DEUX LETTRES
A
M. LE GÉNÉRAL DE BOISDEFFRE
Iles du Salut, 5 juillet 1898.
Mon Général,
Le coeur perdu, le cerveau en lambeaux, c'est vers vous, mon général,
que je viens encore jeter un nouveau cri de détresse, un cri d'appel
plus poignant, plus déchirant que jamais. Je ne vous parlerai ni de
mes souffrances, ni des coups qui pleuvent sans repos ni trêve sur moi
sans jamais rien y comprendre, sans jamais les avoir provoqués ni par
un acte, ni par une parole. Mais je vous parlerai, oh! mon général, de
l'horrible douleur de ma famille, des miens, d'une situation tellement
tragique, que tous finiraient par y succomber. Je vous parlerai
toujours et encore de mes enfants, de mes chers petits qui grandissent
déshonorés, qui sont des parias, pour vous supplier, de toutes les
forces de mon âme, les mains jointes dans une prière suprême, avec
tout mon coeur de Français, de père, de faire tout ce qui est
humainement faisable pour mettre le plus tôt possible un terme à cet
effroyable martyre de tant d'êtres humains.
Oh! mon général, dites-vous bien que depuis deux ans et demi, bientôt
trois ans, il n'est pas une minute de ma vie, pas une seconde de mon
existence, qui ne soit une douleur et que, si j'ai vécu ces minutes,
ces secondes épouvantables, oh! mon général, c'est que j'aurais voulu
pouvoir mourir tranquille, apaisé, sachant le nom que portent mes
enfants honoré et respecté. Aujourd'hui, mon général, ma situation est
devenue trop atroce, les souffrances trop grandes, et... je chavire
totalement. C'est pourquoi je viens encore jeter le cri de détresse
poignante, le cri d'un père qui vous lègue ce qu'il a de plus précieux
au monde, la vie de ses enfants, cette vie qui n'est pas possible tant
que leur nom n'aura pas été lavé de cette horrible souillure.
C'est avec toute mon âme qui s'élance vers vous dans cette
épouvantable agonie, c'est avec tout mon coeur saignant et pantelant
que je vous écris ces quelques lignes, sûr que vous me comprendrez.
Et je vous en supplie aussi, mon général, une bonne parole à ma pauvre
femme et l'assurance d'une aide puissante et honorable.
Veuillez agréer l'expression de mes sentiments respectueux.