ALFRED.

Les nouvelles que j'avais reçues dans ces derniers mois m'avaient

apporté un soulagement immense. Je n'avais jamais désespéré, je n'avais

jamais perdu foi en l'avenir, convaincu dès le premier jour que la

vérité serait connue, qu'il était impossible qu'un crime aussi

abominable, auquel j'étais si complètement étranger, pût rester impuni.

Mais ne connaissant rien des événements qui se passaient en France,

voyant au contraire chaque jour la situation qui m'était faite devenir

plus atroce, frappé sans cesse et sans cause, obligé de lutter nuit et

jour contre les éléments, contre le climat, contre les hommes, j'avais

commencé à douter de voir pour moi-même la fin de cet horrible drame. Ma

volonté n'en était pas amoindrie, elle était restée aussi inflexible,

mais j'avais des moments de désespoir farouche, pour ma chère femme,

pour mes chers enfants, en pensant à la situation qui leur était faite.

Enfin l'horizon s'éclaircissait; j'entrevoyais pour les miens comme pour

moi-même un terme à cet affreux martyre. Il me sembla que le coeur se

déchargeait d'un poids immense, je respirai plus librement.

Fin décembre, je reçus le réquisitoire introductif du 15 octobre 1898 du

procureur général à la Cour de cassation. Je le lus avec une profonde

stupéfaction.

J'appris l'accusation portée par mon frère contre le commandant

Esterhazy que je ne connaissais pas, son acquittement, le faux, l'aveu

et le suicide d'Henry. Mais le sens de bien des incidents m'échappa.

Le 5 janvier 1899, je fus interrogé sur commission rogatoire, par le

président de la Cour d'appel de Cayenne. Mon étonnement fut grand

d'entendre parler pour la première fois de ces prétendus aveux, de cette

misérable transformation de paroles prononcées le jour de la dégradation

et qui étaient au contraire une protestation, une déclaration véhémente

de mon innocence.

Puis les journées, les mois s'écoulèrent, sans recevoir de nouvelles

précises, ignorant ce que devenait l'enquête de la Cour. Chaque mois, ma

femme, dans ses lettres qui me parvenaient souvent avec un retard

considérable, dans ses dépêches, me disait son espoir d'un terme

prochain à nos souffrances, et ce terme je ne le voyais pas venir.

Dans les derniers jours de février, je remis comme d'habitude, au

commandant du pénitencier, Deniel, la demande de vivres et objets

nécessaires pour le mois suivant. Je ne reçus rien. J'avais pris la

résolution absolue, dont je ne m'étais pas départi depuis le premier

jour, de ne pas réclamer, de ne jamais discuter sur l'application de la

peine, car c'eût été en admettre le principe, principe que je n'avais

jamais admis; aussi je ne dis rien et je me passai de tout durant le

mois de mars. A la fin du mois, Deniel vint me dire qu'il avait égaré

ma commande et qu'il me priait d'en refaire une autre. S'il l'avait

réellement égarée, il s'en serait aperçu dès le retour du bateau chargé

de chercher les vivres à Cayenne. Cet acte a trop bien coïncidé avec le

vote de la loi de dessaisissement pour ne pas penser que ce fait en a

été la cause. A ce moment, je ne connaissais pas la basse besogne à

laquelle cet homme s'était livré, je ne l'appris qu'à mon retour en

France; je le croyais un simple instrument, d'autant plus qu'il

s'empressait toujours de me dire: «Je ne suis qu'un agent d'exécution»,

et je savais qu'on trouve des individus pour toutes les besognes.

Aujourd'hui, j'ai tout lieu de penser que bien des mesures furent prises

sur sa propre initiative, que l'attitude de certains surveillants lui

est due.

Quant à moi, j'ignorais la loi de dessaisissement et je ne pouvais

comprendre la longueur de l'enquête; celle-ci me paraissait toute

simple, puisque je ne connaissais que le bordereau. Je demandai à

plusieurs reprises des renseignements; il est presque inutile de dire

qu'ils ne me furent jamais donnés.

Si mon énergie morale ne faiblit pas durant ces huit longs mois, où

j'attendais chaque jour, à chaque heure du jour, la décision de la Cour

suprême, par contre mon épuisement physique et cérébral ne fit que

s'accentuer dans cette attente angoissante et affolante.

X

Le lundi 5 juin 1899, à midi et demi, le surveillant chef vint

précipitamment dans ma case et me remit la note suivante:

«Veuillez faire connaître immédiatement capitaine Dreyfus dispositif

cassation ainsi conçu: «La Cour casse et annule jugement rendu le 22

décembre 1894 contre Alfred Dreyfus par le 1er Conseil de guerre du

Gouvernement militaire de Paris et renvoie l'accusé devant le Conseil de

guerre de Rennes, etc., etc.

«Dit que le présent arrêté sera imprimé et transcrit sur les registres

du 1er Conseil de guerre du Gouvernement militaire de Paris en marge de

la décision annulée; en vertu de cet arrêt, le capitaine Dreyfus cesse

d'être soumis au régime déportation, devient simple prévenu, est

replacé dans son grade et peut reprendre son uniforme.»

«Faites opérer levée d'écrou par l'administration pénitentiaire et

retirer surveillants militaires de l'île du Diable; en même temps faites

prendre en charge le prévenu par le commandant des troupes et remplacer

surveillants par brigade de gendarmerie qui assurera le service de garde

de l'île du Diable dans position réglementaire des prisons militaires.

«Croiseur _Sfax_ part aujourd'hui de Fort-de-France avec ordre d'aller

chercher prévenu île du Diable pour le ramener en France.

«Communiquez à capitaine Dreyfus dispositif arrêt et départ _Sfax_.»

Ma joie fut immense, indicible. J'échappais enfin au chevalet de torture

où j'avais été cloué pendant cinq ans, souffrant le martyre pour les

miens, pour mes enfants, autant que pour moi-même. Le bonheur succédait

à l'effroi des angoisses inexprimées, l'aube de la justice se levait

enfin pour moi. Après l'arrêt de la Cour, je croyais que tout allait en

être fini, qu'il ne s'agissait plus que d'une simple formalité.

De mon histoire, je ne savais rien. J'en étais resté à 1894, au bordereau

pièce unique du dossier, à la sentence du Conseil de guerre, à

l'effroyable parade d'exécution, aux cris de mort d'une foule abusée; je

croyais à la loyauté du général de Boisdeffre, je croyais à un chef de

l'État, Félix Faure, tous anxieux de justice et de vérité. Un voile

s'était ensuite étendu devant mes yeux, rendu plus impénétrable chaque

jour; les quelques faits que j'avais appris depuis quelques mois

m'étaient restés incompréhensibles. Je venais d'apprendre le nom

d'Esterhazy, le faux du lieutenant-colonel Henry, son suicide; je

n'avais eu que des rapports de service avec l'héroïque lieutenant-colonel

Picquart. La lutte grandiose engagée par quelques grands esprits, épris

de lumière et de vérité, m'était totalement inconnue.

Dans l'arrêt de la Cour, j'avais lu que mon innocence était reconnue et

qu'il ne restait plus au Conseil de guerre devant lequel j'étais renvoyé

que l'honneur de réparer une effroyable erreur judiciaire.

Dans le même après-midi du 5 juin, je remis la dépêche suivante, pour

être adressée à ma femme:

«De coeur et d'âme avec toi, enfants, tous. Pars vendredi. Attends avec

immense joie le moment de bonheur suprême de te serrer dans mes bras.

Mille baisers.»

Dans la soirée arriva de Cayenne la brigade de gendarmerie chargée

d'assurer ma garde jusqu'au départ. Je vis partir les surveillants; il

me semblait marcher dans un rêve, au sortir d'un long et épouvantable

cauchemar.

J'attendis anxieusement l'arrivée du _Sfax_. Le jeudi soir, je vis

apparaître au loin un panache de fumée; bientôt je reconnus un navire de

guerre. Mais il était trop tard pour que je pusse embarquer.

Grâce à l'obligeance de M. le maire de Cayenne, j'avais pu recevoir un

costume, un chapeau, quelque linge, ce qui m'était, en un mot,

strictement nécessaire pour mon retour en France.

Le vendredi matin, 9 juin, à 7 heures, on vint me chercher à l'île du

Diable, dans la chaloupe du pénitencier. Je quittai enfin cette île

maudite où j'avais tant souffert. Le _Sfax_, à cause de son tirant

d'eau, était stationné fort loin. La chaloupe me conduisit jusqu'à

l'endroit où il était ancré, mais là je dus attendre pendant deux heures

qu'on voulût bien me recevoir. La mer était forte et la chaloupe, vraie

coquille de noix, dansait sur les grandes lames de l'Atlantique. Je fus

malade, comme tous ceux qui étaient à bord.

Vers 10 heures, l'ordre vint d'accoster, je montai à bord du _Sfax_, où

je fus reçu par le commandant en second qui me conduisit à la cabine de

sous-officier qui avait été spécialement aménagée pour moi. La fenêtre

de la cabine avait été grillée (je pense que c'est cette opération qui a

provoqué ma longue attente à bord de la chaloupe du pénitencier); la

porte, vitrée, était gardée par un factionnaire en armes. Le soir je

compris, au mouvement du navire, que le _Sfax_ venait de lever l'ancre

et se mettait en marche.

Mon régime à bord du _Sfax_ était celui d'un officier aux arrêts de

rigueur; j'avais une heure le matin, une heure le soir pour me promener

sur le pont. Le reste du temps, j'étais renfermé dans ma cabine. Pendant

mon séjour à bord du _Sfax_, je me conformais à la conduite que j'avais

adoptée dès le début, par sentiment de dignité personnelle, me

considérant comme l'égal de tous. En dehors des besoins du service, je

ne parlai à personne.

Le dimanche 18 juin nous arrivâmes aux îles du Cap Vert, où le _Sfax_

fit du charbon, et nous en repartîmes le mardi 20. La marche du navire

était lente, 8 à 9 noeuds à l'heure.

Le 30 juin nous fûmes en vue des côtes françaises. Après cinq années de

martyre, je revenais pour chercher la justice. L'horrible cauchemar

prenait fin. Je croyais que les hommes avaient reconnu leur erreur, je

m'attendais à trouver les miens, puis, derrière les miens, mes camarades

qui m'attendaient les bras ouverts, les larmes aux yeux.

Le jour même, j'eus la première désillusion, la première impression

triste et douloureuse.

Dans la matinée du 30, le _Sfax_ stoppa. Je fus informé qu'un bateau

viendrait me chercher pour me débarquer, sans qu'on voulût me dire où

serait effectué le débarquement. Un premier bateau parut, il apportait

simplement l'ordre de faire des exercices en pleine mer. Le débarquement

était remis. Toutes ces précautions, toutes ces allées et venues

mystérieuses produisirent en moi une pénible impression. J'eus comme une

vague intuition des événements.

Dans l'après-midi le _Sfax_ reprit sa marche lentement, en longeant les

côtes. Vers 7 heures du soir, le croiseur stoppa de nouveau. La nuit

était noire, l'atmosphère brumeuse, la pluie tombait par rafales. Je fus

prévenu que le bateau à vapeur viendrait me prendre dans la soirée.

A 9 heures du soir, on vint me dire qu'un canot était au bas de

l'échelle du _Sfax_ pour me conduire au bateau à vapeur qui était

arrivé, mais qui ne pouvait se rapprocher davantage à cause du mauvais

temps. La mer était démontée, le vent soufflait en tempête, la pluie

tombait abondamment. Le canot, soulevé par les flots, faisait des bonds

effrayants au bas de l'échelle du _Sfax_ où il avait peine à se

maintenir. Je ne pus que m'y précipiter et je me heurtai violemment

contre le bordage, me blessant assez profondément. Le canot se mit en

marche sous les rafales de pluie. Saisi aussi bien par les émotions de

ce débarquement que par le froid et l'humidité pénétrante, je fus pris

d'un violent accès de fièvre et me mis à claquer des dents. A force de

volonté et d'énergie, je pus cependant me dominer. Après une course

folle sur les vagues écumantes, nous abordâmes au bateau à vapeur, dont

je pus à peine gravir l'échelle, souffrant de la blessure que je m'étais

faite aux jambes, en me précipitant dans le canot. J'observai toujours

le même silence. Le bateau à vapeur se mit en marche, puis stoppa.

J'ignorais totalement où j'étais, où j'allais; pas un mot ne m'avait été

adressé. Après une heure ou deux d'attente, je fus invité à descendre

dans le canot du bord. La nuit était toujours aussi noire, la pluie

continuait à tomber, mais la mer était plus calme. Je me rendis compte

que nous devions être dans un port. A deux heures et quart du matin,

j'abordai à un endroit que je sus depuis être Port-Houliguen.

Là je fus introduit dans une calèche, avec un capitaine de gendarmerie

et deux gendarmes. Entre deux haies de soldats, cette calèche me mena à

une gare. En gare, je montai, toujours avec les mêmes compagnons, sans

qu'une parole ait été échangée, dans un train qui, après deux ou trois

heures de marche, m'amena à une autre gare où je descendis. J'y trouvai

une nouvelle calèche qui me mena au grand trot à une ville, puis pénétra

dans une cour. Je descendis et je m'aperçus alors, au personnel qui

m'entourait, que j'étais dans la prison militaire de Rennes; il était

environ six heures du matin.

On comprend quelles avaient été successivement ma surprise, ma

stupéfaction, ma tristesse, ma douleur extrême d'un pareil retour dans

ma patrie. Là où je croyais trouver des hommes unis dans une commune

pensée de justice et de vérité, désireux de faire oublier toute la

douleur d'une effroyable erreur judiciaire, je ne trouvais que des

visages anxieux, des précautions minutieuses, un débarquement fou en

pleine nuit sur une mer démontée, des souffrances physiques venant se

joindre à ma douleur morale. Heureusement que pendant les longs et

tristes mois de ma captivité, j'avais su imposer à mon moral, à mes

nerfs, à mon corps, une immense force de résistance.

Nous étions au 1er juillet. A neuf heures du matin, je fus prévenu que

je verrais ma femme quelques instants après dans la chambre voisine de

celle que j'occupais. Cette chambre était comme la mienne fermée par un

grillage serré en bois, qui ne permettait pas de voir dans la cour; elle

avait été garnie d'une table et de chaises. Toutes les entrevues avec

les miens, avec mes défenseurs, y eurent lieu. Si fort que je fusse, un

violent tremblement me saisit, les larmes coulèrent, ces larmes que je

ne connaissais plus depuis si longtemps, mais je pus bientôt me

ressaisir.

L'émotion que nous éprouvâmes, ma femme et moi, en nous revoyant, fut

trop forte pour qu'aucune parole humaine puisse en rendre l'intensité.

Il y avait de tout, de la joie, de la douleur; nous cherchions à lire

sur nos visages les traces de nos souffrances, nous aurions voulu nous

dire tout ce que nous avions sur le coeur, toutes les sensations

comprimées et étouffées pendant de si longues années, et les paroles

expiraient sur nos lèvres. Nous nous contentâmes de nous regarder,

puisant, dans les regards échangés, toute la puissance de notre

affection comme de notre volonté. La présence d'un lieutenant

d'infanterie, chargé par ordre d'assister à nos entretiens, gênait aussi

toute intimité. D'autre part, je ne savais rien des événements qui

s'étaient écoulés depuis cinq ans, j'étais revenu avec confiance; cette

confiance avait été fortement ébranlée par les péripéties de la nuit

émouvante que je venais de passer. Mais je n'osai interroger ma chère

femme de crainte de lui procurer une douleur; de même, elle préféra

laisser à mes avocats le soin de me mettre au courant.

Ma femme fut autorisée à me voir tous les jours pendant une heure. Je

revis aussi successivement tous les membres de nos familles et rien

n'égale la joie que nous eûmes de pouvoir enfin nous embrasser après

tant d'années douloureuses.

Le 3 juillet, Me Demange, Me Labori étaient auprès de moi. Je me jetai

dans les bras de Me Demange, puis je fus présenté à Me Labori. Ma

confiance en Me Demange, en son admirable dévouement, était restée

inaltérée; je ressentis tout de suite une vive sympathie pour Me Labori

qui avait été, avec tant d'éloquence et de courage, l'avocat de la

vérité et à qui j'exprimai ma profonde gratitude. Puis Me Demange me fit

succinctement le récit de l'«Affaire». J'écoutai haletant et dans mon

esprit peu à peu s'enchaînèrent tous les anneaux de cette dramatique

histoire. Ce premier exposé fut complété par Me Labori. J'appris la

longue suite de méfaits, de scélératesses, de crimes constatés contre

mon innocence. J'appris les actes héroïques, le suprême effort tenté par

tant d'esprits d'élite; la superbe lutte entreprise par une poignée

d'hommes de grand coeur et de grand caractère contre toutes les

coalitions du mensonge et de l'iniquité. Pour moi, qui n'avais jamais

douté de la justice, quel effondrement de toutes mes croyances! Mes

illusions à l'égard de quelques-uns de mes anciens chefs s'envolèrent

une à une, mon âme s'emplit de trouble et de douleur. Je fus saisi d'une

immense pitié, d'une grande douleur pour cette armée que j'aimais.

Dans l'après-midi, je vis mon cher frère Mathieu, qui s'était dévoué à

moi depuis le premier jour, qui était resté sur la brèche pendant ces

cinq années, avec un courage, une sagesse, une volonté admirables; qui a

donné le plus bel exemple de dévouement fraternel.

Le lendemain 4 juillet, les avocats me remirent les comptes rendus des

procès de 1898, l'enquête de la chambre criminelle, les débats

définitifs devant les chambres réunies de la Cour de cassation. Je lus

le procès Zola dans la nuit qui suivit, sans pouvoir m'en détacher. Je

vis comment Zola fut condamné pour avoir voulu et dit la vérité, je lus

le serment du général de Boisdeffre, jurant l'authenticité du faux

Henry. Mais en même temps que ma tristesse s'augmentait, en considérant

avec douleur combien les passions égarent les hommes, en lisant tous les

crimes commis contre l'innocence, un profond sentiment de reconnaissance

et d'admiration s'élevait dans mon coeur pour tous les hommes courageux,

savants ou travailleurs, grands ou humbles, qui s'étaient jetés

vaillamment dans la lutte pour le triomphe de la justice et de la

vérité, pour le maintien des principes qui sont le patrimoine de

l'humanité. Et ce sera dans l'histoire l'honneur de la France que cette

levée d'hommes de toutes les catégories, de savants jusqu'ici enfouis

dans les travaux silencieux du laboratoire ou du cabinet d'études, de

travailleurs attachés au dur labeur journalier, d'hommes politiques

mettant l'intérêt général au-dessus de leur intérêt personnel, pour la

suprématie des nobles idées de justice, de liberté et de vérité.

Puis je lus l'admirable mémoire présenté devant la Cour de cassation par

Me Mornard et le sentiment de profonde estime que j'eus dès lors pour

l'éminent avocat ne fit que se fortifier encore quand je le connus et

que je pus apprécier sa haute et libre intelligence.

Levé de bonne heure, entre quatre heures et cinq heures du matin, je

travaillais tout le jour. Je compulsais avec avidité les dossiers,

marchant de surprise en surprise devant cet amas formidable d'incidents.

J'appris l'illégalité du procès de 1894, la communication secrète aux

membres du 1er Conseil de guerre, de pièces fausses ou inapplicables,

ordonnée par le général Mercier, les collusions pour sauver le coupable.

Je reçus aussi dans cette période des milliers de lettres d'amis connus

ou inconnus, de tous les coins de France, de tous les coins de l'Europe

et du monde; je n'ai pu les remercier individuellement, mais je tiens à

leur dire ici combien mon coeur s'est fondu à ces touchantes

manifestations de sympathie, quel bien j'en ai éprouvé, quelle force j'y

ai puisée.

J'avais été très sensible au changement de climat. J'avais constamment

froid et je dus me couvrir très chaudement, quoique nous fussions en

plein été. Dans les derniers jours du mois de juillet, je fus saisi de

violents accès de fièvre, suivis de congestion du foie. Je dus m'aliter,

mais, grâce à une médicamentation énergique, je fus bientôt debout. Je

me mis alors au régime unique du lait et des oeufs et je maintins ce

régime durant tout mon séjour à Rennes. J'y ajoutai cependant de la kola

durant les débats, afin de pouvoir résister et de tenir debout pendant

ces longues et interminables audiences.

L'ouverture des débats fut fixée au 9 août. Je dus ronger mon frein;

j'étais impatient pour ma chère femme, que je sentais épuisée par ces

continuelles émotions, comme pour moi-même, de voir arriver le terme de

cet effroyable martyre. J'étais impatient de revoir mes chers et adorés

enfants qui ignoraient encore tout, et de pouvoir, dans la tranquillité,

entre ma femme et eux, oublier toutes les tristesses du passé et

renaître à la vie.

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 152 / 171 题