ALFRED DREYFUS.

LETTRES

AU

PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

Iles du Salut, 8 juillet 1897.

A Monsieur le Président de la République,

Monsieur le Président,

Je me permets de venir faire encore un appel à votre haute équité,

jeter à vos pieds l'expression de mon profond désespoir, les cris de

mon immense douleur.

Je vous ouvrirai tout mon coeur, Monsieur le Président, sûr que vous

me comprendrez. J'appelle simplement votre indulgence sur la forme, le

décousu peut-être de ma pensée. J'ai trop souffert, je suis trop

brisé, moralement et physiquement, j'ai le cerveau trop broyé pour

pouvoir faire encore l'effort de rassembler mes idées.

Comme vous le savez, Monsieur le Président de la République, accusé,

puis condamné sur une preuve d'écriture, pour le crime le plus

abominable, le forfait le plus atroce qu'un homme, qu'un soldat puisse

commettre, j'ai voulu vivre, pour attendre l'éclaircissement de cet

horrible drame, pour voir encore, pour mes chers enfants, le jour où

l'honneur leur serait rendu.

Ce que j'ai souffert, Monsieur le Président de la République, depuis

le début de ce lugubre drame, mon coeur seul le sait! J'ai souvent

appelé la mort de toutes mes forces et je me raidissais encore,

espérant toujours enfin voir luire l'heure de la justice.

Je me suis soumis intégralement, scrupuleusement à tout, je défie qui

que ce soit de me faire le reproche d'un procédé incorrect. Je n'ai

jamais oublié, je n'oublierai pas jusqu'à mon dernier souffle que,

dans cette horrible affaire, s'agite un double intérêt: celui de la

Patrie, le mien et celui de mes enfants; l'un est aussi sacré que

l'autre.

Certes, j'ai souffert de ne pouvoir alléger l'horrible douleur de ma

femme, des miens; j'ai souffert de ne pas pouvoir me vouer corps et

âme à la découverte de la vérité; mais jamais la pensée ne m'est

venue, ne me viendra, de parvenir à obtenir cette vérité par des

moyens qui puissent être nuisibles aux intérêts supérieurs de la

Patrie. Je passerais sous silence la pureté de ma pensée, si je

n'avais pour garant la loyauté de mes actes, depuis le début de ce

lugubre drame.

Je me suis permis, Monsieur le Président, de faire un appel à votre

haute justice, pour faire cette vérité; j'ai imploré aussi le

Gouvernement de mon pays, parce que je pensais qu'il lui serait

possible de concilier tout à la fois les intérêts de la Justice, de la

pitié enfin, que doit inspirer une situation aussi épouvantable, aussi

atroce, avec les intérêts du pays.

Quant à moi, Monsieur le Président, sous les injures les plus

abominables, quand ma douleur devenait telle, que la mort m'eût été un

bienfait, quand ma raison s'effondrait, quand tout en moi se déchirait

de me voir traité ainsi comme le dernier des misérables, quand enfin

un cri de révolte s'échappait de mon coeur à la pensée de mes enfants

qui grandissent, dont le nom est déshonoré... c'est vers vous,

Monsieur le Président, c'est vers le Gouvernement de mon pays que

s'élevait mon cri d'appel suprême, c'est de ce côté que se tournaient

toujours mes yeux, mon regard éploré. J'espérais tout au moins,

Monsieur le Président, que l'on me jugerait sur mes actes. Depuis le

début de ce lugubre drame, je n'ai jamais dévié de la ligne de

conduite que je m'étais tracée, que me dictait inflexiblement ma

conscience. J'ai tout subi, j'ai tout supporté, j'ai été frappé

impitoyablement sans que j'aie jamais su pourquoi... et, fort de ma

conscience, j'ai su résister.

Ah! certes, j'ai eu des moments de colère, des mouvements

d'impatience, j'ai laissé exhaler parfois tout ce qui peut jaillir

d'amertume d'un coeur ulcéré, dévoré d'affronts, déchiré dans ses

sentiments les plus intimes. Mais je n'ai jamais oublié un seul

instant qu'au-dessus de toutes les passions humaines, il y avait la

Patrie.

Et cependant, Monsieur le Président, la situation qui m'était faite

est devenue plus atroce chaque jour, les coups ont continué à pleuvoir

sur moi, sans trêve, sans jamais rien y comprendre, sans jamais les

avoir provoqués, ni par mes paroles ni par mes actes.

Ajoutez à ma douleur propre, si atroce, si intense, le supplice de

l'infamie, celui du climat, de la quasi-réclusion, me voir l'objet du

mépris, souvent non dissimulé, et de la suspicion constante de ceux

qui me gardent nuit et jour, n'est-ce pas trop, Monsieur le

Président... pour un être humain qui a toujours et partout fait son

devoir?

Et ce qu'il y a d'épouvantable pour mon cerveau déjà si halluciné,

déjà si hébété, qui chavire à tous les coups qui le frappent sans

cesse, c'est de voir que, quelle que soit la rectitude de sa conduite,

sa volonté invincible qu'aucun supplice n'entamera, de mourir comme il

a vécu, en honnête homme, en loyal Français, c'est de se voir, dis-je,

traité chaque jour plus durement, plus misérablement.

Ma misère est à nulle autre pareille, il n'est pas une minute de ma

vie qui ne soit une douleur. Quelle que soit la conscience, la force

d'âme d'un homme, je m'effondre, et la tombe me serait un bienfait.

Et alors, Monsieur le Président, dans cette détresse profonde de tout

mon être broyé par les supplices, par cette situation d'infamie qui me

brise, par la douleur qui m'étreint à la gorge et qui m'étouffe, le

cerveau halluciné par tous les coups qui me frappent sans trêve,

c'est vers vous, Monsieur le Président, c'est vers le Gouvernement de

mon pays que je jette le cri d'appel, sûr qu'il sera écouté.

Ma vie, Monsieur le Président, je n'en parlerai pas. Aujourd'hui comme

hier, elle appartient à mon pays. Ce que je lui demande simplement

comme une faveur suprême, c'est de la prendre vite, de ne pas me

laisser succomber aussi lentement par une agonie atroce, sous tant de

supplices infamants que je n'ai pas mérités, que je ne mérite pas.

Mais ce que je demande aussi à mon pays, c'est de faire faire la

lumière pleine et entière sur cet horrible drame; car mon honneur ne

lui appartient pas, c'est le patrimoine de mes enfants, c'est le bien

propre de deux familles.

Et je supplie aussi, avec toutes les forces de mon âme, que l'on pense

à cette situation atroce, intolérable, pire que la mort, de ma femme,

des miens; que l'on pense aussi à mes enfants, à mes chers petits qui

grandissent, qui sont des parias; que l'on fasse tous les efforts

possibles, tout ce qui en un mot est compatible avec les intérêts du

pays, pour mettre le plus tôt possible un terme au supplice de tant

d'êtres humains.

Confiant dans votre équité, je vous prie, Monsieur le Président de la

République, de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments

respectueux.

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 157 / 171 题