LA SCIENCE ILLUSTRÉE
JOURNAL HEBDOMADAIRE
FONDÉ SOUS LA DIRECTION
DE
LOUIS FIGUIER
06 DÉCEMBRE 1902
À
30 MAI 1903
EXPOSITION INTERNATIONALE (1900)
PARIS
DANS L'ABÎME
H.-G. WELLS
TRADUIT DE L'ANGLAIS
PAR
HENRY-D. DAVRAY
TABLE DES MATIÈRES
DANS L'ABÎME
LES TRIOMPHES D'UN TAXIDERMISTE
LA POMME
L'HOMME VOLANT
DANS L'ABÎME
Le lieutenant se tenait debout devant la sphère d'acier et mordillait
un éclat de bois.
--Que pensez-vous de ça, Steevens? demanda-t-il.
--C'est une idée comme une autre, dit Steevens, du ton de quelqu'un qui
veut se faire une opinion sincère.
--Je crois que ça s'écrasera à plat, continua le lieutenant.
--Il semble avoir calculé son affaire soigneusement, dit Steevens
encore impartial.
--Mais pensez à la pression, insista le lieutenant. À la surface de
l'eau, elle est de quatorze livres par pouce; trente pieds plus bas,
elle est double; soixante, triple; quatre-vingt-dix, quadruple; neuf
cents, quarante fois plus grande; cinq-mille pieds, trois-cents fois...
c'est-à-dire qu'à un mille de profondeur la pression est de deux cent
quarante fois quatorze livres; c'est-à-dire... attendez... un
quintal... une tonne et demie, Steevens, _une tonne et demie_ par pouce
carré. Et l'Océan a ici cinq milles de profondeur. Il subira une
pression de sept tonnes et demie...
--Un joli sondage! dit Steevens. Mais il est protégé aussi par une
jolie épaisseur d'acier.
Le lieutenant ne répondit pas et se mit à mâchonner son bout de bois.
L'objet de leur conversation était une immense boule d'acier, d'un
diamètre extérieur d'environ neuf pieds, et qui semblait être le
projectile de quelque titanique pièce d'artillerie; elle était fort
laborieusement nichée dans un échafaudage monstrueux, élevé dans la
charpente du vaisseau, et les espars gigantesques qui allaient bientôt
la faire glisser par-dessus bord donnaient à l'arrière du navire un
aspect qui avait excité la curiosité de tout honnête marin, depuis le
_pool_ de Londres jusqu'au tropique du Capricorne. En deux endroits,
l'un au-dessus de l'autre, l'acier faisait place à une couple de
fenêtres circulaires, fermées d'une paroi de verre d'une épaisseur
énorme, et l'une d'elles, enchâssée dans un cadre d'acier d'une
grande solidité, se trouvait pour l'instant en partie dévissée.
Le matin même, les deux hommes avaient vu, pour la première fois,
l'intérieur de ce globe. Il était soigneusement matelassé de coussins
à air, garnis de petits boutons fixés entre les saillies, et qui
constituaient le simple mécanisme de la chose. Tous les objets
étaient, de même, soigneusement capitonnés, même l'appareil Myers,
qui devait absorber l'acide carbonique et remplacer l'oxygène inspiré
par l'habitant du globe, quand, s'y étant introduit, l'ouverture
vitrée aurait été vissée.
Tout était si parfaitement capitonné qu'un être humain aurait pu
supporter, en toute sécurité, d'être lancé avec la sphère par un
canon. Et il fallait qu'il en fût ainsi, car bientôt un homme allait
s'insinuer par l'ouverture; il serait enfermé solidement à
l'intérieur et lancé par-dessus bord pour s'en foncer dans l'Océan
jusqu'à une profondeur de cinq milles, comme le lieutenant l'avait dit.
L'imagination de ce dernier était exclusivement occupée de cet objet;
c'était devenu pour lui une obsession, même aux repas, et Steevens, le
nouveau venu, était un compagnon inattendu auquel il allait pouvoir à
son aise causer de sa préoccupation.
--J'ai idée, dit le lieutenant, que ces hublots de verre fléchiront
simplement, crèveront et s'écraseront sous une pression pareille.
Daubrée a liquéfié des rochers sous des pressions énormes... et,
remarquez bien ceci...
--Si le verre casse, fit Steevens, qu'arrivera-t-il?
--L'eau entrera comme un jet de fer. Avez-vous jamais reçu, bien droit,
un jet à haute pression? Ça frappe comme un boulet. Il serait
simplement écrasé et aplati. L'eau entrerait dans sa gorge, dans ses
poumons, pénétrerait dans ses oreilles...
--Quelle imagination détaillée! s'écria Steevens, qui se
représentait vivement les choses.
--C'est le simple exposé d'une chose inévitable, dit le lieutenant...
--Et le globe?
--Il laisserait s'échapper quelques petites bulles et s'installerait
confortablement, jusqu'au jour du jugement, parmi la vase et le limon du
fond... avec le pauvre Elstead étalé sur ces coussins aplatis, comme
du beurre sur du pain.
Il répéta cette image, comme si elle lui eût plu beaucoup:
--Comme du beurre sur du pain.
--Un coup d'œil au tape-cul, fit une voix.
Et Elstead parut derrière eux, vêtu d'un complet blanc, une cigarette
aux lèvres et les yeux souriants sous les amples bords de son chapeau.
--Qu'est-ce que vous dites, à propos de pain et de beurre, Weybridge?
Vous grommelez, comme d'habitude sur la paye insuffisante des officiers
de marine?... Il n'y a plus qu'un jour à attendre avant que je parte
maintenant. Les élingues vont être prêtes aujourd'hui. Ce beau ciel
et cette houle tranquille sont juste ce qu'il faut pour lancer
par-dessus bord une douzaine de tonnes de plomb et de fer, n'est-ce pas?
--Vous ne vous apercevrez pas beaucoup de la houle, dit Weybridge.
--Non. À soixante ou quatre-vingts pieds de profondeur... et j'y serai
dans dix à douze secondes... pas une molécule ne bougera, quand le
vent hurlerait et que l'eau s'élèverait jusqu'aux nuages. Non. Là, au
fond...
Il s'avança jusqu'au bastingage, et les deux autres le suivirent. Tous
trois se penchèrent sur leurs coudes et contemplèrent l'eau, d'un vert
jaunâtre.
--... La paix, dit. Elstead, en achevant tout haut sa pensée.
--Êtes-vous absolument certain que le mouvement d'horlogerie marchera?
demanda tout à coup Weybridge.
--Il a marché trente-cinq fois, dit Elstead. Il est tenu de marcher.
--Mais s'il ne fonctionne pas?
--Pourquoi ne fonctionnerait-il pas?
--Je ne voudrais pas, pour vingt mille livres, descendre dans cette
maudite machine, dit Weybridge.
--Vous êtes tout à fait encourageant, remarqua Elstead.
--Je ne comprends pas encore de quelle façon vous pourrez faire
fonctionner la chose, dit Steevens.
--Eh bien! d'abord, j'entre dans la sphère, et l'on visse l'ouverture,
commença Elstead. Et quand, trois fois de suite, j'ai allumé et
éteint la lumière électrique pour montrer que tout va bien, je suis
lancé par-dessus le bastingage par cette grue, avec tous ces gros
fonceurs de plomb suspendus au-dessous de moi. Le gros poids de plomb,
qui est fixé sur le dessus, est muni d'un cylindre sur lequel
s'enroulent cent toises de solide cordage, et c'est tout ce qui lie les
fonceurs à la sphère, sauf les élingues qui seront coupées quand la
sphère tombera. Je me sers de cordes plutôt que de câbles de fer,
parce que c'est plus facile à couper et plus flottant, conditions
nécessaires, comme vous allez voir. Vous remarquez que tous ces
fonceurs de plomb sont percés d'un trou; une tringle de fer y sera
adaptée, qui dépassera de six pieds sur la face inférieure. Dès que
cette tringle sera en contact avec le fond, elle frappera sur un levier
qui déclenchera le mouvement d'horlogerie placé sur le côté du
cylindre sur lequel les cordes s'enroulent... Vous suivez? On descend
gentiment dans l'eau tout le système. La sphère flotte... avec l'air
qu'elle renferme, elle est plus légère que l'eau... mais les poids de
plomb continuent à s'en foncer, et la corde se déroule jusqu'au bout.
Quand la corde est entièrement filée, la sphère s'enfonce aussi.
--Mais à quoi sert la corde? demanda Steevens. Pourquoi ne pas fixer
directement les poids à la sphère?
--Mais à cause du choc probable au fond. La sphère et ses poids vont
s'enfoncer rapidement, atteindre peu à peu une vitesse vertigineuse.
Elle serait mise en pièces en touchant le fond, si ce n'était de cette
corde. Mais, dès que les poids reposeront sur le fond, la légèreté
de la sphère entrera en jeu. Elle continuera à s'enfoncer de plus en
plus lentement, s'arrêtera enfin, puis se mettra à remonter. C'est là
que le mouvement d'horlogerie intervient. Aussitôt que les fonceurs
s'aplatiront sur le fond de la mer, la tringle sera heurtée et
déclenchera le mouvement et la corde s'enroulera de nouveau sur le
cylindre. Je serai ainsi amené jusqu'au fond. Là, je resterai une
demi-heure, la lumière électrique allumée, examinant ce que j'aurai
autour de moi. Puis le mouvement d'horlogerie mettra enjeu un couteau à
ressort, la corde sera coupée, et je remonterai à la surface, comme
une bulle dans un siphon. La corde elle-même aidera la flottaison.
--Et si, par hasard, vous remontiez sous un navire? demanda Weybridge.
--J'arriverais avec une telle vitesse que je passerais simplement au
travers comme un boulet de canon, dit Elstead. Vous n'avez pas besoin de
vous tourmenter à ce sujet.
--Supposez que quelque actif petit crustacé s'insinue dans votre
mouvement d'horlogerie...
--Ce serait pour moi une espèce d'invitation un peu pressante à rester
en leur compagnie, dit Elstead en tournant le dos à la mer et
contemplant la sphère.
*
* *
On avait jeté Elstead par-dessus bord à onze heures. C'était une
journée calme et brillamment sereine, et l'horizon se perdait dans la
brume. L'éclat des lampes électriques avait joyeusement, par trois
fois, apparu dans le petit compartiment supérieur. Alors on l'avait
descendu lentement jusqu'à la surface de l'eau, et un matelot se tenait
près des sabords d'arrière prêt à couper le palan qui retenait l'ensemble
des fonceurs et de la sphère. La sphère, qui sur le pont avait
paru si énorme, semblait maintenant un inimaginable petit objet sous
l'arrière du navire.
[Figure 01: DANS L'ABÎME.--Ses deux hublots sombres, au dessus
de la ligne de flottaison, semblaient des yeux ahuris.]
Elle se balança un peu, et ses deux hublots sombres au-dessus de la
ligne de flottaison semblaient des yeux ahuris contemplant l'équipage
qui se pressait contre le bord. Une voix s'éleva, demandant ce
qu'Elstead devait penser de ce balancement.
--Êtes-vous prêts? fit le commandant.
--Oui, capitaine.
--Lâchez tout.
Le câble du palan se raidit contre la lame et fut coupé. Un remous
tourbillonna sur la sphère d'une façon grotesquement impuissante.
Quelqu'un agita un mouchoir; un autre tenta une acclamation vaine; un
quartier maître compta lentement... huit, neuf, dix. Il y eut un autre
remous, puis, avec un bruyant clapotis et un large éclaboussement, la
sphère reprit son aplomb.
Elle sembla rester stationnaire un instant, puis devenir rapidement plus
petite; enfin l'eau la recouvrit, et elle resta visible au-dessous de la
surface, imprécise et agrandie par la réfraction. Avant qu'on ait pu
compter jusqu'à trois, elle avait disparu. Il y eut, dans les
profondeurs de l'eau, un tremblement de lumière blanche qui diminua
jusqu'à n'être plus qu'un point et s'évanouit. Puis, il n'y eut plus
rien que l'abîme des eaux ténébreuses dans lequel un requin nageait.
Soudain l'hélice du croiseur se mit en mouvement; l'eau bouillonna; le
requin disparut dans la convulsion des vagues, et un torrent d'écume
s'étendit sur la cristalline limpidité qui avait englouti Elstead.
--Qu'est-ce qu'on fait maintenant? dit un matelot à un autre.
--On va s'éloigner d'une couple de milles pour ne pas nous trouver sur
son chemin quand il remontera, répondit son camarade.
Le navire gagna lentement sa nouvelle position. À bord, tous ceux qui
n'étaient pas occupés restaient à surveiller l'endroit houleux où la
sphère s'était enfoncée. Pendant la demi-heure qui suivit, il est
douteux qu'un seul mot ait été prononcé qui n'eût pas rapport à
Elstead. Le soleil de décembre était maintenant haut dans le ciel, et
la chaleur était fort grande.
--Je crois qu'il n'aura pas trop chaud là-dessous, dit Weybridge. On
prétend que, passé une certaine profondeur, l'eau de la mer est
presque toujours à une température glaciale.
--À quel endroit va-t-il ressortir? demanda Steevens.
--C'est là-bas, dit le commandant, qui s'enorgueillissait de son
omniscience. Il indiqua d'un doigt précis le sud-est. Et, ajouta-t-il,
il ne va pas tarder maintenant. Il y a déjà trente-cinq minutes.
--Combien de temps faut-il pour atteindre le fond de l'Océan?
interrogea Steevens.
--Pour une profondeur de cinq milles, en tenant compte, comme nous
l'avons fait, d'une accélération de deux pieds par seconde, à la fois
à l'aller et au retour, il lui faut environ trois quarts de minute.
--Alors, il est en retard, fit Weybridge.
--Mais... presque, dit le commandant. Je suppose qu'il faut quelques
minutes pour que sa corde s'enroule.
--J'avais oublié cela, dit Weybridge, évidemment soulagé.
Alors commença l'attente. Lentement, une minute s'écoula, et aucune
sphère ne sortit des flots. Une autre minute suivit, et rien ne vint
rompre la houle huileuse. Les matelots s'expliquaient les uns aux autres
l'importance de l'enroulement de la corde. Les agrès étaient pleins de
figures attentives.
--Montez, Elstead, montez! cria impatiemment un matelot à la poitrine
velue, et les autres reprirent et crièrent comme s'ils réclamaient la
levée du rideau au théâtre.
Le commandant leur lança un regard irrité.
--Naturellement, si l'accélération est moindre que deux, dit-il, il
sera plus longtemps. Nous ne sommes pas absolument certains que ce soit
là une donnée exacte. Je ne crois pas aveuglément aux calculs.
Steevens donna brièvement son assentiment. Personne sur le gaillard
d'arrière ne parla pendant une couple de minutes. Alors l'étui de la
montre de Steevens cliqua.
Lorsque, vingt et une minutes plus tard, le soleil atteignit le zénith,
ils attendaient encore l'apparition de la sphère, et pas un homme à
bord n'avait osé murmurer que tout espoir était perdu. Ce fut
Weybridge qui, le premier, exprima cette certitude.
--Je n'ai jamais eu confiance dans ces hublots, dit-il tout à coup à
Steevens.
--Grand Dieu! s'écria Steevens, vous ne croyez pas que...
--Ma foi... fit Weybridge, et il laissa le reste à son imagination.
--Je n'ai pas grande foi dans les calculs de ce genre, déclara le
commandant sur un ton de doute, de sorte que je n'ai pas encore perdu
tout espoir.
À minuit, le croiseur évoluait lentement autour de l'endroit où la
sphère s'était enfoncée. Le rayon blanc du foyer électrique se
promenait et s'arrêtait indiscontinûment sur l'étendue des eaux
phosphorescentes, tandis, que scintillaient de minuscules étoiles.
--Si sa fenêtre n'a pas cédé et qu'il ne soit pas écrasé, dit
Weybridge, sa maudite situation est pire encore, car alors ce serait son
mouvement d'horlogerie qui n'aurait pas fonctionné, et il serait
maintenant vivant à cinq milles sous nos pieds, là-dessous, dans le
froid et les ténèbres, à l'ancre dans sa petite boule d'acier, là
où jamais un rayon de lumière n'a brillé, ni un être humain vécu
depuis que les eaux se sont rassemblées. Il est là sans nourriture,
souffrant de la faim et de la soif, épouvanté et se demandant s'il
mourra de faim ou d'étouffement. Laquelle de ces deux morts sera-ce?
L'appareil Myers doit s'épuiser, je suppose. Combien de temps peut-il
durer?
--Tonnerre! s'exclama-t-il, quelles petites choses nous sommes! quels
audacieux petits diables! Dans l'abîme! Des milles et des milles de
liquide... rien que de l'eau au-dessous de nous et autour de nous, et ce
ciel! Des gouffres!
Il leva les bras, et au même moment une petite traînée blanche monta
sans bruit dans le ciel, ralentit peu à peu sa course, s'arrêta,
devint un petit point immobile, comme si une nouvelle étoile avait pris
place dans le ciel. Puis cela se mit à dégringoler et se perdit
bientôt dans les réflexions des étoiles et dans la pâle et brumeuse
phosphorescence de la mer.
À cette vue, il resta stupéfait, le bras tendu et la bouche ouverte.
Puis il ferma sa bouche, l'ouvrit de nouveau, et agita ses bras avec des
gestes désordonnés. Enfin, il se tourna et cria: «Elstead, ohé!» à
la première vigie, et courut jusqu'à Lindley, puis au foyer
électrique.
--Je l'ai vu, criait-il, à tribord, là-bas! Ses lampes sont allumées.
Et il vient juste de sortir. Cherchez de ce côté avec le rayon. Nous
allons bien le voir flotter quand il réapparaîtra à la surface.
Mais ils ne le trouvèrent pas avant l'aurore. Même alors ils
manquèrent de le couler bas. La grue fut préparée, et avec une
chaloupe, on agrafa les chaînes à la sphère. Quand ils l'eurent
remontée à bord, ils en dévissèrent l'ouverture et explorèrent des
yeux l'obscurité de l'intérieur, car la chambre du foyer électrique
était arrangée de façon à illuminer l'eau seulement autour de la
sphère et était interceptée de la cavité générale.
L'atmosphère intérieure était très surchauffée, et la gutta-percha
qui garnissait les bords de l'ouverture était molle. Leurs questions
impatientes restèrent sans réponse et aucun bruit ne leur parvint.
Elstead était inanimé, replié sur lui-même au fond de sa cabine. Le
médecin du bord s'y introduisit et le passa à ceux de l'extérieur.
Pendant un certain temps, ils ne purent se rendre compte si Elstead
était vivant ou mort. Sa figure, à la lueur jaunâtre des lampes,
était toute brillante de transpiration. On le descendit dans sa cabine.
Il n'était pas mort, comme ils purent bientôt s'en apercevoir, mais
dans un état d'affaissement nerveux absolu et, de plus, cruellement
contusionné. Il lui fallut, pendant plusieurs jours, rester couché et
parfaitement tranquille. Une semaine se passa avant qu'il pût raconter
ses expériences.
Dès les premiers mots, il déclara qu'il allait recommencer. La sphère
avait besoin d'être perfectionnée, dit-il, afin de lui permettre de se
débarrasser de la corde, s'il le fallait, et c'était tout. Ç'avait
été la plus merveilleuse aventure.
--Vous pensiez, dit-il, que je ne trouverais rien que de la vase. Vous
vous moquiez de mes explorations, et j'ai découvert un nouveau monde.
Il raconta son histoire par fragments sans suite, et presque toujours en
commençant par la fin, de sorte qu'il est impossible de la répéter
dans ses propres termes. Mais ce qui suit en est l'exacte narration.
«Son voyage commença atrocement. Avant que la corde fût entièrement
filée, la sphère ne cessa de ballotter. Il eut la sensation d'être
une grenouille enfermée dans un ballon sur lequel on s'acharne à coups
de pieds. Il ne pouvait voir que la grue et le ciel au-dessus de sa
tête, avec un coup d'œil occasionnel sur les gens qui garnissaient le
bastingage, et il était incapable de prévoir de quel côté allait se
balancer la sphère. Tantôt, il levait le pied pour marcher et il
était culbuté en tous sens contre les coussins. Toute autre forme eût
été plus confortable, mais aucune n'aurait pu supporter l'immense
pression de l'abîme. Soudain le balancement cessa; la sphère se mit en
équilibre, et, quand il fut relevé, il aperçut tout autour de lui le
bleu verdâtre des flots avec la lumière du jour atténuée filtrant de
la surface et une multitude de petites choses flottantes qui passaient
vertigineusement contre les vitres, montant, lui semble-t-il, vers la
lumière. Puis, à mesure qu'il regardait, l'obscurité s'accrut
jusqu'à ce que l'eau fût, au-dessus de sa tête, aussi sombre que le
ciel de minuit, bien que d'une teinte plus verte, et, au-dessous de lui,
absolument noire. De temps en temps, de petites choses transparentes
avec un scintillement lumineux faisaient au long des hublots de
légères traînées verdâtres.
«Et la sensation de chute! Elle rappelait le départ soudain d'un
ascenseur, avec cette différence qu'elle durait plus longtemps. Il faut
réfléchir un instant pour réaliser ce que ce doit être. Ce fut alors
et seulement qu'Elstead se repentit d'avoir tenté cette aventure. Il
vit sous un aspect entièrement nouveau les chances qui se dressaient
contre lui. Il pensa aux énormes poissons à scie qui existent dans les
profondeurs moyennes, à ces spécimens terribles qu'on trouve parfois
à demi digérés dans l'estomac des grands cétacés ou flot tant
morts, décomposés et à demi dévorés.
«Il s'imagina l'un d'entre eux s'attaquant à la sphère et ne voulant
plus la lâcher. Et le mouvement d'horlogerie, l'avait-il suffisamment
éprouvé? Mais qu'il voulut maintenant descendre ou remonter, c'était
absolument la même chose.
[Figure 02: DANS L'ABÎME.--Dans le rayon de son foyer électrique
apparaissaient des poissons.]
«Au bout de cinquante secondes, tout, à l'extérieur, fut aussi noir
que la nuit, sauf ce que le rayon de son foyer électrique éclairait et
dans quoi apparaissaient de temps à autre des poissons et passaient
quelques fragments d'objets qui s'enfonçaient. Tout cela disparaissait
trop vite pour qu'il lui fût possible de distinguer ce que c'était.
Une fois, il crut voir un requin. À ce moment, la sphère commença à
s'échauffer par le frottement. Il lui parut que cette donnée n'avait
pas été suffisamment évaluée. La première chose qu'il put remarquer
fut qu'il transpirait; puis il perçut sous ses pieds une sorte de
sifflement qui s'accrut, et il vit une foule de petites bulles, de très
petites bulles qui montaient en éventail vers la surface. De la vapeur!
«Il tâta le hublot: la vitre était brûlante. Immédiatement, il
alluma la lampe électrique qui éclairait sa cabine, regarda la montre
encastrée dans le capitonnage, et il vit que son voyage durait déjà
depuis deux minutes. Il lui vint à l'esprit que le hublot pouvait
craquer dans le conflit des températures, car il savait que les eaux
dans les grandes profondeurs sont glaciales. Puis, tout à coup, la
paroi de la sphère sembla presser le dessous de ses pieds; au-dehors la
course des bulles se ralentit et le sifflement diminua. La sphère se
balança légèrement. Le hublot n'avait pas craqué, rien n'avait
cédé, et il savait que, dans tous les cas, le danger de couler bas
était passé.
«Encore une minute et il reposerait sur le fond de l'abîme. Il songea,
dit-il, à Steevens, à Weybridge et aux autres qui étaient à cinq
milles au-dessus de sa tête, plus haut pour lui que ne le furent jamais
au-dessus de nous les plus élevés des nuages qui flottent dans le
ciel, à eux tous navigant lentement, cherchant à pénétrer la
profondeur des eaux et se demandant ce qui pouvait lui être arrivé.
«Il se mit à regarder par le hublot. Il n'y avait plus de bulles
maintenant, et le sifflement avait cessé. Au dehors, c'étaient de
profondes ténèbres d'un noir épais comme un velours, sauf là où le
rayon électrique pénétrait l'eau et en montrait la couleur: un gris
jaunâtre. Alors, trois choses, comme des formes de feu, nagèrent en se
suivant. Il ne pouvait distinguer si elles étaient petites ou énormes
et éloignées.
«Chacune d'elles se dessinait avec des contours bleuâtres, presque
aussi brillants que les feux d'une barque de pêche, des feux qui
semblaient répandre beaucoup de fumée, et ils avaient, de chaque
côté, des taches de cette lumière, comme des sabords de navire. Leur
phosphorescence sembla s'éteindre quand ils entrèrent dans le
rayonnement lumineux de sa lampe; et il vit alors que c'étaient de
petits poissons de quelque étrange espèce, avec des yeux énormes, et
dont les corps et les queues se terminaient brusquement. Leurs yeux
étaient tournés vers lui, et il jugea qu'ils suivaient sa descente,
les supposant attirés par sa clarté.
«D'autres du même genre se joignirent bientôt à eux. À mesure qu'il
descendait, il remarquait que l'eau prenait une teinte pallide et que de
petites taches de lumière scintillaient dans son rayonnement comme des
atomes dans un rai de soleil. Cela était probablement dû aux nuages de
vase et de boue que la chute de ses fonceurs de plomb avait produits.
«Pendant tout le temps qu'il fut entraîné vers le fond par ses poids
de plomb, il se trouva dans une sorte de brouillard blanc si dense que
son projecteur électrique ne réussissait pas entièrement à le percer
au delà de quelques pieds. Et il se passa quelques minutes avant que
les couches de sédiment en suspension fussent retombées au fond.
Alors, à la lueur de ses lampes électriques et à la passagère
phosphorescence d'un banc éloigné de poissons, il lui fut possible de
voir, sous l'immense obscurité des eaux supérieures, une surface
ondulante de vase d'un blanc grisâtre, rompue çà et là par des
fourrés enchevêtrés de lis de mer agitant leurs tentacules affamés.
«Plus loin se trouvaient les gracieux et transparents contours d'un
groupe d'épongés gigantesques. Sur ce sol étaient dispersées un
grand nombre de touffes hérissées et plates d'une riche couleur
pourpre et noire qu'il décida devoir être quelque espèce d'oursin, et
de petites choses avec des yeux très larges ou aveugles ayant une
curieuse ressemblance, les unes avec les cloportes, les autres avec les
homards, rampaient paresseusement dans la traînée de lumière et
disparaissaient de nouveau dans l'obscurité en laissant derrière eux
des sillons dans la vase.
«Soudain la multitude voltigeante de petits poissons vira et s'avança
vers lui comme une volée d'étourneaux pourrait le faire. Ils
passèrent au-dessus de lui comme une neige phosphorescente, et alors,
derrière eux, une créature de dimensions il vit plus grandes qui
s'avançait vers la sphère.
«D'abord, il ne put la distinguer que vaguement, figure aux mouvements
indécis et suggérant de loin un homme en marche; puis elle entra dans
le rayonnement lumineux que projetait la lampe. Au moment où la
lumière la frappa, elle ferma les yeux, éblouie. Elstead la contempla
avec stupéfaction.
«C'était un étrange animal vertébré. Sa tête d'un pourpre sombre,
rappelait vaguement celle d'un caméléon, mais le front était si
élevé et la boîte crânienne si développée qu'aucun reptile n'en
possédait encore de semblables. L'équilibre vertical de sa face lui
donnait la plus extraordinaire ressemblance avec celle d'un être
humain. Deux yeux larges et saillants se projetaient des orbites à la
façon d'un caméléon et sous ses petites narines s'ouvrait une large
bouche reptilienne aux lèvres cornées. À l'endroit des oreilles
étaient deux énormes ouïes hors desquelles flottaient des filaments
nombreux d'un rouge de corail, rappelant les ouïes que possèdent les
très jeunes raies et les requins.
«Mais ce que sa face avait d'humain n'était pas le trait le plus
extraordinaire qu'offrait cette créature. Elle était bipède; son
corps, presque sphérique, était en équilibre sur une sorte de
trépied composé de deux jambes comme celles des grenouilles et d'une
longue queue épaisse, et ses membres supérieurs, qui caricaturaient
grotesquement les bras humains, beaucoup à la manière des grenouilles,
portaient un long dard osseux garni de cuivre. La couleur de cette
créature était, variée: sa tête, ses mains et ses jambes étaient
pourpres, mais sa peau, qui pendait flottante autour de son corps comme
des vêtements le feraient, était d'un gris phosphorescent. Elle
restait là, aveuglée par la lumière.
[Figure 03: DANS L'ABÎME.--Cet habitant inconnu de l'abîme
cligna des yeux et les écarquilla.]
À la fin, cet habitant inconnu de l'abîme cligna des paupières et les
écarquilla; puis, portant sa main libre au-dessus de ses yeux, il
ouvrit la bouche et articula à la façon humaine un cri qui pénétra
même l'enveloppe d'acier et le capitonnage intérieur de la sphère.
Comment un cri peut être poussé sans poumons, Elstead ne se préoccupa
pas de l'expliquer. La créature sortit alors du rayonnement, rentra
dans le mystère ténébreux qui le bordait de chaque côté, et Elstead
la sentit plutôt qu'il ne la vit venir vers lui. Certain que la
lumière l'avait attirée, il interrompit le courant. Un moment après,
des coups sourds résonnèrent contre l'acier, et la sphère se
balança.
«Alors le cri fut répété. Et il sembla à Elstead qu'un écho
lointain y répondait. Les coups sourds reprirent et la sphère se
balança de nouveau et grinça contre le pivot sur lequel la corde
était enroulée. Il demeura dans les ténèbres, cherchant à
pénétrer du regard l'éternelle nuit de l'abîme. Et bientôt il vit,
très faibles et lointaines, d'autres formes phosphorescentes et
quasi-humaines se hâter vers lui.
Sachant à peine ce qu'il faisait, il tâta contre les parois de sa
prison instable pour trouver le bouton du projecteur électrique
extérieur et pressa accidentellement celui de la petite lampe qui
éclairait sa cabine capitonnée. La sphère roula et il fut renversé.
Il entendit comme des cris de surprise, et quand il fut relevé, il vit
deux yeux attentifs qui regardaient par le hublot inférieur et qui en
réfléchissaient la clarté.
«Au même instant, des mains heurtaient vigoureusement l'enveloppe
d'acier et il entendit, impression suffisamment horrible dans sa
position, des heurts réitérés sur l'enveloppe de métal, qui
protégeait le mouvement d'horlogerie. À ce bruit, vraiment, l'angoisse
l'étrangla; car, si ces étranges créatures parvenaient à arrêter le
mouvement, sa délivrance était impossible. À peine avait-il pensé
cela, qu'il sentit la sphère se balancer et la paroi sembla peser
lourdement contre ses pieds.
«Il éteignit la petite lampe intérieure et rétablit le courant du
réflecteur extérieur. Le fond vaseux et les créatures quasi-humaines
avaient disparu, et une couple de poissons se poursuivant soudain
passèrent contre le hublot.
«Il pensa aussitôt que ces étranges habitants avaient rompu la corde
et qu'il avait échappé. Il remontait de plus en plus vite, puis il
s'arrêta avec une secousse qui l'envoya heurter la paroi capitonnée de
sa prison. Pendant une demi-minute, peut être, il fut trop étonné
pour réfléchir.
«Alors il sentit que la sphère tournait lentement sur elle-même avec
une sorte de balancement, et il lui sembla aussi qu'il avançait
horizontalement dans l'eau. En se blottissant, tout contre le hublot, il
parvint à rétablir de son poids et à ramener l'équilibre vers le
fond cette partie de la sphère; mais il ne put rien voir que le pâle
rayonnement de son réflecteur frappant inutilement les ténèbres. Il
lui vint à l'idée qu'il pourrait mieux voir s'il éteignait la lampe.
«En ceci, il fut sage. Au bout de quelques minutes les ténèbres
veloutées devinrent une sorte d'obscurité translucide, et alors, dans
le lointain, et aussi imprécises que la lumière zodiacale d'un soir
d'été, il vit des formes se mouvoir au-dessous de lui. Il jugea que
ces créatures avaient détaché son câble et le remorquaient au long
du fond de la mer.
«Alors, par-delà les ondulations de la plaine sous-marine, vague et
lointaine, il vit un immense horizon d'une luminosité pâle qui
s'étendait de chaque côté aussi loin que sa petite fenêtre lui
permettait d'apercevoir. Vers cet horizon, il était remorqué comme un
ballon qu'on ramènerait de la plaine vers la ville. Il en approchait
très lentement, et très lentement la vague irradiation se précisait
en des formes plus définies.
«Il était presque cinq heures lorsqu'il atteignit cette aire
lumineuse; et, vers ce moment, il put distinguer une sorte d'arrangement
qui suggérait des rues et des maisons groupées à l'entour d'un vaste
édifice sans toit, qui rappelait grotesquement une abbaye en ruines.
Tout cela s'étendait au-dessous de lui comme une carte. Les maisons
étaient toutes des enclos de murs sans toits, et leur substance
étant, comme il le vit plus tard, d'os phosphorescents, donnait à cet
endroit l'apparence d'être bâti avec du clair de lune noyé.
«Parmi les cavités inférieures, des végétations crinoïdes
étendaient leurs tentacules, et de grandes, sveltes et fragiles
éponges surgissaient comme des minarets brillants et comme des lis de
lumière membraneuse hors de la clarté génitale de la cité. Dans les
espaces ouverts, il pouvait voir une agitation comme de foules de gens,
mais il se trouvait trop élevé pour distinguer les personnages qui
composaient ces foules. Alors, lentement, il se sentit tiré vers le
fond, et, à mesure, les détails des lieux apparurent plus clairement
à sa vue. Il distingua que les rangées de bâtiments nuageux étaient
délimitées par des lignes pointillées d'objets ronds, et il
s'aperçut qu'en plusieurs endroits au-dessous de lui, en de larges
espaces ouverts, étaient des formes semblables à des carcasses
pétrifiées de navires.
«Lentement et sûrement il descendait, et les formes au-dessous de lui
devenaient plus brillantes, plus claires et plus distinctes. On le
dirigeait vers le large édifice qui occupait le centre de la ville, et
de temps en temps il pouvait apercevoir la multitude de formes qui
tiraient sur sa corde. Il fut étonné de voir que le gréement de l'un
des vaisseaux qui formait un des principaux traits de la place était
couvert d'une quantité d'êtres gesticulants qui le regardaient, puis
les murs du grand édifice montèrent silencieusement autour de lui et
lui cachèrent la vue de la cité.
«Les murs étaient de bois durci par l'eau, de câbles de fer tressés,
d'espars de cuivre et de fer, d'os et de crânes de naufragés. Les
crânes couraient au long des murs de l'édifice en zigzags, en spirales
et en courbes fantastiques. Dans leurs orbites vides, et sur toute la
surface des murs jouaient et se cachaient une multitude de petits
poissons argentés. Soudain ses oreilles s'emplirent d'un bourdonnement
sourd, d'un bruit comme le son violent des cors, auquel succédèrent
bientôt de fantastiques clameurs. La sphère s'enfonçait toujours,
passant devant d'immenses fenêtres en pointe, à travers lesquelles il
apercevait vaguement, le regardant, un grand nombre de ces étrangers et
fantomatiques créatures. Et il vint enfin se poser, lui sembla-t-il,
sur une sorte d'autel au centre de la place.
[Figure 04: DANS L'ABÎME.--Il s'aperçut qu'ils se prosternaient
tous devant lui, sauf un.]
«Maintenant il se trouvait à un niveau qui lui permettait de voir
distinctement ces étranges habitants de l'abîme. À son grand
étonnement, il s'aperçut qu'ils se prosternaient devant lui, tous,
sauf un, vêtu, semblait-il, d'une robe d'écaillés superposées et
couronné d'un diadème lumineux, et qui se tenait debout, ouvrant et
fermant alternativement sa bouche de reptile, comme s'il dirigeait les
cantiques des adorateurs.
«Une curieuse impulsion fit allumer à Elstead sa lampe intérieure, de
sorte qu'il devint visible à ces habitants de l'abîme et que cette
clarté les fit immédiatement disparaître dans l'obscurité. À cette
soudaine transformation, les cantiques firent place à un tumulte
d'acclamations exultantes, et Elstead, préférant les observer,
interrompit le courant et s'évanouit à leurs yeux. Mais, pendant un
moment, il fut trop aveuglé pour percevoir ce qu'ils faisaient et quand
enfin il put les distinguer, ils étaient de nouveau agenouillés. Ils
continuèrent à l'adorer ainsi sans répit ni relâche pendant trois
heures.
«Elstead fit un récit des plus circonstanciés de cette cité
surprenante et de ces gens qui n'ont jamais vu ni soleil, ni lune, ni
étoile, aucune végétation verte, ni aucune créature respirante, qui
ne savent rien du feu, et ne connaissent d'autre lumière que la clarté
phosphorescente d'organismes vivants.
«Si saisissante que soit son histoire, il est encore plus saisissant de
trouver que des hommes de science aussi éminents que Adams et Jenkins
n'y découvrent rien d'incroyable. Ils m'ont dit qu'ils ne voyaient
aucune raison pour que des créatures vertébrées, intelligentes et
respirant l'eau, accoutumées à une température très basse, à une
pression énorme, et d'une structure si pesante que, vivants ou morts,
ils ne peuvent flotter, que de tels êtres ne pussent vivre au sein de
la mer profonde, inconnus de nous, et, comme nous, descendants du grand
Thériomorphe de l'âge de la Terre Rouge.
«Ils doivent nous connaître cependant comme des créatures étranges
et météoriques, accoutumées à dégringoler, accidentellement mortes,
à travers les mystérieuses ténèbres de leur ciel liquide, et non
seulement nous-mêmes, mais nos vaisseaux, nos métaux, nos appareils
qui pleuvent incessamment dans leur nuit. Quelquefois, des objets dans
leur chute doivent les atteindre, les écraser comme par le jugement de
quelque invisible pouvoir supérieur, et parfois il doit leur en venir
d'une rareté ou d'une utilité inappréciables, ou de formes
suggestives et inspiratrices. On peut comprendre, jusqu'à un certain
point, leur conduite à l'arrivée d'un homme vivant, si l'on pense à
ce qu'un peuple barbare ferait pense à une créature brillante et
auréolée qui descendrait soudain dans notre ciel.
«Elstead dut probablement compléter une fois ou l'autre aux officiers
du _Ptarmigan_ chaque détail de son étrange séjour de douze heures
dans l'abîme. Il est certain aussi qu'il eut l'intention d'en rédiger
le récit, mais qu'il ne le fit jamais. Et il nous faut donc
malheureusement rassembler les fragments disjoints de son histoire
d'après les souvenirs et les réminiscences du commandant Simmons, de
Weybridge, de Steevens, de Lindley et des autres. Nous pouvons nous
représenter vaguement, par images fragmentaires, l'immense et lugubre
édifice, les gens agenouillés et chantants, avec leur sombre tête de
caméléon, leur espèce de vêtement faiblement lumineux, et Elstead,
ayant de nouveau allumé sa lampe intérieure, essayant vainement de
leur faire comprendre qu'il fallait détacher la corde qui retenait la
sphère. Une à une, les minutes passaient, et Elstead, regardant sa
montre, découvrit avec terreur qu'il ne lui restait d'oxygène que pour
quatre heures encore. Mais les cantiques en son honneur continuaient,
aussi impitoyables que s'ils avaient été l'hymne funèbre de sa mort
prochaine.
«Il ne comprit jamais de quelle façon il fut délivré, mais, à en
juger par l'extrémité de la corde qui restait attachée à la sphère,
elle avait dû être coupée par le constant frottement contre le rebord
de l'autel. Tout à coup la sphère roula, et il bondit hors de leur
monde, comme une créature éthérée, enveloppée de vide, traverserait
notre atmosphère pour retournera son éther natal. Il dut disparaître
à leurs yeux comme une bulle d'hydrogène monte dans l'air. Et ce dut
leur paraître une étrange ascension.
«La sphère montait avec une vélocité plus grande encore que celle de
la descente, quand elle était alourdie par les fonceurs de plomb. Elle
devint excessivement chaude. Elle montait, les hublots en l'air, et il
se rappelle le torrent de bulles qui écumait contre la vitre. À chaque
instant, il s'attendait à la voir voler en éclats. Tout à coup,
quelque chose comme une immense roue sembla se mettre à tourbillonner
dans sa tête, le compartiment capitonné commença à tourner autour de
lui, et il s'évanouit. Puis ses souvenirs cessent jusqu'au moment où
il se retrouva dans la cabine et entendit la voix du docteur.»
Telle est la substance de l'extraordinaire histoire qu'Elstead narra par
fragments aux officiers du _Ptarmigan_. Il promit de la fixer par écrit
plus tard, mais son esprit était surtout préoccupé par les
améliorations de son appareil, améliorations qui furent exécutées à
Rio.
Il nous reste simplement à dire que, le 2 février 1896, il opéra sa
seconde descente dans l'abîme de l'Océan, avec les perfectionnements
que sa première expérience lui avait suggérés. On ne saura
probablement jamais ce qui est arrivé. Il n'est pas revenu. Le
_Ptarmigan_ louvoya autour du point de sa submersion, le cherchant en
vain, pendant treize jours. Puis il revint à Rio, et la nouvelle fut
télégraphiée à ses amis. L'affaire en reste là pour le présent.
Mais il est peu probable qu'aucune nouvelle tentative soit faite pour
vérifier cette étrange histoire des cités jusqu'ici insoupçonnées
de l'abîme des mers.
LES TRIOMPHES D'UN TAXIDERMISTE
Voici quelques-uns des secrets de la taxidermie. Ils me furent
révélés par un taxidermiste, dans un moment d'expansion. Il me les
conta entre son premier et son quatrième verre de whisky, moment où
l'homme perd toute circonspection et, cependant, n'est pas encore ivre.
Nous étions dans son taudis, qui était à la fois sa bibliothèque,
son salon et sa salle à manger, et séparé, du moins quant à la vue,
par un rideau de bambous japonais, du fétide réduit dans lequel il
s'adonnait à ses travaux.
Il était assis sur un fauteuil pliant, et, quand il ne s'en servait pas
pour cogner dans la cheminée les morceaux de charbon réfractaires, il
mettait ses pieds, lesquels étaient revêtus, en manière de sandales,
des saintes reliques d'une paire de pantoufles en tapisserie, loin du
plancher, sur le manteau de la cheminée, parmi les yeux en verre. Son
pantalon, entre parenthèses, bien qu'il n'ait rien à faire avec ses
triomphes, était d'une étoffe écossaise d'un jaune des plus horribles
et tel qu'on les faisait quand nos pères portaient des favoris et que
les crinolines se promenaient par les rues. De plus, sa chevelure était
noire, sa figure rose et son œil fauve ardent; son veston consistait
surtout en graisse sur une base de velours. Sa pipe avait un fourneau de
porcelaine représentant les trois Grâces; ses lunettes étaient
toujours de travers; l'œil gauche, petit et pénétrant, vous regardait
fixement par-dessus la monture, et l'œil droit s'apercevait vaguement
de l'autre côté du verre, agrandi et adouci. Il discourait en ces
termes:
[Figure 05: LES TRIOMPHES D'UN TAXIDERMISTE--«Il n'y a jamais eu
d'homme qui sache empailler comme moi!»]
«Il n'y a jamais eu d'homme, mon cher Bellows, qui sache empailler
comme moi, jamais! J'ai empaillé des éléphants et j'ai empaillé des
phalènes! Et ils n'en paraissaient que plus vivants et mieux faits.
J'ai empaillé des êtres humains, surtout pour les ornithologues
amateurs. Même une fois, j'ai empaillé un nègre...
«Non, il n'y a pas de loi qui le défende; je l'avais fait avec les
doigts écartés et m'en servais comme de porte-manteau; mais cet
imbécile de Homersby lui chercha querelle un soir, très tard, et le
démolit. Cela se passait avant que je ne vous connusse. C'est difficile
d'avoir des peaux, sans cela j'en aurais fait un autre.
«Désagréable? Ma foi non! Il me semble que la taxidermie pourra plus
tard être substituée avec avantage aux inhumations et aux crémations.
Vous pourriez conserver auprès de vous tous ceux qui vous sont chers.
Un bric-à-brac de ce genre, disposé à travers la maison, vaudrait
autant que n'importe quelle compagnie et serait moins coûteux. Vous
pourriez les agencer avec des mouvements d'horlogerie et leur faire
des choses...
«Évidemment il faudrait les vernir, mais il ne serait pas nécessaire
de les rendre plus brillants que ne le sont en nature des masses de
gens. Le crâne chauve du vieux Maningtree... Quoi qu'il en soit, on
pourrait causer avec eux sans être interrompu... même avec ses
vieilles tantes. Il y a un grand avenir réservé à la taxidermie,
croyez-le bien. Il y a les fossiles...»
Il se tut soudain.
«Non, il ne faut pas que je vous le dise...»
Il tira méditativement quelques bouffées de sa pipe.
«Oui, merci... pas trop d'eau... Vous savez, ce que je vais vous dire
doit rester entre nous. Vous n'ignorez pas que j'ai empaillé quelques
_dodos_ et un grand pingouin? Comment? Non? Vous n'êtes évidemment
qu'un amateur en taxidermie. Mon cher monsieur, la moitié des pingouins
du monde sont à peu près aussi authentiques que le mouchoir de sainte
Véronique ou la Sainte Tunique de Trêves. Nous les faisons avec des
plumes de grèbes et autres oiseaux semblables. Et les œufs des grands
pingouins aussi!... Bon Dieu!... Oui, nous les faisons avec de la
porcelaine tendre... je vous avoue que cela en vaut la peine... Ils
atteignent... Ainsi, l'autre jour, il y en a un qui est monté jusqu'à
7500 francs. Je crois qu'il était réellement authentique, mais... on
ne peut jamais en être certain. C'est du très bel ouvrage, et puis...
après... il faut les empoussiérer, car aucun de ceux qui possèdent un
de ces œufs n'aurait la témérité de le nettoyer. C'est là la
beauté de l'affaire. Même s'ils avaient des soupçons sur leur œuf,
ils n'oseraient pas l'examiner de trop près. C'est, en somme, un
capital si fragile.
«Vous ne saviez pas que la taxidermie pouvait s'élever à des hauteurs
pareilles... Mon pauvre garçon!... J'ai rivalisé avec la nature
elle-même! L'un des grands pingouins _authentiques_ (sa voix n'était
plus qu'un murmure), l'un des grands pingouins _authentiques a été
fait par moi!_
«Ah! mais non! Vous n'avez qu'à étudier l'ornithologie et trouver
vous-même lequel c'est. Et, ce qui est mieux, un syndicat de marchands
m'a proposé de pourvoir de spécimens une des régions inexplorées du
nord de l'Islande. Je le ferai peut-être un jour. Mais juste en ce
moment, j'ai une autre petite chose en mains. Avez-vous entendu parler
du _dinornis_? «C'est l'un de ces grands oiseaux dont l'espèce a
récemment disparu en Nouvelle-Zélande. On l'appelle communément Feuh,
sans doute parce qu'il est éteint. Vous comprenez?... Eh bien! on s'est
procuré de ses os, et on a même trouvé dans les marais des plumes et
des morceaux de peaux sèches. Et maintenant, je vais fabriquer--ma foi
ce n'est pas la peine d'en faire mystère--je vais fabriquer un Feuh
entièrement empaillé. Je connais quelqu'un là-bas qui prétendra
l'avoir découvert dans une sorte de marécage antiseptique et dira
qu'il l'a empaillé immédiatement parce qu'il menaçait de se
corrompre. Les plumes sont quelque chose de particulier, mais j'ai
trouvé un moyen simplement délicieux de les imiter avec des fragments
de plumes d'autruche passés à la flamme. Oui, c'est là l'odeur
nouvelle que vous avez remarquée. On ne pourrait se rendre compte de la
fraude qu'avec un microscope, et personne ne se soucierait de gâter
pour cela un beau spécimen.
«De cette façon, vous voyez, je donne un petit coup d'épaule au
progrès de la science. Mais tout ceci n'est qu'une simple imitation de
la nature. De mon jeune temps, j'ai fait mieux que cela. Je l'ai... je
l'ai battue....».
Il ramena ses pieds à terre et se percha confidentiellement vers moi.
«J'ai _créé_ des oiseaux, dit-il à voix basse, de _nouveaux_
oiseaux, des oiseaux comme on n'en avait encore jamais vu.»
Il replaça ses pieds sur le manteau de la cheminée pendant un silence
impressionnant.
«Enrichir l'univers... plutôt! quelques-uns des oiseaux que j'ai
fabriqués étaient des espèces nouvelles de colibris et de fort jolies
petites choses, mais quelques-uns étaient simplement fantaisistes. Le
plus drôle de ceux-là fut, je crois: l'Anomatoptéryx-Jejuna...
Jejunus-Jejuna-Jejunum--vide--ainsi appelé parce qu'il n'y avait
réellement rien dedans. Un oiseau absolument vide, à part la bourre.
C'est le vieux Jawers qui le possède maintenant et je suppose qu'il en
est presque aussi fier que moi. C'est un chef d'œuvre, Bellows! Il a
toute la niaise gaucherie du pélican, tout le solennel manque de
dignité du perroquet, la dégaine maigre et dégingandée du flamant,
avec tout l'extravagant conflit chromatique du canard mandarin. Un
oiseau pareil! Je l'ai fabriqué avec des fragments de squelettes
provenant d'une cigogne et d'un toucan, et un lot de plumes acheté
d'occasion. Ce genre de taxidermie, Bellows, est pour le véritable
artiste une joie sans mélange.