J'ignorais toujours que la demande en revision avait été transmise par
le Gouvernement à la Cour de cassation et que même des débats avaient
déjà eu lieu.
Le 16 novembre 1898, je reçus un télégramme ainsi conçu:
Cayenne, 16 novembre 1898.
Gouverneur à déporté Dreyfus, par commandant
supérieur des îles du Salut.
Vous informe que Chambre criminelle de la Cour de cassation a déclaré
recevable en la forme demande en revision de votre jugement et décidé
que vous seriez avisé de cet arrêt et invité à produire vos moyens de
défense.
Je compris que la demande avait été déclarée recevable en la forme par
la Cour et qu'il allait s'ouvrir des débats sur le fond. Je fis
connaître que je désirais être mis en communication avec Me Demange, mon
défenseur en 1894. Je ne savais d'ailleurs rien de ce qui s'était passé
depuis cette époque, j'en étais toujours au bordereau, pièce unique du
dossier. Je n'avais pour ma part rien à ajouter à ce que j'avais déjà
dit devant le premier Conseil de guerre, rien à modifier à la discussion
du bordereau. J'ignorais qu'on avait modifié la date d'arrivée du
bordereau, modifié les hypothèses qui avaient été émises au premier
procès sur les différentes pièces énumérées au bordereau. Je croyais
donc l'affaire bien simple, et réduite, comme au premier Conseil de
guerre, à une discussion sur l'écriture.
Le 28 novembre 1898, je fus autorisé à circuler de 7h. à 11h. et de 2
à 5h. du soir, dans l'enceinte du camp retranché. On appelait camp
retranché l'espace compris dans une enceinte en pierres sèches de 0m,80
environ de hauteur, enceinte qui entourait la caserne des surveillants
située à côté de ma case. La promenade consistait donc en réalité en un
couloir, en plein soleil, qui contournait la caserne et ses dépendances.
Mais je revoyais la mer que je n'avais plus vue depuis plus de deux ans,
je revoyais la maigre verdure des îles; mes yeux pouvaient se reposer
sur autre chose que sur les quatre murs de la case.
En décembre, je ne reçus pas de courrier de ma femme. Aucune des lettres
qu'elle m'écrivit dans le courant du mois d'octobre 1898 ne me parvint
jamais. L'impatience me gagna durant ce mois; je demandai des
explications, je demandai quand les débats s'ouvriraient sur le fond à
la Cour de cassation? (Je ne savais pas que des débats avaient eu lieu
les 27, 28 et 29 octobre.) Aucune réponse ne me fut donnée.
Le 28 décembre 1898, je reçus une lettre de ma femme ainsi conçue:
Paris, 22 novembre 1898.
Je ne sais si tu as reçu mes lettres du mois dernier dans
lesquelles[6] je te racontais dans leurs grandes lignes les efforts
que nous avions faits pour arriver à pouvoir demander la revision de
ton procès, puis la procédure engagée et la recevabilité de la
demande. Chaque nouveau succès, quoiqu'il me rendit bien heureuse,
était empoisonné par l'idée que toi, pauvre malheureux, tu étais dans
l'ignorance des faits et que sans doute tu étais en train de
désespérer.
Enfin, la semaine dernière, j'ai eu l'immense joie d'apprendre que le
Gouvernement t'envoyait un télégramme t'avertissant de la recevabilité
de la demande.
J'ai eu connaissance il y a quinze jours d'une lettre de toi dans
laquelle tu aurais, paraît-il, déclaré ta résolution de ne plus
écrire, même à moi...