la nuit, sauf ce que le rayon de son foyer électrique éclairait et

dans quoi apparaissaient de temps à autre des poissons et passaient

quelques fragments d'objets qui s'enfonçaient. Tout cela disparaissait

trop vite pour qu'il lui fût possible de distinguer ce que c'était.

Une fois, il crut voir un requin. À ce moment, la sphère commença à

s'échauffer par le frottement. Il lui parut que cette donnée n'avait

pas été suffisamment évaluée. La première chose qu'il put remarquer

fut qu'il transpirait; puis il perçut sous ses pieds une sorte de

sifflement qui s'accrut, et il vit une foule de petites bulles, de très

petites bulles qui montaient en éventail vers la surface. De la vapeur!

«Il tâta le hublot: la vitre était brûlante. Immédiatement, il

alluma la lampe électrique qui éclairait sa cabine, regarda la montre

encastrée dans le capitonnage, et il vit que son voyage durait déjà

depuis deux minutes. Il lui vint à l'esprit que le hublot pouvait

craquer dans le conflit des températures, car il savait que les eaux

dans les grandes profondeurs sont glaciales. Puis, tout à coup, la

paroi de la sphère sembla presser le dessous de ses pieds; au-dehors la

course des bulles se ralentit et le sifflement diminua. La sphère se

balança légèrement. Le hublot n'avait pas craqué, rien n'avait

cédé, et il savait que, dans tous les cas, le danger de couler bas

était passé.

«Encore une minute et il reposerait sur le fond de l'abîme. Il songea,

dit-il, à Steevens, à Weybridge et aux autres qui étaient à cinq

milles au-dessus de sa tête, plus haut pour lui que ne le furent jamais

au-dessus de nous les plus élevés des nuages qui flottent dans le

ciel, à eux tous navigant lentement, cherchant à pénétrer la

profondeur des eaux et se demandant ce qui pouvait lui être arrivé.

«Il se mit à regarder par le hublot. Il n'y avait plus de bulles

maintenant, et le sifflement avait cessé. Au dehors, c'étaient de

profondes ténèbres d'un noir épais comme un velours, sauf là où le

rayon électrique pénétrait l'eau et en montrait la couleur: un gris

jaunâtre. Alors, trois choses, comme des formes de feu, nagèrent en se

suivant. Il ne pouvait distinguer si elles étaient petites ou énormes

et éloignées.

«Chacune d'elles se dessinait avec des contours bleuâtres, presque

aussi brillants que les feux d'une barque de pêche, des feux qui

semblaient répandre beaucoup de fumée, et ils avaient, de chaque

côté, des taches de cette lumière, comme des sabords de navire. Leur

phosphorescence sembla s'éteindre quand ils entrèrent dans le

rayonnement lumineux de sa lampe; et il vit alors que c'étaient de

petits poissons de quelque étrange espèce, avec des yeux énormes, et

dont les corps et les queues se terminaient brusquement. Leurs yeux

étaient tournés vers lui, et il jugea qu'ils suivaient sa descente,

les supposant attirés par sa clarté.

«D'autres du même genre se joignirent bientôt à eux. À mesure qu'il

descendait, il remarquait que l'eau prenait une teinte pallide et que de

petites taches de lumière scintillaient dans son rayonnement comme des

atomes dans un rai de soleil. Cela était probablement dû aux nuages de

vase et de boue que la chute de ses fonceurs de plomb avait produits.

«Pendant tout le temps qu'il fut entraîné vers le fond par ses poids

de plomb, il se trouva dans une sorte de brouillard blanc si dense que

son projecteur électrique ne réussissait pas entièrement à le percer

au delà de quelques pieds. Et il se passa quelques minutes avant que

les couches de sédiment en suspension fussent retombées au fond.

Alors, à la lueur de ses lampes électriques et à la passagère

phosphorescence d'un banc éloigné de poissons, il lui fut possible de

voir, sous l'immense obscurité des eaux supérieures, une surface

ondulante de vase d'un blanc grisâtre, rompue çà et là par des

fourrés enchevêtrés de lis de mer agitant leurs tentacules affamés.

«Plus loin se trouvaient les gracieux et transparents contours d'un

groupe d'épongés gigantesques. Sur ce sol étaient dispersées un

grand nombre de touffes hérissées et plates d'une riche couleur

pourpre et noire qu'il décida devoir être quelque espèce d'oursin, et

de petites choses avec des yeux très larges ou aveugles ayant une

curieuse ressemblance, les unes avec les cloportes, les autres avec les

homards, rampaient paresseusement dans la traînée de lumière et

disparaissaient de nouveau dans l'obscurité en laissant derrière eux

des sillons dans la vase.

«Soudain la multitude voltigeante de petits poissons vira et s'avança

vers lui comme une volée d'étourneaux pourrait le faire. Ils

passèrent au-dessus de lui comme une neige phosphorescente, et alors,

derrière eux, une créature de dimensions il vit plus grandes qui

s'avançait vers la sphère.

«D'abord, il ne put la distinguer que vaguement, figure aux mouvements

indécis et suggérant de loin un homme en marche; puis elle entra dans

le rayonnement lumineux que projetait la lampe. Au moment où la

lumière la frappa, elle ferma les yeux, éblouie. Elstead la contempla

avec stupéfaction.

«C'était un étrange animal vertébré. Sa tête d'un pourpre sombre,

rappelait vaguement celle d'un caméléon, mais le front était si

élevé et la boîte crânienne si développée qu'aucun reptile n'en

possédait encore de semblables. L'équilibre vertical de sa face lui

donnait la plus extraordinaire ressemblance avec celle d'un être

humain. Deux yeux larges et saillants se projetaient des orbites à la

façon d'un caméléon et sous ses petites narines s'ouvrait une large

bouche reptilienne aux lèvres cornées. À l'endroit des oreilles

étaient deux énormes ouïes hors desquelles flottaient des filaments

nombreux d'un rouge de corail, rappelant les ouïes que possèdent les

très jeunes raies et les requins.

«Mais ce que sa face avait d'humain n'était pas le trait le plus

extraordinaire qu'offrait cette créature. Elle était bipède; son

corps, presque sphérique, était en équilibre sur une sorte de

trépied composé de deux jambes comme celles des grenouilles et d'une

longue queue épaisse, et ses membres supérieurs, qui caricaturaient

grotesquement les bras humains, beaucoup à la manière des grenouilles,

portaient un long dard osseux garni de cuivre. La couleur de cette

créature était, variée: sa tête, ses mains et ses jambes étaient

pourpres, mais sa peau, qui pendait flottante autour de son corps comme

des vêtements le feraient, était d'un gris phosphorescent. Elle

restait là, aveuglée par la lumière.

[Figure 03: DANS L'ABÎME.--Cet habitant inconnu de l'abîme

cligna des yeux et les écarquilla.]

À la fin, cet habitant inconnu de l'abîme cligna des paupières et les

écarquilla; puis, portant sa main libre au-dessus de ses yeux, il

ouvrit la bouche et articula à la façon humaine un cri qui pénétra

même l'enveloppe d'acier et le capitonnage intérieur de la sphère.

Comment un cri peut être poussé sans poumons, Elstead ne se préoccupa

pas de l'expliquer. La créature sortit alors du rayonnement, rentra

dans le mystère ténébreux qui le bordait de chaque côté, et Elstead

la sentit plutôt qu'il ne la vit venir vers lui. Certain que la

lumière l'avait attirée, il interrompit le courant. Un moment après,

des coups sourds résonnèrent contre l'acier, et la sphère se

balança.

«Alors le cri fut répété. Et il sembla à Elstead qu'un écho

lointain y répondait. Les coups sourds reprirent et la sphère se

balança de nouveau et grinça contre le pivot sur lequel la corde

était enroulée. Il demeura dans les ténèbres, cherchant à

pénétrer du regard l'éternelle nuit de l'abîme. Et bientôt il vit,

très faibles et lointaines, d'autres formes phosphorescentes et

quasi-humaines se hâter vers lui.

Sachant à peine ce qu'il faisait, il tâta contre les parois de sa

prison instable pour trouver le bouton du projecteur électrique

extérieur et pressa accidentellement celui de la petite lampe qui

éclairait sa cabine capitonnée. La sphère roula et il fut renversé.

Il entendit comme des cris de surprise, et quand il fut relevé, il vit

deux yeux attentifs qui regardaient par le hublot inférieur et qui en

réfléchissaient la clarté.

«Au même instant, des mains heurtaient vigoureusement l'enveloppe

d'acier et il entendit, impression suffisamment horrible dans sa

position, des heurts réitérés sur l'enveloppe de métal, qui

protégeait le mouvement d'horlogerie. À ce bruit, vraiment, l'angoisse

l'étrangla; car, si ces étranges créatures parvenaient à arrêter le

mouvement, sa délivrance était impossible. À peine avait-il pensé

cela, qu'il sentit la sphère se balancer et la paroi sembla peser

lourdement contre ses pieds.

«Il éteignit la petite lampe intérieure et rétablit le courant du

réflecteur extérieur. Le fond vaseux et les créatures quasi-humaines

avaient disparu, et une couple de poissons se poursuivant soudain

passèrent contre le hublot.

«Il pensa aussitôt que ces étranges habitants avaient rompu la corde

et qu'il avait échappé. Il remontait de plus en plus vite, puis il

s'arrêta avec une secousse qui l'envoya heurter la paroi capitonnée de

sa prison. Pendant une demi-minute, peut être, il fut trop étonné

pour réfléchir.

«Alors il sentit que la sphère tournait lentement sur elle-même avec

une sorte de balancement, et il lui sembla aussi qu'il avançait

horizontalement dans l'eau. En se blottissant, tout contre le hublot, il

parvint à rétablir de son poids et à ramener l'équilibre vers le

fond cette partie de la sphère; mais il ne put rien voir que le pâle

rayonnement de son réflecteur frappant inutilement les ténèbres. Il

lui vint à l'idée qu'il pourrait mieux voir s'il éteignait la lampe.

«En ceci, il fut sage. Au bout de quelques minutes les ténèbres

veloutées devinrent une sorte d'obscurité translucide, et alors, dans

le lointain, et aussi imprécises que la lumière zodiacale d'un soir

d'été, il vit des formes se mouvoir au-dessous de lui. Il jugea que

ces créatures avaient détaché son câble et le remorquaient au long

du fond de la mer.

«Alors, par-delà les ondulations de la plaine sous-marine, vague et

lointaine, il vit un immense horizon d'une luminosité pâle qui

s'étendait de chaque côté aussi loin que sa petite fenêtre lui

permettait d'apercevoir. Vers cet horizon, il était remorqué comme un

ballon qu'on ramènerait de la plaine vers la ville. Il en approchait

très lentement, et très lentement la vague irradiation se précisait

en des formes plus définies.

«Il était presque cinq heures lorsqu'il atteignit cette aire

lumineuse; et, vers ce moment, il put distinguer une sorte d'arrangement

qui suggérait des rues et des maisons groupées à l'entour d'un vaste

édifice sans toit, qui rappelait grotesquement une abbaye en ruines.

Tout cela s'étendait au-dessous de lui comme une carte. Les maisons

étaient toutes des enclos de murs sans toits, et leur substance

étant, comme il le vit plus tard, d'os phosphorescents, donnait à cet

endroit l'apparence d'être bâti avec du clair de lune noyé.

«Parmi les cavités inférieures, des végétations crinoïdes

étendaient leurs tentacules, et de grandes, sveltes et fragiles

éponges surgissaient comme des minarets brillants et comme des lis de

lumière membraneuse hors de la clarté génitale de la cité. Dans les

espaces ouverts, il pouvait voir une agitation comme de foules de gens,

mais il se trouvait trop élevé pour distinguer les personnages qui

composaient ces foules. Alors, lentement, il se sentit tiré vers le

fond, et, à mesure, les détails des lieux apparurent plus clairement

à sa vue. Il distingua que les rangées de bâtiments nuageux étaient

délimitées par des lignes pointillées d'objets ronds, et il

s'aperçut qu'en plusieurs endroits au-dessous de lui, en de larges

espaces ouverts, étaient des formes semblables à des carcasses

pétrifiées de navires.

«Lentement et sûrement il descendait, et les formes au-dessous de lui

devenaient plus brillantes, plus claires et plus distinctes. On le

dirigeait vers le large édifice qui occupait le centre de la ville, et

de temps en temps il pouvait apercevoir la multitude de formes qui

tiraient sur sa corde. Il fut étonné de voir que le gréement de l'un

des vaisseaux qui formait un des principaux traits de la place était

couvert d'une quantité d'êtres gesticulants qui le regardaient, puis

les murs du grand édifice montèrent silencieusement autour de lui et

lui cachèrent la vue de la cité.

«Les murs étaient de bois durci par l'eau, de câbles de fer tressés,

d'espars de cuivre et de fer, d'os et de crânes de naufragés. Les

crânes couraient au long des murs de l'édifice en zigzags, en spirales

et en courbes fantastiques. Dans leurs orbites vides, et sur toute la

surface des murs jouaient et se cachaient une multitude de petits

poissons argentés. Soudain ses oreilles s'emplirent d'un bourdonnement

sourd, d'un bruit comme le son violent des cors, auquel succédèrent

bientôt de fantastiques clameurs. La sphère s'enfonçait toujours,

passant devant d'immenses fenêtres en pointe, à travers lesquelles il

apercevait vaguement, le regardant, un grand nombre de ces étrangers et

fantomatiques créatures. Et il vint enfin se poser, lui sembla-t-il,

sur une sorte d'autel au centre de la place.

[Figure 04: DANS L'ABÎME.--Il s'aperçut qu'ils se prosternaient

tous devant lui, sauf un.]

«Maintenant il se trouvait à un niveau qui lui permettait de voir

distinctement ces étranges habitants de l'abîme. À son grand

étonnement, il s'aperçut qu'ils se prosternaient devant lui, tous,

sauf un, vêtu, semblait-il, d'une robe d'écaillés superposées et

couronné d'un diadème lumineux, et qui se tenait debout, ouvrant et

fermant alternativement sa bouche de reptile, comme s'il dirigeait les

cantiques des adorateurs.

«Une curieuse impulsion fit allumer à Elstead sa lampe intérieure, de

sorte qu'il devint visible à ces habitants de l'abîme et que cette

clarté les fit immédiatement disparaître dans l'obscurité. À cette

soudaine transformation, les cantiques firent place à un tumulte

d'acclamations exultantes, et Elstead, préférant les observer,

interrompit le courant et s'évanouit à leurs yeux. Mais, pendant un

moment, il fut trop aveuglé pour percevoir ce qu'ils faisaient et quand

enfin il put les distinguer, ils étaient de nouveau agenouillés. Ils

continuèrent à l'adorer ainsi sans répit ni relâche pendant trois

heures.

«Elstead fit un récit des plus circonstanciés de cette cité

surprenante et de ces gens qui n'ont jamais vu ni soleil, ni lune, ni

étoile, aucune végétation verte, ni aucune créature respirante, qui

ne savent rien du feu, et ne connaissent d'autre lumière que la clarté

phosphorescente d'organismes vivants.

«Si saisissante que soit son histoire, il est encore plus saisissant de

trouver que des hommes de science aussi éminents que Adams et Jenkins

n'y découvrent rien d'incroyable. Ils m'ont dit qu'ils ne voyaient

aucune raison pour que des créatures vertébrées, intelligentes et

respirant l'eau, accoutumées à une température très basse, à une

pression énorme, et d'une structure si pesante que, vivants ou morts,

ils ne peuvent flotter, que de tels êtres ne pussent vivre au sein de

la mer profonde, inconnus de nous, et, comme nous, descendants du grand

Thériomorphe de l'âge de la Terre Rouge.

«Ils doivent nous connaître cependant comme des créatures étranges

et météoriques, accoutumées à dégringoler, accidentellement mortes,

à travers les mystérieuses ténèbres de leur ciel liquide, et non

seulement nous-mêmes, mais nos vaisseaux, nos métaux, nos appareils

qui pleuvent incessamment dans leur nuit. Quelquefois, des objets dans

leur chute doivent les atteindre, les écraser comme par le jugement de

quelque invisible pouvoir supérieur, et parfois il doit leur en venir

d'une rareté ou d'une utilité inappréciables, ou de formes

suggestives et inspiratrices. On peut comprendre, jusqu'à un certain

point, leur conduite à l'arrivée d'un homme vivant, si l'on pense à

ce qu'un peuple barbare ferait pense à une créature brillante et

auréolée qui descendrait soudain dans notre ciel.

«Elstead dut probablement compléter une fois ou l'autre aux officiers

du _Ptarmigan_ chaque détail de son étrange séjour de douze heures

dans l'abîme. Il est certain aussi qu'il eut l'intention d'en rédiger

le récit, mais qu'il ne le fit jamais. Et il nous faut donc

malheureusement rassembler les fragments disjoints de son histoire

d'après les souvenirs et les réminiscences du commandant Simmons, de

Weybridge, de Steevens, de Lindley et des autres. Nous pouvons nous

représenter vaguement, par images fragmentaires, l'immense et lugubre

édifice, les gens agenouillés et chantants, avec leur sombre tête de

caméléon, leur espèce de vêtement faiblement lumineux, et Elstead,

ayant de nouveau allumé sa lampe intérieure, essayant vainement de

leur faire comprendre qu'il fallait détacher la corde qui retenait la

sphère. Une à une, les minutes passaient, et Elstead, regardant sa

montre, découvrit avec terreur qu'il ne lui restait d'oxygène que pour

quatre heures encore. Mais les cantiques en son honneur continuaient,

aussi impitoyables que s'ils avaient été l'hymne funèbre de sa mort

prochaine.

«Il ne comprit jamais de quelle façon il fut délivré, mais, à en

juger par l'extrémité de la corde qui restait attachée à la sphère,

elle avait dû être coupée par le constant frottement contre le rebord

de l'autel. Tout à coup la sphère roula, et il bondit hors de leur

monde, comme une créature éthérée, enveloppée de vide, traverserait

notre atmosphère pour retournera son éther natal. Il dut disparaître

à leurs yeux comme une bulle d'hydrogène monte dans l'air. Et ce dut

leur paraître une étrange ascension.

«La sphère montait avec une vélocité plus grande encore que celle de

la descente, quand elle était alourdie par les fonceurs de plomb. Elle

devint excessivement chaude. Elle montait, les hublots en l'air, et il

se rappelle le torrent de bulles qui écumait contre la vitre. À chaque

instant, il s'attendait à la voir voler en éclats. Tout à coup,

quelque chose comme une immense roue sembla se mettre à tourbillonner

dans sa tête, le compartiment capitonné commença à tourner autour de

lui, et il s'évanouit. Puis ses souvenirs cessent jusqu'au moment où

il se retrouva dans la cabine et entendit la voix du docteur.»

Telle est la substance de l'extraordinaire histoire qu'Elstead narra par

fragments aux officiers du _Ptarmigan_. Il promit de la fixer par écrit

plus tard, mais son esprit était surtout préoccupé par les

améliorations de son appareil, améliorations qui furent exécutées à

Rio.

Il nous reste simplement à dire que, le 2 février 1896, il opéra sa

seconde descente dans l'abîme de l'Océan, avec les perfectionnements

que sa première expérience lui avait suggérés. On ne saura

probablement jamais ce qui est arrivé. Il n'est pas revenu. Le

_Ptarmigan_ louvoya autour du point de sa submersion, le cherchant en

vain, pendant treize jours. Puis il revint à Rio, et la nouvelle fut

télégraphiée à ses amis. L'affaire en reste là pour le présent.

Mais il est peu probable qu'aucune nouvelle tentative soit faite pour

vérifier cette étrange histoire des cités jusqu'ici insoupçonnées

de l'abîme des mers.

LES TRIOMPHES D'UN TAXIDERMISTE

Voici quelques-uns des secrets de la taxidermie. Ils me furent

révélés par un taxidermiste, dans un moment d'expansion. Il me les

conta entre son premier et son quatrième verre de whisky, moment où

l'homme perd toute circonspection et, cependant, n'est pas encore ivre.

Nous étions dans son taudis, qui était à la fois sa bibliothèque,

son salon et sa salle à manger, et séparé, du moins quant à la vue,

par un rideau de bambous japonais, du fétide réduit dans lequel il

s'adonnait à ses travaux.

Il était assis sur un fauteuil pliant, et, quand il ne s'en servait pas

pour cogner dans la cheminée les morceaux de charbon réfractaires, il

mettait ses pieds, lesquels étaient revêtus, en manière de sandales,

des saintes reliques d'une paire de pantoufles en tapisserie, loin du

plancher, sur le manteau de la cheminée, parmi les yeux en verre. Son

pantalon, entre parenthèses, bien qu'il n'ait rien à faire avec ses

triomphes, était d'une étoffe écossaise d'un jaune des plus horribles

et tel qu'on les faisait quand nos pères portaient des favoris et que

les crinolines se promenaient par les rues. De plus, sa chevelure était

noire, sa figure rose et son œil fauve ardent; son veston consistait

surtout en graisse sur une base de velours. Sa pipe avait un fourneau de

porcelaine représentant les trois Grâces; ses lunettes étaient

toujours de travers; l'œil gauche, petit et pénétrant, vous regardait

fixement par-dessus la monture, et l'œil droit s'apercevait vaguement

de l'autre côté du verre, agrandi et adouci. Il discourait en ces

termes:

[Figure 05: LES TRIOMPHES D'UN TAXIDERMISTE--«Il n'y a jamais eu

d'homme qui sache empailler comme moi!»]

«Il n'y a jamais eu d'homme, mon cher Bellows, qui sache empailler

comme moi, jamais! J'ai empaillé des éléphants et j'ai empaillé des

phalènes! Et ils n'en paraissaient que plus vivants et mieux faits.

J'ai empaillé des êtres humains, surtout pour les ornithologues

amateurs. Même une fois, j'ai empaillé un nègre...

«Non, il n'y a pas de loi qui le défende; je l'avais fait avec les

doigts écartés et m'en servais comme de porte-manteau; mais cet

imbécile de Homersby lui chercha querelle un soir, très tard, et le

démolit. Cela se passait avant que je ne vous connusse. C'est difficile

d'avoir des peaux, sans cela j'en aurais fait un autre.

«Désagréable? Ma foi non! Il me semble que la taxidermie pourra plus

tard être substituée avec avantage aux inhumations et aux crémations.

Vous pourriez conserver auprès de vous tous ceux qui vous sont chers.

Un bric-à-brac de ce genre, disposé à travers la maison, vaudrait

autant que n'importe quelle compagnie et serait moins coûteux. Vous

pourriez les agencer avec des mouvements d'horlogerie et leur faire

des choses...

«Évidemment il faudrait les vernir, mais il ne serait pas nécessaire

de les rendre plus brillants que ne le sont en nature des masses de

gens. Le crâne chauve du vieux Maningtree... Quoi qu'il en soit, on

pourrait causer avec eux sans être interrompu... même avec ses

vieilles tantes. Il y a un grand avenir réservé à la taxidermie,

croyez-le bien. Il y a les fossiles...»

Il se tut soudain.

«Non, il ne faut pas que je vous le dise...»

Il tira méditativement quelques bouffées de sa pipe.

«Oui, merci... pas trop d'eau... Vous savez, ce que je vais vous dire

doit rester entre nous. Vous n'ignorez pas que j'ai empaillé quelques

_dodos_ et un grand pingouin? Comment? Non? Vous n'êtes évidemment

qu'un amateur en taxidermie. Mon cher monsieur, la moitié des pingouins

du monde sont à peu près aussi authentiques que le mouchoir de sainte

Véronique ou la Sainte Tunique de Trêves. Nous les faisons avec des

plumes de grèbes et autres oiseaux semblables. Et les œufs des grands

pingouins aussi!... Bon Dieu!... Oui, nous les faisons avec de la

porcelaine tendre... je vous avoue que cela en vaut la peine... Ils

atteignent... Ainsi, l'autre jour, il y en a un qui est monté jusqu'à

7500 francs. Je crois qu'il était réellement authentique, mais... on

ne peut jamais en être certain. C'est du très bel ouvrage, et puis...

après... il faut les empoussiérer, car aucun de ceux qui possèdent un

de ces œufs n'aurait la témérité de le nettoyer. C'est là la

beauté de l'affaire. Même s'ils avaient des soupçons sur leur œuf,

ils n'oseraient pas l'examiner de trop près. C'est, en somme, un

capital si fragile.

«Vous ne saviez pas que la taxidermie pouvait s'élever à des hauteurs

pareilles... Mon pauvre garçon!... J'ai rivalisé avec la nature

elle-même! L'un des grands pingouins _authentiques_ (sa voix n'était

plus qu'un murmure), l'un des grands pingouins _authentiques a été

fait par moi!_

«Ah! mais non! Vous n'avez qu'à étudier l'ornithologie et trouver

vous-même lequel c'est. Et, ce qui est mieux, un syndicat de marchands

m'a proposé de pourvoir de spécimens une des régions inexplorées du

nord de l'Islande. Je le ferai peut-être un jour. Mais juste en ce

moment, j'ai une autre petite chose en mains. Avez-vous entendu parler

du _dinornis_? «C'est l'un de ces grands oiseaux dont l'espèce a

récemment disparu en Nouvelle-Zélande. On l'appelle communément Feuh,

sans doute parce qu'il est éteint. Vous comprenez?... Eh bien! on s'est

procuré de ses os, et on a même trouvé dans les marais des plumes et

des morceaux de peaux sèches. Et maintenant, je vais fabriquer--ma foi

ce n'est pas la peine d'en faire mystère--je vais fabriquer un Feuh

entièrement empaillé. Je connais quelqu'un là-bas qui prétendra

l'avoir découvert dans une sorte de marécage antiseptique et dira

qu'il l'a empaillé immédiatement parce qu'il menaçait de se

corrompre. Les plumes sont quelque chose de particulier, mais j'ai

trouvé un moyen simplement délicieux de les imiter avec des fragments

de plumes d'autruche passés à la flamme. Oui, c'est là l'odeur

nouvelle que vous avez remarquée. On ne pourrait se rendre compte de la

fraude qu'avec un microscope, et personne ne se soucierait de gâter

pour cela un beau spécimen.

«De cette façon, vous voyez, je donne un petit coup d'épaule au

progrès de la science. Mais tout ceci n'est qu'une simple imitation de

la nature. De mon jeune temps, j'ai fait mieux que cela. Je l'ai... je

l'ai battue....».

Il ramena ses pieds à terre et se percha confidentiellement vers moi.

«J'ai _créé_ des oiseaux, dit-il à voix basse, de _nouveaux_

oiseaux, des oiseaux comme on n'en avait encore jamais vu.»

Il replaça ses pieds sur le manteau de la cheminée pendant un silence

impressionnant.

«Enrichir l'univers... plutôt! quelques-uns des oiseaux que j'ai

fabriqués étaient des espèces nouvelles de colibris et de fort jolies

petites choses, mais quelques-uns étaient simplement fantaisistes. Le

plus drôle de ceux-là fut, je crois: l'Anomatoptéryx-Jejuna...

Jejunus-Jejuna-Jejunum--vide--ainsi appelé parce qu'il n'y avait

réellement rien dedans. Un oiseau absolument vide, à part la bourre.

C'est le vieux Jawers qui le possède maintenant et je suppose qu'il en

est presque aussi fier que moi. C'est un chef d'œuvre, Bellows! Il a

toute la niaise gaucherie du pélican, tout le solennel manque de

dignité du perroquet, la dégaine maigre et dégingandée du flamant,

avec tout l'extravagant conflit chromatique du canard mandarin. Un

oiseau pareil! Je l'ai fabriqué avec des fragments de squelettes

provenant d'une cigogne et d'un toucan, et un lot de plumes acheté

d'occasion. Ce genre de taxidermie, Bellows, est pour le véritable

artiste une joie sans mélange.

Dans l'abîme · 第 1 / 3 段