Dépôt de St-Martin-de-Ré, le 26 janvier 1895.
Monsieur le Ministre,
J'ai été condamné pour le crime le plus infâme qu'un soldat puisse
commettre, et je suis innocent.
Après ma condamnation, j'étais résolu à me tuer. Ma famille, mes amis
m'ont fait comprendre que, moi mort, tout était fini; mon nom, ce nom
que portent mes chers enfants, déshonoré à jamais.
Il m'a donc fallu vivre!
Ma plume est impuissante à vous retracer le martyre que j'endure;
votre coeur de Français vous le fera sentir mieux que je ne saurais le
faire.
Vous connaissez, monsieur le Ministre, la lettre missive qui a
constitué l'accusation formulée contre moi.
Cette lettre, ce n'est pas moi qui l'ai écrite.
Est-elle apocryphe?... A-t-elle été réellement adressée, accompagnée
des documents qui y sont énumérés?... A-t-on imité mon écriture, en
vue de me viser spécialement?... Ou bien n'y faut-il voir qu'une
similitude fatale d'écriture?
Autant de questions auxquelles mon cerveau seul est impuissant à
répondre.
Je ne viens vous demander, monsieur le Ministre, ni grâce, ni pitié,
mais justice seulement.
Au nom de mon honneur de soldat qu'on m'a arraché, au nom de ma
malheureuse femme, au nom enfin de mes pauvres enfants, je viens vous
supplier de faire poursuivre les recherches pour découvrir le
véritable coupable.
Dans un siècle comme le nôtre, dans un pays comme la France, imbu des
nobles idées de justice et de vérité, il est impossible que, avec les
puissants moyens d'investigation dont vous disposez, vous n'arriviez
pas à éclaircir cette tragique histoire, à démasquer le monstre qui a
jeté le malheur et le déshonneur dans une honnête famille.
Je vous en supplie encore une fois, monsieur le Ministre, au nom de ce
que vous avez vous-même de plus cher en ce monde, justice, justice, en
faisant poursuivre les recherches.
Quant à moi, je ne demande que l'oubli et le silence autour de mon
nom, jusqu'au jour où mon innocence sera reconnue.
Jusqu'à mon arrivée ici, j'avais pu écrire et travailler dans ma
cellule, correspondre avec les divers membres de ma famille, écrire
chaque jour à ma femme. C'était pour moi une consolation, dans
l'épouvantable situation dans laquelle je me trouve, si épouvantable,
monsieur le Ministre, qu'aucun cerveau humain ne saurait en rêver une
plus tragique.
Hier encore heureux, n'ayant rien à envier à personne! Aujourd'hui,
sans avoir rien fait pour cela, jeté au ban de la société! Ah!
monsieur le Ministre, je ne crois pas qu'aucun homme, dans notre
siècle, a enduré un martyre pareil. Avoir l'honneur aussi haut placé
que qui que ce soit au monde et se le voir enlevé par ses pairs; y
a-t-il pour un innocent une torture plus effroyable!
Je suis, monsieur le Ministre, nuit et jour dans ma cellule en tête à
tête avec mon cerveau, sans occupation aucune. Ma tête, déjà ébranlée
par ces catastrophes aussi tragiques qu'inattendues, n'est plus très
solide. Aussi, vous demanderai-je de vouloir bien m'autoriser à écrire
et à travailler dans ma cellule.
Je vous demanderai aussi de me permettre de correspondre de temps en
temps avec les divers membres de ma famille (beaux-parents, frères et
soeurs).
Enfin, j'ai été avisé hier que je ne pourrai plus écrire que deux fois
par semaine à ma femme. Je vous supplie de me permettre d'écrire plus
souvent à cette malheureuse enfant, qui a si grand besoin d'être
consolée et soutenue dans l'épouvantable situation que la fatalité
nous a faite.
Justice donc, monsieur le Ministre, et du travail pour permettre à son
cerveau d'attendre l'heure éclatante où son innocence sera reconnue,
c'est tout ce que vous demande le plus infortuné des Français.
Veuillez agréer, monsieur le Ministre, l'assurance de ma haute
considération.