[6] Aucune de ces lettres ne me parvint jamais.
Outré par une interprétation aussi inexacte de ma pensée, j'écrivis
aussitôt à M. le Gouverneur de la Guyane une lettre conçue à peu près
dans ces termes:
«Par la lettre que je viens de recevoir de madame Dreyfus, je vois
qu'il lui a été donné connaissance, en partie seulement, d'une lettre
que je vous avais adressée en septembre dernier, vous déclarant que je
cessais ma correspondance, en _attendant la réponse_ aux demandes de
revision que j'avais adressées au chef de l'État. En ne communiquant à
madame Dreyfus qu'un extrait de ma lettre, on lui a donné une
interprétation qui a dû être plus que douloureuse pour ma chère femme.
Il y a donc un devoir de conscience pour celui--que j'ignore et que je
veux ignorer--qui a commis cet acte et à qui il appartient de le
réparer.»
J'appris que ce dont on avait donné connaissance à ma femme était une
transmission par câble de ma lettre et que celle-ci avait été
inexactement câblée!
En même temps, j'écrivis à ma femme la lettre suivante:
Iles du Salut, 26 décembre 1898.
J'étais sans lettres de toi depuis deux mois. J'ai reçu il y a
quelques jours ta lettre du 22 novembre. Si j'ai momentanément clos ma
correspondance, c'est que j'attendais la réponse à mes demandes de
revision et que je ne pouvais plus que me répéter. Depuis, tu as dû
recevoir de nombreuses lettres de moi.
Si ma voix eût cessé de se faire entendre, c'est qu'elle eût été
éteinte à tout jamais, car si j'ai vécu, c'est pour vouloir mon
honneur, mon bien propre, le patrimoine de nos enfants, pour faire mon
devoir, comme je l'ai fait partout et toujours, et comme il faut
toujours le faire, quand on a pour soi le bon droit et la justice,
sans jamais craindre rien ni personne...