A. DREYFUS.

Iles du Salut, 25 novembre 1897.

Monsieur le Président,

Je me permets de faire un nouvel et pressant appel à votre haute

équité, jeter aussi à vos pieds l'expression de mon profond désespoir.

Depuis plus de trois ans, innocent du crime abominable pour lequel

j'ai été condamné, je ne demande que de la justice, la découverte de

la vérité.

Dès le lendemain de ma condamnation, quand M. le commandant du Paty de

Clam est venu me trouver, au nom de M. le Ministre de la Guerre, pour

me demander si j'étais innocent ou coupable, je lui ai répondu que non

seulement j'étais innocent, mais que je demandais la lumière, toute la

lumière, et j'ai sollicité aussitôt l'aide des moyens d'investigation

habituels, soit par les attachés militaires, soit par tout autre moyen

dont dispose le Gouvernement.

Il me fut répondu que des intérêts supérieurs empêchaient l'emploi de

ces moyens d'investigation, mais que les recherches se poursuivraient.

Depuis plus de trois ans donc, j'attends dans la situation la plus

effroyable qu'il soit possible de rêver, j'attends toujours, et les

recherches n'aboutissent pas.

Si donc, d'une part, des intérêts supérieurs ont empêché, empêchent

probablement toujours, l'emploi des moyens d'investigation qui seuls

peuvent permettre de mettre un terme à cet effroyable martyre de tant

d'êtres humains, à plus forte raison devais-je les respecter, et c'est

ce que j'ai fait invinciblement.

Mais, d'autre part, Monsieur le Président, voilà plus de trois ans que

dure cette effroyable situation, mes enfants grandissent déshonorés,

ce sont des parias; leur éducation est impossible, et j'en deviens fou

de douleur... Les mêmes intérêts ne peuvent cependant pas exiger que

ma chère femme, mes pauvres enfants leur soient immolés.

Je viens simplement soumettre cette horrible situation à votre haute

équité, à celle du Gouvernement. Je viens simplement demander de la

justice pour les miens, pour mes enfants, qui sont les premières et

les plus épouvantables victimes.

Confiant dans votre haute équité, je vous demande Monsieur le

Président, de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments

dévoués et respectueux.

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 158 / 171 题