--Elle est meilleure maintenant qu'elle ne l'était autrefois. Il

nous fallut suivre le lit de la rivière pendant quinze cents mètres à

l'endroit où la vallée se rétrécit. Il y avait un courant rapide

qui écumait autour de nos genoux et roulait sur des pierres aussi

glissantes que de la glace. C'est là que je laissai tomber ma

carabine. Plus tard, les sapeurs firent sauter le rocher à la dynamite

pour faire la voie plus commode que vous connaissez. Dans ce temps-là,

on suivait par le bas, au long des hauts rochers à pic et il fallait

sans cesse contourner la rivière, sans compter qu'on devait la

traverser une douzaine de fois sur une longueur de trois kilomètres.

«Nous arrivâmes en vue de la place le lendemain matin de bonne heure.

Vous savez où elle se trouve! Sur un contrefort à mi-chemin entre les

hauteurs, et comme nous commencions à apprécier la trompeuse

tranquillité du village ensoleillé, nous nous arrêtâmes pour tenir

conseil.

«Alors en guise de bienvenue, ils nous envoyèrent un morceau d'idole

de cuivre: le bloc descendit la pente droite, passa à un pouce de mon

épaule et tamponna la mule qui portait les provisions et les

ustensiles.

«Jamais, ni avant cela, ni depuis, je n'entendis de pareil vacarme.

À ce moment nous aperçûmes un certain nombre de gentlemen portant des

fusils à pierre, revêtus d'espèces de torchons à carreaux de

couleurs, et faisant un détour au long d'un sentier entre le village

et les hauteurs, vers l'est.

--«Volte-face! commandai-je, et espacez-vous.

«Avec cet encouragement, mon expédition de dix hommes fit demi-tour et

se mit à redescendre la vallée d'un trot leste. Nous ne nous

attardâmes pas à sauver la moindre chose de la charge de notre

mort,--mais, par un sentiment d'amitié, nous emmenâmes avec nous la

seconde mule, qui portait ma tente et diverses hardes.

«Ainsi se termina la bataille--sans gloire! Jetant un coup d'œil en

arrière, je vis la vallée toute parsemée de vainqueurs qui poussaient

des cris et nous tiraient dessus. Mais personne ne fut atteint. Ces gens

ne sont guère à craindre avec leurs fusils; ils ne savent toucher

qu'un but fixe. Il leur faut se mettre en joue et viser pendant des

heures, et quand ils tirent en courant, c'est simplement pour faire du

tapage. Hooker, l'un de mes soldats blancs, se croyait bon tireur, et

il s'arrêta une demi-minute pour risquer la chance d'en abattre un,

mais il nous rattrapa bredouille.

«Je ne suis pas un Xénophon pour débiter une longue histoire sur mon

armée en retraite. Pendant les deux ou trois kilomètres qui suivirent,

il nous fallut par deux fois arrêter l'ennemi qui nous pressait un

peu trop, et échanger quelques coups de feu. Mais l'affaire fût, en

somme, assez monotone--on s'essoufflait seulement--jusqu'à ce que

nous fussions parvenus à l'endroit où les hauteurs descendent vers

la rivière et resserrent la vallée en un simple défilé. Là, fort

heureusement, j'aperçus une demi-douzaine de têtes noires qui

venaient nous prendre en écharpe du haut des rochers, sur la gauche--à

l'est, en réalité.

«À cette vue, je commandai halte.

«--Attention maintenant. Qu'allons-nous faire? dis-je à Hooker et

aux autres, en indiquant les têtes noires.

«--Je veux bien être nègre, si nous ne sommes pas chipés, dit l'un

des hommes.

«--Nous le serons, répondit un autre. Tu connais les façons de ces

bougres, hein, Georges?

«--Ils vont nous tirer au gîte à cinquante mètres, déclara Hooker,

à l'endroit où la rivière s'étrangle. Autant se suicider que de

continuer à descendre.

«Je regardai la hauteur à notre droite. Elle tombait presque à pic au

bas de la vallée, mais elle paraissait pouvoir être escaladée et tous

les ennemis que nous avions vus jusqu'ici étaient de l'autre côté

de l'eau.

«--C'est cela, ou s'arrêter! fit l'un des cipayes.

[Figure 8: L'HOMME VOLANT--Je retournai vers l'homme qu'une balle

avait atteint à la jambe, et je le pris dans mes bras.]

«Nous nous mîmes à grimper obliquement la colline. Il y avait une

sorte de vague sentier qui montait en biais et nous le suivîmes.

Bientôt, quelques ennemis parurent en vue vers le haut de la vallée,

et j'entendis quelques coups de feu. J'aperçus alors un des cipayes

qui s'était assis à trente mètres plus bas. Il s'était arrêté,

sans un mot, pour ne pas donner d'inquiétude apparemment. De nouveau,

je commandai halte. Je dis à Hooker d'essayer d'abattre quelques

ennemis et je retournai vers l'homme qu'une balle avait atteint à

la jambe. Je le pris dans mes bras et le portai jusqu'à la mule sur

laquelle je l'installai,--la pauvre bête était déjà suffisamment

chargée avec la tente et les autres fourbis que nous n'avions pas le

temps de détacher. Quand j'eus rejoint le reste de la troupe, Hooker

avait sa carabine vide à la main et indiquait, en riant, vers le haut

de la vallée, une tache noire immobile. Tous les autres ennemis

s'étaient dissimulés derrière des roches ou avaient fui au delà de

la courbe.

«--À cinq cents mètres, fit Hooker; et je parie que je l'ai touché

en pleine tête.

«Je l'engageai à recommencer un aussi beau coup, et nous nous

remîmes en route.

«La pente maintenant devenait plus abrupte, et le sentier moins marqué

à mesure que nous montions. Bientôt, au-dessus et au-dessous de nous,

ce furent plus que des falaises.

«C'est le plus beau chemin que j'aie vu dans ce pays de Lou-Chaï,

dis-je pour encourager les hommes, mais, en moi-même, je redoutais ce

qui allait arriver.

«Au bout de quelques minutes, le chemin tournait court autour de la

falaise. Puis c'était tout: le sentier se terminait là.

«En se rendant compte de la position, l'un des hommes se mit à jurer

et à maudire le piège dans lequel nous avions donné. Nous nous

trouvions sur une sorte de plate-forme qui devait être, au plus, large

de dix mètres. Les rochers s'élevaient en surplombant au-dessus de

nous de sorte qu'on ne pouvait nous fusiller d'en haut, et devant

nous s'ouvrait un précipice de deux ou trois cents pieds de

profondeur. En nous couchant contre le sol, nous étions invisibles pour

ceux qui auraient été de l'autre côté du ravin.

«La seule approche que nous pussions craindre était au long du

passage, et un homme bien embusqué à l'entrée valait une armée.

Nous étions dans une forteresse naturelle, avec un seul désavantage:

nos uniques provisions contre la faim et la soif était une mule

vivante. Cependant, nous étions éloignés de douze ou quinze

kilomètres du gros de l'expédition, mais sans doute, quand ils nous

verraient absents un jour ou deux, ils enverraient à notre recherche si

nous ne rentrions pas. Au bout d'un jour ou deux...»

Le lieutenant se tut soudain.

«--Avez-vous jamais eu soif, Graham?

«--Jamais de cette façon-là, répondit l'ethnologue.

«--Hum! nous avons eu soif pendant toute cette journée, pendant la

nuit suivante et tout le lendemain avec seulement quelques gouttes de

rosée obtenues en tordant divers linges et la tente. Au-dessous de

nous, la rivière coulait avec des glouglous contre un rocher qui se

dressait au milieu du courant. Jamais je n'ai vu une pareille absence

d'incidents et une pareille intensité de sensation. Le soleil

obéissait sans doute encore à l'ordre de Josué, car il ne bougeait

guère; il flamboyait comme une fournaise ardente. Vers le soir du

premier jour, l'un des deux soldats blancs marmotta quelque chose que

personne ne comprit, et il s'en alla en suivant le chemin par où nous

étions venus. Nous entendîmes des coups de feu, et quand Hooker alla

voir à l'entrée du passage, l'homme avait disparu. Le lendemain

matin le cipaye blessé eut le délire et il sauta, ou il tomba, dans le

ravin; alors nous abattîmes la mule et elle aussi dégringola, dans ses

dernières secousses, au bas du précipice, et nous restâmes huit.

«Nous apercevions, tout au fond du gouffre, le corps du cipaye, dont la

tête plongeait dans l'eau. Il était à plat ventre, et autant

qu'on pouvait s'en rendre compte il paraissait fort peu meurtri.

Malgré tout le désir de l'ennemi d'avoir cette tête. Il

n'osèrent pas s'approcher avant la nuit.

«D'abord, nous parlâmes des chances qu'il y avait que le gros de

la troupe ait entendu notre fusillade, et nous tâchions de supputer à

quel moment ils remarqueraient notre retard, et mille autres choses.

Mais nous nous desséchions réellement à mesure que les heures

passaient. Les cipayes jouèrent entre eux avec des cailloux, puis

racontèrent des histoires. La nuit fut assez froide. Le second jour

personne ne parla. Nos lèvres étaient noires et nos gosiers en feu: et

nous restions étendus sous la roche, nous regardant les uns les autres.

L'un des réguliers se mit à tracer sur le rocher avec un morceau de

tuyau de pipe des blasphèmes et des invectives comme une sorte de

testament et je dus le faire cesser. Tandis que je regardais, au fond de

la vallée, la rivière couler et bouillonner, J'étais presque tenté

de suivre le cipaye. Cela semblait attirant et désirable de

dégringoler le long de la pente, avec au bas quelque chose à

boire--ou, du moins, plus de soif du tout. Cependant, je me souvins à

temps que je commandais le détachement et que mon devoir était de

donner le bon exemple, et cela m'empêcha de commettre une sottise.

«C'est en pensant à cela qu'une idée me vint. Je me levai et

examinai la tente et, ses cordes, et je m'étonnai de n'y avoir pas

pensé plus haut. Puis, j'allai jusqu'au bord de la falaise mesurer

de l'œil la distance. Cette fois la hauteur me sembla plus grande et

la pose du cipaye quelque peu plus pénible. Mais il n'y avait que ce

moyen ou rien... et, pour vous le dire sans plus de détour, je

descendis en parachute.

«Je pris un grand cercle de toile de la tente, environ trois fois grand

comme ce tapis de table. Je fis un trou dans le milieu, je liai huit

cordes autour qui se réunissaient au centre pour former un parachute.

Les autres me regardaient, croyant sans doute à quelque nouveau genre

de délire. Alors j'expliquai mon plan aux deux réguliers, et,

aussitôt que le rapide crépuscule fut devenu nuit pleine, je risquai

l'expérience. Les deux hommes tinrent l'instrument élevé et je

pris mon élan de toute la longueur de la plate-forme. Mon parachute

s'emplit d'air comme une voile, mais je dois avouer qu'arrivé au

bord j'eus la venette et je m'arrêtai court.

«Mais j'eus aussitôt honte de moi-même; je retournai à

l'extrémité de la plate-forme et me lançai de nouveau. Cette fois,

je sautai--avec une sorte de sanglot, je me le rappelle--je sautai en

plein dans le vide, avec la grande voile, blanche qui se gonflait

au-dessus de moi.

[Figure 9: L'HOMME VOLANT--«À cette vue, j'aurais bien voulu

pouvoir remonter.»]

«Mes pensées durent se précipiter avec une vitesse effrayante. Il

sembla s'écouler un long moment avant que je pusse être sûr que mon

instrument resterait droit. D'abord il se balança de côté et

d'autre. Puis, je remarquai la muraille de rocs qui semblait monter

devant mes yeux, pendant que je me figurais rester immobile. Je regardai

au-dessous de moi, et je vis les eaux sombres de la rivière et le

cadavre du cipaye qui venaient, à ma rencontre. Mais dans

l'indistincte clarté, je discernai aussi trois ennemis, ahuris de me

voir arriver, et le cipaye décapité. À cette vue j'aurais bien

voulu pouvoir remonter.

Au même instant, ma botte entrait dans la bouche d'un des ennemis, et

lui et moi ne formions plus qu'un seul tas avec la toile qui

s'abattait sur nous en se dégonflant. Sans doute, j'avais dû faire

jaillir la cervelle de l'homme sous mon pied. Je n'attendais rien

d'autre que d'être à mon tour massacré, mais les pauvres païens,

qui n'avaient jamais entendu parler de Baldwin, prirent immédiatement

la fuite.

«Je me dépêtrai de la toile et du cadavre et jetai un regard autour

de moi. À environ dix pas se trouvait la tête du cipaye, les yeux

fixes, au clair de lune. Puis, j'aperçus l'eau et je courus boire.

Il n'y avait d'autre bruit au monde que celui de la retraite

précipitée des ennemis, un faible cri qui me parvint d'en haut et le

murmure du courant. Dès que j'eus bu tout mon soûl, je descendis au

long de la rivière.

«Telle est l'explication de l'histoire de l'homme volant. Pendant

les douze kilomètres que je fis pour rejoindre l'expédition, je ne

rencontrai âme qui vive. J'arrivai au camp de Walters vers dix heures

et le stupide imbécile qui était de faction eut le toupet de me tirer

dessus lorsque je surgis au trot hors des ténèbres. Aussitôt que je

fus parvenu à faire entrer mon récit dans le crâne épais de Walters,

cinquante hommes se mirent en route pour aller débarrasser la vallée

des ennemis et ramener nos hommes. Mais j'avais eu pour ma part

suffisamment soif pour ne pas aller la provoquer de nouveau en les

accompagnant.

«Vous avez entendu quelle sorte de légende ils ont fabriquée avec

cela. Des ailes grandes comme une mule, hein? et des plumes noires? Le

bon lieutenant transformé en oiseau. Bon! bon!»

Un instant le lieutenant resta plongé dans quelque joyeuse méditation,

puis il ajouta:

--Vous ne le croiriez pas, mais quand ils arrivèrent à la plate-forme,

deux cipayes avalent sauté en bas.

--Le reste allait bien? demanda l'ethnologue.

--Le reste allait bien, à part la soif. Et à ce souvenir le lieutenant

se versa un nouveau verre de whisky et de soda.

Dans l'abîme · 第 3 / 3 段