LETTRES
AU
PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Iles du Salut, 8 juillet 1897.
A Monsieur le Président de la République,
Monsieur le Président,
Je me permets de venir faire encore un appel à votre haute équité,
jeter à vos pieds l'expression de mon profond désespoir, les cris de
mon immense douleur.
Je vous ouvrirai tout mon coeur, Monsieur le Président, sûr que vous
me comprendrez. J'appelle simplement votre indulgence sur la forme, le
décousu peut-être de ma pensée. J'ai trop souffert, je suis trop
brisé, moralement et physiquement, j'ai le cerveau trop broyé pour
pouvoir faire encore l'effort de rassembler mes idées.
Comme vous le savez, Monsieur le Président de la République, accusé,
puis condamné sur une preuve d'écriture, pour le crime le plus
abominable, le forfait le plus atroce qu'un homme, qu'un soldat puisse
commettre, j'ai voulu vivre, pour attendre l'éclaircissement de cet
horrible drame, pour voir encore, pour mes chers enfants, le jour où
l'honneur leur serait rendu.
Ce que j'ai souffert, Monsieur le Président de la République, depuis
le début de ce lugubre drame, mon coeur seul le sait! J'ai souvent
appelé la mort de toutes mes forces et je me raidissais encore,
espérant toujours enfin voir luire l'heure de la justice.
Je me suis soumis intégralement, scrupuleusement à tout, je défie qui
que ce soit de me faire le reproche d'un procédé incorrect. Je n'ai
jamais oublié, je n'oublierai pas jusqu'à mon dernier souffle que,
dans cette horrible affaire, s'agite un double intérêt: celui de la
Patrie, le mien et celui de mes enfants; l'un est aussi sacré que
l'autre.
Certes, j'ai souffert de ne pouvoir alléger l'horrible douleur de ma
femme, des miens; j'ai souffert de ne pas pouvoir me vouer corps et
âme à la découverte de la vérité; mais jamais la pensée ne m'est
venue, ne me viendra, de parvenir à obtenir cette vérité par des
moyens qui puissent être nuisibles aux intérêts supérieurs de la
Patrie. Je passerais sous silence la pureté de ma pensée, si je
n'avais pour garant la loyauté de mes actes, depuis le début de ce
lugubre drame.
Je me suis permis, Monsieur le Président, de faire un appel à votre
haute justice, pour faire cette vérité; j'ai imploré aussi le
Gouvernement de mon pays, parce que je pensais qu'il lui serait
possible de concilier tout à la fois les intérêts de la Justice, de la
pitié enfin, que doit inspirer une situation aussi épouvantable, aussi
atroce, avec les intérêts du pays.
Quant à moi, Monsieur le Président, sous les injures les plus
abominables, quand ma douleur devenait telle, que la mort m'eût été un
bienfait, quand ma raison s'effondrait, quand tout en moi se déchirait
de me voir traité ainsi comme le dernier des misérables, quand enfin
un cri de révolte s'échappait de mon coeur à la pensée de mes enfants
qui grandissent, dont le nom est déshonoré... c'est vers vous,
Monsieur le Président, c'est vers le Gouvernement de mon pays que
s'élevait mon cri d'appel suprême, c'est de ce côté que se tournaient
toujours mes yeux, mon regard éploré. J'espérais tout au moins,
Monsieur le Président, que l'on me jugerait sur mes actes. Depuis le
début de ce lugubre drame, je n'ai jamais dévié de la ligne de
conduite que je m'étais tracée, que me dictait inflexiblement ma
conscience. J'ai tout subi, j'ai tout supporté, j'ai été frappé
impitoyablement sans que j'aie jamais su pourquoi... et, fort de ma
conscience, j'ai su résister.
Ah! certes, j'ai eu des moments de colère, des mouvements
d'impatience, j'ai laissé exhaler parfois tout ce qui peut jaillir
d'amertume d'un coeur ulcéré, dévoré d'affronts, déchiré dans ses
sentiments les plus intimes. Mais je n'ai jamais oublié un seul
instant qu'au-dessus de toutes les passions humaines, il y avait la
Patrie.
Et cependant, Monsieur le Président, la situation qui m'était faite
est devenue plus atroce chaque jour, les coups ont continué à pleuvoir
sur moi, sans trêve, sans jamais rien y comprendre, sans jamais les
avoir provoqués, ni par mes paroles ni par mes actes.
Ajoutez à ma douleur propre, si atroce, si intense, le supplice de
l'infamie, celui du climat, de la quasi-réclusion, me voir l'objet du
mépris, souvent non dissimulé, et de la suspicion constante de ceux
qui me gardent nuit et jour, n'est-ce pas trop, Monsieur le
Président... pour un être humain qui a toujours et partout fait son
devoir?
Et ce qu'il y a d'épouvantable pour mon cerveau déjà si halluciné,
déjà si hébété, qui chavire à tous les coups qui le frappent sans
cesse, c'est de voir que, quelle que soit la rectitude de sa conduite,
sa volonté invincible qu'aucun supplice n'entamera, de mourir comme il
a vécu, en honnête homme, en loyal Français, c'est de se voir, dis-je,
traité chaque jour plus durement, plus misérablement.
Ma misère est à nulle autre pareille, il n'est pas une minute de ma
vie qui ne soit une douleur. Quelle que soit la conscience, la force
d'âme d'un homme, je m'effondre, et la tombe me serait un bienfait.
Et alors, Monsieur le Président, dans cette détresse profonde de tout
mon être broyé par les supplices, par cette situation d'infamie qui me
brise, par la douleur qui m'étreint à la gorge et qui m'étouffe, le
cerveau halluciné par tous les coups qui me frappent sans trêve,
c'est vers vous, Monsieur le Président, c'est vers le Gouvernement de
mon pays que je jette le cri d'appel, sûr qu'il sera écouté.
Ma vie, Monsieur le Président, je n'en parlerai pas. Aujourd'hui comme
hier, elle appartient à mon pays. Ce que je lui demande simplement
comme une faveur suprême, c'est de la prendre vite, de ne pas me
laisser succomber aussi lentement par une agonie atroce, sous tant de
supplices infamants que je n'ai pas mérités, que je ne mérite pas.
Mais ce que je demande aussi à mon pays, c'est de faire faire la
lumière pleine et entière sur cet horrible drame; car mon honneur ne
lui appartient pas, c'est le patrimoine de mes enfants, c'est le bien
propre de deux familles.
Et je supplie aussi, avec toutes les forces de mon âme, que l'on pense
à cette situation atroce, intolérable, pire que la mort, de ma femme,
des miens; que l'on pense aussi à mes enfants, à mes chers petits qui
grandissent, qui sont des parias; que l'on fasse tous les efforts
possibles, tout ce qui en un mot est compatible avec les intérêts du
pays, pour mettre le plus tôt possible un terme au supplice de tant
d'êtres humains.
Confiant dans votre équité, je vous prie, Monsieur le Président de la
République, de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments
respectueux.